Toi
qui es l’auteur d’une somme sur la subversion carabinée, peux-tu
nous dire si tu as repéré dans
l’Histoire quelques
coups de main contre l’intégrisme calotin dont tu ne peux que
saluer le panache ?
Je
porte un toast-souvenir au foudroyant raid sacrilège réalisé par
quatre trépidants mécréants franco-belges et par moi-même le
dimanche 8 septembre 1996 à la cathédrale Saint-Pierre de Nantes.
Ce jour-là, quinze jours avant le pèlerinage de Jean-Paul II en
France, la grand-messe est dite non seulement par Monseigneur Gaston
Lequimener, conseiller spirituel de la station « Radio
Fidélité », mais aussi, du jamais vu, par cinq autres
serviteurs divins intégristes dont trois évêques et un diacre. Et,
au moment de la consécration, alors qu’on entend des « Gloup !
Gloup ! » retentissants dans toute l’église épiscopale,
une dizaine de turlupins remontent les travées de la nef, surgissent
dans le chœur et balancent de somptueuses tartes à la crème sur
les prestigieux officiants. Pendant que d’autres indévots
déploient une banderole pro-condoms et lancent aux quatre coins de
la cathédrale des préservatifs remplis d’eau non bénite.
Une
anecdote à peine croyable à ce propos. Le soir même de l’attaque,
une parente d’un de nos complices travaillant au secrétariat de
« Radio Fidélité », qui a retransmis la cérémonie en
direct, lui a garanti qu’un quart au moins des nombreux auditeurs
ayant téléphoné à la station calotine en fin de matinée avaient
très sérieusement demandé si le « Oh, oh, oh, oh, oh ! »
carillonnant qu’ils avaient perçu soudain signifiait qu’à cet
instant précis, celui des entartements en rafales, il y avait eu…
un miracle.
Tu
as entarté Jean-Luc Godard car il avait accepté de retirer son film
« Je vous salue Marie » d’un cinéma proche du Vatican…
D’autres lâchetés face aux intégrismes que tu punirais
volontiers ?
Une
des lâchetés courantes les plus agaçantes, c’est la tolérance
béate. Comment arriver à réellement tolérer que des personnages
estimables à plus d’un titre s’agenouillent crapoteusement
devant « un grand linge sale » comme disait Sade ou bien
Picabia. N’hésitons pas à jouer de mauvais tours aux bien-aimés
se rendant imbécilement à la messe. Entrons, par exemple, dans
l’église derrière eux. Et puis tout à coup, d’une voix
tonitruante, proposons à l’assemblée des fidèles cette belle
prière de Benjamin Péret : « Vierge Marie sur qui je
pisse après l’amour, je vous encule, je vous dévore comme un
cochon ».
Qu’est-ce
qui distingue l’attentat pâtissier du jet d’huile de vidange ou
d’œufs pourris ? Une question de gastronomie ?
Le jet
d’huile de vidange ou d’œufs pourris, ça a beau être pas mal
plouc, ça peut faire de beaux dégâts chez les crapules ivres de
pouvoir, mais ce n’est pas près d’égaler, bien sûr, la portée
symbolique des attentats pâtissiers. Une tarte à la crème
s’écrasant sur un visage pète-sec, ça renvoie directement,
évidemment, à l’essence du ciné burlesque, du slapstick, ou à
celle de la belle époque du cartoon agressif quand les hippies avant
la lettre Bugs Bunny et Woody Woodpecker balançaient des pâtisseries
dégoulinantes sur des raseurs. Et puis, sur le plan esthétique, une
explosion tartesque, c’est plus joli qu’un jet d’œufs ou
d’huile.
Notons
que les cocasses inventeurs de la tartapulte, Benoît Delépine et
les autres fauteurs de troubles grolandais, ont fait également
construire par les compères du Théâtre royal de Luxe de Nantes,
connus pour leurs marionnettes géantes, un superbe canon à œufs
bio. Le hic avec lui, c’est qu’un œuf propulsé à une folle
vitesse, par exemple, sur Claude Guéant risque de traverser
littéralement sa tête de part en part.
Le
droit au blasphème est-il sacré ?
Pas du
tout. Je me méfie des « blasphémateurs sacrés » à la
Antonin Artaud – il se définissait comme ça –
terriblement iconoclastes par moments mais englués par ailleurs dans
des stéréotypes mystiques débilitants. Et puis, je n’aime pas
plus les droits, à la paresse, au plaisir, à l’insolence, que les
devoirs. Réclamer un droit, c’est présupposer qu’il existe des
instances habilitées à nous l’accorder ou à nous le refuser
comme l’a fort bien décrit Max Stirner dans
L’Unique
et sa propriété. À
nous de nous permettre tout ce que nous ressentons comme souhaitable
pour peu qu’on ait un minimum de lucidité critique sur nous-mêmes
et sur le monde à réinventer.
Si
Noël Godin était Dieu, que ferait-il pendant la semaine ?
Je
veux bien être Dieu comme je veux bien être Diable à condition que
tout le monde le soit aussi dans la galaxie. À nous tous les
plaisirs les plus pimentés dans un nouveau monde amoureux féerique
et burlesque comme celui imaginé par Charles Fourier.
Ça
va bien en ce moment ?
Ça va
toujours bien quand je m’encanaille avec Jean-Daniel, avec
Jean-Michel et avec les autres espiègles fers de lance du rire de
résistance du Théâtre du Rond-Point.
Les
trois principes essentiels de la subversion carabinée à inculquer à
ses enfants…
1. Être clairvoyant. Comprendre les
mécanismes qui font qu’une veule complicité s’est souvent
établie entre les gouvernants et les gouvernés les maintenant au
pouvoir par leurs flaccides soumissions. Réaliser de surcroît que
le seul art qui vaille encore d’être pratiqué, c’est celui de
construire passionnément, ludiquement, rigolotement sa vie en
niquant au mieux toutes les formes de contraintes.
2. Se rendre compte qu’absolument
n’importe quel lustucru en pétard, à commencer par soi-même, est
à même, s’il le désire vraiment, de jouer des tours très
pendables aux puissants du jour et aux raclures autoritaires de toute
farine.
3. Ne pas oublier que nos guérillas
contre les pouvoirs constitués ne sauraient percer de vraies brèches
si elles ne se menaient pas autant qu’il se peut dans le plaisir et
la drôlerie, et aussi la tendresse, ajouterait le Tiqqun, ainsi que
le préconisaient les hippies des années soixante-dix.
Et
pour finir, que t'inspire ce dessin de Stéphane Trapier ?

Stéphane
Trapier réveille en moi une vieille idée qui m’a déjà valu
quelques convocations ubuesques à la police : celle de suggérer
à des gaillard(e)s condamné(e)s par d’impitoyables maladies à
nous quitter bientôt de s’offrir un baisser de rideau grandiose en
se métamorphosant subitement en kamikazes chantilly s’élançant
tartes à la main, sous des pluies de balles, vers des cibles
historiques, le président de Chine, de Russie, des States ou le
pape.