Isabelle Vandiedonck
Publié le 27/11/2010

Petite résistance ordinaire


Il se servit un autre café. Il savait pourtant que cela n’arrangerait rien. La peur avait pris totale possession de son être et les tremblements qui l’agitaient ne se contrôlaient qu’au prix d’une crispation épuisante. Ses mains moites gouttaient sur le sol et l’encre du message qu’elles tenaient se diluait, rendant le texte illisible et donnant au papier l’aspect sale et torchonneux d’un vieux brouillon à jeter. Il aggravait son cas. Qu’importe ! Il écarta toutes les cogitations résultant de cette auto-observation. Spectacle navrant. Fermons les yeux ! Il n’arrivait cependant pas à évacuer la douleur, douleur sourde et multiforme qui semblait, elle-même, se moquer de lui. Elle grignotait son cerveau, par petits morceaux mais en prenant soin de frapper en tous points, plantant ses dents acérées dans la gélatine flasque. Elle grignotait ses boyaux, entremêlant toute sa tripaille, faisant des nœuds et des boucles avec. Elle grignotait ses articulations, en essayant de les scier comme avec une grande scie qui grince en râpant l’os. De guerre lasse, il desserra à nouveau son esprit qui se remit à errer dans les sombres territoires de l’angoisse. Il envisageait les conséquences possibles de l’acte qu’il allait commettre : le ridicule et la raillerie, le bannissement et la déchéance, la vengeance et la persécution. Il imaginait sa chef esquissant un petit sourire cruel après qu’il ait bu un café par elle servi : « Vous venez d’avaler une dose mortelle de poison, mon cher ». Quand soudain la porte s’ouvrit.
– Que me voulez-vous ? dragonna-t-elle.
– Juste vous dire que votre décision de virer Alain est totalement injuste et injustifiée…
On a connu des marins qui avaient le mal de mer, voici une comptable qui a le mal des comptes. Sa terre ferme, ce sont les gens et les mots. Les gens et les mots qu'étouffent les comptes. Elle a 44 ans, un fils, un appartement à Montreuil, des idées farfelues, les poings serrés, quelques rustines et beaucoup de rêves. Elle vient du Nord et marche vers l’étoile.

 

 

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Isabelle Vandiedonck

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Le 11 janvier 2011 à 08:00

Au secours les mots : Alice de Poncheville défend le mot "transparence"

Délivrons les mots récupérés et dévoyés!

Parce que la langue est le lieu d'un champ de bataille idéologique, il faut s'occuper des mots dénaturés ou vidés de leur sens par les politiques et les médias. Klemperer Junior invite des auteurs à les réhabiliter. Postez vous aussi vos contributions ici."Il faut accroître la transparence des politiques financières et monétaires." Rapport FMI 29 septembre 2010.Un peu comme avec un de mes amis qui a le sens inverse de l’orientation — il faut aller à gauche quand il tourne spontanément à droite —, je sais qu’un homme politique ou qu’une organisation qui parle de transparence a toujours quelque chose à cacher. Le mot transparence a la puissance des formules magiques. Entendez-le prononcé et la volonté d’aller vérifier par vous-même s’évanouit."Tout est transparent dans notre organisation, nos évaluations, notre stratégie, notre management. Nous sommes des êtres de verre, pas fragiles pour autant, car par l’augmentation de notre masse, nous créons de la solidité. Faites-nous confiance." Mais les employés sont fabriqués dans une silice de moins bonne qualité, ils s’effritent, se fendillent, se jettent par les fenêtres et se fracassent sur le sol en mille morceaux. "Nos comptes sont clairs, venez y mettre votre nez." Mais le nez s’écrase contre la vitre de l’immeuble moderne derrière laquelle s’active le grand corps complexe de l’entreprise ou du pouvoir.Rien n’est transparent. Une analyse ne rend pas le patient transparent. L’amour ne rend pas l’amoureux transparent, même s’il peut le rendre lumineux. La création n’est pas transparente, même si elle peut être limpide. La sexualité n’est pas transparente, même pratiquée en pleine lumière. Le mot transparence, utilisé comme il l’est aujourd’hui, m’évoque la pornographie. Comme si en montrant ce qui entre dans les corps, de très près, on pouvait voir autre chose que la mort sinistre de l’imaginaire et de la liberté.Je pense au travail de la femme qui s’extasie devant la transparence de ses vitres pour laquelle elle s’est donnée tant de peine. Au raisonnement alambiqué et pourtant si transparent de mon petit garçon quand il veut obtenir quelque chose de moi. A l’écrivain qui cherche à rendre compte d’une sensation et qui hésite entre les mots éblouissement et transparence qui paraissent opposés. Il choisira les deux, militant pour l’oxymore qui est, au fond, la figure qu’il préfère. La transparence est fragile comme les images qu’elle fait naître. Et je regarde, fascinée, la transparence de ces grains de raisins aperçus sur la toile d’un maître obscur, au détour des pages feuilletées d’un magazine, un soir où tout est beau et sombre.  Alice de Poncheville a été comédienne, elle est devenue réalisatrice de films courts. Elle écrit aussi des romans pour la jeunesse (Ed. de l'Olivier) et son seul livre pour les adultes est un recueil de nouvelles, La Martre, est paru aux éditions de l'Olivier. Elle pratique également la menuiserie.

