Cedric Citharel
Publié le 06/04/2011

Le nouveau sport à la mode chez les éditeurs : la chasse aux clichés


Les bons conseils pour se faire éditer.

On pourrait s'attendre à ce que les éditeurs, ardents défenseurs de la langue française, privilégient le style, la grammaire ou la syntaxe pour retenir ou non un manuscrit ; les auteurs plus naïfs pensent même qu'ils tiennent compte de l'originalité des idées ou du scénario. C'est une erreur. Si vous souhaitez voir vos écrits publiés, mieux vaut suivre ces quelques conseils…
Allez d'abord voir sur le site ou le blog des éditeurs auxquels vous destinez vos œuvres pour y repérer tout ce qu’ils trouvent de rédhibitoire. Ensuite, il vous faudra corriger votre texte afin qu’il se plie aux désirs de chacun de vos destinataires, cela vous évitera la désagréable expérience d’avoir deux refus pour une même nouvelle, le premier prétextant qu’elle contient trop de descriptions, et le second vous reprochant de ne pas en avoir donné assez.  
Pour être publié actuellement, la seule règle en vigueur est d'éviter les clichés. Le mieux étant, selon certains érudits éditeurs de se référer à l'ouvrage d'Hervé Laroche : Le dictionnaire des clichés littéraires (Ed. Arléa). On y trouve de précieux conseils : si vous écrivez un polar, votre personnage principal ne doit être ni flic, ni tueur en série. L'idéal, c'est de choisir un quadra fonctionnaire, mais pas divorcé. Il devra être étranger, mais pas trop basané quand même (les Nordiques ont la cote en ce moment). Il vivra dans un pavillon de banlieue et n’ira au restaurant qu’une fois par semaine. L'histoire ne se passera ni à Paris, ni près de la mer, et surtout pas à New York. Optez pour une ville de province, de taille moyenne et d'intérêt limité (Limoges, Besançon, etc.). L'héroïne ne doit pas être une infirmière rousse, ni une institutrice à lunettes. Les adolescents ne doivent pas se droguer et les enfants doivent être bons en classe, mais sans subir les brimades de leurs camarades. Pour le style, optez pour des verbes standards. Les personnages mangent, boivent, baisent. S'ils venaient à se sustenter, à épancher leur soif ou à s'unir charnellement, ça ferait cliché. Ultime recommandation : évitez les rayons de soleil qui filtrent à travers les stores au petit matin. Certaines maisons d’éditions refusent systématiquement les manuscrits à stores.
Vous ne pourrez pas dire qu'on ne vous avait pas prévenus.

Ancien militaire, ancien diplomate, j'ai tout plaqué pour devenir écrivain dilettante amateur. Ne disposant ni d’un nom à particule, ni d’ancêtres fameux, ni de diplômes des grandes écoles, je tente de déverser ma prose, ma rancœur et mon optimisme, sur la toile et chez des éditeurs. Las de l’hexagone, je vis maintenant au Mexique d’où je contemple mon pays avec un peu d’espoir et beaucoup d’angoisse.

 

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À voir aussi

Le 3 février 2011 à 08:00

Gary for ever

"On a envie de changer le monde, pour enfin l'envoyer se faire foutre."

Excellente nouvelle : l’exposition que le Musée des Lettres et Manuscrits de Paris consacre à Romain Gary est prolongée jusqu’au 3 avril 2011. Elle propose de redécouvrir le parcours de cet auteur d’exception à travers une sélection émouvante de ses manuscrits, cahiers toilés ou feuilles libres recouvertes de la même écriture puissante et ronde. On croit le connaître, mais au fond qui est Roman né Kacew, devenu Romain Gary (Gary signifie « Brûle ! » en russe) puis Emile Ajar (« Ajar », c’est la braise) ? On le sait écrivain prolixe qui a ravi ses lecteurs, trompé les critiques, génial mystificateur aux deux prix Goncourt (pour Les racines du ciel et La vie devant soi). Amoureux des femmes aussi, mais surtout amoureux de la vie au point de décider de la quitter d’un coup, avant qu’elle ne le quitte à petit feu. Gary l’aviateur, le diplomate, l’auteur, le réalisateur, le fils de sa mère, Gary l’inclassable qu’on a tenté, sale défaut de chez nous, en vain d'étiqueter. Il aimait à dire, se comparant au caméléon qui, placé au centre d’un tissu écossais, devient fou, qu’il n’était pas, lui, devenu fou. Il était devenu écrivain. A son sujet, beaucoup se souviennent de cette phrase élégante et digne qui clôt son manuscrit confession Vie et mort d’Emile Ajar : « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci. » Pour ma part, je garde comme un talisman cette autre, qui me résume mon Gary à moi, du moins tel que je l’imagine, cet humaniste insolent dont on ne peut toujours pas, à se demander à quoi sont payés les éditeurs, trouver les œuvres complètes publiées décemment : « On a envie de changer le monde, pour enfin l’envoyer se faire foutre. »Pour en savoir davantage : museedeslettres.fr

Le 17 septembre 2015 à 11:45
Le 10 janvier 2014 à 08:08

Le facteur dort la tête en bas.

