Pierre Notte
Publié le 01/04/2010

12 stations d'acteur avant son entrée en scène


Pièce brève de Pierre Notte

1. 
Pipi
Pipi
Est-ce que j’ai fait pipi (je n’ai pas fait pipi) j’ai fait pipi
J’ai fait pipi
J’ai fait pipi trois fois
J’ai fait pipi trois fois en trois heures
Ça brûle – ça brûle quand même – ça brûle et ça pique et ça monte
Trois fois j’y suis allé (aux cabinets) 
J’y suis allé trois fois (allé, c’est ça) 
mais qu’est-ce que j’y ai fait ?
Qu’est-ce que j’y suis allé faire - est-ce que j’ai fait pipi
est-ce que j’ai seulement fait pipi ? 
Je me suis assis 
Je me suis d’abord déshabillé – déshabillé en partie
et je me suis assis 
(pantalons baissés, caleçon baissé, les coudes sur les genoux, le regard dans le vague, dans le vide) 
J’y suis allé trois fois mais qu’est-ce que j’y ai fait 
mais est-ce que j’ai fait pipi
est-ce que j’ai fait autre chose que regarder dans le vague dans le vide en oubliant pourquoi j’étais là
(ce que j’étais venu faire là – pipi caca etcetera)

 2. 
il y en a – c’est arrivé
c’est forcément arrivé – il y en a eu
des comédiens sur le plateau des comédiens en scène (des comédiennes en scène) 
des acteurs qui se mettent à vouloir faire pipi
des comédiens au cœur de l’action dramatique et du plateau 
et devant le public et face à leur partenaire et sous les lumières et dans le décor
qui se mettent à vouloir faire pipi – a en avoir envie (terriblement envie)
des comédiennes en scène et en jeu – au cœur de l’action et de leur scène dévorés assiégés assaillis par
une envie brûlante (ça brûle merde) de faire pipi 
(un besoin urgent pressant – merde ça presse – de faire pipi)
cela a dû arriver – cela est forcément arrivé
qu’un comédien (une comédienne) en scène et en jeu se trouve pris (prise) de l'envie de faire pipi 
cela a bien dû arriver à quelqu’un 
il faut que j’y retourne 
il faut que j’aille faire pipi 
je dois y retourner – je devrais y retourner
je ne peux pas y retourner – je n'y retourne pas
je veux y aller – je dois y aller – je ne peux pas y aller
ils vont m’appeler
c'est mon tour, c'est mon nom qu'ils vont appeler 
est-ce que je vais rater mon entrée (je ne raterai pas mon entrée)
je préfère encore me pisser dessus que de rater mon entrée 

3.
quand est-ce que j'y suis allé – parce que j’y suis allé (aux cabinets)
j’y suis allé mais je ne sais plus (incapable de savoir) ce que j’y ai fait
non mais quand même
j'y suis allé et je ne sais pas ce que j'y ai fait 
le théâtre c’est ça – tout à fait ça (et tout le temps ça) 
faire ce qu’on fait mais sans le faire
être là mais sans être là 
oublier tout le temps ce qu’on est venu faire là (du théâtre) 
et tout faire (faire tout)
mais oublier ce qu’on est venu faire là (du théâtre) 
et tout faire (sauf du théâtre) 
le pipi – c’est pareil
j’y vais, j’y suis, mais je ne sais plus ce que j’y fait (caca pipi pareil)
j’y suis mais je ne sais plus que j’y suis ni ce que j’y fais
La grâce au théâtre c’est quand le théâtre finit par s’ignorer 
(être spectateur – pareil – la grâce ce serait oublier qu’on est spectateur) 
mais qu’est-ce que je raconte (est-ce que j’ai envie de faire pipi) Est-ce que j’ai fait pipi 
Est-ce que j’ai encore le temps de faire pipi – d’aller faire pipi 
est-ce que je suis seulement en état d’aller faire pipi 
je ne suis pas du tout en état d'aller faire pipi (je ne bouge pas d'ici) 

