Pierre Notte
Publié le 01/04/2010

12 stations d'acteur avant son entrée en scène


Pièce brève de Pierre Notte

1. 
Pipi
Pipi
Est-ce que j’ai fait pipi (je n’ai pas fait pipi) j’ai fait pipi
J’ai fait pipi
J’ai fait pipi trois fois
J’ai fait pipi trois fois en trois heures
Ça brûle – ça brûle quand même – ça brûle et ça pique et ça monte
Trois fois j’y suis allé (aux cabinets) 
J’y suis allé trois fois (allé, c’est ça) 
mais qu’est-ce que j’y ai fait ?
Qu’est-ce que j’y suis allé faire - est-ce que j’ai fait pipi
est-ce que j’ai seulement fait pipi ? 
Je me suis assis 
Je me suis d’abord déshabillé – déshabillé en partie
et je me suis assis 
(pantalons baissés, caleçon baissé, les coudes sur les genoux, le regard dans le vague, dans le vide) 
J’y suis allé trois fois mais qu’est-ce que j’y ai fait 
mais est-ce que j’ai fait pipi
est-ce que j’ai fait autre chose que regarder dans le vague dans le vide en oubliant pourquoi j’étais là
(ce que j’étais venu faire là – pipi caca etcetera)

 2. 
il y en a – c’est arrivé
c’est forcément arrivé – il y en a eu
des comédiens sur le plateau des comédiens en scène (des comédiennes en scène) 
des acteurs qui se mettent à vouloir faire pipi
des comédiens au cœur de l’action dramatique et du plateau 
et devant le public et face à leur partenaire et sous les lumières et dans le décor
qui se mettent à vouloir faire pipi – a en avoir envie (terriblement envie)
des comédiennes en scène et en jeu – au cœur de l’action et de leur scène dévorés assiégés assaillis par
une envie brûlante (ça brûle merde) de faire pipi 
(un besoin urgent pressant – merde ça presse – de faire pipi)
cela a dû arriver – cela est forcément arrivé
qu’un comédien (une comédienne) en scène et en jeu se trouve pris (prise) de l'envie de faire pipi 
cela a bien dû arriver à quelqu’un 
il faut que j’y retourne 
il faut que j’aille faire pipi 
je dois y retourner – je devrais y retourner
je ne peux pas y retourner – je n'y retourne pas
je veux y aller – je dois y aller – je ne peux pas y aller
ils vont m’appeler
c'est mon tour, c'est mon nom qu'ils vont appeler 
est-ce que je vais rater mon entrée (je ne raterai pas mon entrée)
je préfère encore me pisser dessus que de rater mon entrée 

3.
quand est-ce que j'y suis allé – parce que j’y suis allé (aux cabinets)
j’y suis allé mais je ne sais plus (incapable de savoir) ce que j’y ai fait
non mais quand même
j'y suis allé et je ne sais pas ce que j'y ai fait 
le théâtre c’est ça – tout à fait ça (et tout le temps ça) 
faire ce qu’on fait mais sans le faire
être là mais sans être là 
oublier tout le temps ce qu’on est venu faire là (du théâtre) 
et tout faire (faire tout)
mais oublier ce qu’on est venu faire là (du théâtre) 
et tout faire (sauf du théâtre) 
le pipi – c’est pareil
j’y vais, j’y suis, mais je ne sais plus ce que j’y fait (caca pipi pareil)
j’y suis mais je ne sais plus que j’y suis ni ce que j’y fais
La grâce au théâtre c’est quand le théâtre finit par s’ignorer 
(être spectateur – pareil – la grâce ce serait oublier qu’on est spectateur) 
mais qu’est-ce que je raconte (est-ce que j’ai envie de faire pipi) Est-ce que j’ai fait pipi 
Est-ce que j’ai encore le temps de faire pipi – d’aller faire pipi 
est-ce que je suis seulement en état d’aller faire pipi 
je ne suis pas du tout en état d'aller faire pipi (je ne bouge pas d'ici) 

4. 
je n’ai pas du tout envie de faire pipi
j’ai envie d’aller aux toilettes pour m’éloigner des loges
j’ai envie de m’éloigner des loges pour m’éloigner des coulisses
m’éloigner des coulisses pour m’éloigner du plateau
m’éloigner du plateau pour m’éloigner de la salle
m'éloigner de la salle pour m'éloigner de la représentation
m’éloigner de la représentation pour
m’éloigner de ma frousse
m’éloigner de ma frousse qui me donne envie de vomir
j’ai envie de vomir
j’ai envie de vomir 
je vais vomir 
il faut que j’aille aux toilettes
il faut que j’aille vomir aux toilettes
ce sera la quatrième fois la quatrième fois aujourd'hui
je cours (traverse les loges pour aller aux toilettes vomir tout ce que j'ai à vomir)
la quatrième fois que je cours aux toilettes pour aller vomir
je n’ai plus rien à vomir (j’ai tout vomi jusqu’à la moindre chips)
je ne vomis pas – je ne vais pas vomir
je me tiens je me maintiens je me contiens
je contiens le vomi
à l’intérieur je garde tout entier serré resserré raffermi (c’est du solide)
je ne raterai pas mon entrée 
il n’est pas question que je rate mon entrée
je reste là jusqu'à ce qu'on m'appelle (on va m'appeler d'un instant à l'autre) il n'est pas question que
je rate mon entrée 

5.
ça brûle ça pique ça monte ça grouille
ça bouillonne et ça gargouille
c'est un puits de pétrole au-dedans un geyser à l'intérieur (du coccyx au larynx ça boue là-dedans)
une mine de boue et de gadoue humaine
une semaine de craquers de corn flakes et de café 
en bouillie chaude portée à une sorte d'ébullition tiède 
c'est bien simple
si je me lève c'est bien simple
oh là là la catastrophe
si je me lève tout tombe tout lâche tout coule
le corps le ventre les intestins l'estomac tout dit ciao
ciao bye bye et à bientôt tout le monde dehors (et par ici la sortie)
le théâtre c'est pareil – jouer danser incarner interpréter c'est pareil
tout tenir tout retenir et contenir les déchets les rejets les trucs et les machins mâchés mâchouillés
avalés digérés broyés
jouer c'est tenir – contenir – retenir
on va m'appeler
cela va être à moi – à moi de me lever – d'y aller
d'aller jouer les grands hommes d'intérieur avec mon petit jeu tout intériorisé
et c'est tout le reste qui va partir sortir (hop là)
à l'extérieur toute – raous  
une semaine de corn flakes et de choucroute
tant pis je m'en fous
je vais me chier dessus et je m'en fous
je ne vais pas rater mon entrée sous prétexte que tout me pousse vers la sortie 

6. 
m'allonger
je vais lever mon vieux cul de ma vieille chaise
et m'allonger (hop là debout et couché niniche panier le vieux corps à pépé)
je me lève de ma chaise et je m'allonge
je ne vais pas laisser mon corps me dicter sa loi de corps
je ne vais pas me laisser dicter ma conduite et mes mouvements par un corps qui n'appartient qu'à
moi (non mais tout de même)
je vais répondre de mon corps
je peux encore répondre de mon corps
je ne vais pas me laisser emmerder (pipi caca panique etcetera) par un corps dont je suis le seul (que je sache) à habiter (à nourrir à laver à entretenir à porter à supporter à soigner à chérir - à habiter quoi)
ce n'est pas toi sac de vieille peau de vieille chair de vieux muscles qui va me dicter mes faits et mes gestes (non mais)
je prends le dessus et je m'allonge je m'allonge et je me fais cinquante abdos 
cinquante abdos ça va te calmer tout de suite mon bonhomme
non mais alors ça 
ça qui est mon métier 
mon métier exactement
(répondre de son corps, maîtriser la bête, et la voix et les airs et les mouvements dans l'air et en faire quoi - quoi faire du corps - ça c'est mon métier)
mon métier exactement (comme danseur acrobate artisan du cirque ou nageur coureur tennisman)
acteur si moi (moi) je ne contrôle plus – perds tout contrôle – sur le corps 
si moi acteur je ne maîtrise plus – c'est que le métier n'est pas rentré (est-ce que le métier n'est pas rentré ?)
Le métier est rentré et je vais te le prouver mon petit bonhomme
rien ne sort d'ici ni moi ni caca ni pipi tant que je ne l'ai ni décidé ni choisi ni dit
rien ne sort d'ici (pas question que je rate mon entrée)

