3D Jean Piero
Publié le 09/02/2011

Fleurs de révolution


Pièce Montée sur la révolte arabe



Mes « Pièces montées » ? Des morceaux choisis d'esprit, de mots, de rires et d'envies glanés à la pointe du micro.
Chaque dimanche, ces brefs bobinos ponctuent le journal « 3D » de Stéphane Paoli – diffusé par France Inter en direct du théâtre du Rond-Point entre 12h à 14h...
« La Pataphysique, c'est la culture physique des patates ! », lança Jean Piero sur l'antenne de France Inter un matin de l'été 2002. Dès lors, la France entière sut à quoi s'en tenir sur ce polyartiste sévissant dans l'insolite lunaire et terre-à-terre en même temps. France Inter devint son nouveau terrain de jeux, il y fit résonner  et déraisonner  «  Le Journal des jours nuls », « La Minute élastique », « Le Vide-Grenier pataphysique », « l'Agence Nationale Pour l'Emploi Imaginaire », « Les Voyages intersidérants » etc.
Actuellement, chaque dimanche, ses  « Pièces montées »  ponctuent le journal « 3D » de Stéphane Paoli diffusé en direct du théâtre du Rond-Point entre 12h à 14h.

> le site de Jean Piero
> le site du journal 3D de Séphane Paoli, France Inter
 

Plus de...

Jean Piero

 ! 

Partager ce billet :

À voir aussi

Le 22 décembre 2014 à 11:00

En quoi donc peut-on encore croire, ventre de boeuf ?