Les progrès du futur #9

La technologie des drones, comme beaucoup d'autres, fut mise au point par l'armée. L'idée était de frapper au coeur du dispositif ennemi sans risquer la vie des soldats. Puis la technologie se répondit à l'ensemble de la société : pour un prix modique, on pouvait retrouver les spéléologues imprudents dans les couloirs de la BNF ou s'assurer de la vertu de l'être aimé. De son côté, la vénérable Société nationale des postes et télécommunications fit l'acquisition d'une flotte de huit mille hélidrones pour la livraison des achats sur Internet. Ce fut un succès éclatant, si bien que de nombreux concurrents arrivèrent bientôt sur le marché. Rapidement, on vit dans le ciel des nuées d'engins aux couleurs de différentes compagnies, ce qui accrut le niveau sonore de façon considérable. On constata une forte recrudescence des acouphènes et des troubles du sommeil. C'est à ce moment que le Muséum d'histoire naturelle de Bourges lança son modèle de chauve-souris transgénique nicotino-dépendante : le batpacker. Sur une base de grand rhinolophe, les chercheurs étaient parvenus à provoquer le développement d'un bulbe olfactif semblable à celui des pigeons voyageurs, réagissant au champ magnétique terrestre et tenant lieu de GPS. Puis une cure d'addiction à la nicotine rendait les animaux tout à fait soumis. Ce fut un succès fulgurant : en six mois, les batpackers avaient remplacé les hélidrones et le niveau sonore en ville était redevenu sans danger pour la santé publique. Par ailleurs, contrairement aux craintes de certains membres rétrogrades du Muséum, la biodiversité ne fut pas sensiblement affectée. On observa toutefois quelques désintoxications spontanées de batpackers, ce qui eut l'effet heureux mais inattendu d'éradiquer la malaria de Camargue, où elle était réapparue au début des années 2020 à cause du changement climatique.

Le 11 octobre 2012 à 11:26
Le 24 mars 2015 à 09:32

Logique séparée du monde de l'autre

« or before I go stark mad with the uncertainty of things & the inability to continue a quiet programme of solitary nocturnal writing » , H.P.  LovecraftL’autre est devant et agit pour moi. C’est un choix par défaut. On n’a pas trouvé autre chose pour l’instant. Il accepte. Il n’a pas le choix. L’autre de soi est la construction qu’en avant sans cesse on construit pour être protégé des bruits, des visages, des paroles, des actes : leur monde ne nous convient pas. Il en souffre, mais moins que moi. Il a confiance. C’est ensemble. La nuit ici est favorable. La nuit est un écran. La nuit est scène où nous avons construit nos ruines, celles qui nous conviennent. On soutient dans l’espace le passage des phrases. Elles sont fragiles. Elles ne supporteraient pas le monde gris, et froid, le monde avec l’argent, le monde avec les formalités, les courses, les heures salariées, les chemins contraints. J’ai rompu progressivement. On s’est dissocié progressivement. Si je tendais la main à travers l’écran, je rejoignais les choses grises et concrètes, dont le contact me déplaisait. Le destin du monde m’indiffère, l’aventure est finie. On a assez sédimenté. Il suffisait de se retourner. Alors je suis entré dans l’écran, et maintenant, lorsque ma main passe à travers ce sont elles, les phrases que je tends dans la nuit. Et ce sont toutes les phrases et les visages et le grand silence du passé. Ceux-là, qui oeuvraient, sont mes frères. Il en viendra d’autres, heureusement, dans le monde gris qu’ils ont repris. Je les salue à distance. C’est l’avantage d’être soi et son autre – on continue ici les corvées mais c’est lui qui fait le travail, et passé l’écran il y a les phrases et la nuit. Il y a une seule phrase. Au bout de la phrase il y a un blanc. C’est la partie qu’on doit réaliser soi. L’autre va son chemin, on a peine pour lui, c’est l’argent c’est les trains et c’est l’état usé du monde. Là on doit juste compléter la phrase dans la nuit, on est dans les grandes constructions où on arrive en traversant l’écran. Je n’ai plus de maison parce que je n’ai plus de monde. C’est la tâche de l’autre avec tous les autres. Ici où on marche on se salue de loin, on est nombreux les travailleurs dans la nuit de l’écran et les grandes constructions dans la nuit. Parfois l’autre revient. On essaye que ce soit plus possible. On se tient, on se serre fort. On est même et autre. On n’a pas vraiment besoin de se dire. Il y a si longtemps, quitté le monde, que j’ai plus besoin de dire, ni à lui ni à personne. La phrase à construire dans la nuit, le fragment de phrase qui est nôtre, n’exige pas qu’on parle ni qu’on dise. Il se réalise pour lui-même et n’appartient pas au monde, là où sont les mauvais vents, le mauvais gris, le terrible bruit et l’impasse de ce qui finit. Je ne dis pas que nous ayons choisi cet équilibre. Je ne dis pas que cet équilibre nous convienne. Je dis encore moins que je n’aie pas nostalgie du monde, et regret de la retraite dans la nuit de l’écran, où seul le passé parle, et que ce fragment de phrase qu’il nous revient de faire est déjà désigné par la vieille nuit et lui appartient. Je dis que l’autre et moi, ou le contraire, on s’en accommode parce que. Il y a ici de la beauté. Le seul truc curieux c’est quand lui, parfois aussi, parfois quand même, le dit aussi.

Le 24 février 2011 à 15:43

S'écrire, dit-il.

Un texte de Carole Zalberg, à propos du dernier roman de François Bégaudeau

A l'occasion du "Problème", la pièce de François Bégaudeau à voir au Théâtre du Rond-Point jusqu'au 3 avril, ventscontraires.net vous propose un texte de Carole Zalberg (que vous connaissez pour sa contribution à "Au secours les mots!") sur La blessure la vraie, le dernier livre de cet auteur très polyvalent…Tout est dans le titre qui d’emblée annonce le jeu. Que sait-on avant d’entamer la lecture du dernier roman de Bégaudeau ? Ou plutôt, que croit-on savoir ?On sait que l’histoire se déroule durant l’été 86. Et pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ? Parce que c’est celui d’un basculement : les étés qui ont précédé étaient ceux de l’enfance. On ne se préoccupait pas encore de poser.Le 7 juillet 86, François, 15 ans, arrive à Saint-Michel-en-l’Herm avec un objectif : coucher. Perdre enfin une virginité traînée comme un boulet. Il n’est d’ailleurs plus question que de ça au sein de la petite bande de garçons qui se retrouvent chaque année au moment des vacances dans ce village de Vendée. Coucher, le dire ou tenter de le faire. Tout se réorganise autour de cette injonction émanant autant des corps que du monde où l’on ne doit plus trop tarder à occuper sa place. Et c’est bien le problème de François, éternel décalé, qui se regardait vivre alors comme il s’écrit aujourd’hui, communiste lettré quand d’autres ne sont que jouisseurs et pressés d’en découdre, plein de phrases à l’heure des baisers. Mais il est volontaire, sait que la vie s’emballe et que faire chou-blanc n’est pas une option. Il se jette dans le bain de la grossièreté, d’une misogynie bon enfant puisque ceux qui y nagent à l’aise sont, étrangement, les élus des filles même s’ils finissent toujours par les faire pleurer.François emploie donc les mêmes mots, prend comme eux l’air de celui qui ne veut remplir que ses mains et s’en vante, mais au fond il a tendance à se pâmer, il rêve de partager plus que de la salive, succombe quand il sent les pensées irradier sous la peau.Et l’on revient au titre qui insinue l’échec ou, en tout cas, une déception. Mais là encore, pas seulement. En affublant la blessure d’un « la vraie », l’auteur, dont on connaît la précision, sème le doute. Ce qui s’affirme authentique est forcément douteux. C’est comme clamer partout qu’on est heureux.Cela ne signifie pas qu'on ne trouvera aucune trace de blessure dans ce récit. Elles se ramassent même à la pelle et presque à chaque page, autant que le rire souvent voilé de nostalgie. Les vannes, les rejets, les chutes, les défaites, les trahisons dont le narrateur est tour à tour victime ou coupable font mille entailles qui ne cicatriseront pas. Elles sont le relief des individus, leur géographie.N’est-ce pas finalement cela qu’observe Bégaudeau avec une justesse telle qu’après lecture on a le sentiment d’avoir vécu ces péripéties, porté ces habits connotés ? On était là quand les plaisanteries souvent lourdes, et vives, en même temps, gorgées de vitalité, fusaient au bar du village, on était là quand il fallait se lever et marcher jusqu’à l’eau, sur la plage, passer ainsi l’épreuve des regards. On était là quand un idiot, un sublime innocent était malmené par le groupe tandis qu’on se taisait. On était là, dans les conversations poussives et aussi dans l’évidence d’une ultime rencontre, sa promesse qui ne serait jamais tenue. On était dans ce rythme et ce décor daté, quasi disparu, dans ces lieux que la tempête, vingt ans plus tard, viendrait effacer.On était là quand Bégaudeau, sous nos yeux, s’inventait écrivain. Et l’on en sait gré à la blessure quelle qu’elle soit.Voir un autre texte de Carole Zalberg, dans la rubrique "Au secours les mots"

Le 20 avril 2015 à 10:10
Le 23 juin 2015 à 10:07
Le 9 novembre 2010 à 10:00

Martin Page et "La mauvaise habitude d'être soi"

Le chroniqueur de ventscontraires.net publie deux nouveaux livres

Martin Page fait partie de l'escadre de ventscontraires.net depuis le début, on peut lire ses drôles de billets là et les chroniques de Klemperer Jr, un projet qu'il a initié là. Mais ce sont loin d'être ses seules activités d'écriture. Il est aussi romancier, et vient de le prouver à nouveau avec un roman jeunesse à lire même si on a dépassé la date-limite de l'adolescence, Le club des inadaptés (Ed. L'Ecole des Loisirs). Et il est novelliste. Son dernier ouvrage paru aux Editions de l'Olivier est un recueil de sept nouvelles irrésistibles de loufoquerie, réunies sous le titre énigmatique de La mauvaise habitude d'être soi. Sept bijoux d'absurdité à l'implacable logique qui vous tournent la tête, dont voici un extrait pour ventscontraires.net. (Les illustrations du livre, tout aussi loufoques que les textes, sont signées du "Requin Marteau" Quentin Faucompré)."Je suis bien plus proche des autres depuis que je vis à l'intérieur de moi-même. La conscience de mon insularité m’a permis de réaliser qu'il est nécessaire de construire des ponts pour aller vers autrui ; qu'il n'y a rien de naturel ni d'évident. Ce n’est pas parce que l’on habite le même monde que l’on peut se comprendre et être proches les uns des autres. Au contraire. Les gens qui pensent ainsi se trompent. Il y a des zones d'ombres à l'intérieur de moi-même et cela m'effraie. J'ai peur de ce qu'elles renferment, je crains de m'y perdre. Mais comme je suis curieux et aventureux, je les explore doucement, pas à pas, avec une lampe de poche et mon appareil photo. Je fais des découvertes : des choses oubliées, qui me reviennent en mémoire quand je les vois, des choses inédites aussi, qui me surprennent. J'ai ainsi retrouvé des jouets d'enfance, des vieux meubles, des fruits en bocaux et des animaux empaillés, des nounours et des vêtements poussiéreux, des armes (revolver, fusil de chasse, piège à loup, dague) et des fioles contenant des liquides vert, mauve et rouge, des photos jaunies, des mannequins en plastique vêtus démodés, des coquillages et des pièces en or dans une boîte en fer.Habiter à l'intérieur de soi-même, c'est à la fois vivre dans un lieu familier et côtoyer l'étrangeté. Il n'y a pas de ciel, pas d'horizon, cela ne paraît pas très grand et pourtant il n'y a pas de limites. Je ne veux pas dire que j'y suis confronté à l'infini, mais, plutôt, que l'espace s'étend au gré de mes pas. Mon domicile dépend de mes explorations."(extrait de la nouvelle "A l'intérieur de moi-même" / illustration : Quentin Faucompré)

Le 10 décembre 2015 à 10:00

À lire en se rinçant le sifflet

Pour bien passer l'hiver et les fêtes, enivrons-nous avec des lectures gloupitantes

Révoltes électrisantes Tout à fait bandant (et mouillant) sur le plan iconographique et historique, Agit Tracts de Zvonimir Novak (L’Échappée) retrace l’épopée des « feuilles de caniveau » ayant filé de belles chicoustas à l’ordre dominant. Parmi ces « bombes de papier » : les libelles de la Commune à la Père Duchesne, les papillons anti-électoraux abondants depuis 1848, les appels à la désertion en 1916 et le papier cul à l’effigie du Kaiser Guillaume II, les bédés communistes de 1962 criant raca sur De Gaulle, les feuilles volantes Dada, les ciné-tracts de mai 68, les photomontages situs pouvant mesurer près d’un mètre, les flyers anarcho-punks ou les adresses des fellaghas aux harkis, goumiers et tirailleurs algériens (« Tournez vos armes contre les tortionnaires de votre peuple. Rejoignez l’ A.L.N. ») Appels du grand large L’impressionnant numéro collectif des Cahiers de l’Herne sur Joseph Conrad ne décevra pas les amateurs de grande littérature aventurière teintée d’ironie. À l’image des écrits entraînants du romancier, dont on découvre ici de nombreux inédits, cet ensemble de textes sur lui souvent superbes (en particulier ceux signés par Henry James, Virginia Woolf, Malcolm Lowry, Marie Darrieussecq, Jack London, par le génial Borges ou, coup de théâtre, par Bob Dylan) nous fait bougrement bien bourlinguer à travers la Russie, l’Afrique ou la Malaisie sans passer à l’as les préoccupations philosophico-politiques, souvent iconoclastes, du fricasseur de Lord Jim (qui était fort attiré, par exemple, par la pensée anarchiste tout en se méfiant). Bédés hardies En dehors des trois Tignous réédités par Folio (Corvée de bois, Tas de riches, Tas de pauvres), magnifiquement impitoyables et du somptueux hommage au même Tignous des éditions du Chêne, il faut se ruer sur deux comic strips autobiographiques dus à de très goguenardes pétroleuses. Ma vie est un best-seller (Casterman), dessiné par Aurélia Aurita de Fluide glacial, raconte cocassement comment la pamphlétaire cinglante Corinne Maier (Bonjour paresse, No Kid) s’est dépatouillée dans le monde vicelard de la grande édition cynique. Les Larmes du seigneur afghan, quant à lui, dessiné par les fortiches Campi et Zabus (Aire libre), décrit sans louvoiements les tribulations récentes en Afghanistan de l’ex-reporter risque-tout de la RTBF Pascale Bourgaux. —   « Pascale, les Talibans sont revenus là où ils étaient en 2001.—   Et vous, qu’allez-vous faire ? Accepter le retour des Talibans ou les combattre ? Si la guerre signifie combattre les Talibans et aider les Américains, nous ne prendrons pas les armes. » Dico incongru Le Dictionnaire des termes rares et littéraires du docteur ès sciences corse Jean-Christophe Tomasi (Chiflet) nous abouche avec quelque 800 mots introuvables dans les usuels. L’entreprise n’est pas hâtivement « strapassée », à savoir menée avec outrance, elle fait preuve d’une évidente « sprezzatura » (à savoir élégance) dans ses « rococotteries » (à savoir dans ses recherches de choses anciennes) sans trop « pédantiser » ni trop nous « embucquer de sucre ». Bios percutantes L’idéal, c’est de prolonger l’excellent George Orwell de Stéphane Maltère (Folio), qui va droit à l’essentiel, par Une vie en lettres, la tout à fait captivante correspondance de l’écrivain-combattant – traduite et annotée par les éditions Agone – qui retrace elle aussi la vie tranche-dedans de l’auteur de 1984, de l’internat où on le claquemure, à huit ans, en 1911, jusqu’à l’hosto londonien où il avale sa fourchette. À noter qu’à aucun moment, face aux pires marasmes (le totalitarisme, la tuberculose, les hypocrisies des antifascistes), Orwell ne perdra ni son moral ni son humour. Livres d’art étranges Sous-titré Bizarre, L’Autre Histoire de l’art de Vincent Brocvielle (Flammarion) nous aiguille facétieusement sur les pas de côté dans l’insolite, les écarts d’imagination, les débordements imprévus d’une tapée de grands maîtres ayant envoyé soudainement valser les balustrades de la rigueur académique : Bosch et son « Jardin des délices », Le Caravage et sa « Tête de méduse », De Vinci et ses caricatures gratinées, Rembrandt et son « Bœuf écorché », Archimboldo et son panégyrique fruitesque « Vertumne », Goya et son « Vol des sorcières ». Encore plus chouettement désaxant, le grandiose catalogue (éd. Rond-point des arts) de l’expo « à vivre avec les émotions et le corps » I Belgi. Barbari e poeti accessible jusqu’au 24 janvier 2016 à Bruxelles (Espace Vanderborght, 50 rue de l’Ecuyer). Y sont de la fiesta sous la houlette du truculent curateur Antonio Nardone les meilleurs talents artistiques subversifs belges d’hier (Rops, Ensor, Magritte, Delvaux, Broodthaers, Mariën, Permeke, E.L.T. Mesens) et d’aujourd’hui (Jacques Charlier, Pascal Bernier, Wim Delvoye, Alechinsky, Panamarenko et Alessandro Filippini avec ses « Despotes de jardins »). Le parrain de l’expo qui s’imposait, c’est le surréaliste de combat Achille Chavée s’écriant : « Je suis un vieux peau-rouge qui ne marchera jamais dans une file indienne. » Histoire du cinoche d’action Dictionnaire du western de Claude Aziza et Jean-Marie Tixier (Vendémiaire). À nous d’abord tout ce qu’on espérait y trouver : des articles de fond sur l’évolution du genre, l’opposition loi/sauvagerie, les idylles interraciales… , des portraits bariolés de cow-boys stars (Gary Cooper, Errol Flynn, James Stewart), des épluchages de mythes (Billy the Kid, Calamity Jane, Zorro, Buffalo Bill), des fiches alertes sur des classiques signés Hawks, Walsh, Ford, Lang, Fuller, Aldrich ou un petit relevé des armes alors à la mode telles le big sharp 50 anti-grizzly et le darling 63 que les dames cachaient dans leurs jarretelles. Mais ce dico nous gâte beaucoup plus encore que ça. Il s’ouvre sur les westerns européens et asiatiques longtemps méprisés, il rectifie les erreurs des collègues (non, La Flèche brisée, 1950, n’est pas le premier western pro-Indien, on en tournait déjà en 1925) et nous montre à quel point l’ennemi principal des justiciers solitaires de l’Ouest, ce fut moins les outlaws que le mariage bourgeois castrateur personnifié par la crispante Grace Kelly quaker dans Le Train sifflera trois fois. Redneck Movies de Maxime Lachaud (Rouge profond). Une toute autre Amérique représentant tout un pan du cinéma US, c’est celle de la hicksploitation, c’est-à-dire le cinéma pedzouille des années 1960-1980 écrasé sous un soleil de plomb et peuplé de cambrousards dégénérés. Exemples les plus connus : Délivrance de John Boorman et Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper. Dans un langage fleuri fort stimulant, le chercheur Maxime Lachaud détaille savamment les sous-genre hick qui poussent comme chiendent dans les seventies : le porno paillard, le slasher rural, le polar poisseux, la comédie péquenaude, la canniballade « hillbilly ». À pleurer de rire Les comiques les plus tordboyautants de ce dernier demi-siècle se tiennent à nouveau par la Manche. Du côté british, les Monty Python dont les Textes, pensées et dialogues de sourds (1969-1974) sont relancés par le Cherche Midi avec en guise de sketches vedettes le fameux cours de dispute en perroquets morts, le délire phonético-syntaxique « Mr Hn Th » et les leçons de tolérance du Colonel Harry McWhirter, président du « Club des sectaires incorrigibles » : « Souvenez-vous, la tolérance est une des grandes vertus de notre peuple, ne la gaspillons pas pour les youpins, les Polacs, les métèques, les Chleus et les bicots. » Du côté fransquillon, c’est Jean Yanne avec le pissant best-off On n’arrête pas le progrès (encore au Cherche Midi). « J’aime les motards. C’est chez eux qu’on trouve le plus de donneurs d’organes. » Et c’est Pierre Desproges dont le Seuil sort sous le titre La Pensée du jour un almanach 2016 à se les tordre grave dont les cibles sont notamment Julio Iglesias et Franz Schubert, Philippe Sollers et Léon Zitrone, BHL et Pie XII, les « ordures galonnées », l’abus d’eau, le scoutisme. Sans oublier le football, soit : « Les trottinements patauds de vingt-deux handicapés velus qui poussent des balles comme on pousse un étron, en ahanant des râles vulgaires de bœufs éteints. » Allons, les mimiles, rechargeons les brouettes à gueule et chassons le brouillard !  

Le 2 avril 2010

Cadeau : cliquez et gagnez 70 Euros

ventscontraires.net s'est procuré les romans à paraître ces jours-ci. Soyez à la page tout en économisant temps et argent, le Service Rond-Point les a lus pour vous  Seule ma nuque me remarque, de Astrid Biel (Ed. Pragma 21 Euros) Qu'advient-il quand le passé précipite le présent ? Quand la réalité dissout l'imaginaire ? Quand vérité et mensonge entrent en fusion ? Clara, protagoniste de ce récit tout en intériorité, mènera-t-elle à terme ce projet fou de refaire l'amour avec son père, désormais grabataire, ou retournera-t-elle auprès de Bruno, son "Homme Cendre", le mari dépressif, l'homme qui ne sait pas ce qui se trame en elle ?La réponse du Service Rond-Point Elle renonce à son père et revient se garer gentiment auprès de Bruno.Le Flegme des orchidées, de Réginald Durand (Ed. du Loquet 26 Euros)R., paléontologue septuagénaire, héberge une jeune étudiante cambodgienne, Thinrâh, enceinte de six mois. Elle vient avec des relevés de crânes retrouvés dans des fosses communes, à la recherche de ses parents. Connaît-elle le passé  de R. proche de certains dirigeants Khmers rouges rencontrés à la Sorbonne? Est-elle venue se venger? Ou cèdera-t-elle aux bienfaits de R., tenaillé par sa culpabilité ?La réponse du Service Rond-PointElle renonce à retrouver ses parents et vient avec flegme se garer auprès de R.Le Trou blanc, de Claude Dominik (Ed. Follimard 23 Euros) Myriam,  jeune Strasbourgeoise, est humiliée en public par son mari à plusieurs reprises parce qu'elle est issue d'une famille juive. Déprimée, elle va se réfugier chez ses deux sœurs, très religieuses, qui partagent la même maison. Elles la convainquent de prendre conseil auprès du rabbin de la communauté alors que Myriam s'en est écartée depuis son adolescence. Hésitante, elle se rend néanmoins à un premier rendez-vous, "pour voir", dit-elle. Peu à peu, l'homme censé lui porter secours s'avère un manipulateur qui tente à tout prix de fiancer religieusement Myriam avec son fils autiste. Myriam perd pied, va-t-elle sombrer encore plus bas ?La réponse du Service Rond-Point Elle couche avec le rabbin pour humilier publiquement son mari.21 Euros + 26 Euros + 23 Euros = 70 Euros

Le 6 février 2012 à 08:15

Gegenwinde

As-tu un peu de temps pour moi ? Alors je chante une chanson pour toi !

Mon contact à Vents Contraires, pour préserver son anonymat, appelons-le Zwanzighundert Derhahn, m'a demandé pour cette semaine une chronique « plus allemande ».   Exotique et mystérieuse, l'Allemagne est méconnue de bien des Français, ce qui est bien pratique, quand on est leur petit président, pour en profiter pour raconter n'importe quoi.   Pourtant, au-delà des clichés (en allemand : Klischee), nos cousins germains sont des gens sympathiques et joviaux, tous ceux qui ont déjà poussé la youtze au son des Schlager dans une cave bavaroise vous le diront. Et qui parlent une langue plus simple qu'il n'y paraît : alors qu'en français, inventer un mot est passible de lapidation immédiate sur la place publique, en allemand, il suffit d'en coller deux, comme ça, et hop, ni vu ni connu, avouez que c'est tout de même bien pratique.   Et les Allemands ne sont pas si rigoureux et organisés qu'on veut bien le dire, puisque leur pays s'appelle Germany, Allemagne ou Deutschland suivant d'où on en parle, au lieu d'avoir un nom semblable dans toutes les langues comme vous et moi.   D'ailleurs, s'ils pouvaient être un peu plus rigoureux et organisés, ils n'auraient jamais inventé les techno parade et le monde ne s'en porterait que mieux.   Frankfurter, Berliner, Hamburger : la moitié de leurs villes ont été baptisées d'après des trucs qui se mangent, preuve qu'ils portent bien plus d'attention qu'on ne veut bien le dire à la gastronomie.   Et finalement, ils ne gagnent pas toujours à la fin.

Le 22 octobre 2010 à 10:00

David Foenkinos fait parler Lennon

Un chroniqueur de ventscontraires.net a encore frappé

Depuis mercredi, on trouve enfin en librairie le nouveau roman de notre chroniqueur David Foenkinos, après le succès public et critique du précédent La délicatesse. C'est un long monologue que Lennon : John Lennon chez la psychanalyste qui est installée dans son immeuble et que, donc, on n'entendra jamais, elle. L'ex-Beatles s'y raconte, en toute immodestie, en toute (brillante) intelligence. Et avec pas mal d'humour, ça lui fait au moins un point commun avec l'auteur du livre.En avant-première et affectueusement pour les lecteurs de ventscontraires.net, voici un extrait de cet ouvrage paru chez Plon : la première visite des Fab'Four à New York City.“ Vous n'avez jamais mis les pieds dans un pays, et des milliers de personnes sont là à vous attendre. Dans le froid, dans la nuit, peu importe. Les aéroports étaient le lieu des premières scènes d'hystérie. Parfois, j'ai pensé que ce n'était pas possible. Ce que je voyais ne pouvait être qu'une distorsion de mes iris. Le vêtement de mes hallucinations. Mais non, tout ça était bien réel. Aussi réel que je suis là à vous parler. En arrivant à New York, j'ai levé le bras pour saluer la foule. J'étais un chef d'Etat, j'étais la reine d'Angleterre devant ses troupes. On nous a précipités dans une salle. Avec des centaines de journalistes. Des milliers, peut-être, je ne sais pas. Il aurait pu y avoir le début de la Troisième Guerre mondiale ce soir-là que personne n'en aurait parlé. Tous les Américains voulaient nous découvrir. Ils voulaient savoir comment on parlait, comment on bougeait. On a été grandioses. On était vraiment drôles en conférence. Notre humour a joué dans la Beatlemania. Je ne sais pas comment on faisait, mais il n'y avait jamais de blanc. A chaque question, l'un de nous trouvait quelque chose à dire, une blague ou je ne sais qoi. Je me souviens qu'on nous avait demandé si on aimait Beethoven, et Ringo avait répondu : "Oui, surtout ses poèmes." Après la conférence, on a quitté l'aéroport en Cadillac. Pour aller au Plaza. Sur la route, les filles continuaient de crier. Une fois à l'hôtel, dans notre chambre, on a trouvé ça dingue de voir autant de chaînes à la télévision. On est restés au moins une heure, fascinés, à regarder tous les programmes possibles. Pour nous, c'était là le symbole ultime de la démesure. Mais il fallait rester concentrés. On devait affronter un défi majeur : l'Ed Sullivan Show. Cette émission était la Mecque. Fallait pas qu'on se plante. Et ça a été énorme. En quinze minutes, l'Amérique entière nous connaissait. Les parents inquiets de l'hystérie de leurs enfants ont été rassurés de nous voir. Surtout le visage poupin de Paul. Je suis certain que notre succès vient de là : nous étions comme une folie maîtrisée. Une révolution douce. Nous étions à la fois subversifs et respectueux. C'était comme s'introduire dans une maison, baiser la fille au premier étage, mais avant de faire tout ça, on aurait pris soin de bien s'essuyer les pieds sur le paillasson. ”> Lire les chroniques de David Foenkinos sur ventscontraires.net

Le 10 novembre 2013 à 08:06

Les chimères sont parmi nous

Les progrès du futur #8

A partir de 2013, l'hypothèse commença à se répandre parmi les biologistes. Au début, le pouvoir tenta d'étouffer la rumeur. Certains grands scientifiques disparurent mystérieusement à cette époque, on fit même croire à la mort naturelle d'Albert Jacquard. Mais ce fut peine perdue et l'information finit par filtrer : beaucoup d'humains sont des chimères, portant plusieurs ADN différents. De nombreuses mères en particulier portent celui de leurs enfants en plus du leur. Quand Ségolène Royal fit son coming-out sur le sujet, on n'y fit pas trop attention. Mais d'autres célébrités suivirent, dont, pour certaines, on doutait qu'elles eussent même un seul ADN complet. Finalement l'idée fut largement relayée par la presse. Ce fut un cataclysme. Si chacun pouvait porter plusieurs ADN, la médecine légale perdait un de ses outils d'identification les plus fiables : la diffusion de la série « Les experts » fut stoppée net dans un gigantesque scandale, au motif que ça n'était « plus crédible ». Des centaines de prisonniers virent leurs dossiers rouverts, ce qui acheva d'engorger le système judiciaire. Mais surtout, la découverte acheva de brouiller les frontières de l'humain : si nous gardons en nous un peu de notre mère, si les deux kilos de microbes que nous avons dans le ventre font partie de nous, si nous portons des prothèses sous la peau, l'humain ne colle plus à l'image simple d'un sac étanche dont le mode d'emploi est enregistré sur ADN. Que sommes-nous alors ? se demanda-t-on. Une ville avec des entrées et des sorties, des bouchons et des espaces verts, des glissements de terrain et des zones industrielles ? Un biotope avec des centaines d'espèces, comme un paysage de moyenne montagne ? Un métaréseau chimio-électro-psychologique ? Le penseur prothète Bernabé Fakebum résuma ces doutes dans sa légendaire formule : « La seule certitude désormais, c'est que l'humain est une construction bioculturelle. »

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