Janvier 2005 - Van Gogh aux ciseaux
Chroniques à retardement #2
Les chroniques à retardement ressuscitent de petits ou
grands événements qui se sont perdus dans le flot frénétique de l’actualité. Du
réchauffé, du come-back, du léger différé : une deuxième chance pour ces
nouvelles obsolètes.
Les riches, peut-on lire un peu partout, sont de plus en
plus capricieux. Un millionnaire anglais a célébré ses cinquante ans en
compagnie de trente pingouins loués pour l’occasion. A Paris, la conciergerie
d’un hôtel de luxe a dû trouver en une heure quatre cent kilos de sucre de
régime pour un cheikh arabe qui voulait en rapporter chez lui une provision. Tel
autre nanti, un soir qu’il se sentait mélancolique, a loué le château de
Versailles et l’a peuplé d’une armée de valets en costumes d’époque. Puis il a déambulé,
seul, dans les allées du jardin. Il s’y serait, dit-on, un peu ennuyé.
En ce début d’année 2005, Takashi Hashiyama, lui, vend sa
collection de tableaux. Ce patron japonais, dont la société fabrique des Connecteurs, des
Coupleurs et des Systèmes d’Imagerie Passifs à Ondes Millimétriques (on voit
par là qu’il s’agit d’un homme respectable), se sépare de ses Van Gogh et de
ses Picasso. Il s’adresse pour cela à deux maisons de ventes aux enchères :
Sotheby’s et Christie’s. Et, indécis face à leurs offres qu’il juge
équivalentes, il leur propose de jouer le vainqueur à pierre-feuilles-ciseaux.
Voilà donc les représentants
des deux prestigieuses maisons face à face dans une salle de réunion d’Osaka
avec, dans leur poing fermé, plusieurs possibles millions. Ils transpirent doucement
dans leur costume de marque. L’ambiance est quelque peu tendue.
Monsieur
Sotheby’s, persuadé que le hasard décidera, est venu sans préparation. Madame
Christie’s, elle, a cherché conseil autour d’elle. Les filles d’un collègue, âgées de neuf
ans, lui ont recommandé de jouer d’abord ciseaux. Elle a pris note de leur avis
en hochant la tête, puis elle a passé le reste de la semaine à prier et –
suivant une tradition japonaise pour se donner bonne chance – à disperser aux
quatre vents de petites pincées de sel.
L’heure est venue. Madame Christie’s joue ciseaux. Monsieur Sotheby’s,
papier.
Ce qui prouve deux choses importantes. Un, il faut toujours écouter les
enfants. Deux, un Dieu salé sera toujours mieux disposé qu’un Dieu nature.
C’est ainsi que les caprices des riches font progresser la science. Il faut
leur en être reconnaissants.