4. 
je n’ai pas du tout envie de faire pipi
j’ai envie d’aller aux toilettes pour m’éloigner des loges
j’ai envie de m’éloigner des loges pour m’éloigner des coulisses
m’éloigner des coulisses pour m’éloigner du plateau
m’éloigner du plateau pour m’éloigner de la salle
m'éloigner de la salle pour m'éloigner de la représentation
m’éloigner de la représentation pour
m’éloigner de ma frousse
m’éloigner de ma frousse qui me donne envie de vomir
j’ai envie de vomir
j’ai envie de vomir 
je vais vomir 
il faut que j’aille aux toilettes
il faut que j’aille vomir aux toilettes
ce sera la quatrième fois la quatrième fois aujourd'hui
je cours (traverse les loges pour aller aux toilettes vomir tout ce que j'ai à vomir)
la quatrième fois que je cours aux toilettes pour aller vomir
je n’ai plus rien à vomir (j’ai tout vomi jusqu’à la moindre chips)
je ne vomis pas – je ne vais pas vomir
je me tiens je me maintiens je me contiens
je contiens le vomi
à l’intérieur je garde tout entier serré resserré raffermi (c’est du solide)
je ne raterai pas mon entrée 
il n’est pas question que je rate mon entrée
je reste là jusqu'à ce qu'on m'appelle (on va m'appeler d'un instant à l'autre) il n'est pas question que
je rate mon entrée 

5.
ça brûle ça pique ça monte ça grouille
ça bouillonne et ça gargouille
c'est un puits de pétrole au-dedans un geyser à l'intérieur (du coccyx au larynx ça boue là-dedans)
une mine de boue et de gadoue humaine
une semaine de craquers de corn flakes et de café 
en bouillie chaude portée à une sorte d'ébullition tiède 
c'est bien simple
si je me lève c'est bien simple
oh là là la catastrophe
si je me lève tout tombe tout lâche tout coule
le corps le ventre les intestins l'estomac tout dit ciao
ciao bye bye et à bientôt tout le monde dehors (et par ici la sortie)
le théâtre c'est pareil – jouer danser incarner interpréter c'est pareil
tout tenir tout retenir et contenir les déchets les rejets les trucs et les machins mâchés mâchouillés
avalés digérés broyés
jouer c'est tenir – contenir – retenir
on va m'appeler
cela va être à moi – à moi de me lever – d'y aller
d'aller jouer les grands hommes d'intérieur avec mon petit jeu tout intériorisé
et c'est tout le reste qui va partir sortir (hop là)
à l'extérieur toute – raous  
une semaine de corn flakes et de choucroute
tant pis je m'en fous
je vais me chier dessus et je m'en fous
je ne vais pas rater mon entrée sous prétexte que tout me pousse vers la sortie 

6. 
m'allonger
je vais lever mon vieux cul de ma vieille chaise
et m'allonger (hop là debout et couché niniche panier le vieux corps à pépé)
je me lève de ma chaise et je m'allonge
je ne vais pas laisser mon corps me dicter sa loi de corps
je ne vais pas me laisser dicter ma conduite et mes mouvements par un corps qui n'appartient qu'à
moi (non mais tout de même)
je vais répondre de mon corps
je peux encore répondre de mon corps
je ne vais pas me laisser emmerder (pipi caca panique etcetera) par un corps dont je suis le seul (que je sache) à habiter (à nourrir à laver à entretenir à porter à supporter à soigner à chérir - à habiter quoi)
ce n'est pas toi sac de vieille peau de vieille chair de vieux muscles qui va me dicter mes faits et mes gestes (non mais)
je prends le dessus et je m'allonge je m'allonge et je me fais cinquante abdos 
cinquante abdos ça va te calmer tout de suite mon bonhomme
non mais alors ça 
ça qui est mon métier 
mon métier exactement
(répondre de son corps, maîtriser la bête, et la voix et les airs et les mouvements dans l'air et en faire quoi - quoi faire du corps - ça c'est mon métier)
mon métier exactement (comme danseur acrobate artisan du cirque ou nageur coureur tennisman)
acteur si moi (moi) je ne contrôle plus – perds tout contrôle – sur le corps 
si moi acteur je ne maîtrise plus – c'est que le métier n'est pas rentré (est-ce que le métier n'est pas rentré ?)
Le métier est rentré et je vais te le prouver mon petit bonhomme
rien ne sort d'ici ni moi ni caca ni pipi tant que je ne l'ai ni décidé ni choisi ni dit
rien ne sort d'ici (pas question que je rate mon entrée)

7.
cinquante abdos
cinquante pour commencer
je m’allonge
bras derrière la tête
mains croisées dans le cou
je lève – relève la tête menton bien droit – soulève le tout
et la tête et les épaules et le cou et le torse et les ventre
cinquante abdos et j’expulse d’un coup les vielles peurs
les vieux prouts des vieilles soupes de vieilles frousses intérieures
je presse je compresse et je lâche et hop
dehors les vieux pets de l’estomac noué par la poisse et la trouille
vents secs ou foireux je m’en fous après tout
j’expulse je purge j’extirpe hop hop hop je libère les sols occupés par l’ennemi (la peur, l’anxiété et l’angoisse)