Je ne crois pas en tout cas En Dieu, « ce grand linge sale, dont le nom n’est jamais invoqué que pour faire tourner en eau de boudin la colère du peuple aux poings de pierre, aux yeux de flamme, et qui, tant qu’il n’aura pas été chassé comme une bête puante de l’univers, ne cessera de désespérer de tout ». René Crevel. À lire ses très jouissives Œuvres complètes, éditions du Sandre, 2013. En l’abstinence : « La règle stoïque de subvenir à nos besoins en supprimant nos désirs équivaut à se couper les pieds pour ne plus avoir besoin de chaussures. » Jonathan Swift. À lire les désopilants Modeste Proposition et autres textes, Folio, 2012. Et Résolutions pour l’époque où je deviendrai vieux et autres opuscules humoristiques, Flammarion, 2014. À la morale et au bon goût : « La morale et le bon goût sont un vieux ménage : ils ont pour enfants la bêtise et l’ennui. » Francis Picabia. À lire le tranche-dedans Man Ray / Picabia et la revue Littérature, Centre Pompidou, 2014. En l’électoralisme : « Nous ne voulons pas voter, mais ceux qui votent choisissent un maître, lequel sera, que nous le voulions ou non, notre maître. Aussi devons-nous empêcher quiconque d’accomplir le geste essentiellement autoritaire du vote. » Albert Libertad. À lire le féroce Et que crève le vieux monde !, Mutines Séditions, 2013. En la gauche parlementaire : « Toutes les oppressions, suppressions, prohibitions légales qui se sont accomplies depuis la malencontreuse invention du régime parlementaire sont dues beaucoup plus à l’opposition qu’aux gouvernements : je dis beaucoup plus, parce que c’est à deux titres que ces mesures tyranniques incombent à l’opposition, premièrement parce que c’est elle qui les a provoquées, en second lieu, parce qu’elle s’est rendue régulièrement complice de leur adoption en les discutant. » Anselme Bellegarrigue. À lire ses explosifs Textes politiques présentés par Michel Perraudeau, L’Age d’Homme, fin 2014. Au travail : « Le droit au travail, c’est un nonsense. Le monde ne peut être sauvé que si tous les hommes refusent de travailler. Il faut apprendre à tous la paresse avec sa beauté difficile. Il est urgent de déshonorer le travail. » Albert Paraz. À lire les truculents Le Gala des vaches. Valsez saucisses. Le Menuet du haricot. L’Age d’Homme, 2013. À la cause du peuple : « Qu’est-ce que c’est que le Peuple ? C’est cette partie de l’espèce humaine qui n’est pas libre, pourrait l’être, et ne veut pas l’être ; qui vit opprimée, avec des douleurs imbéciles ; ou en opprimant, avec des joies idiotes ; et toujours respectueuse des conventions sociales. C’est la presque totalité des Pauvres et la presque totalité des Riches. C’est le troupeau des moutons et le troupeau des bergers. » Georges Darien. À lire son impitoyable L’Ennemi du peuple. L’Age d’Homme, 2009. Et je ne crois pas plus, comme Ernest Cœurderoy, En la propriété : « Ta propriété !, c’est le vol ; elle engendre le vol – à détruire. » Au mariage : « Ton mariage !, c’est la prostitution ; il perpétue la prostitution – à détruire. » En la famille : « Ta famille !, c’est la tyrannie ; elle motive la tyrannie – à détruire. » Au devoir : « Ton devoir !, c’est la souffrance ; il répercute la souffrance – à détruire. » À lire le génial Jours d’exil d’Ernest Coeurderoy, en trois tomes. Archives Karéline, 2010. Non, jambon à cornes !, je ne crois pas en toutes ces carabistouilles. Mais en quoi donc peut-on encore croire ? En la Zomia par exemple. En la Zomia que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam il y a encore quelques printemps. D’autant moins qu’elle n’apparaissait sur aucune carte. La Zomia, chouagamment décrite par le prof d’anthropologie de Yale James C. Scott dans Zomia ou l’art de ne pas être gouverné (Seuil),  qui est aussi bien que son titre, serait, d’après notre