Pierre Notte
Publié le 01/04/2010

12 stations d'acteur avant son entrée en scène


Pièce brève de Pierre Notte

1. 
Pipi
Pipi
Est-ce que j’ai fait pipi (je n’ai pas fait pipi) j’ai fait pipi
J’ai fait pipi
J’ai fait pipi trois fois
J’ai fait pipi trois fois en trois heures
Ça brûle – ça brûle quand même – ça brûle et ça pique et ça monte
Trois fois j’y suis allé (aux cabinets) 
J’y suis allé trois fois (allé, c’est ça) 
mais qu’est-ce que j’y ai fait ?
Qu’est-ce que j’y suis allé faire - est-ce que j’ai fait pipi
est-ce que j’ai seulement fait pipi ? 
Je me suis assis 
Je me suis d’abord déshabillé – déshabillé en partie
et je me suis assis 
(pantalons baissés, caleçon baissé, les coudes sur les genoux, le regard dans le vague, dans le vide) 
J’y suis allé trois fois mais qu’est-ce que j’y ai fait 
mais est-ce que j’ai fait pipi
est-ce que j’ai fait autre chose que regarder dans le vague dans le vide en oubliant pourquoi j’étais là
(ce que j’étais venu faire là – pipi caca etcetera)

 2. 
il y en a – c’est arrivé
c’est forcément arrivé – il y en a eu
des comédiens sur le plateau des comédiens en scène (des comédiennes en scène) 
des acteurs qui se mettent à vouloir faire pipi
des comédiens au cœur de l’action dramatique et du plateau 
et devant le public et face à leur partenaire et sous les lumières et dans le décor
qui se mettent à vouloir faire pipi – a en avoir envie (terriblement envie)
des comédiennes en scène et en jeu – au cœur de l’action et de leur scène dévorés assiégés assaillis par
une envie brûlante (ça brûle merde) de faire pipi 
(un besoin urgent pressant – merde ça presse – de faire pipi)
cela a dû arriver – cela est forcément arrivé
qu’un comédien (une comédienne) en scène et en jeu se trouve pris (prise) de l'envie de faire pipi 
cela a bien dû arriver à quelqu’un 
il faut que j’y retourne 
il faut que j’aille faire pipi 
je dois y retourner – je devrais y retourner
je ne peux pas y retourner – je n'y retourne pas
je veux y aller – je dois y aller – je ne peux pas y aller
ils vont m’appeler
c'est mon tour, c'est mon nom qu'ils vont appeler 
est-ce que je vais rater mon entrée (je ne raterai pas mon entrée)
je préfère encore me pisser dessus que de rater mon entrée 

3.
quand est-ce que j'y suis allé – parce que j’y suis allé (aux cabinets)
j’y suis allé mais je ne sais plus (incapable de savoir) ce que j’y ai fait
non mais quand même
j'y suis allé et je ne sais pas ce que j'y ai fait 
le théâtre c’est ça – tout à fait ça (et tout le temps ça) 
faire ce qu’on fait mais sans le faire
être là mais sans être là 
oublier tout le temps ce qu’on est venu faire là (du théâtre) 
et tout faire (faire tout)
mais oublier ce qu’on est venu faire là (du théâtre) 
et tout faire (sauf du théâtre) 
le pipi – c’est pareil
j’y vais, j’y suis, mais je ne sais plus ce que j’y fait (caca pipi pareil)
j’y suis mais je ne sais plus que j’y suis ni ce que j’y fais
La grâce au théâtre c’est quand le théâtre finit par s’ignorer 
(être spectateur – pareil – la grâce ce serait oublier qu’on est spectateur) 
mais qu’est-ce que je raconte (est-ce que j’ai envie de faire pipi) Est-ce que j’ai fait pipi 
Est-ce que j’ai encore le temps de faire pipi – d’aller faire pipi 
est-ce que je suis seulement en état d’aller faire pipi 
je ne suis pas du tout en état d'aller faire pipi (je ne bouge pas d'ici) 

4. 
je n’ai pas du tout envie de faire pipi
j’ai envie d’aller aux toilettes pour m’éloigner des loges
j’ai envie de m’éloigner des loges pour m’éloigner des coulisses
m’éloigner des coulisses pour m’éloigner du plateau
m’éloigner du plateau pour m’éloigner de la salle
m'éloigner de la salle pour m'éloigner de la représentation
m’éloigner de la représentation pour
m’éloigner de ma frousse
m’éloigner de ma frousse qui me donne envie de vomir
j’ai envie de vomir
j’ai envie de vomir 
je vais vomir 
il faut que j’aille aux toilettes
il faut que j’aille vomir aux toilettes
ce sera la quatrième fois la quatrième fois aujourd'hui
je cours (traverse les loges pour aller aux toilettes vomir tout ce que j'ai à vomir)
la quatrième fois que je cours aux toilettes pour aller vomir
je n’ai plus rien à vomir (j’ai tout vomi jusqu’à la moindre chips)
je ne vomis pas – je ne vais pas vomir
je me tiens je me maintiens je me contiens
je contiens le vomi
à l’intérieur je garde tout entier serré resserré raffermi (c’est du solide)
je ne raterai pas mon entrée 
il n’est pas question que je rate mon entrée
je reste là jusqu'à ce qu'on m'appelle (on va m'appeler d'un instant à l'autre) il n'est pas question que
je rate mon entrée 

