Pour découvrir les stupéfiantes « effronteries pamphlétaires » du chanoine Dulaurens au XVIIIe siècle, sur lesquelles m’aiguilla Raoul Vaneigem en 1980, il fallait jusqu’à il y a peu se téléporter dans les salles de lecture des grandes bibliothèques. Grâce à une petite maison d’édition téméraire, Les points sur le i, on a accès désormais à la fois à un des ébesillants chefs-d’œuvre du prêtre mécréant, paru clandestinement en 1767, L’Antipapisme révélé ou les Rêves de l’antipapiste et à Écrire et s’enfuir dans l’ombre des Lumières, Henri-Joseph Dulaurens, la truculente biographie d’un jeune chercheur inspiré, Stéphan Pascau, qui a fricassé également pour les éditions Honoré Champion Henri-Joseph Dulaurens (1719-1793). Réhabilitation d’une œuvre. Jugées licencieuses et blasphématoires, les satires de Dulaurens, déployant « un comique mêlé de délire et d’érudition préfigurant l’esprit de Sade », mirent en pétard les autorités ecclésiastiques caricaturées férocement à longueur de pages. Leur auteur fut sans fin ni cesse poursuivi, jusqu’à son enfermement à vie au couvent pénitentiaire de Marienborn. La plupart de ses œuvres « décelant une imagination dépravée » selon les frères Didot, des éditeurs-imprimeurs trônant à l’époque, furent brûlées. Il est vrai que le facétieux frigousseur des Jésuistiques, de La Bataille des nonnes, de L’Arretin, ou d’Étrennes aux gens d’église exhortait lui aussi aux feux de joie : « Pour rendre la France heureuse et tranquille, il faut ramasser nos livres de morale, nos casuistes réservés, nos contreversistes, nos bans théologiques, nos rubriques, les mîtres de nos évêques, les habits des Capucins, et mettre le feu à toutes ces belles choses en chantant un hymne à la Raison ». Qu’est-ce qui avait donc pris à l’indévot Henri-Joseph Dulaurens d’entrer en religion ? Il n’avait pas, en fait, eu le choix : c’est à la suite de contraintes familiales qu’il s’était retrouvé claquemuré au collège des jésuites d’Anchin alors qu’il se gaussait de leur enseignement, « ces billevesées dont on endort les sots ». « Puisque les mœurs, les coutumes, les usages, les lois, les religions auxquels la plus grande partie du genre humain est soumise causent de tels désordres et de si grands maux, ces choses ne sont point dans l’ordre naturel ; et j’ai conclu que pour que l’homme soit aussi heureux qu’il est capable de l’être, il ne devrait être soumis à rien de tout cela, ne devait suivre que l’instinct de la nature, et pouvait fronder ouvertement tout ce qu’il y trouvait de contraire. » Plus météoriquement, quand on lui demandait ce qu’il pensait de la foi catholique, Dulaurens répliquait que « la religion ressemblait beaucoup au cocuage ». Et de faire l’éloge du péché. « Sans le péché, l’homme était un nigaud. Que le Démon nous a rendu service ! ». Et de considérer que « le vice, la vertu, le bien et le mal moral, le juste et l’injuste, et tout ce qui en dépend, ne consistent que dans l’opinion de ceux qui les ont inventés pour appuyer leurs intérêts », qu’il y a « à déchirer le voile de l’illusion », qu’il y a « à secouer le joug du travail, de la misère, de la servitude et de la superstition ». Et de concevoir, dans le Compère Mathieu (1766), un des personnages les plus furieusement iconoclastes de l’histoire de la littérature anti-religieuse, Père Jean : « J’ai juré d’étriper tous les moines qui me tomberont dorénavant entre les mains, mais c’est de la façon dont on extermine ces reptiles dangereux dont le souffle empoisonne l’air et dont la piqûre tue l’homme. » Henri-Joseph Dulaurens, dit Brise-Crosses, dit Modeste-Tranquille, dit Xang-Xung (il avait le génie des pseudonymes !), transgressera cocassement bien d’autres interdits encore dans son œuvre littéraire sulfureuse. Il proposera qu’on reconnaisse comme un droit naturel la fabrication et l’écoulement de fausse monnaie. « Il est certain qu’il n’y a rien de plus naturel que le pouvoir de donner telle forme, tel poids que l’on juge à propos à un morceau d’or et d’argent et de lui attribuer la valeur qu’on veut. » Il invitera à désapprendre l’usage des mouchoirs : « Jean était bon et non pas débonnaire. Quoique dévôt à la sainte Amitié, Il n’était homme à se moucher du pied. Toujours ses doigts servoient à ses usages Pour épargner les frais de blanchissage. » Et il appellera même à un renouvellement radical de nos mœurs alimentaires. « L’horreur ridicule que l’on a de manger de la chair humaine, le respect imbécile que l’on a pour le cadavre d’un homme ne tirent leur origine que de notre ignorance. S’il y avait quelque chose à faire pour la sépulture de l’homme, l’estomac humain devrait l’emporter sur le tout. » Notons enfin que l’un de ses titres de gloire est d’avoir définitivement orthographié le mot godemiché. Et qu’il y a lieu de le créditer d’un véritable exploit. Alors qu’un triste jour les choses s’étaient corsées pour lui, les jésuites vilipendés par ses diatribes l’ayant enfermé dans une cage de bois qu’ils avaient supendue dans les airs, le chanoine Dulaurens, privé sous ce régime de tout moyen d’écrire, n’en était pas moins parvenu à couvrir, avec une pointe de fer, les ais de sa cage de quolibets et d’épigrammes. Jambon à cornes, croquons quelques hosties à la santé de ce diable d’homme !
Dessinateurs et caricaturistes du monde entier (6)
Sur la couverture de l’ouvrage La caricature au risque des
autorités politiques et religieuses (Ed. Presses universitaires de
Rennes) qui vient de paraître, figure un dessin de Stavro Jabra. A
l'évidence, ce caricaturiste libanais n’a cure des risques, comme en
témoigne ce dessin du 3 octobre où les présidents syrien et iranien,
Bachar el-Assad et Mahmoud Ahmadinejad, tirent les ailes d’une colombe
de la paix afin de saper les efforts de Washington pour favoriser le
dialogue israélo-palestinien. Collaborant aujourd’hui à deux revues et
deux quotidiens, ce dessinateur âgé de 63 ans, véritable star dans son
pays, "gratte et critique" qui il veut. Et cela, depuis plus de
quarante ans. "Mes autres collègues qui exercent leur métier dans les
vingt et un autres pays de la Ligue arabe n'ont pas le droit de dessiner
émir, roi, leaders religieux, ministres...", confie-t-il. Lui ne s’en
prive pas. Il s’est arrogé ce privilège à vingt ans et personne, depuis,
ne l’en a dépossédé, y compris pendant la guerre civile qui déchira le
Liban de 1975 à 1990. Sa carrière de photographe-reporter de guerre
(il fut notamment correspondant de Paris-Match) conjuguée à celle de
dessinateur se confond avec l’histoire de sang et de larmes de son pays,
et au-delà, du Moyen-Orient. "ll vaut mieux en rire plutôt que d'en
pleurer. Voilà comment, en quelques lignes — ou plutôt en quelques
dessins —, Stavro nous a exposé la situation dans laquelle se débat le
Liban. Du Cactus au jeu des Pyramides, toute l'histoire d'un peuple en
butte à l'hostilité du monde, celui qui l'entoure et l'autre, essayant en
vain de démêler leurs inextricables intrigues. Stavro sait cependant que
sa cause est celle de la Justice, et que son combat ne pourra que
vaincre", écrivit le président Amine Gemayelen préface à un
recueil de dessins en 1978. Au physique, Stavro, longues bacchantes,
crinière fournie, a quelque chose de léonin. Un fauve qui s'attaquerait
aux prédateurs de la paix, aux dépeceurs de la tolérance. Cet homme qui
a photographié au Festival de Cannes les plus grandes stars de cinéma,
sait détrousser les apparences d'un coup de crayon et rendre accessible
par le rire les enjeux et tensions géopolitiques. A son trait
féroce, Stavro ajoute le sens de la formule. Pour preuve, les titres de
ses livres : Dollarmes (1985), Souriez à la Syrie noire et
Sam suffit la Syrie, sur l'accord américano-syrien en 1989), Les
Saigneurs de la guerre où la région du Golfe est qualifiée de "Coran à haute tension" en 1991, L'an pire 92, etc.
« Assez longtemps on a fait cheminer les hommes en leur montrant la conquête du ciel. Nous ne voulons même plus attendre d’avoir conquis toute la terre. Chacun, marchons pour notre joie. » (1891) « La seule certitude, c’est de vivre et sans attendre. Vivons donc et le moins sottement possible. » (1921). C’est le moins sottement possible que le guilleret pamphlétaire et aventurier fin de siècle Alphonse Galland, dit Zo d’Axa, descendant direct probable du navigateur La Pérouse, brûlera rocambolesquement sa vie par tous les bouts « en dehors de toutes les lois, de toutes les règles, de toutes les théories – même anarchistes ». À son palmarès, notamment. • Une désertion mirobolante. Le pendard coupe court à son service militaire chez les chasseurs d’Afrique en cavalant avec la femme de son capitaine. • Une mutinerie très Bounty. Acoquiné lors de son expulsion d’Italie avec quinze déserteurs transalpins (« C’était de la graine de révoltés. On s’entendait. ») croupissant comme lui sur un vaisseau quasi-fantôme nommé Pandora (1) ayant levé l’ancre à Trieste, il fomente avec eux une amusante révolte à bord. • Et quelques évasions arsènelupinesques. Claquemuré dans une cellule de l’Hôpital français de Jaffa, il démolit son lit de fer, élargit avec un de ses débris le trou du tuyau de poêle serpentant à travers la pièce et s’enfuit dans la nuit pluvieuse, poursuivi par une horde de mamelucks hurlants. Une autre fois, à Paris, au poste de police de la rue Cuvier où, Albert Spaggiari et Francis Besse retiendront la leçon, il s’est fait la malle en sautant par la fenêtre, le larron court, court, court à travers le Jardin des plantes, traqué par une meute de pandores. Quand… Le chansonnier libertaire belge Léo Campion nous raconte la suite : « “– Arrêtez-le, c’est un anarchiste !“ Un bon citoyen se campe devant lui, et l’arrête. D’Axa lui colle son poing sur la gueule. Corps à corps. L’homme tombe. La foule se trompe. Zo d’Axa a la tête haute, le regard sûr et des manières de grand seigneur. Le bon citoyen, lui, est mal vêtu. La foule le prend pour l’anarchiste. « Ce n’est pas moi ! », hurle-t-il. Le bon citoyen, après avoir été lynché, est conduit au poste et passé à tabac ».
Mais pourquoi le turlupin d’Axa que l’historien mécréant Hem Day nommait « le mousquetaire-patricien de l’anarchie » un peu expéditivement (2) avait-il d’incessants accrocs avec la justice ? Parce que c’était un journaliste de combat fort redouté, doublé d’un féroce satiriste, dont la devise était « En joue !... Faux ! ». Et qu’il n’y allait pas par quatre chemins dans les hebdos harakiriesques qu’il créait et lançait à la mer avec le concours des plumes les plus acérées de l’époque (Félix Fénéon, Georges Darien, Octave Mirbeau, Sébastien Faure et même le futur poseur de bombes Émile Henry). Zo d’Axa sera condamné, par exemple, à 18 mois de maison d’arrêt pour « provocation au meurtre » parce qu’il a comparé le « pesant ministre Loubet » à deux de ses congénères en ces termes : « Ces gens sont de la même famille. Ils devraient être de la même branche, cette branche où balanceraient les cordes à nœud-coulant. »
On peut commander aux éditions Plein Chant la meilleure bio détaillée du gentilhomme-agitateur, Zo d’Axa L’En Dehors de Béatrice Arnac d’Axa ainsi que son foudroyant chef-d’œuvre De Mazas à Jérusalem ou le grand trimard (1895). A été réédité en outre en 2010, au Passager clandestin, l’impitoyable brûlot anti-électoral Vous n’êtes que des poires ! (1898). « Allez, électeurs ! aux urnes… Et ne vous plaignez plus. C’est assez. N’essayez pas d’apitoyer sur le sort que vous vous êtes fait. N’insultez pas, après coup, les Maîtres que vous vous donnez. L’électeur n’est qu’un candidat raté. (…) Votez ! Faites la Chambre à votre image. Le chien retourne à son vomissement. Retournez à vos députés. » 1) Petite allusion affectueuse au splendide film d’Albert Lewin « Pandora et le vaisseau fantôme ». 2) Un peu expéditivement certes puisqu’un mousquetaire, loin d’être un flibustier sans foi ni loi, n’est, comme on sait, qu’un vil corsaire du roi.
John Muir est ce qu’on appelle un naturaliste Américain. Il né en écosse et migre dix ans plus tard dans une ferme du Wisconsin. Son père l’élève à coups de bâton et de Bible. Il se passionne très vite pour la nature, suit des cours de botanique. Il opte pour « l’université de la vie sauvage » et parcourt la moitié de l’Amérique à pied. Lorsqu’il découvre la vallée de Yosémite en 1868, il découvre son temple. Il consacrera sa vie à le défendre. Sans lui plus de séquoia géant. Emerson viendra plus tard lui rendre visite. Le président Roosevelt ira y dormir une nuit à la belle étoile. Muir remonte également l’Amazone, traverse l’Amérique du Sud, l’Europe, les glaciers. Il étudie les plantes, les insectes, la géologie, la vie sauvage. C’est un inventeur pragmatique et un poète romantique. Il n’idéalise pas la nature. Elle le fascine. Elle est sauvage. Dans Souvenirs d’enfance et de jeunesse (éditions José Corti), il écrit : « J’aurais pu devenir millionnaire et j’ai choisi d’être un vagabond ».