puits d’érudition, « la dernière région du monde dont les peuples refusent obstinément leur intégration à l’État-nation ». Assez récent, le terme Zomia désigne l’ensemble des territoires se nichant à des altitudes supérieures à environ 300 mètres, des hautes vallées du Vietnam aux collines élevées du Nord-Est de l’Inde, en passant par le massif continental du Sud-Est asiatique (le Vietnam, le Cambodge, le Laos, la Thaïlande, la Birmanie) et par quatre provinces chinoises. « Il s’agit d’une étendue de deux millions et demi de kilomètres carrés abritant près de cent millions de personnes appartenant à des minorités d’une variété ethnique et linguistique tout à fait sidérante ». Et les habitants de cet immense territoire montagneux à la périphérie de neuf États et au centre d’aucun, et à cheval sur les découpages régionaux courants (Asie du Sud-Est, Asie de l’Est, Asie du Sud), réussissent depuis deux millénaires à échapper aux contrôles des gouvernements des plaines. Traités de « barbares » par les États entendant les soumettre, les peuples nomades évoluant dans cette vaste zone d’insoumission ont en effet mis en place des stratégies de résistance parfois étonnantes pour échapper au travail forcé, aux impôts et aux corvées, à la conscription, aux guerres, aux épidémies, aux hiérarchisations diverses et aussi à l’enfermement dans des identités imposées (« leur identité, précise James C. Scott, c’est l’autonomie »). Leurs pieds de nez non-stop aux contraintes de la société d’en bas et aux « discours de civilisation » « n’imaginant jamais la possibilité que des gens choisissent volontairement de rejoindre les barbares » sont favorisés bougrement par leur dispersion physique dans de gigantesques espaces accidentés pas encore fliqués, leur mobilité infinie, leurs modes de survie (le pastoralisme, le glanage, l’agriculture itinérante) et leur sens développé de l’auto-organisation spontanée qui sonneraient le glas du vieux monde autoritaire-marchand s’il se propageaient. Propageons donc. Dong, dong, dong, dong, dong !

Le 1 mars 2011 à 19:07

Ceci n'est pas un parapluie

A l'heure où un collectif de diplomates dénonce la politique étrangère de la France sous le pseudonyme de "Marly", les équipes présidentielles de l'Élysée ont sans nul doute été sujettes à d'abondantes sueurs froides. On imagine bien la crise de panique élyséenne, entre deux bains de sang libyens, pour tenter de retirer quelques photos compromettantes de Nicolas Sarkozy offrant des courbettes disgracieuses à son ami Kadhafi à qui il déroula le tapis rouge quelques semaines seulement après son élection. Cachez donc ces amis que l'on ne saurait voir; et civilisez-moi donc ce web! Dans le même temps, une image subliminale aussi brève qu'une phrase de DSK inonde les télés du monde entier, nous forçant à nous gratter la tête : le parapluie déployé du colonel criminel nous interpelle, sans doute destiné à nous livrer, à nous les "chiens", un message en bonne et due forme. Officiellement, l'objectif était de prouver qu'il n'avait pas pris la fuite vers le Vénézuela. Rien sur cette image (qui s’apparente à une hallucination collective) ne permet de définir le lieu où elle a été tournée. Mais de quelle symbolique le parapluie est-il le nom? Si l'ombrelle est un symbole solaire, le parapluie serait associé à l'ombre, au repli sur soi, et symboliserait le besoin de protection, la crainte de la réalité, le manque de dignité et d'indépendance. On ne sait pas, en revanche, s'il s'agit du parapluie qu'on déploie ou de celui que l'on tient fermé comme un bâton de pèlerin. Toujours est-il qu'il pleut du sang en Libye et que tout n'est peut-être qu'une question de (trop longs) jours avant que celui qui prétend vouloir mourir en "martyr" ne finisse par rejoindre le clan des despotes renversés.