5.
ça brûle ça pique ça monte ça grouille
ça bouillonne et ça gargouille
c'est un puits de pétrole au-dedans un geyser à l'intérieur (du coccyx au larynx ça boue là-dedans)
une mine de boue et de gadoue humaine
une semaine de craquers de corn flakes et de café 
en bouillie chaude portée à une sorte d'ébullition tiède 
c'est bien simple
si je me lève c'est bien simple
oh là là la catastrophe
si je me lève tout tombe tout lâche tout coule
le corps le ventre les intestins l'estomac tout dit ciao
ciao bye bye et à bientôt tout le monde dehors (et par ici la sortie)
le théâtre c'est pareil – jouer danser incarner interpréter c'est pareil
tout tenir tout retenir et contenir les déchets les rejets les trucs et les machins mâchés mâchouillés
avalés digérés broyés
jouer c'est tenir – contenir – retenir
on va m'appeler
cela va être à moi – à moi de me lever – d'y aller
d'aller jouer les grands hommes d'intérieur avec mon petit jeu tout intériorisé
et c'est tout le reste qui va partir sortir (hop là)
à l'extérieur toute – raous  
une semaine de corn flakes et de choucroute
tant pis je m'en fous
je vais me chier dessus et je m'en fous
je ne vais pas rater mon entrée sous prétexte que tout me pousse vers la sortie 

6. 
m'allonger
je vais lever mon vieux cul de ma vieille chaise
et m'allonger (hop là debout et couché niniche panier le vieux corps à pépé)
je me lève de ma chaise et je m'allonge
je ne vais pas laisser mon corps me dicter sa loi de corps
je ne vais pas me laisser dicter ma conduite et mes mouvements par un corps qui n'appartient qu'à
moi (non mais tout de même)
je vais répondre de mon corps
je peux encore répondre de mon corps
je ne vais pas me laisser emmerder (pipi caca panique etcetera) par un corps dont je suis le seul (que je sache) à habiter (à nourrir à laver à entretenir à porter à supporter à soigner à chérir - à habiter quoi)
ce n'est pas toi sac de vieille peau de vieille chair de vieux muscles qui va me dicter mes faits et mes gestes (non mais)
je prends le dessus et je m'allonge je m'allonge et je me fais cinquante abdos 
cinquante abdos ça va te calmer tout de suite mon bonhomme
non mais alors ça 
ça qui est mon métier 
mon métier exactement
(répondre de son corps, maîtriser la bête, et la voix et les airs et les mouvements dans l'air et en faire quoi - quoi faire du corps - ça c'est mon métier)
mon métier exactement (comme danseur acrobate artisan du cirque ou nageur coureur tennisman)
acteur si moi (moi) je ne contrôle plus – perds tout contrôle – sur le corps 
si moi acteur je ne maîtrise plus – c'est que le métier n'est pas rentré (est-ce que le métier n'est pas rentré ?)
Le métier est rentré et je vais te le prouver mon petit bonhomme
rien ne sort d'ici ni moi ni caca ni pipi tant que je ne l'ai ni décidé ni choisi ni dit
rien ne sort d'ici (pas question que je rate mon entrée)

7.
cinquante abdos
cinquante pour commencer
je m’allonge
bras derrière la tête
mains croisées dans le cou
je lève – relève la tête menton bien droit – soulève le tout
et la tête et les épaules et le cou et le torse et les ventre
cinquante abdos et j’expulse d’un coup les vielles peurs
les vieux prouts des vieilles soupes de vieilles frousses intérieures
je presse je compresse et je lâche et hop
dehors les vieux pets de l’estomac noué par la poisse et la trouille
vents secs ou foireux je m’en fous après tout
j’expulse je purge j’extirpe hop hop hop je libère les sols occupés par l’ennemi (la peur, l’anxiété et l’angoisse)

8. le théâtre c’est bien ça (ce n’est que ça mais c’est bien ça)
purger expurger
vider le bouc de son sang moisi
vidanger les corps des sacs de pus
crever l’abcès (percer le bouton d’acné)
là pareil (je connais mon métier)
je m’allonge je coince mes pieds sous le dessous de la banquette et je me lève, me relève, le dos ne touche pas le sol, je presse et compresse mes abdos
je contracte et tout le vieux monde des vieilles peurs dehors (je connais mon métier et je peux dire que j’en ai – du métier)
mon métier (et je peux dire qu’il est rentré) c’est faire sortir (tout sortir)
expulser – pousser dehors – repousser au-dehors
et c’est par là que ça va commencer (par les bulles d’air de l’estomac comme les démons de la cité)

8.
ah non pas ça – pas ça
oh non oh non pas ça
je vais péter la couture de mon pantalon
je vais faire exploser les coutures et les doublures (et déchirer le tissu de pantalon de costume cousu sur mesure)
je déforme le costume (tu me déformes mon costume à gonfler comme ça)
cela se voit (on ne voit que ça – on ne va voir que ça – ils ne vont voir que ça – le gonflement soudain – l’énormité gonflée à bloc un zeppelin dans la culotte)
mais comment est-ce possible
comment est-ce seulement possible
ne plus répondre à ce point de son corps
n’en plus maîtriser le centre exact, le nœud central, la pompe à sang qui soudain se met à gonfler
se durcit comme un ballon de rugby
(ils ne vont pas y croire – personne ne va y croire – ils vont penser que c’est un accessoire – personne ne pourra ne voudra croire que j’entre en scène dans cet état)
Le théâtre c’est ça exactement ça tout le temps (ce qui est vrai fait faux ce qui est faux fait vrai)
là c’est tellement vrai (tellement vrai de vrai mais vrai jusqu’à l’obscénité)

