Jean-Marie Decheneux
Les cracks méconnus du rire de résistance
Ce mois-ci, les loulous, je vais me faire tout petit-petit et
m’effacer résolument devant un véritable petit chef d’œuvre
d’humour mutin flagellant qui n’était pas du tout destiné à
être diffusé. Il s’agit de la lettre historique qu’adressa en
1966 un bouquiniste wallon, toujours en vie présentement, aux
responsables des services hospitaliers de l’Assistance publique de
Liège. Lesquels, suite au recommandé qui suit, durent se réunir
d’urgence pour statuer sur le bien-fondé des trois
contre-propositions qu’y formulait leur ancien patient involontaire
Jean-Marie Decheneux.
Après bien des tergiversations, c’est sur la solution n°2 que
l’Assistance publique se rabattit. Attention, il s’agit là d’une
histoire belge, les chiffres figurant dans cette lettre doivent être
reconvertis en francs français.
Lettre
à l'Assistance publique (1966)
Messieurs
de la Recette de l'hôpital de Bavière (Assistance publique), il y a
un peu plus d'un an, j'ai eu le relatif avantage de séjourner
quelque temps dans vos locaux. J'y avais été amené à la suite
d'une absorption volontaire et massive de barbituriques. Ayant décidé
– avec impulsivité peut-être, mais sain d'esprit – de cesser
définitivement tout commerce avec ce qu'il est convenu d'appeler mes
semblables, j'avais jugé ce moyen propre à ne pas déranger trop de
monde. Mal m'en prit : ma femme, âme sensible, s'émut des
teintes curieuses que prenait mon véhicule charnel en voie
d'anéantissement, d'où mon arrivée chez vous.
Vous
me sauvâtes donc ce bien qu'on dit le plus précieux : la vie.
Je sortis de vos établissements affligé d'une pneumonie mais sauf.
Je me remis besogneusement à exister et, jusqu'à ce jour, je
croyais bien ne plus avoir, de longtemps, à vous considérer. Je
recevais bien de temps à autre quelques papiers portant en guise
d'en-tête votre raison sociale, mais, croyant qu'il s'agissait là
de publicités pharmaceutiques que ma qualité d'ancien pensionnaire
me valait de recevoir, je les mettais d'une main négligente au
panier. L'aspect plus solennel de votre envoi du 17 courant (ref:
n°1267/2823/05/x) fit que je lui accordai une attention plus
soutenue. J'appris ainsi que vous me réclamiez depuis huit mois une
somme de 779 FB pour vos bons soins et que, faute de paiement
dans les huit jours, vous vous verriez – pour reprendre vos propres
termes – « dans l'obligation de recourir à des mesures de
contrainte ».
Sans
préjuger de la nature, ni de l'importance, de ces dernières, les
raisons m'apparaissent nombreuses de ne pas donner suite à cette
mise en demeure :
1.
d'ordre pratique d'abord ;
Il
me serait fort difficile de réunir une somme de 779 FB en
d'aussi brefs délais, mes bénéfices habituels restant fort en deça
d'un tel chiffre ;
2.
d'ordre strictement technique ensuite :
Il
me semble pour le moins étrange que je sois tenu de payer des soins
que je n'ai jamais sollicités, qui m'ont été infligés contre mon
gré et dont le but manifeste était de contrecarrer ma volonté
consciente. De surcroît, durant mon séjour chez vous, j'ai été
victime, suite à quelques négligences dans le manipulement de ma
personne physique, d'un petit traumatisme crânien dont je porte
encore la trace visible, à savoir un espace de peau de 3 x 2
cm entièrement dégarni de cheveux. Je n'ai toutefois jamais songé
à vous tenir rigueur de cet accident et encore moins à vous
réclamer un dédommagement, quelque manifeste que soit le préjudice
moral et esthétique subi ;
3.
d'ordre moral enfin :
Le
nom même de votre organisation – Assistance publique – m'inspire
la plus grande méfiance. Je suis d'abord opposé à toute forme
d'assistance tant aux pays sous-développés qu'à qui que ce soit ;
cette forme particulièrement pernicieuse de charité n'ayant pour
objet que de retarder les révolutions libératrices et, de surcroît,
je dois vous avouer que la simple référence à toute forme de
public, groupe, communauté ou société suffit à éveiller en moi
des allergies.
Toutefois...
Désireux
de trouver malgré tout une solution satisfaisant les deux parties et
guidé, je l'avoue, par le souci de vous éviter des démarches
fatigantes et – qui sait ? – peut-être coûteuses, je
prends la respectueuse liberté de vous proposer l'arrangement
suivant : je suis prêt à vous verser mensuellement une somme
de 10 FB jusqu'à extinction complète de ma dette, soit durant
une période de 6 ans et 5 mois. Il va sans dire que, tenant compte
du caractère éminemment philanthropique et prophylactique de vos
services, je ne vous ferai pas l'injure de vous proposer le moindre
intérêt.
Trois
possibilités s'offrent à vous :
1.
Devenus sensibles au côté « technique » de mes
précédents arguments, vous renoncez à me réclamer la somme de
779 FB (si je ne devais plus avoir de nouvelles de vous,
j'interpréterais ce silence comme une décision en ce sens). Le cas
échéant, vous n'auriez d'ailleurs pas à vous en repentir ; je
me ferais un devoir de recommander votre maison à mes amis et
connaissances ;
2.
Tenant par-dessus tout à percevoir ladite somme de 779 FB, vous
acceptez l'arrangement que je vous propose (veuillez dans ce cas m'en
avertir dans les plus brefs délais, je ferai immédiatement un
premier versement de 10 FB à votre CCP) ;
3.
Négligeant tout ce qui vient d'être dit, vous persistez dans votre
intention d'user de « mesures de contrainte ». Dans ce
cas, je me verrai contraint de vous restituer la vie que vous m'avez
prêtée en m'excusant de l'avoir conservée aussi longtemps
indûment. J'userai alors d'un procédé plus expéditif que celui
qui fut à l'origine de notre rencontre : j'ai l'avantage
d'occuper le troisième étage de l'immeuble où je suis domicilié,
la distance séparant mes fenêtres du trottoir me paraît suffire à
l'exécution de mon dessein.
Est-il
besoin de dire que je souhaite vivement vous voir choisir l'une des
deux premières solutions. Inquiets comme vous l'êtes de l'ordre
public et de la propreté des rues, je crois pouvoir vous faire
confiance à ce sujet.
Dans
l'attente de vos nouvelles, recevez, Monsieur, l'expression sincère
de ma considération distinguée.
Jean-Marie Decheneux
P.-S.
Auriez-vous l'obligeance extrême de me faire parvenir le détail de
ma dette de 779 FB. Je suis particulièrement curieux de savoir
si les secours de notre mère la Sainte Eglise catholique qui me
furent aimablement et obligatoirement fournis dès mon arrivée en
vos locaux ont été tarifés et si oui à combien. Merci.