Le 16 octobre 2015 à 08:59

Mon sport favori : la guérilla urbaine

À l’instar de certains compagnons de route et déroutes de ventscontraires, j’abhorre le sport [1]. Mis à part le catch d’antan lorsque c’était en vrai direct télé que l’Ange Blanc et le Bourreau de Béthune rentraient dans le lard des très méchants Bollet et Delaporte. Je ne vais pas pour autant vous causer catch. C’est à mon autre sport préféré que je vais tresser de gloupitantes couronnes : la guérilla urbaine. Rien à voir bien sûr avec les répugnants barouds de déshonneur économico-religieux, les guerres saintes du jour relevant de la plus dégueulbif barbarie (et auxquels il convient d’opposer les guerres à base de petits pâtés à la crème préconisées par Charles Fourier). Le sport de combat qui continue à m’enflammer, c’est la guérilla urbaine à la Marighella (mais pas à la Mao, à la Castro ou à la Giap qui visaient une dictature sur le prolétariat). On ne parle plus guère de nos jours du « bonito garoto » (beau galopin) Carlos Marighella dont le Manifeste du guérillero urbain, de la trempe des écrits stratégiques de Clausewitz et de Machiavel, sorti au Seuil en 1970 et aussitôt interdit, fut pour lors féeriquement réédité à la fois par 22 maisons d’édition française hostiles à la censure [2]. Voici sa très sportive histoire et voici pourquoi j’aime le zigomard. Né à Bahia et bientôt réputé fada à l’École polytechnique parce que, même aux examens, il rédige ses copies en vers libres, Carlos Marighella, que la presse libérale accusera plus tard de n’écluser que du punch glacé et d’être un véritable larron d’amour, « organise des grèves quand il n’est pas en prison », raconte Conrad Detrez. En 1964, alpagué par des cognes dans un cinéma au lendemain d’un coup d’État, il tente de mettre les voiles mais il reçoit trois balles en plein caisson. Ce qui accélère sa rupture avec les buveurs d’eau tiède du Parti communiste italien et avec tous les autres « caméléons du socialisme », selon l’expression du pamphlétaire anar Adolphe Retté. O Prêto (Le Nègre), comme on le sobriquette dans les sertaos, rejoint alors la guérilla clandestine qui, en l’espèce, élit comme terrains d’entraînement des crédits fonciers, des « prisons-pourrissoirs » (comme disait Mesrine), des haciendas de galetteux ou des chambres d’hôtel d’huiles yankees. C’est aussi en ces moments-là qu’il frigousse son Manifeste du guérillero urbain aimanté par le mot de désordre-clé de Durruti : « Camarades, précipitons les événements ! » Diablement éperonnés par le brûlot de Marighella se constituent des groupes d’actions plutôt maos-guevaristes auxquels se rallient de nombreux déserteurs surgissant parfois aux volants de fourgons militaires bourrés d’armes et de munitions ou aux commandes d’avions de chasse. En coordination aussi avec des pistoleros autonomes réprouvant, eux, toute forme d’autoritarisme marxiste-léniniste ou autre, Marighella et ses comparses de plus en plus nombreux déclenchent leurs principales attaques entre septembre 1968 et 1969. lIs envoient ad patres leur ennemi-juré, le capitaine Charles Chandler de la CIA, se rendent maîtres de stations-radios pour y carillonner des proclamations révolutionnaires, relaxent des compañeros bouclés dans la prison de Rio, kidnappent l’ambassadeur des States Elbrick qu’ils échangent contre quinze des leurs et contre une lecture radio-télévisée mettant en pétard le pays, et visitent une centaine de banques [3]. « Le produit de ces expropriations est destiné à l’apprentissage et au perfectionnement technique du guérillero, à l’achat, à la fabrication et au transport des armes et munitions destinées au secteur rural, à l’organisation du réseau de sécurité des révolutionnaires, à la subsistance quotidienne des combattants, en particulier des camarades évadés, blessés, pourchassés. » « Comment envisagez-vous de continuer la guérilla urbaine ? » demande Conrad Detrez au Prêto dans le n°3 du mensuel Front. « On peut faire un tas de choses : kidnapper, dynamiter, descendre les chefs de police, en particulier ceux qui font torturer ou assassiner nos camarades. Nous souhaitons que l’armée brésilienne acquière l’armement le plus moderne et le plus efficace car nous le lui déroberons. Et puis, on peut également saisir le bétail et les vivres des grandes haciendas pour les donner aux paysans. Par ailleurs, les ouvriers mariés, pères de famille, peuvent très bien saboter les machines, fabriquer en secret des armes, détruire le matériel. Vous avez certainement remarqué que nous annonçons souvent quelles seront nos prochaines actions. C’est à dessein. L’ennemi sait ce que nous ferons mais il ne sait ni où, ni quand, ni comment nous le ferons. Nous avons ainsi toujours l’avantage. Pour l’ennemi, c’est un des aspects les plus infernaux de la guerre révolutionnaire. » Le 4 novembre 1969, à Sao Paulo, « l’ennemi public n°1 de la dictature et de l’impérialisme » (titre qu’il s’est crânement conféré à lui-même), après avoir sifflé un dernier punch glacé, se fait mettre en perce par 80 sulfateuses de la DORS (police politique). On termine on ne peut plus sportivement avec deux extraits poivrés du Manifeste du « géant d’ébène ». D’abord, un petit hommage de Marighella aux étudiants rebelles : « Au cours de l’année 1968, les étudiants brésiliens ont réussi à réaliser d’excellentes opérations tactiques en lançant des milliers de manifestants dans les rues à sens unique et à l’encontre des voitures, en utilisant des lance-pierres et des billes de verre qu’ils répandaient entre les pattes des chevaux ce la police montée. » Et puis, un hymne à la guerre des nerfs, ou guerre psychologique, qui est « une technique de lutte basée sur l’utilisation directe ou indirecte des mass media ou du téléphone arabe. Son but est de démoraliser le gouvernement. On y arrive en divulguant des informations fausses, contradictoires, en semant le trouble, le doute et l’incertitude parmi les agents du régime, en livrant à la police de faux plans d’attaque, en répandant des rumeurs sans fondement. Le gouvernement doit dès lors exercer une surveillance sans relâche, ce qui mobilise beaucoup d’énergie. » Et vive le sport quand il file une ratatouille à l’ordre trônant !   [1] Lire à ce propos l’impitoyable ensemble L’Idéologie sportive (éd. L’Échappée), le meilleur ouvrage jamais fricassé sur « la marchandisation des hauts-faits musculaires de l’humanité ». [2] Le Manifeste du guérillero urbain a été réédité en 2009 par Libertalia. [3] « Aucune prison, qu’elle soit située dans une île du littoral, en ville ou à la campagne, ne peut être considérée comme inexpugnable face à l’astuce et à la puissance de feu des révolutionnaires. »

Le 1 novembre 2012 à 17:03

Vladimir Antonov-Ovséenko (1884-1938)