Le 17 septembre 2013 à 10:18

Passer le Kärcher

On ne dira jamais assez combien passer le Kärcher est un travail ingrat et fastidieux. Il s'en faudrait de peu que vos proches ne remarquent même pas que vous avez nettoyé la terrasse avec cet instrument ce samedi pluvieux, au lieu de vous cultiver comme font tous les hommes libres. Peut-être aurez-vous eu la visite de Madame au beau milieu de votre besogne. Observant le contraste entre la partie nettoyée qui recouvre la couleur originelle de ladite terrasse et la partie sale de couleur indéterminée, elle vous aura alors gratifié d'un « eh beh !? y'en avait bien besoin ! ». Vous aurez alors ressenti cette fois encore, l'amalgame très subtilement féminin qui mêle en trois mots la congratulation soft et le reproche de n'avoir pas traité le problème plus tôt ! Si par malheur personne ne passe pendant le temps de votre tâche, votre initiative, les heures où vous avez moisi dans vos bottes, sous votre cirée jaune, les doigts crispés sur une gâchette ridicule et dans le bruit de la buse, sombreront dans les oubliettes de la petite histoire. Un peu, Mesdames, comme quand vous rentrez de chez le coiffeur et que Monsieur n'avez rien remarqué. Car vous y avez passé un certain temps, en effet, à promener le jet d'eau sous pression qui décape la surface d'une pièce de deux euros. Il vous aura fallu la patience du laboureur pour promener cette zone dérisoire sur l'ensemble de votre terrasse. Vous aurez glorifié la patience de ces générations de laboureurs qui passèrent leur vie à retourner paisiblement la terre d'un bout à l'autre de leur parcelle. Vous aurez encensé les tricoteuses qui alignèrent avant l'invention de la machine, les rangs à l'envers, à l'endroit dans la progression lente de leur ouvrage. Ne te presse pas ni ne te disperse, petit homme du XXIème siècle qui vit dans le monde du deux point zéro. Fais abstraction de toute autre préoccupation pendant deux heures. Ne cherche pas à finir avant d'avoir commencé. Lenteur et longueur. Abnégation. Tu dessines des figures géométriques avec le jet. Tu calcules le temps qu'il te reste pour terminer peut-être un jour. Tu tentes de maîtriser ta crispation qui monte par moment... Tu respires fort et attends la fin de cet interminable labeur. Un jour, un Ministre avait promis de nettoyer métaphoriquement une dalle de banlieue parisienne avec cet instrument. L'image était bien mal choisie. Mais peut-on reprocher ce mauvais choix à un homme qui ne s'est pas illustré dans sa carrière, par la droiture du sillon qu'il a creusé symboliquement dans son champ ?