7.
cinquante abdos
cinquante pour commencer
je m’allonge
bras derrière la tête
mains croisées dans le cou
je lève – relève la tête menton bien droit – soulève le tout
et la tête et les épaules et le cou et le torse et les ventre
cinquante abdos et j’expulse d’un coup les vielles peurs
les vieux prouts des vieilles soupes de vieilles frousses intérieures
je presse je compresse et je lâche et hop
dehors les vieux pets de l’estomac noué par la poisse et la trouille
vents secs ou foireux je m’en fous après tout
j’expulse je purge j’extirpe hop hop hop je libère les sols occupés par l’ennemi (la peur, l’anxiété et l’angoisse)

8. le théâtre c’est bien ça (ce n’est que ça mais c’est bien ça)
purger expurger
vider le bouc de son sang moisi
vidanger les corps des sacs de pus
crever l’abcès (percer le bouton d’acné)
là pareil (je connais mon métier)
je m’allonge je coince mes pieds sous le dessous de la banquette et je me lève, me relève, le dos ne touche pas le sol, je presse et compresse mes abdos
je contracte et tout le vieux monde des vieilles peurs dehors (je connais mon métier et je peux dire que j’en ai – du métier)
mon métier (et je peux dire qu’il est rentré) c’est faire sortir (tout sortir)
expulser – pousser dehors – repousser au-dehors
et c’est par là que ça va commencer (par les bulles d’air de l’estomac comme les démons de la cité)

8.
ah non pas ça – pas ça
oh non oh non pas ça
je vais péter la couture de mon pantalon
je vais faire exploser les coutures et les doublures (et déchirer le tissu de pantalon de costume cousu sur mesure)
je déforme le costume (tu me déformes mon costume à gonfler comme ça)
cela se voit (on ne voit que ça – on ne va voir que ça – ils ne vont voir que ça – le gonflement soudain – l’énormité gonflée à bloc un zeppelin dans la culotte)
mais comment est-ce possible
comment est-ce seulement possible
ne plus répondre à ce point de son corps
n’en plus maîtriser le centre exact, le nœud central, la pompe à sang qui soudain se met à gonfler
se durcit comme un ballon de rugby
(ils ne vont pas y croire – personne ne va y croire – ils vont penser que c’est un accessoire – personne ne pourra ne voudra croire que j’entre en scène dans cet état)
Le théâtre c’est ça exactement ça tout le temps (ce qui est vrai fait faux ce qui est faux fait vrai)
là c’est tellement vrai (tellement vrai de vrai mais vrai jusqu’à l’obscénité)

9.
Tellement vrai qu’ils diront (je les vois, je les entends d’ici – mais qu’est-ce que tu es allé mettre – quoi et pourquoi – un truc dans ton pantalon)
je ne vais pas – je ne peux pas comme ça tout dur tout raide et tout tendu
entrer – faire mon entrée (calme toi papa respire contrôle pense à autre chose)
pense à autre chose pense à autre chose (autre chose)
quelque chose qui fait que tout reprend sa taille normale (sa taille d’avant l’énervement, d’avant l’émerveillement, d’avant l’excitation, d’avant le rêve américain)
pense aux subventions – pense aux subvention
Je les vois – les entends d’ici
pas la peine de mettre un faux truc dans un costume de scène pour signifier le désir
pas la peine de mettre du sang vrai ou faux pour signifier la violence
pas la peine de se donner des coups pour signifier qu’on se fait du mal
pas la peine de boire du vrai thé pour signifier qu’on boit du thé
qu’on boit du vin pour signifier qu’on boit du vin
ou du whisky pour du whisky
pas la peine de boire jusqu’à la saoulerie pour signifier qu’on est ivre mort
pas la peine d’être mort pour signifier qu’on est mort

10.
pas la peine de faire tomber de la pluie pour signifier qu’il pleut
pas la peine de faire geler de l’eau pour signifier qu’il neige
pas la peine de mettre un faux truc (truc c’est le mot comme on dit « truc » de comédien) pour signifier la ferveur la force et la puissance d’un désir incontrôlable
c’est ça le théâtre exactement tout le temps
quand c’est vrai c’est improbable
quand c’est seulement probable c’est déjà vrai
quand c’est faux c’est probable
et quand c’est improbable c’est enfin vrai  exactement ça – le théâtre et son effet de miroir
(et moi c’est passer de l’autre côté qui me fait tout bousiller à l’intérieur et le pipi et le caca et les airs et le bouillonnement de l’estomac et le sang qui monte à la tête et tout en bas et me redresse et me durcit le truc comme le poing d’un militant communiste)
Pense à autre chose et calme-moi (pas question d’entrer en scène dans cet état)
pense aux abonnés
On voudrait vivre tout ce qu’on dit qu’on y vit
La scène – on voudrait y vivre tout ce qu’on dit qu’on y vit et s’en aller (disparaître et recommencer – le lendemain, recommencer)
Le sexe, l’amour, le vin, le meurtre, les drogues, la souffrance, la vengeance, le pouvoir, le savoir, le diable, les anges, les bonheurs, les riens, le tout, Dieu et les hommes, les femmes et les trolls, les métamorphoses, les crânes, les corps qui flambent, les phrases qui fusent et les samovars qui fument
Tout y vivre
Innocemment, impunément, absolument
S’en aller et recommencer

11.
Mourir aimer assassiner venger détruire souffrir saisir et hop disparaître et recommencer
Mais qu’est-ce que je fais là
Mais qu’est-ce que je fais et de quoi exactement est-ce que j’ai tellement peur
(qu’est-ce que c’est que ça – cette peur, cette frousse, ce froid, et le pipi, le caca, les airs de l’estomac et le machin tout dur – mais qu’est-ce que c’est que ça)
Tout ce que je dis ce n’est pas moi qui le dis
Tout ce que je fais ce n’est pas moi qui le fais
Tout ce que je pense ce n’est pas moi qui le pense
Je ne bouge pas – j’exécute le mouvement dessiné
Je ne parle pas – je fais entendre la parole donnée
Et même mon corps ce n’est plus mon corps (costume, postiche etcetera)
Et même ma peau ce n’est pas ma peau (fond de teint, poudres, lentilles et maquillage)
Le moindre sabre c’est du plastique
La moindre épée le moindre couteau le moindre ciseau (plastique polyester caoutchouc)
Le moindre cri est un faux bruit – le moindre mot est écrit, déjà dit
Mais de quoi est-ce que j’ai peur

12.
Mais de quoi exactement
mais de quoi est-ce que je peux bien encore avoir peur (je ne m’expose pas je ne fais que passer)
ce n’est pas moi qui parle
ce n’est pas moi qui bouge
ce n’est pas moi qui pense qui agis ou qui danse
Je ne fais que passer (et les mots et les gestes et les idées) moi je n’ai rien
Rien d’autre à faire – que ça à faire (passer)
Est-ce que c’est pour cela que ça ne passe pas (à l’intérieur – tout part en vrille)
Est-ce que c’est pour cela que ça ne passe plus (que je me retrouve comme traversé de part en part par tout ce qui bouille bouillonne de liquides intérieurs)
Mais cela passe – cela passe et c’est passé
Enfin passé
Je vais y passer (comme on passe par la fenêtre)
C’est à moi d’y passer et c’est passé (plus de peur plus de froid plus d’effroi c’est fini terminé)
C’est passé (je suis là, assis, vivant, je suis vivant et je le sais)
Je suis vivant, je le sais, je suis prêt enfin prêt
Prêt à tout – à tout vivre et à mourir ce soir - et pour demain recommencer

Noir.