Les cracks méconnus du rire de résistance

On sait que l’on doit certains des textes les plus tirebouchonnants qui existent à quelques fort tristes sires pathétiquement dépourvus de la moindre flammèche d’humour. À chaque lecture du récit historique désespéré qui suit, que m’a fait découvrir chez lui il y a presque trente ans un Jean-Patrick Manchette hilare, ça ne loupe pas, je m’étrangle de rire. C’est que l’ascétique commissaire à l’Armée Rouge Antonov-Ovséenko, qui supervisa la prise du Palais d’Hiver d’octobre 1917, retrace comme personne les événements qui l’atterrent. Et qu’on comprend au ton de ce passage tragique de ses Mémoires (1924) jusqu’à quel point de vieux rogatons stalino-léninistes de cette farine pouvaient réellement croire qu’une « saoulerie » collective démesurée était à même (grandiose nouvelle !) d’envoyer dinguer en quelques jours tous les acquis répressifs d’un nouveau régime dictatorial. L’historien Isaac Deutscher, dans le tome 2 du premier volet de son Trotski, considère lui aussi que la beuverie monstre décrite par le haut fonctionnaire bolcho « menaça un moment de mettre la Révolution en panne et de la paralyser ». « L’orgie joua également un rôle dans les événements qui préludèrent à la paix de Brest-Litovsk car une grande partie de la vieille armée russe s’y dissout littéralement dans le néant. »   L’ahurissante Saturnale de Petrograd « La garnison, qui se désintégrait complètement, donna personnellement beaucoup plus de souci que les partisans de l'Assemblée constituante... Une orgie sauvage et sans exemple déferla sur Petrograd; et il n'a pas encore été possible de dire avec quelque vraisemblance si elle fut ou non le résultat de quelque subtile provocation. Ici et là, des bandes d'émeutiers surgissaient, généralement des soldats, qui envahissaient les caves, les celliers et allaient parfois jusqu'à piller les cafés. Les rares soldats restés disciplinés s'épuisaient, comme les Gardes Rouges, en tâches de surveillance. Les exhortations n'étaient d'aucun effet. Les caves du Palais d'Hiver (ex-résidence du tsar) constituèrent le problème le plus embarrassant... Le régiment Preobrajensky, qui avait jusque-là gardé sa discipline, s'enivra complètement alors qu'il était de garde au Palais. Le régiment Pavlovsky, notre rempart révolutionnaire, ne résista pas davantage à la tentation. On envoya des gardes d'origine différente, choisis dans diverses unités. Eux aussi s'enivrèrent. Les membres des comités (de régiment : c'est-à-dire les chefs révolutionnaires de la garnison) furent alors désignés pour assumer la garde. Ils succombèrent à leur tour. On ordonna aux soldats des brigades blindées de disperser la foule − ils paradèrent un peu de long en large, puis commencèrent à vaciller dangereusement sur leurs jambes. Au crépuscule, la folle bacchanale faisait rage. « Liquidons ces débris du tsarisme ! » : ce joyeux mot d'ordre courait la foule. Nous tentâmes de l'arrêter en obstruant les portes. Elle pénétra par les fenêtres, arracha les barreaux et s'empara des stocks. On voulut inonder les caves avec des lances à incendie : les brigades de pompiers s'enivrèrent comme les autres. Seuls les marins d'Helsingfors réussirent à venir à bout des caves du Palais d'Hiver. Ce fut, dans son genre, une lutte titanique. Mais les marins tinrent bon, car ils étaient liés par un vœu sévère : « La mort pour celui qui trahit son serment » ; et bien qu'ils eussent été, dans d'autres circonstances, de magnifiques buveurs, il se tirèrent de ce mauvais pas, pavillon haut. Le combat, pourtant, n'était pas fini. La ville entière était gagnée par la folie de boire. Enfin le Conseil des Commissaires du Peuple désigna un commissaire spécial, doté de pouvoirs exceptionnels, et lui donna une forte escorte. Mais le commissaire, lui aussi, se révéla faillible... Une lutte sévère se déroula à l'île Vassilevski. Le régiment finnois, dont les chefs penchaient vers l'anarcho-syndicalisme, proclama l'état de siège sur son territoire, puis fit savoir qu'il allait faire sauter les caves à vin et abattrait les pillards, à vue. Ce n'est qu'après des efforts intenses que cette folie alcoolique fut enfin maîtrisée... »