8. le théâtre c’est bien ça (ce n’est que ça mais c’est bien ça)
purger expurger
vider le bouc de son sang moisi
vidanger les corps des sacs de pus
crever l’abcès (percer le bouton d’acné)
là pareil (je connais mon métier)
je m’allonge je coince mes pieds sous le dessous de la banquette et je me lève, me relève, le dos ne touche pas le sol, je presse et compresse mes abdos
je contracte et tout le vieux monde des vieilles peurs dehors (je connais mon métier et je peux dire que j’en ai – du métier)
mon métier (et je peux dire qu’il est rentré) c’est faire sortir (tout sortir)
expulser – pousser dehors – repousser au-dehors
et c’est par là que ça va commencer (par les bulles d’air de l’estomac comme les démons de la cité)

8.
ah non pas ça – pas ça
oh non oh non pas ça
je vais péter la couture de mon pantalon
je vais faire exploser les coutures et les doublures (et déchirer le tissu de pantalon de costume cousu sur mesure)
je déforme le costume (tu me déformes mon costume à gonfler comme ça)
cela se voit (on ne voit que ça – on ne va voir que ça – ils ne vont voir que ça – le gonflement soudain – l’énormité gonflée à bloc un zeppelin dans la culotte)
mais comment est-ce possible
comment est-ce seulement possible
ne plus répondre à ce point de son corps
n’en plus maîtriser le centre exact, le nœud central, la pompe à sang qui soudain se met à gonfler
se durcit comme un ballon de rugby
(ils ne vont pas y croire – personne ne va y croire – ils vont penser que c’est un accessoire – personne ne pourra ne voudra croire que j’entre en scène dans cet état)
Le théâtre c’est ça exactement ça tout le temps (ce qui est vrai fait faux ce qui est faux fait vrai)
là c’est tellement vrai (tellement vrai de vrai mais vrai jusqu’à l’obscénité)

9.
Tellement vrai qu’ils diront (je les vois, je les entends d’ici – mais qu’est-ce que tu es allé mettre – quoi et pourquoi – un truc dans ton pantalon)
je ne vais pas – je ne peux pas comme ça tout dur tout raide et tout tendu
entrer – faire mon entrée (calme toi papa respire contrôle pense à autre chose)
pense à autre chose pense à autre chose (autre chose)
quelque chose qui fait que tout reprend sa taille normale (sa taille d’avant l’énervement, d’avant l’émerveillement, d’avant l’excitation, d’avant le rêve américain)
pense aux subventions – pense aux subvention
Je les vois – les entends d’ici
pas la peine de mettre un faux truc dans un costume de scène pour signifier le désir
pas la peine de mettre du sang vrai ou faux pour signifier la violence
pas la peine de se donner des coups pour signifier qu’on se fait du mal
pas la peine de boire du vrai thé pour signifier qu’on boit du thé
qu’on boit du vin pour signifier qu’on boit du vin
ou du whisky pour du whisky
pas la peine de boire jusqu’à la saoulerie pour signifier qu’on est ivre mort
pas la peine d’être mort pour signifier qu’on est mort

10.
pas la peine de faire tomber de la pluie pour signifier qu’il pleut
pas la peine de faire geler de l’eau pour signifier qu’il neige
pas la peine de mettre un faux truc (truc c’est le mot comme on dit « truc » de comédien) pour signifier la ferveur la force et la puissance d’un désir incontrôlable
c’est ça le théâtre exactement tout le temps
quand c’est vrai c’est improbable
quand c’est seulement probable c’est déjà vrai
quand c’est faux c’est probable
et quand c’est improbable c’est enfin vrai  exactement ça – le théâtre et son effet de miroir
(et moi c’est passer de l’autre côté qui me fait tout bousiller à l’intérieur et le pipi et le caca et les airs et le bouillonnement de l’estomac et le sang qui monte à la tête et tout en bas et me redresse et me durcit le truc comme le poing d’un militant communiste)
Pense à autre chose et calme-moi (pas question d’entrer en scène dans cet état)
pense aux abonnés
On voudrait vivre tout ce qu’on dit qu’on y vit
La scène – on voudrait y vivre tout ce qu’on dit qu’on y vit et s’en aller (disparaître et recommencer – le lendemain, recommencer)
Le sexe, l’amour, le vin, le meurtre, les drogues, la souffrance, la vengeance, le pouvoir, le savoir, le diable, les anges, les bonheurs, les riens, le tout, Dieu et les hommes, les femmes et les trolls, les métamorphoses, les crânes, les corps qui flambent, les phrases qui fusent et les samovars qui fument
Tout y vivre
Innocemment, impunément, absolument
S’en aller et recommencer