9.
Tellement vrai qu’ils diront (je les vois, je les entends d’ici – mais qu’est-ce que tu es allé mettre – quoi et pourquoi – un truc dans ton pantalon)
je ne vais pas – je ne peux pas comme ça tout dur tout raide et tout tendu
entrer – faire mon entrée (calme toi papa respire contrôle pense à autre chose)
pense à autre chose pense à autre chose (autre chose)
quelque chose qui fait que tout reprend sa taille normale (sa taille d’avant l’énervement, d’avant l’émerveillement, d’avant l’excitation, d’avant le rêve américain)
pense aux subventions – pense aux subvention
Je les vois – les entends d’ici
pas la peine de mettre un faux truc dans un costume de scène pour signifier le désir
pas la peine de mettre du sang vrai ou faux pour signifier la violence
pas la peine de se donner des coups pour signifier qu’on se fait du mal
pas la peine de boire du vrai thé pour signifier qu’on boit du thé
qu’on boit du vin pour signifier qu’on boit du vin
ou du whisky pour du whisky
pas la peine de boire jusqu’à la saoulerie pour signifier qu’on est ivre mort
pas la peine d’être mort pour signifier qu’on est mort

10.
pas la peine de faire tomber de la pluie pour signifier qu’il pleut
pas la peine de faire geler de l’eau pour signifier qu’il neige
pas la peine de mettre un faux truc (truc c’est le mot comme on dit « truc » de comédien) pour signifier la ferveur la force et la puissance d’un désir incontrôlable
c’est ça le théâtre exactement tout le temps
quand c’est vrai c’est improbable
quand c’est seulement probable c’est déjà vrai
quand c’est faux c’est probable
et quand c’est improbable c’est enfin vrai  exactement ça – le théâtre et son effet de miroir
(et moi c’est passer de l’autre côté qui me fait tout bousiller à l’intérieur et le pipi et le caca et les airs et le bouillonnement de l’estomac et le sang qui monte à la tête et tout en bas et me redresse et me durcit le truc comme le poing d’un militant communiste)
Pense à autre chose et calme-moi (pas question d’entrer en scène dans cet état)
pense aux abonnés
On voudrait vivre tout ce qu’on dit qu’on y vit
La scène – on voudrait y vivre tout ce qu’on dit qu’on y vit et s’en aller (disparaître et recommencer – le lendemain, recommencer)
Le sexe, l’amour, le vin, le meurtre, les drogues, la souffrance, la vengeance, le pouvoir, le savoir, le diable, les anges, les bonheurs, les riens, le tout, Dieu et les hommes, les femmes et les trolls, les métamorphoses, les crânes, les corps qui flambent, les phrases qui fusent et les samovars qui fument
Tout y vivre
Innocemment, impunément, absolument
S’en aller et recommencer

11.
Mourir aimer assassiner venger détruire souffrir saisir et hop disparaître et recommencer
Mais qu’est-ce que je fais là
Mais qu’est-ce que je fais et de quoi exactement est-ce que j’ai tellement peur
(qu’est-ce que c’est que ça – cette peur, cette frousse, ce froid, et le pipi, le caca, les airs de l’estomac et le machin tout dur – mais qu’est-ce que c’est que ça)
Tout ce que je dis ce n’est pas moi qui le dis
Tout ce que je fais ce n’est pas moi qui le fais
Tout ce que je pense ce n’est pas moi qui le pense
Je ne bouge pas – j’exécute le mouvement dessiné
Je ne parle pas – je fais entendre la parole donnée
Et même mon corps ce n’est plus mon corps (costume, postiche etcetera)
Et même ma peau ce n’est pas ma peau (fond de teint, poudres, lentilles et maquillage)
Le moindre sabre c’est du plastique
La moindre épée le moindre couteau le moindre ciseau (plastique polyester caoutchouc)
Le moindre cri est un faux bruit – le moindre mot est écrit, déjà dit
Mais de quoi est-ce que j’ai peur

12.
Mais de quoi exactement
mais de quoi est-ce que je peux bien encore avoir peur (je ne m’expose pas je ne fais que passer)
ce n’est pas moi qui parle
ce n’est pas moi qui bouge
ce n’est pas moi qui pense qui agis ou qui danse
Je ne fais que passer (et les mots et les gestes et les idées) moi je n’ai rien
Rien d’autre à faire – que ça à faire (passer)
Est-ce que c’est pour cela que ça ne passe pas (à l’intérieur – tout part en vrille)
Est-ce que c’est pour cela que ça ne passe plus (que je me retrouve comme traversé de part en part par tout ce qui bouille bouillonne de liquides intérieurs)
Mais cela passe – cela passe et c’est passé
Enfin passé
Je vais y passer (comme on passe par la fenêtre)
C’est à moi d’y passer et c’est passé (plus de peur plus de froid plus d’effroi c’est fini terminé)
C’est passé (je suis là, assis, vivant, je suis vivant et je le sais)
Je suis vivant, je le sais, je suis prêt enfin prêt
Prêt à tout – à tout vivre et à mourir ce soir - et pour demain recommencer

Noir.

(Une version de ce texte a été interprétée par Olivier Dutilloy lors de la présentation de saison 2010-2011 du CDN de Montluçon, le Festin,  
sous la direction d'Anne-Laure Liégeois.)