(Une version de ce texte a été interprétée par Olivier Dutilloy lors de la présentation de saison 2010-2011 du CDN de Montluçon, le Festin,  
sous la direction d'Anne-Laure Liégeois.)


Ex Secrétaire général de la Comédie-Française, Pierre Notte a été trois fois nommé aux Molières dans la catégorie auteur. Il chante, joue, écrit, met en scène ses pièces à Paris ou à Tokyo, il est auteur associé et conseiller au Théâtre du Rond-Point, se prend pour Catherine Deneuve et c'est rien de le dire qu'il se la pète. 

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Le 6 décembre 2013 à 15:52

Marius von Mayenburg: "Nous sommes tous des voleurs impénitents"

Marius von Mayenburg, auteur et metteur en scène associé à la Schaubühne de Berlin, est un des auteurs les plus inventifs du moment. Joué partout en Europe et au-delà, il voit une de ses dernières pièces, Perplex, créée au Rond-Point dans une mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia. Pièce folle qui transforme le théâtre en jeu de quilles, écrite pour ses acteurs préférés et qui ont donné leur nom aux personnages qu'ils interprètent. Jean-Daniel Magnin – Il est passionnant de suivre, d'une pièce à la suivante, la façon dont tu réinventes la forme narrative pour raconter une histoire sur scène. Exemples les plus évidents, parmi tant d'autres : ce sont les personnages qui disent les indications scéniques, ou - comme dans Le Moche – différents personnages glissent en douceur sur le même acteur. Des innovations toujours en lien avec les enjeux de la pièce. Pour toi cette "modernisation permanente" de l'écriture théâtrale est-elle nécessaire ?Marius von Mayenburg – Je ne pense pas tant que ça à la forme. Je ne veux pas m'ennuyer, je veux jouer. La plupart du temps la forme va naître par nécessité. Ou du désir de travailler avec tel ou tel acteur.– Tu y réfléchis en amont ou ça se développe durant le processus d'écriture ?– Les deux. Ce processus démarre souvent bien avant que le premier mot soit couché sur la page.– Bien sûr tout a déjà été inventé. Cependant nombre de tes innovations ont été reprises par d'autres écrivains de théâtre. As-tu le sentiment d'être observé, attendu, voire même copié ?– Non. Nous sommes tous des voleurs impénitents. Le théâtre est un art parasitaire. Nous nous servons dans des films, dans les arts plastiques, la littérature. Et chez les artistes de théâtre. Nous volons intentionnellement et sans le faire exprès, le vol est si normal chez nous que la plupart du temps on ne s'en aperçoit même pas. C'est ainsi depuis toujours (Shakespeare etc.). Le théâtre est un art fugace, voilà pourquoi personne ne se sent coupable. Si quelqu'un estime qu'il y a quelque chose à voler chez moi, je m'en réjouis.– De nos jours de nombreux écrivains de théâtre s'écartent du dialogue traditionnel au profit d'une espèce de "partage du récit", où le théâtre devient plus ou moins la communication partagée d'une histoire ou d'un conte narré face public. Qu'en penses-tu ?– Je pense qu'il nous est de plus ne plus difficile de suivre un déroulement scénique qui représente la réalité comme une suite chronologique d'événements. On le ressent comme trop autoritaire. La narration à plusieurs d'une histoire répond à un point de vue sur une réalité que nous n'éprouvons plus comme une succession causale d'événements chronologiques, ordonnés selon une hiérarchie implacable. Nous la percevons plutôt comme un réseau d'événements simultanés qui se relativisent les uns les autres. Voilà pourquoi le récit se fragmente en plusieurs voix, souvent contradictoires. Il en résulte l'illusion d'un récit démocratique : ce qui est vérité ou mensonge, c'est au spectateur de le décider. Tout est relatif. Et donc relativisé. Conflits et rencontres sont évités. Si je trouve de telles expérimentations nécessaires, elles ne sont pas pour moi l'avenir du théâtre. – Le théâtre est-il pour toi éternel ? Existera-t-il encore dans cinquante ou cent ans ?– C'est si beau de voir les acteurs au travail. Pourquoi les gens devraient-ils cesser de faire ça ?– Dernière question : quel a été ton point de départ pour Perplex ?– Au départ c'était une frustration après un travail de mise en scène avec des acteurs qui m'avaient mis à bout de nerfs. Ensuite la nostalgie et le désir de retravailler avec mes acteurs préférés : Robert, Eva, Judith et Sebastian*. Alors je me suis assis et j'ai écrit la pièce pour eux. Et j'ai mis là-dedans tout ce que j'avais envie d'expérimenter avec ces comédiens. Et ensuite on l'a fait.*Eva Meckbach, Judith Engel, Robert Beyer, Sebastian Schwarz, comédiens de la Schaubühne qui ont donné leur nom aux personnages de la pièce mise en scène par Marius von Mayenburg Perplex, de Marius von Mayenburg, traduction Hélène Mauler et René Zahnd, L'Arche éditions Photo Iko Freese

Le 2 novembre 2017 à 17:14

Jean-Michel Ribes : "Réunir la viande et l'esprit"

Echappés de sa pièce Musée Haut, Musée Bas, les personnages-œuvres Sulki et Sulku reviennent au Rond-Point pour de nouvelles conversations culte, ils sont les protagonistes de la dernière pièce de Jean-Michel Ribes. Sulki et Sulku parlent beaucoup... Ils n’agissent jamais ? Jean-Michel Ribes — Parler c’est agir. Ne serait-ce que la langue qui bouge, la mâchoire qui remue, les yeux qui cillent et puis surtout les mots qui, s’ils ne sont pas en mouvement, meurent. Pour moi Sulki et Sulku, ce sont deux personnages source de fantaisie dans la liberté d’un dialogue à la fois aérien, cocasse et surtout surprenant. J’ai écrit ces deux personnages en leur demandant avant tout de me désennuyer, c’est-à-dire de m’emmener ailleurs en me faisant rire.   Ce sont deux figures d’un même rêve ? Sulki et Sulku ne sortent pas d’un rêve, ils sortent de ma pièce Musée Haut, Musée Bas où ils étaient deux œuvres d’art vivantes. J’ai senti qu’ils voulaient continuer leurs discussions comme des enfants qui s’amusent et ne veulent pas arrêter de jouer même quand leurs parents leur demandent d’arrêter et de passer à table. Sulki et Sulku eux continuent de jouer sous la table.   Ils s’affrontent ? Disons que parfois ils se disputent. Comme tous les gens qui se livrent bataille sachant que c’est la meilleure des façons de rester amis. Ils discutent donc se comprennent, ce qui leur permet de s’envoler tous les deux vers des destinations qu’ils jubilent de ne pas connaître.   Peut-il s’agir de la même personne ? Non. Il y a Sulki qui est Sulki et Sulku qui est Sulku, ce n’est ni un monologue coupé en deux ni une seule âme habitant deux personnes.   Ne serait-ce pas un rêve de Dubillard, de Ionesco, ou de Topor ? Ce n’est pas impossible. J’aimerais bien mais pour vous dire vrai ni Dubillard, ni Ionesco, ni Topor ne dorment avec moi et Sulki et Sulku non seulement je les ai rêvés tout seul mais ils m’ont parfois accompagné quand je ne dormais pas. Je les ai souvent sentis près de moi pour me porter secours quand la réalité devenait trop étouffante. Sulki et Sulku sont un peu mon gilet de sauvetage quand vous risquez de vous noyer dans les certitudes des gens qui savent.   Ils parlent du pape, du terrorisme, des intégrismes... Et en même temps ils n’en parlent pas. Ils ont cette capacité magique de discuter de gens connus sans jamais les décrire ou les caricaturer. Ils les réinventent dans d’autres situations, ils les devinent dans des endroits où personne ne les a jamais vus. De qui parlaient Picabia, Desnos, Breton ou Aragon lorsqu’ils racontaient leurs histoires ? De leurs désirs, de leurs caprices, de leurs envies ! Sulki et Sulku sont deux personnages qui ont l’insolence d’être eux-mêmes pour leur plus grand plaisir et le mien.   Ils s’inscrivent dans ton projet de rire de résistance ? Oui... puisqu’ils résistent à la banalité du discours, au consensus de ce qui nous est donné pour beau, pour bien ou mal... Ils imaginent le pape, par exemple, dans un supermarché, et pourquoi pas ? Même si ce pape-là, François, m’a un peu devancé, il a sans doute lu la pièce...   Interview texte Pierre Notte Propos vidéo recueillis par Jean-Daniel Magnin