11.
Mourir aimer assassiner venger détruire souffrir saisir et hop disparaître et recommencer
Mais qu’est-ce que je fais là
Mais qu’est-ce que je fais et de quoi exactement est-ce que j’ai tellement peur
(qu’est-ce que c’est que ça – cette peur, cette frousse, ce froid, et le pipi, le caca, les airs de l’estomac et le machin tout dur – mais qu’est-ce que c’est que ça)
Tout ce que je dis ce n’est pas moi qui le dis
Tout ce que je fais ce n’est pas moi qui le fais
Tout ce que je pense ce n’est pas moi qui le pense
Je ne bouge pas – j’exécute le mouvement dessiné
Je ne parle pas – je fais entendre la parole donnée
Et même mon corps ce n’est plus mon corps (costume, postiche etcetera)
Et même ma peau ce n’est pas ma peau (fond de teint, poudres, lentilles et maquillage)
Le moindre sabre c’est du plastique
La moindre épée le moindre couteau le moindre ciseau (plastique polyester caoutchouc)
Le moindre cri est un faux bruit – le moindre mot est écrit, déjà dit
Mais de quoi est-ce que j’ai peur

12.
Mais de quoi exactement
mais de quoi est-ce que je peux bien encore avoir peur (je ne m’expose pas je ne fais que passer)
ce n’est pas moi qui parle
ce n’est pas moi qui bouge
ce n’est pas moi qui pense qui agis ou qui danse
Je ne fais que passer (et les mots et les gestes et les idées) moi je n’ai rien
Rien d’autre à faire – que ça à faire (passer)
Est-ce que c’est pour cela que ça ne passe pas (à l’intérieur – tout part en vrille)
Est-ce que c’est pour cela que ça ne passe plus (que je me retrouve comme traversé de part en part par tout ce qui bouille bouillonne de liquides intérieurs)
Mais cela passe – cela passe et c’est passé
Enfin passé
Je vais y passer (comme on passe par la fenêtre)
C’est à moi d’y passer et c’est passé (plus de peur plus de froid plus d’effroi c’est fini terminé)
C’est passé (je suis là, assis, vivant, je suis vivant et je le sais)
Je suis vivant, je le sais, je suis prêt enfin prêt
Prêt à tout – à tout vivre et à mourir ce soir - et pour demain recommencer

Noir.

(Une version de ce texte a été interprétée par Olivier Dutilloy lors de la présentation de saison 2010-2011 du CDN de Montluçon, le Festin,  
sous la direction d'Anne-Laure Liégeois.)


Ex Secrétaire général de la Comédie-Française, Pierre Notte a été trois fois nommé aux Molières dans la catégorie auteur. Il chante, joue, écrit, met en scène ses pièces à Paris ou à Tokyo, il est auteur associé et conseiller au Théâtre du Rond-Point, se prend pour Catherine Deneuve et c'est rien de le dire qu'il se la pète. 

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Pierre Notte

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Le 3 septembre 2015 à 10:31

Perdu dans Tokyo #7

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Le 24 mai 2017 à 19:15

Meilleurs souvenirs du Rond-Point

Vidéo album de Jean-Daniel Magnin

Quinze ans de Théâtre du Rond-Point racontés par ceux qui l'ont fait, avec des interviews originales et des archives tirées de ventscontraires.net, la revue en ligne du Théâtre du Rond-Point. durée : 36 min générique :Meilleurs souvenirs du Rond-PointVidéo album de Jean-Daniel MagninAvec par ordre d’apparition : voyageurs de la gare de Lyon, Yann Frisch, Edouard Baer, Jacques Bonnaffé, Zabou Breitman, Michel Fau, Sophie Perez, Pierre Guillois, Marthe L'Huillier, Bernard Pivot, Rémi De Vos, Kery James, Bertrand Delanoë, Dada Masilo, Anne Benoit, Dominique Reymond, Hélène Ducharne, Arnaud Pontois Blachère, Mélanie Lheureux, Annik Le Goff, Michel Onfray, Etienne Klein, Philippe Decouflé, Nicolas Bouchaud, Pierre Notte, Jean-Paul Muel, Daniel Pennac, Gilles Gaston-Dreyfus, Marie Rémond, Nelson Monfort, Marion Aubert, Elisa Benslimane, Julia Passot, Olivier Martin-Salvan, Boris Cyrulnik, Kader Aoun, Michel Serres, Erik Orsenna, Marjane Satrapi, Pierre Meunier, Alain Rey, Alexis Macquart, Guy Bedos, Luciano Rosso, Valérie Bouchez, Rodrigo García, Charb, Gérard Mordillat, Plantu, Frédéric Lordon, Mathieu Madénian, Thomas VDB, Ekoué et Hamé (La Rumeur), Wary Nichen, Edwy Plenel, Jean-Michel Ribes, Babx, Gaël Faye, Christine Taubira, Jacques Gamblin, l'équipe du Théâtre du Rond-Point Musique : L’Orchestre du Rond-Pointcomposition et arrangements Gilles Normand David Lescot, Jean-Claude Leguay, Christian Hecq, Philippe Fretun, Guillaume Monard, Jean-Daniel Magnin, Lionel Dublanchet, Emilie Rambaud, Jean-Philippe Vallet, Pierre Grisar, Bruno Allain, Gilles NormandRéalisation et montage : Jean-Daniel Magninavec des archives de ventscontraires.net , la revue en ligne du Théâtre du Rond-Pointet des photographies de Giovanni Cittadini Cesi

Le 5 mars 2015 à 14:06

Rodrigo García : "Les gens ont besoin de petites prisons où ils se sentent en sécurité"

Rencontre avec l'écrivain, metteur en scène et directeur de théâtre Rodrigo García alors qu'il vient caler les derniers préparatifs de son spectacle Daisy au Rond-Point. 1er épisode : son art poétique. Jean-Daniel Magnin – La poésie est devenue minoritaire en Europe occidentale au début du XXe siècle. Et cependant tes écrits pour le théâtre ressortent de la poésie.Rodrigo García – Je suis d'accord avec Joseph Beuys quand il dit que tout le monde peut être un artiste. Je pense que tout homme, toute femme peut être un poète, peut-être pas en écrivant des livres, mais en vivant une vie avec une capacité poétique et avec liberté. Le problème est celui de la liberté. Il y a beaucoup trop de normes dans l'Europe occidentale que tu évoques trop de règles que curieusement, nous autres citoyens acceptons bien, c'est extraordinaire ! Moi, quand j'étais jeune, adolescent, inquiet et révolté, les règles de conduite ne me plaisaient pas, elles m'apparaissaient comme quelque chose d'orthopédique, d'externe.Aujourd'hui c'est étrange, je vois les jeunes qui réclament des règles de conduite restrictives, comme si les gens avaient besoin de petites prisons dans lesquelles ils se sentent en sécurité, c'est extraordinaire de se sentir en sécurité dans une prison ! C'est ce qui me vient en tête quand tu poses cette question alors qu'est-ce que je peux faire, moi, au théâtre, comme auteur ou comme directeur de théâtre ? Montrer des moments de liberté extrêmes, incorrects, pour inciter le public à se demander : comment est-il possible, alors que ces gens font ces choses sur scène, que moi, je n'en sois pas capable dans ma vie quotidienne ? C'est notre intention lorsqu'on propose une œuvre théâtrale, quand j'écris... – Avec toi, comment a démarré la maladie d'écrire ?– Je n'avais pas de vocation littéraire à l'adolescence. J'avais une vocation philosophique. Toutes mes lectures d'adolescent étaient de la philosophie et je suis arrivé à la littérature beaucoup plus tard, vers 18 ou 19 ans. Platon, Sénèque, Aristote, Schopenhauer ont beaucoup plus retenu mon attention que Musil, Cervantes, Joyce. Je n'avais pas de vocation littéraire, ni même de désir d'écrire, mais maintenant oui ! Aujourd'hui je ne peux pas ne pas écrire, j'ai besoin d'écrire.Je me souviens, j'avais des amis à Buenos Aires en Argentine, j'avais 18 ans, ils avaient un fanzine, une revue underground, photocopiée. La première chose que j'ai écrite était une espèce de manifeste contre le Christ ! Tu te rends compte, avant Golgota Picnic qui s'est joué Rond-Point, la première chose que j'ai écrite était un manifeste contre la religion, très naïf, très mal écrit, stupide, complètement stupide, un peu influencé – parce qu'à ce moment-là, je lisais le Marquis de Sade, un peu influencé par le Marquis de Sade et vraiment stupide. C'est la première chose que j'ai écrite.Plus tard, j'ai commencé à écrire du théâtre par hasard, quand je suis arrivé en Espagne. Je voulais être metteur en scène mais je ne trouvais pas de subventions pour mes propres mises en scène. Il y a eu un concours littéraire et je me suis mis à écrire un texte qui n'était qu'une copie, un plagiat de Heiner Müller. A ce moment-là, je regardais beaucoup Heiner Müller, j'avais 21 ans. Je me suis mis à écrire et j'écrivais à la manière de Heiner Müller, mais mal ! – En lisant tes différentes pièces, j'ai l'impression de lire une seule saga...– Quand les gens me disent : "Cette pièce que tu as écrite me plaît moins ou plus que la précédente", je ne comprends pas de quoi ils parlent parce que l'œuvre d'un créateur est un tout. Sur la durée de ta vie, tu développes un travail, je ne crois pas qu'il y ait le meilleur ou le pire... il y a une réalité concrète c'est que tu vieillis, il t'arrive des choses, tu peux avoir plus de connaissances, tu peux devenir moins courageux ou alors plus courageux parce que tu n'as plus rien à perdre. Ça dépend des individus mais il peut se passer beaucoup de choses. L'œuvre forme un tout parce que c'est l'histoire d'une même personne.Après il y a une question, pour moi au moins, liée à la spécificité du métier d'écrivain, c'est celle du style. J'ai dû travailler beaucoup pour trouver un style.Dans mes premières pièces, j'avais un style très flou et petit à petit, j'ai cherché mon style. Quand je parle de style, je parle d'une manière personnelle de s'exprimer. C'est un travail très agréable parce que tu dois rester enfermé chez toi toute la journée, à écrire écrire, écrire, ré-écrire pour trouver la forme. C'est un travail qui m'enchante.En général, quand je travaille sur une pièce, je l'écris, en même temps que je la répète. Je commence à écrire à 9 heures du matin et quand arrive 17 heures et que je dois partir à la répétition, je ne veux pas y aller, je veux rester à écrire à la maison parce que je suis coincé dans un problème formel qu'il faut résoudre. C'est comme un jeu d'échecs, un jeu qu'il faut résoudre. Et j'aime ça. – Tu écris pour être encore plus près de toi ou pour devenir un autre ? Je pense au Poème de l'enfance de Peter Handke : "Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?"– C'est curieux, je n'ai jamais parlé de Peter Handke, mais Handke est pour moi une authentique référence. C'est aussi pour moi un type dangereux, il a une manière de penser et de s'exprimer qui est contagieuse, qui me contamine... Ça fait un moment que je me dis qu'il faut que j'en reste éloigné. Pareil quand je lis Thomas Bernhardt ou Louis-Fernand Céline, je me dis qu'il faut que je reste éloigné de ces types, parce que si je continue à les lire, je ne pourrai plus rien écrire. Je dois donc essayer de les oublier. Je ne parlerais pas d'admiration, mais plutôt d'une correspondance vitale que je ressens à leur égard. Traduit de l'espagnol par Vincent Lecoq