Ex Secrétaire général de la Comédie-Française, Pierre Notte a été trois fois nommé aux Molières dans la catégorie auteur. Il chante, joue, écrit, met en scène ses pièces à Paris ou à Tokyo, il est auteur associé et conseiller au Théâtre du Rond-Point, se prend pour Catherine Deneuve et c'est rien de le dire qu'il se la pète. 

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Pierre Notte

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Perdu dans Tokyo #6

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Le 17 septembre 2014 à 09:27

Gérard Watkins : "Un théâtre à la hauteur de nos craintes et de nos peurs"

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Le 1 octobre 2014 à 11:51

Théâtre du Rond-Point - 2006

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #3

Mon père, conservateur, protestant et organiste, ancien mineur d’Hénin-Beaumont, orphelin autodidacte devenu administrateur pour l’assistance publique, nous laissait regarder Benny Hill mais nous interdisait Merci Bernard. Ma mère, communiste et laborantine, parfois représentante pour produits ménagers dans le projet de joindre les deux bouts, parfois dépassée, offensée et humiliée trop souvent, nous laissait regarder Palace en cachette de mon père, que rien n’a jamais amusé dans la vie. Je connaissais le gars depuis longtemps, en 2002. Celui qui avait fait ça, Merci Bernard et Palace, et les pièces autour, et les films. En juillet dans la Cour du Musée Calvet, au bras de Valérie-Anne Expert pour la SACD, Jean-Michel Ribes écoute Jacques Gamblin répéter des bribes de mon texte Clémence à mon bras, pièce grave, plagiat assumé de Lagarce. Gamblin la coupe, la découpe, la rend meilleure. Jean-Michel Ribes prépare sa première saison au Théâtre du Rond-Point, il me promet que ma pièce sera jouée là et nulle part ailleurs. Il me commande un texte, me demande de participer à l’aventure dingue initiée par Jean-Daniel Magnin, de la Plus grande grande pièce du monde. Là, se succéderont sur le grand plateau du Rond-Point, à la rentrée, une centaine de textes d’auteurs vivants, lus par eux ou qui veut, autour du thème de l’intolérance. D’abord je dis non, puis je dis oui, puis j’écris un texte pour dire non, que je suis contre cette idée d’aller entre nous pour notre ego et nos plaisirs personnels gueuler notre haine de la haine sur un plateau complaisant devant des gens complaisants parce que ça ne sert à rien et que ce n’est pas ça qu’il faut faire. Et puis je me convertis moi-même à la douceur, j’acquiesce, j’écris un petit machin pour rire, l’histoire d’une fille dans sa famille, un matin, qui décide d’aller contre, ailleurs, à l’opposé, et qui devient Catherine Deneuve comme ça du jour au lendemain. Un peu aussi pour faire chier. C’est ma contribution à une grande œuvre autour de l’intolérance, la première scène de Moi aussi je suis Catherine Deneuve. La pièce deviendra un petit cabaret, donné au Samovar à Bagnolet chez Franck Dinet. Paul Tabet de l’association Beaumarchais la mettra dans les mains de Marc Delaruelle, à Alfortville, qui la donnera à lire à Jean-Claude Cotillard, qui la donnera à lire à ses acteurs. Vincent Serreau m’y emmènera en copain et en voiture. À la découverte de la pièce, il insistera pour qu’Edy Saiovici, directeur de la Pépinière et du Tristan Bernard, l’entende. Ce sera fait, et ça donnera un petit succès et des Molières pour tout le monde. 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J’écris pour la radio, je mène mes ateliers. J’écris à la demande d’Hélène Vincent Deux petites dames vers le Nord. Christine Cohendy et Josiane Stoléru pourraient jouer la pièce au théâtre de l’Atelier. Mais la directrice du lieu trouve les phrases trop courtes. A la demande de la société des auteurs, qui s’interroge sur une pièce que pourrait jouer Line Renaud, je transmets au Théâtre des Variétés le texte des Deux petites dames, où deux sœurs cherchent une tombe dans le nord de la France, jouent aux cartes sur une stèle en buvant de la bière et chantent le refrain de Domino, chanson d’André Claveau. J’indique que la partenaire idéale de Line Renaud pourrait être Muriel Robin. Pour la complicité évidente, pour l’amitié, la sororité flagrante des caractères, leur voix, leur engagement, leur insolence et leur confiance mutuelle. Je ne reçois pas de réponse, ni d’accusé de réception. Quelques semaines plus tard, le Théâtre des Variétés affiche la pièce Fugueuses, que je n’irai pas voir et que je ne lirai pas, où Muriel Robin et Line Renaud jouent semble-t-il deux sœurs qui cherchent une tombe dans le nord de la France, jouent aux cartes sur une stèle en buvant de la bière et chantent le refrain de Domino, chanson d’André Claveau. Les Deux petites dames seront jouées par Christine Murillo et Catherine Salviat, divines, et nous convenons avec Patrice Kerbrat de remplacer Domino par Frédéric de Claude Leveillée. C’est beaucoup mieux. Besoin d'inventer un machin différent La même année, Edy Saiovici m’invite à réfléchir à la composition d’une grande comédie-musicale. Le succès de Moi aussi je suis Catherine Deneuve me permet de rencontrer Catherine Deneuve, mais aussi beaucoup de gens beaucoup moins amusants et beaucoup plus entreprenants, très intéressés soudain par mes petits talents, qui me proposent d’écrire pour eux, tout naturellement, et moi qui y crois, tout naturellement, et rien qui ne se passe, tout naturellement. Humiliations sinueuses, lentes manipulations opportunistes, et dédains rapides. Ça crée des amertumes, sortes de tumeurs de regrets, pustules bénignes que consolent d’autres succès, d’autres rencontres et d’autres bonheurs. Jean-Daniel Magnin et Jean-Michel Ribes nous invitent, Cotillard et moi, à réfléchir à un projet pour le Rond-Point. Je réécris Sombre précurseur - sitcom, l’intitule à nouveau Ma mère, pour en finir avec. Et je fais le malin. La scène alors finale de la chambre de l’hôpital où tout le monde se retrouve autour de la grand-mère mourante est composée d’allers-retours, action et commentaires, c’est le laboratoire d’Henri Laborit dans Mon oncle d’Amérique. Besoin d’inventer une forme, un machin différent. Les personnages deviennent des figures, qui incarnent une réalité terrible, l’affrontement, le deuil, le règlement des comptes, mais ils sortent systématiquement de l’action pour commenter leurs actes, parlent de leur personnage, de leurs partenaires, s’engueulent encore, se mettent en abîme et en boîte. Ils dissèquent leurs réflexes de chiens sociaux, puis s’y recollent. Je fais le malin, c’est-à-dire que je décide d’ajouter à cette scène explosée, déjà compliquée, une nouvelle scène antérieure, qui serait exactement la même, mais débarrassée des commentaires et des allers-retours. D’abord l’action, puis l’action entrecoupée des commentaires. Ça fait plus théâtre public, plus chic, plus dingue. Ça grandit la pièce, me semble-t-il, la rend plus compréhensible, mais l’action est donc entrecoupée et répétée. Happé La chose se complique. Jean-Michel est réservé, Jean-Daniel encore plus. La pièce leur fait peur. Cotillard et moi passons une heure dans le bureau de Jean-Michel sans savoir nous montrer très convaincants. On ne sait pas encore comment ça marche, comment on entre là dedans, comment on persuade, par quoi. Je suis pris pour ma part d’une terreur qui dès lors ne me quittera plus jamais, celle d’ennuyer Jean-Michel par ma conversation molle. Ils attendent une nouvelle mouture, et un projet de production. Une dizaine de personnages, et une structure à ce point alambiquée, c’est un peu compliqué à envisager. Ni Cotillard ni moi ne sauront répondre. Cotillard a d’autres projets, puis il monte Journalistes, petits barbares mondains, notre drôle d’idée commune. Moi aussi, autres choses à faire, et notamment à la Comédie-Française, je suis happé. Muriel Mayette, nommée en juillet, que je connais à peine, me sollicite en août pour que je la rejoigne et l’accompagne dans son projet de révolution. Je mène encore envers et contre les aléas du Français mes ateliers à Viry-Châtillon, je me consacre à nouveau à la thématique des désastres familiaux, j’écris pour les élèves Les couteaux dans le dos qu’ils joueront au Théâtre de la Bastille. C’est Noël dormira encore un moment.

Le 5 septembre 2014 à 08:11

L'école - 2000

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #1

> Premier épisode J’ai quitté l’école à leur âge. Ils sont en première et en terminale. Groupe d’option théâtre facultative du Lycée St-Louis St-Clément de Viry-Châtillon. Quatrième année, avec Sylvie Jopeck et Hélène Pavamani, nous menons des projets pédagogiques autour de l’écriture et de la représentation, une école de spectateurs. Ils vont au théâtre, à Paris, aventure compliquée, dix fois par an. À quoi ça sert, où ça nous mène, jouer à représenter le monde sur les plateaux. Comment ça marche, comment ça se fait. On rencontre les artistes avant les représentations, on interroge ce monde-là, ces métiers, où des gens vivants payent très cher des places inconfortables d’où ils regardent des gens vivants faire des tas de trucs et des machins bizarres sur des scènes avec ou sans décor qui racontent ou non des histoires. Qu’est-ce qui fait de ces moments-là des errances, des tortures ou des grâces ? Parfois des moments fondateurs d’actions communes, penser les autres et le monde, les réfléchir et sentir ensemble, partager ce moment-là d’expérience unique d’échange de vivants à vivants autour d’une aventure humaine, une histoire ou une peinture, un fragment du monde pour y voir plus clair, y vivre moins comme des chiens,  prendre le recul nécessaire au travail d’amélioration, y rire aussi mais si c’est pour ces raisons-là. Et tous les pièges à fuir, l’attrait du donneur de leçon, du redresseur de torts, le goût du divertissement à consommer, la séduction diabolique des émotions collectives. On travaille à tout ça, avec Sylvie et Hélène, profs de lettres et d’histoire. On emmène les élèves à Rome et à Capri, quand on travaille sur la représentation au plateau de scènes filmées. On s’intéresse au Mépris de Godard Moravia, alors on part jeter un coup d’œil sur la villa Malaparte à Capri, et on visite Cinecittà grâce à l’intervention de Danièle Heymann. On emmène les élèves à Stockholm quand on s’intéresse au théâtre épique, scandinave, aux parcours initiatiques chez Ibsen, Bergman, Strindberg. On monte notre petit Peer Gynt à nous et une flopée de portraits dramatiques. J’écris pour eux Les couteaux dans le dos, une aventure nordique, qu’ils jouent au Théâtre L’Envol de Viry et au Théâtre de la Bastille. J’écris pour eux des pièces pour qu’ils s’en coltinent un, d’auteur vivant, avec ses doutes, ses machineries, ses accidents et ses erreurs, son travail en cours, son organisation solitaire et sa manie du collectif. J’écris pour eux Pour l’amour de gérard philipe, une autre année. Parce qu’on s’intéresse cette année là à la forme du cirque. Il est toujours question de la famille, ses désastres, ses fêtes, ses rites, ses tueries. On emmène les élèves à Tokyo, parce que la même pièce y est créée simultanément en japonais. Ils présentent leur performance au Théâtre Caï, sous l’impulsion de Masao Tani, producteur, qui m’avait demandé deux ans plus tôt d’écrire une pièce sur son idole, Gérard Philipe. C’est fait, on va au bout des choses, on a de la suite dans les idées. On fonce. Et Marie Notte et moi, deux frangins, nous livrons un récital de chansons autour de la figure du comédien avec Machiko Yanase au piano. La même année. Avec ça, je donne une conférence le jour même de notre arrivée à Tokyo sur Gérard Philipe, l’engagement citoyen, l’acteur star et l’homme de troupe. Les élèves dévastés par le décalage horaire tombent comme des mouches pendant ma conférence. Le spectacle du sommeil de vingt-six gamins français réjouit davantage les tokyoïtes que mon blabla. Mais cette année là, c’est la famille qui est en jeu.  Parce que tous les gamins en ont une et nous aussi. Parce que c’est un premier lieu de sociabilité à tendance belliqueuse. Espace de rites, d’humiliations, de joies parfois, de guerres intestines, de failles et de déracinement forcément, à un moment donné, il faut négocier avec le départ. On travaille là-dessus et sur la figure centrale de la  mère, de la figure maternelle et matriarcale. On la retourne comme une crêpe, on désacralise, on interroge, on enquête, on rassemble les informations, les points de vue, pour comprendre mieux comment ça marche, à quoi ils tiennent, nos effrois, nos peurs et nos tourments. Les élèves écrivent, jeux d’écriture autour de la mère, on chante, on danse, on joue, on déclame, on profère. On se demande aussi ce que cela veut dire, une langue maternelle. On la triture dans tous les sens, on joue avec les armes de la parole sur le plateau, toutes les armes de la représentation, on se forge un autre langage pour dire le monde, l’autre, l’être aimé, la figure qu’on voit mieux avec un peu de distance. La culture pourrait être ça, aussi, ce lien qui fourbit des armes nouvelles du langage et de la parole, qui constitue un moment où ensemble quelque chose se fait contre tous ces temps passés à rester seul à ne rien faire, contre la consommation abrasive, aporétique, anéantissante des produits de consommation culturelle courante qui visent à la décérébration lente des consommateurs isolés et réduits à l’état inoffensif de poupées mécaniques végétales. Pareil sur le plateau, s’il s’agit d’une chose à apprendre, c’est à s’affranchir. Facile à dire. Autour de la mère, on s’empare des textes écrits, extraits, fragments, chez les vivants, Grumberg, Minyana, Renaude, Kribus, Aubert. Et des chansons, des films, des poèmes. On étudie les langues et les manières de les porter. J’écris à nouveau pour eux, les élèves, une pièce courte pour le groupe des terminales. Pour eux, avec eux, comme ils sont, à quoi ils ressemblent, comment ils jouent. Ils sont une dizaine, ils vont passer l’option facultative du bac avec ça, ce petit machin là, ce bout du truc écrit pour eux autour de la figure matriarcale et des liens familiaux, ces catastrophes humaines qui tiennent à un oui, un non, un fil. Dans cette promotion, les élèves de terminales sont une vingtaine, j’écris pour eux huit rôles dédoublés. Le père et la mère, anciens petits patrons d’une sorte de fabrique de moules à tarte d’une toute petite ville de province, Nathan, frère aîné condescendant, Tonio et Geneviève, couple hétéro vaguement plouc, Zoé et Lola, couple de lesbiennes, un médecin et une grand-mère. Chaque figure a son double qui le commente, l’observe, le juge, l’analyse, le condamne ou l’absout, et comment le tout. Chacun des commentateurs s’en prend aux autres, et en miroir à la fête de famille s’organise aussi une petite guerre sociale des commentateurs, être supérieurs et pathétiques, chacun son tour. Tout le monde s’y met, ça dégénère, ça se déglingue, c’est très compliqué mais assez rigolo. Les personnages portent les prénoms ou les diminutifs de certains des élèves, ou des dérivés. Nathan, Tonio, Lola, Zoé, Et d’autres. Je réunis alors autour de la grand-mère mourante quelques monstres que la peur, le rassemblement, le deuil à faire et la panique révèlent, dévoilent, dénoncent. Ils s’illustrent tous, chacun, dans leur horreur et dans leur projet de rassemblement réconciliateur pour finir, leur misère aussi. Les miennes, toujours. J’avoue. J’écris la réunion familiale d’individus dont les secrets implosent. C’est une pièce de quinze minutes, et c’est l’avant-dernière scène de la pièce C’est Noël tant pis, scène appelée aujourd’hui « déflagration dramaturgique ». C’est par là que cela commence. La scène est jouée à Viry et à la Bastille, les élèves la présentent au Bac. La scène rassemble une dizaine de figures familiales qui se réunissent, s’entredéchirent, et commentent les ravages faits ou observés, jouer de l’action, sans distance, l’incarner absolument, et en sortir, tout le temps, s’en détacher l’interroger, la dépeindre et l’analyser. C’est rigolo et vachement périlleux, ces allers-retours. On y arrive, les élèves sont épatants. La scène alors s’intitule Ma mère pour en finir avec, parce que je me débrouille toujours pas mal avec les titres. Depuis la représentation, par les élèves, de leurs écrits, des extraits des pièces des autres et de la mienne, j’ai entrepris de mettre en place une politique définitive de conciliation avec la mienne, de mère. Arrêter un peu de la faire chier, de lui faire payer tant et tout, l’accuser de la pluie et du froid qu’il fait. L’éprouver, la torturer pour voir jusqu’où tient son amour, et apprendre à supporter l’idée de sa disparition, long boulot. La scène nous fait jouer à ça, aussi, aux petites leçons d’anatomies des sentiments. Et à l’école, ce que j’aurais fait de mieux, et qui va devenir C’est noël tant pis, c’est peut-être ce petit machin là, mais c’est assurément ce temps passé avec Sylvie et Hélène et leurs élèves, sur treize ans d’action culturelle, concrète, tangible, d’aventure d’une option théâtre intensive pendant laquelle l’écriture et le travail au plateau, le geste artistique, ont pris un sens matériel définitif. Notre option aura été une entreprise de bâtisseurs. Du vent peut-être, mais dans le désert c’est mieux avec que sans. Du vent utile, qui vaut toujours mieux qu’un vieux prout. Et puisque rien ne sert à rien, autant faire ça ensemble, que rien tout seul. 

Le 18 novembre 2014 à 09:42

Bordeaux, Villers-Lès-Nancy, Athènes, 2010

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #6

Année 2009, j’écris Bidules trucs, saynètes destinées au jeune public, mises en scène par Sylvain Maurice. Je mets en scène Les couteaux dans le dos, les deux pièces rencontrent leur public au Théâtre les Déchargeurs et au Théâtre La Bruyère. Année 2009, j’ai passé trois saisons au poste de secrétaire général de la Comédie-Française. J’en suis à voir deux médecins par semaine, cauchemars récurrents, désirs de morts, de plusieurs morts, trop de fatigues, de violences et de désaccords. Les ruptures et les fractures ont raison de moi, je cède, je tombe, je m’enlise. Je me sors la tête de cette boue noire de temps en temps par l’écriture acide de pièces douloureuses, graves, noires. J’écris Se mordre, j’écris Pour l’amour de Gérard Philipe. Je poursuis l’écriture d’une pièce commencée à Hérisson, chez Anne-Laure Liégeois, autour d’un fait divers atroce. Il est question de la mise à mal de l’autre, d’une entreprise de torture, un déchaînement de violences, puis la vengeance, le goût des représailles, la difficulté du pardon. C’est Et l’enfant sur le loup se précipite, créée pour France Culture par Judith Magre, déjà. Immense, évidemment. Après l’avoir dirigée à Hérisson, Anne-Laure met en scène la première partie de la pièce à Montluçon, au Festin. C’est magique. Parce que c’est si rare, quand une mise en scène grandit un texte, par un choix de temps, de rythme, par des images contradictoires, par un code de jeu inédit, par l’écriture d’un artiste de la mise en scène qui épouse le projet de l’auteur, renforce les mots, donne voix et vie sans instrumentaliser la parole, sans l’asservir ni s’en servir. Mais la sert. C’est rare. Là, cela existe, et c’est magistral, interprété par Sharif Andoura, Léonore Chaix, Olivier Dutilloy. J’existe (foutez-moi la paix) Année 2009, Jean-Daniel Magnin, alors mon homologue au Théâtre du Rond-Point, me propose de reprendre J’existe (foutez-moi la paix), cabaret déglingué et familial, avec Marie Notte, et cette fois-ci Paul-Marie Barbier au piano, vibraphone, guitare et arrangements. Il a aimé ça aux Déchargeurs, ce truc foutraque, insolent et chantant. Jean-Michel Ribes veut en voir un bout, on le lui présente dans les sous-sols de son théâtre. Ma terreur de l’ennuyer s’installe, mais ça existe, et ça ne lui déplaît pas. On lui chante « la chanson des hommes qu’on n’encule pas », hommage alors à Manuel Valls et à quelques autres grands hommes de gauche qui se sont joliment illustrés au moment des attaques adressées à Frédéric Mitterrand quant à sa sexualité dévoilée dans sa Mauvaise vie. La proposition plaît à Jean-Michel. Il voit dans quel état je suis, on se connaît un peu, et il décide de me sauver la vie, il est comme ça. Il programme J’existe dans son théâtre. Muriel Mayette, ma patronne, s’oppose à l’idée que je puisse chanter mon cabaret le soir au Rond-Point, et la journée exercer mes fonctions de secrétaire général. Cela n’est plus compatible. « Je n’aimerais pas être à ta place » dit-elle. J’ai un choix à faire et je le fais. Je quitte la Comédie-Française un lundi matin de rentrée vers dix heures, l’après-midi même je répète J’existe (foutez-moi la paix). Le spectacle se donne en novembre en salle Topor, je me souviens de tout, presque tout, et des éclats de rire de Muriel, présente à la première de mon cabaret à explosions, sorte de fête purgatoire. Jean-Michel viendra nous voir quatre fois, la fréquentation du public dépassera la jauge autorisée de la salle. Je n’ai plus de boulot, je suis heureux mais paumé, libéré, et Jean-Michel me propose de le rejoindre, il m’offre un poste à temps partiel de conseiller et auteur associé. J’allais mal finir, je rejoins l’équipe du Rond-Point. Pièces ambitieuses et terribles Le succès de J’existe précède deux spectacles noirs et casse-gueule, pièces ambitieuses et terribles. Projets moins séducteurs, moins aimables. C’est dans la salle Tardieu du Théâtre du Rond-Point Et l’enfant sur le loup, mis en scène par Patrice Kerbrat, avec Judith Magre, Jean-Jacques Moreau, Julien Alluguette, et moi-même en loup narrateur. Judith nous porte tous, puissante à chaque mot, elle ose tout, elle fait tout. Jean-Jacques et Julien, camarades idéals, soutiennent un auteur qui s’expose trop dans un rôle de meneur de jeu, en loup à chapeau haut de forme. La