Le 14 mars 2011 à 11:46

Vacances en France

Visite guidée

« Quiconque va visiter l'Algérie ou la Tunisie — et aujourd'hui cette excursion est tellement facile que tout le monde l'aura bientôt faite — ne peut s'embarquer sans s'être muni du Guide-Joanne, dont l'auteur pour l'Algérie et la Tunisie est Louis Piesse. Mais bien peu des voyageurs qui en feuillettent distraitement les pages se doutent qu'ils ont à la main un chef-d'œuvre d'érudition et de conscience artistique ; bien peu se doutent que l'auteur est, en même temps qu'un savant hors ligne, un littérateur de premier ordre ; bien peu se doutent de la modestie, de la ténacité, de l'honnêteté de cet écrivain qui, à soixante-dix ans passés, partait tantôt pour les pays qu'il avait déjà tant de fois visités, et, les trouvant passablement changés, entreprenait de refaire son guide, véritable monument qu'il ne semblait pas possible de perfectionner. » [Je savais] que Piesse, l'été, vivait en famille dans sa maison des bords de l'Yonne, ou plutôt dans son jardin et dans son bateau, car il a un bateau, l'heureux homme ! Or nous traversions précisément le village qu'il habite. L'idée nous vint d'aller lui faire à l'improviste une petite visite. Il était, c'est vrai, bientôt l'heure du dîner. Mais cette considération ne nous arrêta pas, au contraire, et cinq minutes après, avec nos costumes hétéroclites, nos bicyclettes, nos dents longues d'une aune, nous apportions le trouble en ce paisible intérieur, en cette vraie maison du sage, toute tapissée de verdure et de fleurs sous lesquelles disparaissent les murs. »(Jean Bertot, Août 1893 : la France en bicyclette : étapes d'un touriste de Paris à Grenoble et Marseille)

Le 16 janvier 2011 à 10:46

Le cercle des indignés

La deuxième décennie du nouveau siècle avait débuté avec un petit bouquin  de 24 pages d’un vieillard plus que digne qui enthousiasma tout le pays en même temps qu’était diffusé un énième sondage inepte classant ses habitants champions du monde des pessimistes. On aimait bien se distinguer dans l’hexagone et on accueillit ces deux nouvelles avec une jubilation blasée. Indignez-vous qu’il disait et tout le monde l’avait pris au mot. Le monde à feu et à sang n’intéressait pas vraiment ; on s’indignait surtout de ne pas être suffisamment pris en compte  dans l’échiquier de nos vies rétrécies, via les réseaux sociaux où chacun y allait de sa cause, en un clic sur une conscience en berne. Sur les lamelles molles d’un microscope daté, on plaçait ses mesquines préoccupations au centre des éternelles lamentations. « Je m’indigne donc je suis », formule typiquement française et purement rhétorique s’en tenait là. Peu importait la cause, il y en avait tant, disait le patriarche et comme cette fois on se devait de saluer avant l’issue fatale l’homme auréolé de la rumeur qu’il avait participé à l’élaboration de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (excusez du peu) on ne pouvait raisonnablement pas passer à côté de cette aubaine là. Alors on s’indignait comme autrefois les Shadock pompaient, à hue et à dia. L’année se plaçait sous l’augure de débats creux et insipides annonçant une élection dont on se demandait à quoi elle pouvait bien rimer. Puisque l’ennemi avait été identifié, que l’on s’apercevait avec horreur de l’inutilité crasse des politiques face à ce monstre tentaculaire, on s’indignait. Puisqu’on avait maintenant un auditoire, certes illusoire, on se déplaçait de mur en mur pour annoncer la bonne nouvelle : indignez-vous ! 153 amis aimaient ça. Puisqu’on ne pouvait raisonnablement admettre nos solitudes emplies d’angoisse, on propageait la bonne parole : indignez-vous ! 168 amis aimaient ça. Puisque la promesse infâme de visibilité, d’ubiquité, d’universalité et toute autre tasse de thé semblaient à notre portée, on colportait cette parabole : indignez-vous ! 392 amis aimaient ça. Au même moment, à un jet de pierre de nos côtes méditerranéennes, personne ne s’indignait des massacres perpétrés contre des arabes affamés, des étudiants bâillonnés, des marchands ambulants n’ayant plus rien à vendre. On ménageait la susceptibilité des dirigeants installés en tenant discrètement une morbide comptabilité. Surtout, on s’en fichait royalement de ces basanés, on avait notre lot de haine ravalée. Alors on s’indignait comme on pissait quand Brel pleurait sur les femmes infidèles…Illustration : Nicolas Sarkozy et Zine El-Abidine Ben Ali

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
La masterclass d'Elise Noiraud
Live • 16/04/2021
La masterclass de Patrick Timsit
Live • 16/04/2021
La masterclass de Lolita Chammah
Live • 16/04/2021
La masterclass de Tania de Montaigne
Live • 08/03/2021
La masterclass de Sara Giraudeau
Live • 08/03/2021
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication