C’est
décidé, cette année je fête Noël en France. La preuve, je suis là. J’attends
avec impatience les prochaines chutes de neige pour batifoler dans les
congères. Je suis prête je vous dis. J’ai fait tous mes cadeaux. J’ai acheté
des livres, des DVD, et deux places pour le théâtre. J’ai tout prévu pour Noël,
tout. ça me réjouit. D’habitude,
je ne sais jamais ce que je fais, ni où je suis. Mais cette année j’assure. Je
suis à Paris, avec des Français. Je laisse de côté ma moitié slovène, je la
débranche, je la cache dans le placard comme un amant encombrant. Le soir du
réveillon, je dînerai français, parfaitement ! Au menu, foie gras, huîtres
puis dinde aux marrons. Et en dessert, la traditionnelle… J’allais écrire
bûche, mais soudain un doute affreux m’envahit. Bûche ou… potica ? La
bûche, c’est délicieux, oui, surtout au chocolat, et puis c’est typique… mais
la potica !! Ce joli gâteau tout roulé tout moelleux tout crémeux
(voir la photo) fourré aux noix aux noisettes au choco… bref qui
fond sur la langue dans la bouche et jusque sur les hanches, ah il est
simplement… « trop bon » comme on dit ici ! Oui, « trop
bon », mais 100% slovène. Alors qu’est-ce que je fais ? Un menu
français et un dessert slovène ? Je ressors mon amant du placard ? Ou
bien je mets mes deux moitiés d’accord et j’achète des sorbets chez
Picard ? Mais non, des sorbets un soir de réveillon c’est sinistre, c’est
comme voir la neige qui fond. Ah j’en ai marre, vivement la diète ! Vesel
bozic ! Joyeux Noël !
Finalement j’irai voir maman demain.
J’avais complètement oublié qu’elle vivait dans la région, et
la perspective d’une visite filiale improvisée ne m’enchante pas
à priori. Alors je marche dans le village vide, je croise une
première maison à louer, une seconde à vendre, une troisième aux
volets définitivement clos. Il n’y a plus d’école maternelle.
Je me demande d’ailleurs s’il reste tout simplement des enfants ?
Je me dirige ensuite vers la maison de retraite. Elle a été
récemment rénovée. De joyeuses petites bonnes femmes s’ébattent
dans le parc, elles jouent au croquet. Un infirmier en chandail vert
caresse la tête d’un vieux type en blouse blanche, à moins que ce
ne soit l’inverse. La statue de Michel Drucker trône au centre d’un
terre-plein également central. Soudain, alors que le ciel
s’assombrit pour la huitième fois de la journée, je m’enfuis en
enjambant la clôture électrique : je ne veux pas croiser
maman. Je reviendrai demain, comme j’ai dit tout à l’heure.
Je continue mon tour du village et
finis par me rendre à la triste évidence : deux maisons sur
trois sont absolument vides. J’entre dans l’église et je vais
remercier Monsieur le Curé de m’avoir prêté hier sa mobylette.
Je le trouve allongé dans la sacristie, un encensoir entre les
orteils, un bas de pyjama retroussé au niveau du nombril.
-« C’est assez peu
sacerdotal ! » lui déclare-je maladroitement.
-« Je ne sais plus qui je suis. »
qu’il me répond sentencieusement. « Tout est laid. »
- « Moi c’est pareil. »
Et il me referme la porte sur la
tronche, en récitant trois pater et deux ave. Je sors.
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Ma femme et moinousaccordons parfaitement sur le devenir de nos enfants. On ne tient pas à ce qu’ils se distinguent par une réussite professionnelle ou affective. Nous serions très irrités de devoir les regarder s’épanouir et prendre une place valorisante dans la société. Nous-mêmes n’y sommes pas parvenus et cela serait très dommageable qu’ils nous surpassent et atteignent le parfait bonheur tandis que nous avons toujours baigné dans une complète médiocrité. Si par malheur, malgré nos efforts, ils s’avançaient vers une excellence outrageuse, nous aurions recours à l’infanticide. Nous restons maîtres de leur destin.
Le couple de dictateurs carthaginois aurait-il pu prédire la
crise politique de son pays ? Possible.
Peut-on en dire autant de notre Ministre des Affaires
Etrangères ? Rien n’est moins sûr.
Les premiers auraient dû prendre conseil auprès d’Asfour le
devin*; la MAM, elle, de Tirésias* !
*Asfour le devin, conte tunisien par Ayadi Boubaker, Seuil
Jeunesse, 2010 *Les Mamelles de Tirésias, Guillaume Apollinaire, 1917