Je ne sais pas comment. Je ne sais pas comment vivre avec ça. J’ai conscience d’avoir fait quelque chose d’important, mais que personne n’est capable de le voir. Même pas moi. Il m’a fallu des dizaines d’années pour comprendre, des dizaines d’années où l’on m’a écarté de l’exploration polaire. Je me suis trompé. C’est vrai. Je me suis gravement trompé. On me l’a dit. William Parry, puis mon neveu, James Ross. Ils me l’ont dit, et puis ils se sont tus et j’ai cartographié le Mont Croker. Je sais que c’est important, que tous les explorateurs se serviront de cette erreur, qu’ils l’utiliseront pour avancer, pour percer le Passage du Nord-Ouest à travers les glaces, par le nord du continent américain. C’était le 31 août 1818, au nord de la terre de Baffin. Des siècles plus tard, on saura qu’en Arctique, c’est déjà l’hiver, qu’il n’est pas possible d’aller plus loin. Il n’est plus possible de rejoindre la Chine par le Grand Nord. Je me suis laissé envahir par les personnalités de Parry et de mon neveu, je me suis laissé envahir par leur doute mais j’ai tenu bon, j’ai dessiné le Mont Croker sur la carte. J’aurai dû écouter Saccheus, mon traducteur groenlandais, j’aurais dû lui laisser plus de temps avec les inuit. Il était sans doute lui-même submergé par leurs découvertes en montant à bord de l’Isabella et l’Alexander, nos voiliers qu’ils pensaient vivants. Si nous avions eu plus de temps, si nous en avions été capables, capables d’écouter ce qu’il se passait vraiment. Cette première rencontre entre nous et les Eskimos polaires. Mais nous n’avons pas su voir, pas su écouter. Concentrés par la recherche du Passage, obsédés par la recherche du Passage. J’aurais alors appris à regarder les courants et la houle, à voir que le Mont Croker était un mirage, une illusion optique, un ice blink, une réflexion du soleil sur la glace. Certainement pas une falaise qui bloquait l’entrée du Passage du Nord-Ouest.
Gérard Mordillat : "La bêtise de se battre pour des images" ventscontraires.net Théâtre du Rond-Point
Le réalisateur Gérard Mordillat, auteur avec Jérôme Prieur de trois séries documentaires fleuve sur l'origine du christianisme, nous donne son point de vue sur la protestation intégriste catholique contre les spectacles de Romeo Castellucci et de Rodrigo Garcia.
Forme de lutte efficace, à défaut d’être virile, la
résistance passive est le phénomène de défense qui nous pousse à toujours ne faire que le minimum, à obéir aux ordres au pied de la lettre, et
surtout, à ne pas intervenir si nous constatons des erreurs pouvant
compromettre le projet sur lequel nous travaillons. Les plus audacieux iront
jusqu’à commettre eux-mêmes des erreurs, mais seulement si elles restent assez
infimes pour qu’on ne puisse pas leur reprocher. Ils
privilégieront en revanche celles qui auront les conséquences les plus catastrophiques. La résistance passive nous permet de lutter contre un chef
tyrannique, de travailler dans une entreprise avec laquelle nous sommes en profond désaccord, de conserver notre emploi même s’il nous ennuie. Elle peut être
consciente ou inconsciente, ça n’a pas beaucoup d’importance. C’est grâce à
elle que les footballeurs ratent un but à bout portant, que les politiciens
jurent comme des charretiers en face des caméras, que les traders perdent des
milliards. C’est donc un phénomène éminemment salutaire. La prochaine fois, nous parlerons d’une autre forme de lutte ;
l’indigence citoyenne.