Philippe Mouchès
Publié le 08/12/2010

Le rêve de la dentellière


Peintre
Fondateur et théoricien du Divisionnisme Périgourdin
Membre de l'Oupeinpo

http://doublevue-mouches.blogspot.fr/

 

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Le 19 juillet 2010 à 13:23
Le 17 octobre 2012 à 10:53

On joue poudre, ce soir !

Il est rare qu'une expression de l'argot des coulisses soit signée. C'est pourtant le cas pour celle-ci : Jouer poudre. Antoine Vitez (1930 -1990) qui était metteur en scène, comédien, directeur d'acteurs, poète, en est l'auteur. Il l'a employée un soir de répétition générale. Un soir comme celui-la, il faut que les acteurs se ménagent, qu'ils ne donnent pas tout, qu'ils ne mettent pas le moteur à fond. Ou, pour employer une expression imagée communément utilisée dans le vocabulaire du théâtre : qu'ils fassent la rue Michel. L'expression faire la rue Michel est née d'un calembour entre « le compte » et « la rue Michel-le-Comte », une rue située à Paris, entre le Marais et Beaubourg. Cela fera le compte, cela fera l'affaire, « ça ira comme ça » pour être plus familier. Avant d'affronter le public le soir de la première.   Jouer poudre ne fonctionne pas sur un jeu de mots mais sur une réalité : celle du maquillage. Il se réalise ainsi : d'abord la crème, pour hydrater ; ensuite la poudre, pour matifier. La poudre s'applique avec une houppette ; autrefois, on utilisait une patte-de-lièvre. Au XIXe siècle, le figurant qui ne pouvait se permettre qu'une partie du maquillage, était surnommé une tête à l'huile. Comme il n'était pas rémunéré, il faisait les choses à moitié et se contentait d'appliquer une crème, la plupart du temps, de mauvaise qualité qui lui laissait le visage luisant, comme passé à l'huile. C'est ainsi que jouer poudre, c'est ne donner qu'une partie de ses possibilités d'acteur.   De son côté, l'écrivain Jules Claretie, qui demeura longtemps en poste comme administrateur de la Comédie-Française, produisit ce néologisme : empoudrerizé pour : poudré à l'excès. Antoine Vitez, qui était très cultivé, avait-il suffisamment lu Jules Claretie pour prendre connaissance de cet adjectif ? Lui, adoptant, une expression liée à la rétention, à la retenue ; Jules Claretie un adjectif stigmatisant l'excès, le trop-plein.   La poudre de riz a pour fonction, non seulement d'empêcher la peau de briller, mais aussi de prendre la lumière des projecteurs, sans pour autant donner une impression mortuaire. La tragédienne Rachel, très maigre et très pâle, utilisait une poudre spéciale censée aviver un tant soit peu son teint et à laquelle elle donne son nom : la poudre Rachel. La poudre n'a, cependant, pas que des effets positifs. La poudre blanche, dont les mimes se couvraient le visage, avait été selon les médecins, la cause de plusieurs décès. Jean-Charles Deburau (1829-1873), le fils du célèbre interprète de Pierrot, n'est-il pas mort au cours d'une crise d'asthme .   Puisqu'il s'agit d'une partie du maquillage s'effectuant en deux temps – crème/poudre – Antoine Vitez aurait-il pu, tout aussi bien, dire « jouer crème » ? Mais la crème est pourvue de trop de connotations érotiques ! La crème, c'est le sperme, crème d'amandes ou sirop des gourmandes... Et, faire mousser la chantilly, cette si jolie manière de dire, est liée à la fellation ; et à la prostitution, une mousseuse, c'est une prostituée.   Si le maquillage se fait en deux temps, Antoine Vitez a eu doublement raison de créer une expression attachée à l'histoire du théâtre, ainsi qu'à l'une des ses pratiques. Avec une dimension poétique.