Le 3 août 2015 à 08:42

Du manque d'ambition

Pourquoi, dans toutes les statistiques, on constate ce cas de figure systématique : les femmes sont moins bien payées, font moins carrière, ont moins de postes à responsabilités ? Éliminons d’entrée le fait qu’elles puissent être moins intelligentes. Merci. Et je ne parlerai pas non plus des difficultés supplémentaires qu’elles peuvent avoir à s’imposer dans des domaines ou à des postes trustés depuis très longtemps par les hommes, qui hésitent à leur faire confiance. Ça va, on le sait, je ne veux faire de procès à personne aujourd’hui, je ne suis qu’amour. Non, c’est un autre sujet qui m’interpelle : elles manquent d’ambition. C’est une réalité culturelle et sociologique. Les femmes sont pour moitié responsables de leur situation. Naître fille, c’est être baignée dans un univers où le discours majoritaire n’est pas leur accomplissement personnel, mais celui de l’Autre. Les femmes sont les championnes du « care ». On leur apprend à être aux petits soins, attentionnées, à l’écoute de. Et on leur dit de faire passer leurs ambitions personnelles après. Nous je ne parle pas de 1954, mais bien d’aujourd’hui. On sait que les filles réussissent mieux à l’école, au moins jusqu’à l’entrée dans le Supérieur. Et même là elles sont plus performantes. Si ce n’est qu’elles choisissent plus souvent des filières dont les débouchés professionnels seront moins rémunérateurs, moins spécialisés. Est-ce que les femmes aiment-moins l’argent et la valorisation sociale que les hommes ? De façon biologique ? Ça m’étonnerait beaucoup... Mais on leur a dit depuis toujours que leur essentiel à elles, n’est pas là. L’orientation pour leurs études est moins poussée, moins réfléchie, moins pensée, l’investissement est en deçà de ce qu’il peut être pour un garçon. L’effort qui est demandé est moindre pour la fille. Leur essentiel (l’injonction sociétale de leur essentiel) c’est d’avoir une famille. Une femme a un utérus, elle doit un jour ou l’autre en faire usage. Point barre. Interrogez toutes les femmes qui n’ont pas procréé autour de vous, elles vous diront la pression qu’elles vivent ou ont vécu de la part de leurs familles, amis, entourages professionnels, etc. Une femme qui veut réussir est suspecte. Une femme qui veut réussir et qui ne veut pas avoir d’enfant est présumée coupable (de tout un tas de choses pas super reluisantes). Quid d’un homme ambitieux qui restera sans descendance ? Il a fait un CHOIX, lui. La femme dans la même situation aura SUBI. Voilà ce que l’on nous radote depuis notre tendre enfance. La pauvrette n’aura pas trouvé d’homme acceptant de lui faire des enfants. On a tous une tante machine à 12 degrés de séparations généalogiques dont on nous a rabâché l’histoire : « Elle n’a pas eu d’enfants : c’est une originale/une lesbienne (que cela soit vrai ou non, l’argument de lesbianisme des femmes sans enfant est très très fréquente)/elle n’en a fait qu’à sa tête et elle mourra seule (le truc super déprimant a priori si ce n’est qu’il me semble que l’on meure tous, seuls…). Tonton bidule, lui, qui a eu un parcours similaire, a « réussi sa vie, a été libre, a choisi de faire son chemin ». Sérieusement ? Il faut être très forte dans sa tête pour passer outre ce que l’on nous propose comme modèle. Les hommes ne sont pas en reste, je ne dis pas le contraire, et je ne nie pas leurs difficultés. Mais vraiment c’est incomparable. Revenons-en à nos moutons. La jeune fille fait des études, trouve un métier qui lui plaît se met en couple et fait un /enfant(s) parce qu’elle le souhaite et que c’est cool. Et là, on ne sait trop pourquoi, elle met sa carrière entre parenthèses. Pas le compagnon/conjoint/époux (je généralise, ne hurlez pas que chez vous c’est différent, bien évidemment qu’il y a des exceptions ; mais voilà : des EXCEPTIONS…) qui continue sur sa voie. Être père n’est pas un frein à la carrière professionnelle. Mais être mère….. Comment dire …. ? Parce que ma cocotte, le poupon (voir les 2 ou 3) qui hurlent la nuit, tu les as voulus (pas le papa apparemment…) et maintenant tu vas t’en occuper tu vas être « UNE BONNE MERE ». Ils sont ta priorité absolue. Plus rien d’autre ne doit passer avant. Surtout pas ton travail. Preuve : qui prend très majoritairement les congés parentaux en France ? ….. Pas les hommes. Mais pourquoi les femmes se sentent-elles obligées de se conforter à ce schéma ? Parce que c’est le modèle dominant qui leur est proposé. C’est être dans la norme. Et casser cette norme, défier la société, et son cercle poche, demande une énergie, un courage qui peuvent souvent anéantir toute velléité de faire « différemment ». C’est accepter aussi de se confronter à un monde tenu par les hommes, à leurs dures ambitions (« Ton bébé a 39 de fièvre, ce n’est pas une raison pour arriver en retard, tu l’as voulu, tu assumes ») parce que l’on ne laissera rien passer aux femmes (et c’est ça l’égalité, puisque c’est ce que vivent les hommes) tant qu’elles ne seront pas rentrées de façon massive dans cette démarche. C’est donc aussi par une transformation générale du monde du travail, que l’égalité homme/femme pourra avoir lieu : une transformation globale qui prenne en considération que l’être humain n’est pas un robot. Qu’il soit homme ou femme. P.S : Je n’ai pas parlé du partage des tâches ménagères. Cela aurait été trop long… P.S bis : Je ne souhaite en aucun cas à être stigmatisante ; être une mère au foyer est un choix (quand il s’agit bel et bien de choix) et une liberté tout à fait respectables. Et je sais aussi comme le regard de la société est dur pour les hommes qui choisissent d’être des pères au foyer.   Dessin : James

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