Le 25 août 2015 à 16:10

Perdu dans Tokyo #4

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

23 aoûtLes méthodes Le type de FamilyMart m’explique que je dois rejoindre la file d’attente. Faire le tour, par derrière. Il répète la même chose, de plus en plus gentiment, plus de douceur, s’excuse de se faire si mal comprendre. Il est désolé, je dois faire ma tête d’ahuri souriant. Il s’excuse encore, je finis par comprendre. À la réception de l’hôtel, un Américain veut savoir où se trouve la salle du petit déjeuner japonais. Il parle en anglais, se répète. Le réceptionniste ne comprend pas, l’Américain s’énerve de ne pas se faire comprendre, devient agressif, parle plus fort, articule davantage, hausse le ton. Méthodes divergentes. Des passants. Un occidental massif, tee-shirt et short kaki, roule à bicyclette sur une quatre voies. Il pédale avec une prothèse en acier, genre futuriste. Unijambiste. Je croise un japonais en chemisette blanche et pantalon noir, comme tous les businessmen du quartier, qui mesure plus de deux mètre dix. Un peu voûté, dans une foule où la taille moyenne doit être d’un mètre soixante. Deux russes colossaux marchent autour des deux tours de l’hôtel de ville de Shinjuku, deux mètres chacun, un mètre de large, barbus, voix forte, les passants qu’ils croisent passent pour des maquettes. Le plus étrange ici, c’est qu’en apparence, personne ne regarde personne. Jamais. Un japonais baraqué, un mètre cinquante, mauvaise humeur, me rentre dedans, brutal, sans se retourner, quand je le croise sur un trottoir sur lequel j’ai oublié d’occuper la bonne bande. Il grogne, pas de regard. Workshop. Dernier jour, présentation de l’atelier. Kenichi Shinomoto et Hyo Hirota accueillent les universitaires, intervenants. Masaru Hirayama est venu, il a mis en scène depuis dix ans au Japon quatre de mes pièces. Je lui rends hommage. L’équipe de Moi aussi je suis catherine deneuve est là. Des étudiants, des comédiens, des amis. On présente les exercices, les scènes travaillées cette semaine. Une heure d’une vraie jolie proposition très maitrisée par les stagiaires, avec enchaînements, chansons, solos, chœurs. Le décalage, le tragique loufoque, l’incarnation des monstres ordinaires, la catastrophe. Figures humaines et inhumaines, les murs à faire tomber, jouer le contraire de ce qu’on dit, donner du corps, de l’énergie, faire jaillir quelque chose plutôt que rien, la vie inextricable. Le beau travail, je suis fier, heureux. Les comédiens japonais de Moi aussi je suis qui vous savez se poilent devant l’ensemble, ils connaissent l’univers, comprennent tout ce que les deux universitaires regardent en fronçant des sourcils épais, ils étudient. La présentation est suivie de la conférence, traduite par Fumiko, professionnelle et amicale. You, à mes côtés, complète, développe. Les deux universitaires font des petites grimaces avec la bouche. J’évoque la nécessité impérieuse, la question de vie ou de mort qui doit saisir le comédien sur le plateau. Une étudiante s’endort, glisse de chaise, se relève, se rassied. Il ne s’est rien passé. Je poursuis. Je vais au bout du machin. Le théâtre du Rond-Point, son histoire, son actualité, son patron, sa vitalité. Les auteurs vivants, les écritures, les couleurs. On évoque encore Charlie Hebdo, la culture, l’éducation. Les universitaires commentent, l’un évoque ses traductions de Jacques Brel, et l’autre la nécessité des ateliers dramatiques dans les écoles japonaises où les violences se multiplient, agressions que le théâtre et sa pratique peuvent juguler. On est tous d’accord, tout va bien. Excellente séance, épuisante. C’est fait. On plie.  Dîner. Shinomoto et Hirota nous emmènent dans un sous-sol, genre restaurant traditionnel. On enlève ses chaussures, on s’assied autour d’une table basse, jambes sous le plateau. Tout le monde est là. Nouvelle fête. Comédiens heureux et fiers, moi itou. On mange du raisin de mer, algues fines. Beignets de crevettes, raviolis chinois, salades de tofu, carrés de poulet frit. Je fais tomber des petits haricots par terre. Je comprends que je ne suis pas le seul, que c’est la vie, que c’est comme ça. On boit des bières. Et tout le monde se présente. J’étais persuadé que le groupe était déjà formé. Quand je suis arrivé le premier jour, tous s’exerçaient déjà ensemble, comme s’ils avaient participé à des multitudes d’expériences semblables. J’avais pensé que tout le monde se connaissait, et parfaitement. L’entente semblait évidente. Mais l’un vit à Londres, une autre à Kyoto, l’autre travaille dans une troupe professionnelle de théâtre conservateur, une autre est free lance, une autre metteuse en scène reconnue, une autre travaille en amateur. En réalité, personne ne connaissait personne. « Typiquement japonais » dit You. Le bar. Fin de soirée dans un bar en hauteur. On enlève encore ses chaussures, disposition traditionnelle du mobilier, des matériaux et des couleurs. Innovation tokyoïte, on commande par une tablette électronique, et les serveurs se radinent avec boissons, haricots, nouilles frites. Autour de la table, on fait le compte, la plupart des femmes sont célibataires. Pour d’autres, impossible de savoir. Mais dans l’ensemble, seuls deux hommes sont mariés, l’un avec un new-yorkais à Londres, l’autre avec un parisien à Paris. Quelques heures plus tard, il est minuit au Châtelet et cinq heures à Uneo. Brice dîne dans un restaurant parisien irréprochable, quand il aperçoit une petite souris. A Tokyo, peu de pigeons. Mais j’enjambe un rat écrabouillé sur l’une de mes routes sans trottoir.  

Le 24 septembre 2010 à 10:47

Origine. La nôtre.

Les Monstres arrivent au Rond-Point

Irruption. Ainsi naissons-nous. Sans norme ni contour. Lave mêlée, viande rouge, gènes en fusion, cheveux frisés, sexe divin, coeur au galop et pensées sans fin. Nous jaillissons refusant d’emblée ce monde où la parole ne peut dire l’immensité de nos désirs, la fureur de nos rêves et notre douleur d’exister. Nous crions, rage et panique, dès l’apparition de nous mêmes enfermés dans une peau d’humain. Le combat pour la liberté va durer quelques mois puis, sous les coups répétés de la civilisation raisonnante, notre génie considérable va se réduire en morale tiède et bon goût parfumé avec, comme seule autorisation de sortie, diverses églises où notre âme se cabossera sur des dogmes. Ainsi le bébé géant que nous sommes, l’enfant-dieu, le monstre lumineux pénètre penaud dans la cage du réel, rapetisse soudain et devient homme. Apparaît alors le secrétaire de mairie, le nouveau philosophe, le gastro-entérologue et le tennisman. Chez certains pourtant la braise des origines ne s’est pas éteinte, elle continue de raviver le souvenir de ce jardin perdu où dans une joie complice l’enfer et le paradis nous faisaient enjamber tous les horizons par-delà le bien et le mal. Ceux-là artistes ils sont. Et leurs chefs-d’oeuvre témoignent des êtres fantasques et démesurés que nous aurions dû être. De Polyphème le cyclope d’Homère au Minotaure de Dante, du Dracula de Bram Stoker au Quasimodo de Victor Hugo, des ogres de Grimm au Docteur Jekyll de Stevenson, de Phèdre dont Racine nous rappelle en un alexandrin qu’elle est la fille de Minos et de Pasiphaé, mi-femme mi-déesse, sans oublier Les Songes de la raison de Goya, Le Jardin des délices de Jérôme Bosch ou Les Monstres sacrés de Cocteau. Il en est d’autres chez qui, torturés par la norme et la loi des hommes, la braise originelle s’enflamme soudain vengeresse jusqu’à leur brûler la tête. Alors surgit de leur cervelle en cendre le seul monstre noir contenu jusque-là dans nos cauchemars et qui, le temps d’un génocide ou d’un meurtre dans une ruelle, ravage une humanité qui les étouffe. Ainsi en est-il des monstres, c’est-à-dire de nous-mêmes. Il n’y aurait pas de théâtre sans eux.> Toute la saison les monstres sont au Rond-Point : Orlan, Jacques Vergès, le champion de France de Body Building, l'homme le plus tatoué du monde, les avocats du couple Fourniret, des acteurs monstres sacrés lisent des textes monstrueux, Michel Onfray et son université populaire... Voir les liens ci-dessous qui vous renvoient vers les programmes des conférences-perfomances de la Monstrueuse université, des Lectures monstres, de l'Université populaire de Caen...

Le 8 décembre 2015 à 10:14

Rire avec le pire

On m’a souvent demandé comment il était possible de faire rire le public avec ce qui s’est passé le vendredi 13 novembre, faire rire avec le pire. Comment est-ce possible ?  Quelques jours après les attentats, j’étais encore comme tout le monde, sidéré, débordé par l’émotion, prostré, impuissant. Et je suis remonté sur scène, sans peur, enfin… sans la montrer, mais avec une vraie appréhension : comment parler de ces événements tragiques, moi le bouffon ? Il n’était pas question que j’évite le sujet, que je sois terrorisé, pas question de leur laisser penser qu’ils avaient gagné. Pas question que je lâche un centimètre de liberté. Et pas question de rester paralysé, désarmé, devant l’horreur. Il fallait que tout cela sorte, que j’évacue, que l’action gagne sur la dépression. Dans ces cas-là, on se pose beaucoup de questions, sur son rôle, sur son métier, sur les limites de son métier. On dépasse le cadre classique de l’humour, on rentre dans le registre de la thérapie de groupe, on n’est plus un clown, mais une sorte de médecin sans diplôme. Le rire devient profondément humain devant l’inhumain, il nous aide à crever l’abcès, à prendre des distances, évacuer la psychose, éreinter la barbarie.       J’avais préparé ma revue de presse, qui consiste en quelques notes et beaucoup d’improvisation, mais je ne voulais pas l’imposer. Alors j’en avais prévu une deuxième, sur d’autre sujet, au cas où… le public ne soit pas encore prêt, n’ait pas envie, ne supporte pas, que mes paroles paraissent déplacées, et surtout irrespectueuses envers les victimes. J’ai été le premier surpris. À peine avais-je évoqué les attentats, que la salle s’est mise à applaudir,  comme pour me dire : Vas-y ! Fais-le ! Parle ! Pour nous, pour les victimes, contre ces salopards, contre la folie. Essaye de mettre des mots sur l’incompréhensible, nous sommes avec toi. Dans ces cas-là, le public nous porte et c’est lui qui fixe les limites,   ses explosions de rire répondent aux explosions de ceinture. Ce rire incontrôlable qui vient des entrailles, qui libère, qui aide à crever l’abcès. Ce rire qui nous fait passer de celui qui subit, à celui qui réagit. Dérisoire certes, mais jubilatoire. Noir peut-être, mais salvateur.  C’est un exercice impossible que de retransmettre par écrit ce moment, le public est déjà dans la salle avec moi depuis une heure, nous sommes complices, il s’est déjà détendu. L’ambiance et l’énergie qui règnent dans le théâtre sont  très difficiles à faire transpirer à travers des mots, d’autant plus que je ne suis ni Proust, ni Dostoïevski.   Je vais juste vous faire partager quelques extraits, les moins violents, les moins crus, vous donner une idée de la façon dont on peut aborder un sujet pareil. Pas simple… L’important au départ c’est de se moquer de soi, de sa propre psychose, de raconter… «  Qu’une chaise métallique qui tombe à la terrasse d’un café à côté de vous, vous fait sursauter et presque planquer sous la table (ce qui m’est effectivement arrivé). Montrer à quel point cette peur, même si elle est humaine, peut être ridicule. De s’apercevoir avec une certaine lucidité qu’à partir de maintenant, quand on va boire un verre où manger un bout et qu’on sort fumer une cigarette, on se retrouve en première ligne. La bonne nouvelle, c’est que, si ça continue, les fumeurs mourront d’autre chose que du cancer. » … On désacralise, on parle de la mort, sans retenue, sans tabou. Et puis, on annonce une autre bonne nouvelle… « Il faut toujours voir le côté positif des événements, grâce aux attentats, les ventes de drapeaux français ont augmenté de 400%. Le drapeau national est devenu une valeur sûre, qui devrait être cotée en bourse, comme une autre valeur sûre et également nationale, le chômage. Ce drapeau français pris en otage par un  parti d’extrême droite, vient d’être libéré et restitué à ses propriétaires. Notre président ayant demandé gentiment à ce que tous les citoyens l’accrochent à leur fenêtre, comme il a demandé le 11 janvier au peuple de France de descendre dans la rue, tellement il était mécontent de sa propre politique. » … On fait diversion… Et on revient sur le sujet… « Sans vouloir vous affoler, à l’heure où je vous parle, vous savez qu’un des terroristes est encore dans la nature ? Un écolo surement… Visiblement, celui-là a eu peur de se faire sauter au dernier moment. Si même les terroristes ont peur, dans quel monde on vit ! Cet assassin a maintenant le choix entre se faire tuer par l’État Islamique, qui n’aime pas les martyrs vivants, ou la police, qui n’aime que les martyrs morts. Si vous le croisez, conseillez-lui le suicide, au moins une fois dans sa vie, il aura décidé par lui-même.         … L’essentiel, c’est de rester groupés, ensemble, unis. Certes, en janvier l’union nationale avait duré 4 jours, les gens étaient descendus dans la rue par millions, là elle a duré 4 heures et il est interdit de se regrouper. Bon… Certes, nos politiques ont rapidement montré le contre exemple dans la surenchère, la palme de la connerie revenant à un homme politique dont je tairais le nom, par égard pour sa famille, et qui a suggéré, dans un moment de génie de  « Rétablir la peine de mort pour les kamikazes ». Mais nous sommes en période de campagne électorale, je le rappelle pour les abstentionnistes qui auraient oublié qu’ils n’iraient pas voter. Et le débat doit continuer à exister, pas facile, pour les candidats et les partis, de continuer à se faire la guéguerre, pendant qu’on est en guerre, dans un pays en crise. À part, évidemment pour les surfeurs du FN. Plus la vague est sale et boueuse, plus elle pue, plus ils s’éclatent. S’ils pouvaient se mettre au pétard, ça les détendrait et ça nous ferait des vacances. … Mais allez ! Restons groupés. Même si… C’est vrai, il y a cette polémique à propos des services de sécurité… La polémique en France, c’est un sport national. Un événement égal une polémique. Un accident de bus dans le sud ouest, polémique. Pourquoi le camion était-il arrêté sur la route, pourquoi le bus arrivait-il en face, pourquoi y avait un virage, pourquoi le virage existe, pourquoi les véhicules utilisent de l’essence, pourquoi l’essence brûle ?   Des orages violents sur la côte d’Azur, 20 morts, polémique. N’a-t-on pas trop construit sur la Côte d’Azur ? On a envie de dire, regardez ! Non, pas par là, c’est la mer, de l’autre côté. Pour les attentats, pareil, polémique. N’y aurait-t-il pas des failles dans le système de surveillance des terroristes potentiels ? Je ne suis pas un spécialiste, mais après une seconde et demie de réflexion intense, j’aurais tendance à penser que : sûrement… C’est étonnant, de voir comment une réalité devient une polémique et une polémique créée un polémique qui elle-même fait polémiquer.   Mais, bonne nouvelle, il faut toujours rester optimiste, tout cela prouve que nous sommes dans une véritable démocratie, puisque même les terroristes peuvent s‘exprimer. » … À cet instant, je dois l’avouer, certaines personnes rient jaune dans la salle, d’autres s’esclaffent franchement et se demandent aussitôt, après avoir regardé leur voisin : mais comment ai-je pu rire ? Mais nous sommes ensemble, nous résistons, nous désacralisons, nous sommes vivants.     Là, il ne faut pas désarmer, mais insister. … « C’est vrai, nous avons un problème avec les fiches S. La police connaissait les noms des terroristes avant, c’est un début… À la limite, on préférerait qu’ils ne les connaissent pas, mais qu’ils les arrêtent avant, ce qui paraît compliqué également. D’autant qu’il y a des milliers de S en France : 10.500. Non, pas de panique ! Restez dans la salle, on a bloqué les issues. Personne ne peut entrer, bon, sortir non plus… Espérons qu’il n’y ait pas le feu. Pas de panique ! Même si le premier ministre a avoué qu’il y en avait en réalité 20.000… Restons calme !  Et voyons le bon côté des choses, en une semaine, il y en a une quinzaine de moins ! Il n’en reste plus que 10 485 ! On avance… » … « Et puis rassurez-vous, heureusement, des idées de génie ont vu le jour, comme celle des portiques de sécurité. C’est très rassurant, et surtout ça relance l’industrie des portiques, en temps de crise, c’est un plus.   Vous me direz, c’est mieux que de ne rien faire. Alors que faire ? Mettre des flics et des militaires partout ?  Selon le principe de l’entonnoir…Vous ne connaissez pas le principe de l’entonnoir, je vous explique. Alors… Là où il y a des flics et des militaires, les terroristes ne vont pas, par exemple les aéroports et les gares. Donc, ils vont ailleurs… Donc, il faut mettre des flics et des militaires ailleurs aussi… Jusqu’au moment où il ne restera qu’un seul et dernier endroit où il n’y a pas de flics et de militaires, et on est sûr que c’est là que les terroristes vont aller ! Donc c’est là, qu’il faut en mettre le plus. Des questions ? » … « En attendant, dormons tranquille, l’état d’urgence va durer 3 mois… renouvelable. M’est avis qu’on va en prendre pour un bail. La question fondamentale, maintenant : pendant combien de temps va-t-on appliquer le programme du FN ? Avant qu’ils ne soient élus… » … « Vous voulez une autre polémique ? J’en ai plein en rayon. Sommes nous réellement en guerre, comme le disent nos dirigeants ?  On est en guerre contre un état, donc dire qu’on est en guerre contre l’Etat Islamique, c’est reconnaître que l’Etat Islamique est un état. Alors sommes nous en guerre ? Et si oui, contre qui ? Cochez la bonne case.   … « Et d’ailleurs qui sont ces barbares ? Des fanatiques ? Je vous rappelle au passage la définition du fanatique : un héros qui pour le triomphe de ses idées est prêt à faire le sacrifice de VOTRE vie. Des kamikazes ? La racine du mot est japonaise, comme vous le savez et signifie, comme vous ne le savez peut-être pas : «  vent divin ». Or ceux dont il s’agit, ne sont que des pets foireux… Qui sont ces djihadistes qui quittent la France ? Pourquoi cette fuite de cerveaux ? Que se passe-t-il dans leur tête ? Rien… Ou trop. Essayons de comprendre l’incompréhensible. Revenons en arrière. En janvier, les frères « Poichiches » se gourent d’adresse avant d’aller chez Charlie, perdent une chaussure avant de s’enfuir, oublient leur carte d’identité dans leur voiture… Lors de l’attentat déjoué de Villejuif, le terroriste se tire une balle dans le pied en montant dans sa voiture. À Saint Quentin Fallavier, le mec fait tomber une palette avec du matériel informatique, son patron l’engueule, il devient terroriste (Air France et les deux chippendales à côté ce sont des amateurs). Puis il lance sa voiture contre une citerne et il n’arrive même pas à se tuer… Dans le Thalys Amsterdam Paris, le mec s’enferme dans les toilettes après avoir trouvé une kalachnikov dans un parc à Bruxelles, sort, et hurle, les yeux en orbite : «  Y’a plus de papier » ! En novembre, on est passé à une autre catégorie… Même si les 3 du Stade de France sont arrivés en retard au match… avec des billets dans la poche… mais il faut lire… On peut faire un premier constat : c’est sûr, les cerveaux c’est pas eux. » … « En Tunisie, maintenant… Nous ne sommes pas  les seuls à subir des violences, d’autres pays vivent sous la terreur depuis des années… mais c’est loin. A Sousse, donc, un jeune étudiant, propre sur lui, arrive par la mer, en Zodiac, sur la plage de l’hôtel, plante son parasol, sort une kalachnikov et massacre 38 personnes en chantant « A ga dou dou dou, pousse ta banane et moule café ! » Et c’est ensuite, après un contrôle anti-dopage, qu’on s’aperçoit que le mec est chargé comme une mule, avec du Captagon. On peut donc en conclure que Dieu ne leur suffit pas. Entre parenthèse et entre nous, ces assassins feraient mieux de picoler pour se désinhiber, au moins ils viseraient  à côté. Pour ça, il faudrait changer le livre sacré et ça…   À noter que chez nous, pays laïc, on a le choix entre Dieu et les anxiolytiques. Chez les fous de Dieu, c’est visiblement les deux… la foi a des limite. »  … « À ce propos, fin octobre 2015, un prince saoudien a été arrêté au Liban, avec deux tonnes de Captagon dans son avion. Était-ce pour sa consommation personnelle ? L’Arabie Saoudite et le Qatar… nos amis, nos alliés… qui financent le terrorisme, paraît-il… Enfin… Pour être plus précis, ce sont des grandes familles Saoudiennes ou Qatari qui financent le terrorisme, nuance. Et qui dirigent l’Arabie Saoudite et le Qatar ? Les grandes familles. Des questions ? La France leur vend des armes, l’avantage c’est que le jour où on va se les reprendre sur la gueule, au moins on mourra français. DAESCH, c’est 2 milliards de budget annuel, qui proviennent de trafic d’armes,  de contrebande de pétrole, de kidnapping, donc de l’argent des rançons… Que nous ne payons jamais, je vous le rappelle ! Et… des joyeux donateurs ! Est-ce que Dieu est au courant de tout ça ? Tout ça transite par des comptes off shore. Malgré des dehors rustres, voire primaires, et des idées d’un autre âge, le terroriste est branché … Quand ça l’arrange. … Il pense que son sacrifice va lui rapporter 72 vierges au paradis. Mais quel paradis ? Fiscal ? Dans celui-là, il risque d’être déçu, il y a une majorité de putes. A ce propos une idée me vient à l’esprit… Au lieu d’attendre que ces fous méritent leurs 72 vierges au paradis, si on leur en offrait 72 tout de suite, ça les calmerait. Je sais, ils sont très nombreux, 20 000 fiches « S » en France, et nos vierges de plus en plus rares… Mais mesdames, mesdemoiselles,  pensez-y, votre sacrifice,  c’est pour sauver la nation, le monde ! » … « Continuons… Que se passe-t-il dans la tête de ces grands malades ? Si on fait une synthèse, priez pour nous, on s’aperçoit que ces faux êtres humains ont souvent des tensions dans leur couple et qu’ils sont traumatisés par la mort du père. Bon… Si tous ceux qui répondent à ces critères passaient à l’acte, la France serait Andorre en deux mois. Donc, il faut chercher ailleurs… D’après les psy, le lavage de cerveau ne suffit pas, la drogue non plus. Ces gens s’emmerdent, s’ennuient à mourir, leur vie n’a aucun sens, la religion est très loin, c’est un prétexte, la goutte d’eau qui fait déborder leur folie… Ils sont en manque affectif, ce qui veut dire qu’ils ne baisent pas. Ils sont immatures intellectuellement, ce qui veut dire cons des bites. On ajoute une pincée de troubles psychiatriques, une cuillère de parano, une louche de séjours en prison… Vous remuez et vous obtenez le portrait robot du robot tueur.   De plus, le terroriste, toujours d’après les psys, se « déteste lui même, mais ne le sait pas. » Aidons-les à se haïr ! Avant qu’ils ne nous détestent. Si vous connaissez, dans votre entourage, quelqu’un qui répond à ces critères, poussez le dans l’escalier. » … « Que faire ? Traiter le mal à la racine ? Convoquer Georges Bush et Tony Blair devant un tribunal ? Encore plus dur que d’éradiquer le terrorisme. Faut-il intervenir militairement au sol en Syrie ? Ou laisser faire les Américains comme dans le Thalys ? Laisser faire les Russes s’occuper de la dèche ? Poutine a le sens du dialogue. On a le choix entre Bachar el Assad et la dèche, entre le boucher de Damas et les charcutiers de l’EI, le tout même pas hallal. Compliqué… Aux dernières nouvelles, Bachar ne serait plus l’ennemi numéro un, il a perdu la pôle position au détriment de l’EI. La nouvelle tactique serait : on s’occupe d’abord des charcutiers et ensuite du boucher, c’est le marché. Comme en quarante avec Staline… On s’occupe d’abord d’Hitler et ensuite de Staline. Bon… y’a eu des failles… On laisse faire les arabes entre eux ? Ceux qui financent et ceux qui tuent vont se retrouver face à face. Imaginez le merdier avec toutes les tendances, les courants, les mouvements, pire que chez les écolos ! Mais eux au moins, ils sont drôles. » … « Restons désespérément optimistes, le terrorisme, c’est comme la dette grec. Tout le monde sait pertinemment que les grecs ne rembourseront jamais, reste à savoir quand. Pour le terrorisme, c’est pareil, on sait très bien qu’ils ne gagneront jamais, reste à savoir quand.  Et souvenez-vous, un fasciste, car ce sont avant tout des fascistes, les livres d’histoires le prouvent, c’est quelqu’un qui perd la guerre. »   Voilà… Et puis à la fin on craque, on verse une larme, ça aussi il faut que ça sorte. Mais, on a le sentiment, à raison ou à tort, d’être plus fort qu’eux, d’être utile, de servir à quelque chose, avec ses petits bras, sa petite voix et son petit stylo. À la fin du spectacle, les gens viennent vous voir, vous serrent dans les bras et vous disent tout simplement merci. On ne se connaît pas, mais on s’embrasse, on est vivant et on a même pas peur. Encore et toujours, on a besoin du rire pour démonter les chimères des idéologies totalitaires et nauséabondes. Non pas seulement parce que le rire libère, mais aussi parce qu’il nous ouvre les yeux sur le monde tel qu’il est et non pas tel que les fanatiques voudraient qu’ils soient. Et vous savez le plus drôle, c’est qu’on n’est même pas obligé d’en rire. On est libre, tout simplement, et on compte bien le rester. Et vous savez quoi ? J’espère bien que bientôt, je ne parlerai plus de tout ça, d’ici là, la COP 21 aura sauvé le monde. Je le dis sans aucune pudeur, j’ai besoin de vous, de vos rires, de votre énergie, j’ai besoin de cette communion, j’ai besoin de votre soutien, pour que continue à vivre cette liberté. Venir au spectacle est devenu un acte de résistance, assister à un spectacle d’humour, un acte quasi politique. Le monde est absurde, le monde est devenu fou, je sais… Mais nous en faisons parti.    Pour tout ceux qui sont morts, en janvier, en novembre, on ne lâchera rien. Debout ! Et hop !

Le 1 mai 2016 à 12:45

En travaux : Venscontraires.net va devenir centre de ressources

Vous l’avez remarqué : depuis le 1er janvier aucun nouveau billet en ligne sur ventscontraires.net. Et pourtant on s'en était fait une règle d'or : pas un jour qui passe sans trois billets inédits qui déboulent de chez vous pour se glisser dans nos colonnes. Qu'il pleuve ou qu'il vente, qu'on soit le 15 août ou le 31 décembre, en cinq ans et demi ventscontraires n’a jamais pris de vacances. En tout 6252 articles, dessins, vidéos. Et 439 chroniqueurs qui se sont jour après jour liés à notre très inédite aventure collaborative. C'est comme ça la vie des revues, elles s'envolent, fières et joyeuses, sans souci de rendement, libres tant que ça dure. Sauf que cette fois la bourrasque a été la plus forte. Vous voulez son nom ? Restrictions Budgétaires. De « collaborative » notre plateforme va devenir « centre de ressource ». Voilure réduite de 80%. Nous ne publierons plus que des contenus maison : billets, podcasts et vidéos associés aux spectacles et événements du Rond-Point. Nous sommes en train de reformater la revue qui sera entièrement en connexion avec le nouveau site du théâtre. Nous conserverons bien sûr vos articles dans une rubrique indépendante d'archives consultables. Il est important de préciser que ceux qui souhaitent rapatrier leurs chroniques n'ont qu'à nous le demander ici. Nous leur restituerons leurs envois avant de les effacer du site. Avant de vous dire à bientôt, remercions nos deux millions et demi de lectrices et de lecteurs, toutes les âmes complices qui nous ont confié un jour une contribution, mais aussi Laure Albernhe, avec qui j'avais lancé la première version de la revue, et surtout Vincent Lecoq, d'abord chroniqueur repéré sur la piste d'envol, puis très vite responsable éditorial qui a invité sur le site tant de talents du Net, les plus grands noms du dessin d'humour. Nous lui souhaitons chance et succès pour ses prochaines aventures.   > Le nouveau site du Rond-Point où retrouver nos billets dans les sections "A voir à lire" et "Autour du spectacle"  > Un souvenir ? Le livre "ventscontraires" aux Editions Le Castor astral (10€)

Le 29 avril 2013 à 10:21

"Postillon"

Les mots que j'aime et quelques autres

Petit éclat de salive projeté sur votre interlocuteur quand, lors d'un déjeuner, vous lui racontez l'ascension du Ballon de Guebwiller avec votre grand-mère pour lui prouver qu'elle pouvait encore apprécier le bon air des Vosges. L'acteur passionné peu également postillonner. C'est vers le deuxième acte qu'il arrose le public, lorsqu'il demande avec véhémence la clémence de son roi. Si la pièce et forte, les trois premiers rangs de spectateurs ne lui en tiennent pas rigueur. L'effet cathartique fonctionne à plein, ils ressentent sa douleur mais pas les mini-crachats dont il les recouvre. Le postillonnage est également fréquent dans les lieux publics. Raison pour laquelle, à La Poste par exemple, le préposé à qui vous demandez si vos allocations familiales sont arrivées est séparé de vous par un Hygiaphone, petite paroi en plastique transparent percée de trous minuscules pour que le son passe mais pas les postillons.Ce qui est surprenant, c'est que le postillon désigne également le cocher qui conduit la malle-poste chargée de porter le courrier aux quatre coins du pays. Le postillon est donc d'une certaine façon un postier, donc quand vous parlez à l'employé de La Poste derrière un Hygiaphone pour le protéger de vos postillons, vous ignorez que lui-même est un postillon et... et... Bon, je ne sais plus très bien où je voulais en venir. Désolé...  Extrait de Les mots que j'aime et quelques autres © Points 2013 > Le livre sur le site de l'éditeur > Le livre sur le site du Rond-Point des Livres

Le 5 mars 2015 à 14:06

Rodrigo García : "Les gens ont besoin de petites prisons où ils se sentent en sécurité"

Rencontre avec l'écrivain, metteur en scène et directeur de théâtre Rodrigo García alors qu'il vient caler les derniers préparatifs de son spectacle Daisy au Rond-Point. 1er épisode : son art poétique. Jean-Daniel Magnin – La poésie est devenue minoritaire en Europe occidentale au début du XXe siècle. Et cependant tes écrits pour le théâtre ressortent de la poésie.Rodrigo García – Je suis d'accord avec Joseph Beuys quand il dit que tout le monde peut être un artiste. Je pense que tout homme, toute femme peut être un poète, peut-être pas en écrivant des livres, mais en vivant une vie avec une capacité poétique et avec liberté. Le problème est celui de la liberté. Il y a beaucoup trop de normes dans l'Europe occidentale que tu évoques trop de règles que curieusement, nous autres citoyens acceptons bien, c'est extraordinaire ! Moi, quand j'étais jeune, adolescent, inquiet et révolté, les règles de conduite ne me plaisaient pas, elles m'apparaissaient comme quelque chose d'orthopédique, d'externe.Aujourd'hui c'est étrange, je vois les jeunes qui réclament des règles de conduite restrictives, comme si les gens avaient besoin de petites prisons dans lesquelles ils se sentent en sécurité, c'est extraordinaire de se sentir en sécurité dans une prison ! C'est ce qui me vient en tête quand tu poses cette question alors qu'est-ce que je peux faire, moi, au théâtre, comme auteur ou comme directeur de théâtre ? Montrer des moments de liberté extrêmes, incorrects, pour inciter le public à se demander : comment est-il possible, alors que ces gens font ces choses sur scène, que moi, je n'en sois pas capable dans ma vie quotidienne ? C'est notre intention lorsqu'on propose une œuvre théâtrale, quand j'écris... – Avec toi, comment a démarré la maladie d'écrire ?– Je n'avais pas de vocation littéraire à l'adolescence. J'avais une vocation philosophique. Toutes mes lectures d'adolescent étaient de la philosophie et je suis arrivé à la littérature beaucoup plus tard, vers 18 ou 19 ans. Platon, Sénèque, Aristote, Schopenhauer ont beaucoup plus retenu mon attention que Musil, Cervantes, Joyce. Je n'avais pas de vocation littéraire, ni même de désir d'écrire, mais maintenant oui ! Aujourd'hui je ne peux pas ne pas écrire, j'ai besoin d'écrire.Je me souviens, j'avais des amis à Buenos Aires en Argentine, j'avais 18 ans, ils avaient un fanzine, une revue underground, photocopiée. La première chose que j'ai écrite était une espèce de manifeste contre le Christ ! Tu te rends compte, avant Golgota Picnic qui s'est joué Rond-Point, la première chose que j'ai écrite était un manifeste contre la religion, très naïf, très mal écrit, stupide, complètement stupide, un peu influencé – parce qu'à ce moment-là, je lisais le Marquis de Sade, un peu influencé par le Marquis de Sade et vraiment stupide. C'est la première chose que j'ai écrite.Plus tard, j'ai commencé à écrire du théâtre par hasard, quand je suis arrivé en Espagne. Je voulais être metteur en scène mais je ne trouvais pas de subventions pour mes propres mises en scène. Il y a eu un concours littéraire et je me suis mis à écrire un texte qui n'était qu'une copie, un plagiat de Heiner Müller. A ce moment-là, je regardais beaucoup Heiner Müller, j'avais 21 ans. Je me suis mis à écrire et j'écrivais à la manière de Heiner Müller, mais mal ! – En lisant tes différentes pièces, j'ai l'impression de lire une seule saga...– Quand les gens me disent : "Cette pièce que tu as écrite me plaît moins ou plus que la précédente", je ne comprends pas de quoi ils parlent parce que l'œuvre d'un créateur est un tout. Sur la durée de ta vie, tu développes un travail, je ne crois pas qu'il y ait le meilleur ou le pire... il y a une réalité concrète c'est que tu vieillis, il t'arrive des choses, tu peux avoir plus de connaissances, tu peux devenir moins courageux ou alors plus courageux parce que tu n'as plus rien à perdre. Ça dépend des individus mais il peut se passer beaucoup de choses. L'œuvre forme un tout parce que c'est l'histoire d'une même personne.Après il y a une question, pour moi au moins, liée à la spécificité du métier d'écrivain, c'est celle du style. J'ai dû travailler beaucoup pour trouver un style.Dans mes premières pièces, j'avais un style très flou et petit à petit, j'ai cherché mon style. Quand je parle de style, je parle d'une manière personnelle de s'exprimer. C'est un travail très agréable parce que tu dois rester enfermé chez toi toute la journée, à écrire écrire, écrire, ré-écrire pour trouver la forme. C'est un travail qui m'enchante.En général, quand je travaille sur une pièce, je l'écris, en même temps que je la répète. Je commence à écrire à 9 heures du matin et quand arrive 17 heures et que je dois partir à la répétition, je ne veux pas y aller, je veux rester à écrire à la maison parce que je suis coincé dans un problème formel qu'il faut résoudre. C'est comme un jeu d'échecs, un jeu qu'il faut résoudre. Et j'aime ça. – Tu écris pour être encore plus près de toi ou pour devenir un autre ? Je pense au Poème de l'enfance de Peter Handke : "Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?"– C'est curieux, je n'ai jamais parlé de Peter Handke, mais Handke est pour moi une authentique référence. C'est aussi pour moi un type dangereux, il a une manière de penser et de s'exprimer qui est contagieuse, qui me contamine... Ça fait un moment que je me dis qu'il faut que j'en reste éloigné. Pareil quand je lis Thomas Bernhardt ou Louis-Fernand Céline, je me dis qu'il faut que je reste éloigné de ces types, parce que si je continue à les lire, je ne pourrai plus rien écrire. Je dois donc essayer de les oublier. Je ne parlerais pas d'admiration, mais plutôt d'une correspondance vitale que je ressens à leur égard. Traduit de l'espagnol par Vincent Lecoq

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