Le 6 octobre 2015 à 10:52

Émerveillement

Le football, comme la peinture, selon Léonard de Vinci, est cosa mentale, c'est dans l'imaginaire qu'il se mesure et s'apprécie. La nature de l'émerveillement que le football suscite provient des fantasmes de triomphe et de toute-puissance qu'il génère dans notre esprit. Les yeux fermés, quel que soit mon âge et ma condition physique, je suis l'attaquant vedette qui marque le but de la victoire ou le gardien de but qui s'élance au ralenti dans l'éther pour faire un arrêt décisif. J'ai marqué, enfant, des buts stupéfiants (dans mon for intérieur, oui, bon). Les bras que je lève au ciel, alors, dans le salon désert de mes parents, participent autant du rituel et de la fête que le but proprement dit que je viens de marquer. Ce sont les célébrations, les congratulations, l'agenouillement sur la pelouse, les coéquipiers qui se jettent sur moi et m'entourent, m'étreignent, m'oignent et m'encensent, que je savoure le plus, non pas l'action elle-même, c'est mon triomphe narcissique qui m'apporte la jouissance, et nullement le fait qu'il puisse un jour se produire dans le réel, qu'un jour, moi-même, je pourrai contrôler merveilleusement un ballon du pied, pour, avec sang-froid, avec maîtrise, avec adresse, dans un stade réel, face à des adversaires réels, sur une pelouse réelle, le propulser d'une frappe très pure de vingt-cinq mètres dans la lucarne du but adverse, malgré la parade désespérée d'un gardien de but inexorablement dans le vent. L'image est séduisante, certes, mais j'ai d'autres ambitions dans la vie, que d'être adroit du pied. Moi, ce serait plutôt la main, et pas seulement en art. La réalité est presque toujours décevante, cela ne vous aura pas échappé. À treize ans, c'était fini, ma carrière de footballeur était terminée. Mes derniers rêves de gloire date du printemps 1970, c'était à Bruxelles, dans l'appartement de la rue Jules-Lejeune. Mes parents venaient de m'apprendre que nous allions nous installer à Paris, et je regardais tristement le chambranle qui séparait la salle à manger du salon qui me servait de cages de but imaginaires, en échafaudant mes derniers scénarios de gloire footballistique. Une période s'achevait. Le réel, pour moi, c'était maintenant cet avenir inconnu à Paris, la rentrée des classes 1970 où j'entrerais en quatrième comme pensionnaire dans un collège de Maisons-Laffite. Ce serait un déracinement, ce serait la fin de l'enfance, des jours heureux et de Bruxelles. C'en était fini de mes plus belles années. À l'enfance succède toujours l'adolescence, et la vie dans le réel, est intraitable, le ballon, fût-il rond, est indocile et fantastique, il nous résiste, nous contrarie, nous humilie. Extrait de Football, Éditions de Minuit (2015)