Le 23 mars 2018 à 12:35

Anne Kessler, faut-il hacher les auteurs ?

Anne Kessler joue et dirige Coupes sombres, de Guy Zilberstein, comme une reconstitution. L'auteur va-t-il se laisser amputer par sa metteur en scène ? Pièce en abîme et en délicatesse sur le temps secret des répétitions. Rond-Point — Anne Kessler, comment comptez-vous raconter cette histoire de coupes ? Anne Kessler — Coupes sombres me permet de donner au spectateur l’occasion d’assister à un moment privilégié, généralement masqué, intime, qui se déroule dans l’envers du décor : la préparation du spectacle. Alors que le quatrième mur du théâtre est toujours debout, pendant les répétitions, les acteurs se parlent entre eux, au plus proche d’eux-mêmes et on ne perd pas une syllabe alors que dès qu’ils se mettent à jouer, ils parlent plus fort et pourtant, paradoxalement, on perd des mots. Voilà ce que j’essaie de reconstituer : ces instants intimes où l’on est au cœur des humains, et là, rien ne nous échappe. Et puis, cette confrontation entre le metteur en scène et l’auteur avant la représentation, c’est bien entendu une manière d’exprimer les interrogations d’un metteur en scène sur un texte. Ce qui est amusant ici, c’est que l’auteur est l’avocat de sa propre cause. Il est vivant.   Quelle est votre priorité, en tant que metteuse en scène ? Anne Kessler — Arriver à faire passer un discours théorique dans le contexte d’un affrontement spontané entre une metteuse en scène et un auteur. De restituer la proximité de l’acteur avec son personnage. Il y a, dans ce texte, une autorité particulière qui défend la notion d’une identité nouvelle, celle du témoin qui se substitue à celle du spectateur. Ma priorité est de faire entendre et reconnaître cette notion.   Le premier axe de votre travail ? Anne Kessler — Encore une fois, c’est trouver la vérité de la reconstitution de cet instant, avec sa violence, son absurdité, son émotion... Il faut que le fond et la forme se rejoignent. C’est une vraie rencontre entre deux êtres passionnés. Et puis, installer le témoin à l’exacte place où il doit se situer : témoin. Ni voyeur, ni spectateur.   Interview texte Pierre Notte Propos vidéo recueillis par Jean-Daniel Magnin    

Le 7 décembre 2018 à 19:03

Lazare : Sombre rivière

Rencontre au bar du Rond-Point avec Lazare, auteur et metteur en scène de Sombre rivière qu'il présente en décembre 2018 dans la grande salle du Théâtre du Rond-Point   Rond-Point – Comment est né Sombre Rivière ? Quel a été le déclencheur ? Le déclic ? Lazare – Tout au départ est né le désir de revisiter par la musique les trois pièces de la trilogie commencée en 2006 avec Passé - je ne sais où, qui revient, évoquant les massacres de Sétif et Guelma en 1945 en Algérie, Au pied du mur sans porte, sur la crise des banlieues françaises, et Rabah Robert – touche ailleurs que là où tu es né, sur la Guerre d’Algérie : les manques et les trous dans le récit de notre histoire contemporaine... Je rêvais donc Sombre rivière comme un blues, un chant drainé dans les sédiments du fond de l’eau de l’instant et des écritures anciennes. Dans les débris de ce que l’on a fait, il reste l’essentiel. Un essentiel à offrir sans trop de complexité. Et puis il y a eu les attentats de novembre 2015, à Paris. La violence extrême nous a rattrapés à l’intérieur de nos frontières. Un monde de la séparation a ressurgi très violemment. De part mon histoire personnelle, tout me renvoie alors au fait que je suis des deux côtés de la séparation. Je suis au milieu, tiraillé entre deux mondes, au cœur de cette part du récit non racontée, d’une histoire coloniale non assumée dans laquelle nous faisons naître nos enfants. Après la stupeur, j’appelle deux êtres qui me sont très chers : ma mère, une vieille dame algérienne qui vit en banlieue, et le poète et metteur en scène Claude Régy, ne serait-ce que pour partager cette question : pourquoi le monde devient-il fou ? Entretien texte Pierre Nottevidéo Jean-Daniel Magnin

Le 11 septembre 2015 à 08:22

Perdu dans Tokyo #10

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

Lundi 7 Transports Métros, trains de la ligne JR, bus, la ville est un amas de nœuds de moyens de transports, emmêlé de périphériques, de carrefours et d’autoroutes. D’une station à l’autre, compter cent cinquante yens, soit un euro et quelques. Mais les trajets sont longs, toujours, et les changements imposent souvent une sortie à l’extérieur pour trouver l’autre station de l’autre ligne, un deuxième paiement. Pour une journée dans Tokyo, visites intensives ou mouvements multiples, avec plusieurs déplacements, difficile de dépenser moins de mille à deux mille yens. Voire plus. Chaque trajet à son coût. Chaque trajectoire son prix. On peut se nourrir chez FamilyMart ou dans quelques échoppes pour quatre cent yens par repas. Le transport, c’est une autre affaire. Son coût explique peut-être l’état de tout le système, sa propreté, son entretien, son efficacité, sa sécurité, sa ponctualité. Je n’imagine pas envisageable pour des gens sans moyens d’avoir la possibilité de se déplacer dans la ville. Dans le métro, où les usagers assis se font face sur des banquettes alignées dans le sens de la longueur, comme dans le métro new-yorkais, on lit, on joue, on est sur son portable ou on dort, silencieux toujours, et j’observe jusqu’ici que tous les hommes sont manucurés. Se nourrir Dans chaque bloc quasiment, une épicerie à l’américaine, des chaînes Seven eleven, Lawson, FamilyMart, Sunkus, Ministore et autres. Tokyo nuit, sous la pluie, soirées seul, jusque là, le plus souvent. Déjeuners et dîners passés par là, là dedans, espaces aux néons froids, magasins de tee-shirts, papeterie, mangas, parapluies, produits de première nécessité, et prêt-à-manger. J’achète des barquettes de sushis et des barquettes de salade. J’ose parfois les carrés d’omelettes. Je mange seul dans la chambre d’hôtel, ou dans les parcs, ou dans les espaces fumeurs quand s’asseoir est possible. Boissons gazeuses, rarement allégées. J’achète des bananes, quatre pour 120 yens, moins d’un euro. Quand la moindre grappe de raisin frôle les 800 yens. Je sors parfois quand même en compagnie, restaurant coréen avec You, français avec Masaru, chinois avec Masako, qui m’apprend à prononcer correctement en japonais les mots pour dire brochettes de boulettes, raviolis au porc ou nouilles sautées. Plats favoris. Masako tente à nouveau de prononcer des « r », chose quasiment impossible. Elle m’explique que le terme « kilogramme » peut être compris sur le marché aux poissons. Mais il doit être prononcé sans « r », plutôt avec un « l », dire « kiloglamme ». Si je veux me faire comprendre au marché, en anglais ou en français, je dois prononcer « kiloglammes » et non « kilogrammes », car le « l » n’existe pas mais est supportable. Le « r », décidemment, est irrecevable.   Hadena Ils manquent encore de folie et de liberté, les comédiens. C’est une pièce de fous, écrite par un fou qui doit être jouée par des fous. Toute la chorégraphie est dessinée, le mouvement tracé, manque encore une vitalité bizarre qui échapperait à la raison, à la reproduction d’un geste accepté. C’est une pièce sur la perte du langage, une femme qui ne sait plus parler face des enfants qui la reprennent. Yoko jouera ça d’abord, la perte des moyens pour dire, la panique et la peur. On joue à réinventer la fête de la catastrophe, du désastre de vivre. Les comédiens rient, j’apprends à écrire quelques mots en japonais, le prénom de Brice. Il arrive ce soir à l’aéroport de Hadena. De fait, le journal s’arrête là. Parce que c’est comme ça. Pour l’instant. Et les répétitions s’intensifient, filages, lumières, son, espace. Temps resserré, tension, urgence. Avec Brice et ces derniers dix jours de répétitions, un nouveau typhon arrive sur Tokyo, plus violent que le précédent. Pluies battantes, incessantes. Mais Brice est arrivé ce soir à l’aéroport de Hadena. La terre peut bien trembler à nouveau.

Le 6 septembre 2016 à 10:19

Blandine Pélissier : "En matière d'égalité hommes-femmes, le monde de la culture est en retard sur le reste de la société"

Blandine Pélissier est comédienne, metteuse en scène et traductrice du théatre contemporain anglo-saxon vers le français. Depuis plusieurs années elle milite avec le collectif H/F pour une véritable parité dans le monde du spectacle. Un milieu que l'on pense a prioiri émancipé et où pourtant il y a énormément à faire.Un exemple? Il y a cinq ans, nous avions voulu consacrer une saison entière du Rond-Point aux femmes : la majorité des spectacles programmés sur nos trois plateaux allaient être écrits ou mis en scène par des femmes. Cet enjeu nous a enthousiasmé et l'équipe s'est mise à lire des manuscrits, rencontrer des artistes, voir des spectacles au féminin. Les choses avançaient pour le mieux, de très bons et très forts spectacles s'annonçaient, sauf que la délicate alchimie présidant à l'élaboration d'une saison s'avéra bien plus difficile et lente à "monter" cette année-là. Comme si nous avions divisé par deux, par trois ou peut-être par un chiffre beaucoup plus grand les œuvres parmi lesquelles nous pouvions faire notre choix. Je ne veux pas dire par là que les projets portés par des femmes étaient moins intéressants , évidemment pas, mais nous avions la plus grande peine à trouver suffisamment de spectacles signés par des femmes déjà en tournée ou en cours production. Au final ce fut une réelle déception : nous n'avions réussi à programmer que 11 spectacles "Femmes, femmes, femmes" sur 33 — un tiers. Et c'est à ce moment-là que nous avons été contactés par la comédienne et traductrice Blandine Pélissier qui nous proposa, avec le collectif H/F, de nous joindre à quelques théâtres qui s'engageaient  à annoncer une « Saison 1 égalité homme-femme » dans les théâtres publics… Quelques années plus tard, on devra à ce mouvement l'instauration de "short lists" paritaires lors des appels d'offre pour la direction des centres dramatiques ou des grands théâtres publics, mais depuis les choses ont-elles vraiment changé dans le milieu du spectacle ?C'est sur ces questions, et au-delà, que Blandine Pélissier a bien voulu s'entretenir avec nous.

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