pièce est si dure, si noire, si âpre. Mais les spectateurs qui acceptent le jeu, l’univers, l’écriture, traversent une forêt froide et sanglante dont ils acceptent les rires comme les effrois. Parmi eux, Sophie Marceau, au centre de la salle Tardieu, visage froid du début à la fin de la pièce, elle réfrigère la salle comme certains spectateurs seulement savent le faire et le font. Ils tuent la proposition. C’est comme ça, ça arrive, c’est arrivé. Un autre soir, Delphine de Vigan, qui elle aime, comprend, accepte tout. Et d’autres encore. Un autre soir, Brice Hillairet, qui deviendra mon assistant quelques semaines plus tard sur le prochain projet, puis l’acteur de la reprise des Couteaux dans le dos au Prisme à Élancourt, puis l’acteur des jolis succès à venir, Sortir de sa mère, de La Chair des tristes culs, de Perdues dans Stockholm, puis le personnage aux fesses monstrueuses de Ma folle otarie, puis le Tonio de C’est Noël tant pis. Acteur rêvé, et tellement plus que ça. Le triomphe repose toujours sur des malentendus, les non-triomphes aussi Quelques semaines plus tard au théâtre La Bruyère, je mets en scène Pour l’amour de Gérard Philipe, avec Raphaël, Emma de Caunes, Romain Apelbaum, Sophie Artur, Bernard Alane. Raphaël apprend son texte en une nuit, exactement. Il trimbale une douceur infinie. Il espérait jouer dans une mise en scène de Lars von Trier, mais on fait tout autre chose. Il est désemparé, mais superbe, généreux, gracieux. Emma se surpasse, énergie de gamine prête à tout, elle ose tout dans les bras de Bernard, lion magistral, directeur de cirque et camarade idéal. Sophie et Romain répètent en cachette, pour maîtriser le mouvement, la mécanique de la parole, l’énergie du verbe et de la danse, ils irradient. Je suis fier d’eux, de nous, je les aime. Brice m’assiste, nous portons ça tous les deux, et de tout notre cœur, de toute notre foi, sans céder à une autre énergie que la nôtre, à une autre esthétique. La pièce se joue moins de deux mois. Le triomphe repose toujours sur des malentendus, les non-triomphes aussi. Et ce n’est ni l’un ni l’autre, c’est un objet que je sais merveilleux, porté par des artistes exceptionnels, mais nous ne vivrons pas le malentendu du succès. Il y a quelque part là-dedans une rencontre entre quelque chose et quelqu’un qui n’a pas eu lieu. Un petit bijou tranchant Année 2010, au Théâtre du Pont-Tournant de Bordeaux, Stéphane Alvarez dirige la pièce sous un nouveau titre, C’est Noël tant pis - grand-mère est sous la table, création. La troupe du Pont-Tournant joue sur une tournette, un espace horizontal, long de douze mètres, qui tourne sur lui-même, se transforme. Tout se joue dans les couleurs et les sons, choix radicaux, lumières des premières scènes du Pierrot le fou de Godard, et musiques des films de la nouvelle vague. Même accent, années soixante, dans les intonations des comédiens. La pièce devient un film noir et absurde, un petit bijou tranchant à Bordeaux. Plus tard, au caveau de la Roële, à Villers-lès-Nancy, Patrick Schoenstein choisit la version antérieure de Ma mère, pour en finir avec. Même pièce, quasiment, mais davantage de personnages. Plus d’éclats et de folies, la grande scène répétée se joue maintenant trois fois. Acteurs déchaînés, ça se déglingue de partout, ça se tient d’abord, se contient puis explose et finit sur les ruines. C’est la comédie d’une fête de famille qui s’achève en carnage. Clowns tragiques Plus tard, à Athènes, en Grèce, ma mère et quatre très grands amis en vadrouille, traversent la ville à la recherche de la fondation Cacoyannis. Je n’y suis pas, je ne peux pas y être, je répète une autre pièce au Rond-Point. Là, à Athènes, Ilias Kountis met en scène sa version de C’est Noël tant pis, version ultime alors du texte traduit en grec avec le concours de l’institut culturel français. Les amis et ma mère assistent à la création de la pièce. Le metteur en scène a organisé des images, des tableaux. Il a travaillé et en profondeur la psychologie des personnages pour dresser une galerie de portraits graves, sombres, où apparaissent des clowns tragiques. C’est une peinture familiale noire qui se joue à Athènes. La pièce a été alors créée et de toutes les manières. À mon tour, je me débats, je fais ce que je peux pour organiser des lectures devant des directeurs de théâtre qui voudraient bien s’intéresser à mon Noël.

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