Le 18 septembre 2012 à 09:17

Faire rire le velours

La hantise des gens de spectacle, qu'ils soient sur la scène ou dans les coulisses, est de faire rire le velours. Autrement dit, de jouer devant une salle quasiment vide. Le velours dont il s'agit est celui des fauteuils. En effet, un théâtre à l'italienne, quand il n'est ni une cathédrale de béton ni un paquebot mais une bonbonnière, est rouge et or : l'or du bois et des stucs des balcons et des corbeilles, avec angelots joufflus et fessus, guirlandes de fleurs, femmes nues, cariatides ; le rouge du velours des fauteuils, un rouge spécial d'ailleurs appelé rouge-théâtre. Ce rouge fut choisi par Napoléon, qui voulait se démarquer ainsi des théâtres de l'Ancien Régime, le bleu étant la couleur des Royalistes et des théâtres de cour. Voyez celui de Marie-Antoinette à Versailles. Selon les propres dires du petit caporal, le rouge rendrait les femmes plus belles- comme des fleurs dans une corbeille – en ravivant leur teint. Plus prosaïquement, les éclairagistes contemporains considèrent que le rouge sait jouer avec la lumière. Et, comme le remarquait Georgio Strehler : « le rouge, c'est la seule couleur qui, lorsqu'on éteint la lumière, devient une couleur chaude. » L'expression faire rire le velours présente une variante : jouer pour (ou devant) les banquettes. Ces banquettes renvoyant, vraisemblablement, à celles des bouis-bouis, des petits théâtres de dernière catégorie et non aux banquettes de la scène classique, appelées banquettes des gentilshommes. Celles que le succès du Cid de Corneille, en janvier 1637, avait fait placer... sur la scène. Et qui réduisaient sensiblement l'espace scénique. Si les banquettes des bouis-bouis n'étaient pas confortables, celles des gens de bel air, installées sur le théâtre et payées très cher ne devaient pas l'être davantage : c'était des chaises paillées. Ce n'est que plus d'un siècle plus tard que, grâce à l'intervention du Comte de Lauraguais, cet inconvénient des banquettes sur le théâtre, a pu disparaître. Que ce soit faire rire le velours ou faire rigoler les banquettes, il s'agit toujours d'une manifestation de vie. Si un fauteuil vide est, dans l'argot des coulisses, un mort, les expressions, elles, sont plus toniques. Le théâtre n'est-il pas un spectacle vivant, quoi qu'il en soit ? Et pour désamorcer l'angoisse de la salle vide, un conseil de coulisses : « Venez armés, l'endroit est désert ! »

Le 30 juillet 2015 à 09:17

Poule de luxe

Pubologie pour tous

Dans chaque foyer, il y a un RDA. Rien à voir avec la République Démocratique Allemande, même si dans certaines familles l’ambiance n’est pas franchement plus folichonne et qu’on aurait bien besoin d’un mur pour ne pas se taper sur la gueule. Non, de nos jours, ironie de l’Histoire, le RDA, c’est le Responsable Des Achats. Celui qui fait les courses quoi. En d’autres termes, la ménagère de moins de 50 ans. En d’autres termes Bobonne. Donc, se dit le publicitaire, il faut parler à Bobonne : celle qui repasse en regardant Plus Belle La Vie, un fichu imbibé d’huile de friture sur ses cheveux bicolores (sa dernière coloration date de 6 mois et elle n’a pas eu le temps de refaire les racines). Bobonne est un peu concon, alors Bobonne, quand elle fait les courses, elle choisit du poulet pas cher. Qu’est-ce qu’elle est terre-à-terre, Bobonne, c’est terrible ça, pas une once de folie consommatrice dans les habitudes d’achat de Bobonne. Sous prétexte que c’est difficile de vivre à 5 sur le SMIC de Monsieur, non mais on en entend de belles. Bref, il faut vendre du poulet cher à Bobonne qui achète des marques distributeur et porte ses culottes 3 jours pour économiser l’eau et la lessive. Comment faire ? C’est simple : il faut la faire rêver, Bobonne. L’emmener loin, lui permettre de s’évader de sa triste vie. Lui parler de choses qui la concernent en tant que femme. C’est donc tout naturellement qu’on en arrive à lui parler de sac à main. On lui dit, Bobonne, vas-y, fais-toi plaisir, pour une fois, tu peux : offre-toi un poulet Schmilbluc. C’est un peu plus cher (si peu) mais tu le mérites. Je dirais même, tu le vaux bien.

Le 4 juin 2014 à 08:41

Vive la nuit ! Vive mon lit !

Au lit, comment ça se passe ? D'abord entre soi et soi, ensuite entre soi et l'autre et enfin entre soi et ce qui reste de soi. Rien à en dire  de plus depuis le temps que le lit nous inspire et qu'on y expire. Non, vraiment, rien de neuf sous ce drapeau-là À moins que. À moins que l'essentiel ne se passe après la petite expiration. On baise, on pèse, on s'endort et "ça" commence à se passer vraiment. Entre soi et l'infra soi, cette fois. En un mot, on rêve. Submersion du plumard par les grandes marées inconscientes.  Chaque nuit. Avec prime aux cauchemars. (Notez au passage qu'il n'y a pas de mot dans notre lexique pour dire le contraire du cauchemar.) On rêve, donc. On ne maîtrise plus rien. Le lit se délite, s'universalise, on y coule, on y galope, on y plane, c'est selon. On redevient le Little Nemo de Winsor McKay. Sur quoi on se réveille – à côté de l'autre ou pas – avec le lit à faire et le réel à "gérer" (les mots aussi se mondialisent.) On atterrit quoi. À  moins que.  À moins que la veille on ait posé un calepin et un crayon au pied du lit et que le premier réflexe soit de noter le cauchemar qui vient de nous dégurgiter. Mais il résiste, le cauchemar ! Ne se laisse pas souvenir comme ça ! Propose du n'importe quoi. Ok ! On note le n'importe quoi. Le matin suivant idem. Et le suivant encore. Jusqu'au jour où on s'aperçoit que la matière de nos rêves se fait plus docile, propose des petites séquences, des bribes de récit, de l'anecdote mémorable, de l'inopiné désopilant, et, petit à petit de la structure d'ensemble.  Cet acharnement à transformer nos rêves en récit procure un plaisir de dompteur. Peu à peu c'est une nouvelle qu'on note, ou un petit roman, avec son début, son acmé et sa fin. À ce stade il arrive même que, la nuit, en pleine tourmente onirique, on se dise : "Faut pas que j'oublie de noter ça demain" et quelque chose en nous rigole, qui fait la nique à l'inconscient. C'est à quoi je m'amuse, moi, dans mon lit, une fois toutes mes lumières éteintes : recycler mes poubelles mentales. Du chaos extraire un récit. Cela dit, faut pas prendre l'inconscient pour une bille ; même racontantes, ses histoires ne "disent" rien de précis. Très avare de sens, l'inconscient ! Ne lâche rien. Mais feuilletoniste en diable. Chaque nuit une poubelle nouvelle dans le lit du rêveur qui se la joue scénariste. Vive la nuit, nom d'un chien ! Vive mon lit ! Et vivent les nouveautés du petit matin  ! 

Le 29 mars 2012 à 10:07

Une histoire de papier peint

Faire le papier peint , dans le domaine du théâtre, c'est faire de la figuration, faire de la frime, traîner la frimante.   Et, de manière plus imagée : apporter une lettre, faire le troisième hallebardier dans le brouillard ou un bec de gaz dans le lointain.   Le milieu du cinéma emploie : faire le papier peint dans le bastringue pour stigmatiser celui qui, quand c'est le coup de feu sur le plateau, reste les bras croisés à regarder.   Faire le papier peint, c'est ne pas jouer, ne pas participer. Quand, dans les bals, les jeunes filles restaient en plan, n'étaient pas invitées à danser, on disait qu'elles faisaient tapisserie.   Avec le papier peint, c'est l'idée de la minceur qui vient. La figuration est un rôle qui n'a pas de relief même s'il s'agit d'une figuration intelligente.   D'une femme très mince, on dit qu'elle peut passer derrière les affiches sans les décoller.   Cette femme, plate comme une limande, a le cul en papier peint, le cul gaufrette. A la Belle Epoque, on disait qu'elle aurait pu refaire son lit dans un canon de fusil.   Dans le domaine érotique, avoir la queue en papier peint, c'est ne pas être en mesure de bander, ne pas présenter de relief, ne pas avoir le profil grec. C'est, comme disait Serge Gainsbourg, bander foulard Hermès.   En revanche, décoller le papier peint, c'est entrer en érection.   Décoller est une injonction : dans le monde de l'édition, un livre qui ne décolle pas des étagères est un échec.   Ce qui n'a pas de relief est dévalorisé. Longer les murs n'est pas faire preuve d'une attitude bien glorieuse. Un revêtement couleur de muraille n'est pas attrayant.   Quoi qu'il en soit, il n'est pas agréable de faire partie du décor, des meubles.   Il est préférable d'être une tête de gondole ou une tête d'affiche.

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