Il existe quelque part non loin de Killarney, en Irlande un délicieux coin de pêche sous l’arche d’un vieux pont à trois piles cernées de roches blanches qu’affectionnent en saison les perches franches, les bass et les brochets ; un beau plan d’eau cerné de bosquets de grands frênes jusqu’à l’horizon, et puis là-bas très loin contre un peu de ciel, des montagnes bleues. Ce paysage se trouve enfermé sur mon bureau depuis 1968 dans un petit châssis carré de bois brun de 15 cm à peine de côté et profond dans sa hausse d’environ 3cm… je l’ai trouvé dans la rue au marché aux puces de Portobello dans la neige sale sur un tas de vielles revues, il y a une dizaine d’années. J’en devins le propriétaire pour trois livres cinquante. C’est une sorte de vivarium une nature morte avec pour toile de fond, une vue assez large du lieu en kodachrome, un faux relief forcé de couleurs artificielles à peine passées. Avec au premier plan, collé sur la rive : de la mousse sèche, trois gros graviers enchevêtrés, un granit et des éclats de roches grises et puis deux touffes de junipérus jaunies laquées probablement… Ce sont là certainement des échantillons prélevés sur place dans la nature du lieu de façon à ce que l’on se sente transporté dans ce petit coin d’Irlande histoire de prendre un petit bol d’air à peu de frais, là-bas… là-bas, car ici entre mes mains ce paysage est protégé, il est sous verre. Alors je reste là, à l’affût sur la berge. Au second plan, derrière les premiers joncs, de l’endroit où je suis posté, à quelques mètres du bord, un couple affairé à maintenir une barque dans le cadre sans trop faire de remous. Ce qui est fou, c’est que miss Saundoris, on le sent bien, n’était pas prévue dans la scène ; elle passait par là au volant de son Austin sur la petite route qui l’amenait à Killarney et puis elle a dû s’arrêter afin que son petit schnauzer se dégourdisse les pattes, et puis bavardant de fil en aiguille elle se laisse embarquer dans l’histoire. Alors elle essaie de sourire, de se détendre, sur les conseils de l’opérateur, elle ne sait pas très bien nager, elle l’a dit, le rameur la fixe, rassurant, balbutiant une conversation maladroite. Elle regarde la surface sombre, un peu comme on évalue chez la mercière un coupon de crêpe noir. Sur la rive exactement à l’endroit où je me trouve, le photographe attend sous le drap derrière le verre dépoli de sa chambre Plaubel. Ce qui n’était pas prévu non plus, c’est cette bourrasque de vent qui balaya d’un seul coup la nappe d’eau et fouetta la robe liberty et découvrit les cuisses blanches et le duvet roux de Miss Saundoris et que ce soir-là on ne l’a pas vue, ni à son cours de trompette, ni au manoir chez sa tante… Linda a choisi de rester là, bien au chaud avec moi, derrière la vitre.
« Bon, bienvenue Calvin pour votre entretien annuel. Avez-vous passé une bonne année en notre
compagnie ? Oui ? Et bien comme à chaque fois que nous nous voyons, vos paupières vont
devenir lourdes, vos membres lentement s’engourdir, vous allez être bercé par
le doux son mélodieux de ma voix et lorsque je compterai jusqu’à dix, à dix
très exactement, vous serez totalement réceptif et votre volonté totalement soumise
à la mienne. Alors on y va ! 1-2-3-4-5-6-7-8-9… 10 !
Bon et bien Calvin,
comme chaque année, on va partir de la même base, hein, il n’y a aucune raison d’altérer
les fondamentaux qui constituent la chair même de cette entreprise. Voici donc les clés de votre reprogrammation :
_ Soyez efficace.
_ Abattez un travail
monstre.
_ Ne râlez jamais.
_ Ne demandez aucune
augmentation.
_ Sachez vous satisfaire du peu que l'on vous donne avec mansuétude.
_ N’essayez pas de
comprendre la logique de votre direction.
_ Soyez ponctuel.
_ Investissez dans
des parts de votre société.
_ Sachez faire des
heures supplémentaires sans réclamer rétribution.
_ Aimez votre travail au-delà de toute raison.
_ Respectez les
délais.
_ Ayez une attitude
positive.
_ Souriez constamment
béatement.
_ Soumettez-vous à
nos décisions / à mes décisions.
_ Ne remettez jamais
en cause nos / mes prérogatives.
_ Ne faites preuve d’aucun
esprit d’initiative.
_ Ne sortez pas du
moule.
_ Sachez vous
comporter comme un mouton.
_ Rapportez-nous du
pognon.
_ Ne remettez pas en
cause le fait que nous nous sucrons sur votre dos.
_ Baissez la tête.
_ Courbez l’échine.
_ Restez malléable et
flexible.
_ Faites l’amour à
votre patronne une fois par semaine.
_ Consommez.
_ Partez en vacances
dans des complexes touristiques bon marché.
_ Faites des enfants.
_ Votez connement.
_ Vivez de
divertissements.
_ Vivez à crédit.
_ Achetez-vous un nouvel
écran plasma.
_ Enviez notre / mon
pouvoir d’achat.
_ N’ayez aucune
ambition.
_ Ne soyez pas
déterminé.
_ Portez des vêtements
ternes.
_ N'allez jamais au théâtre, ne lisez pas.
_ N'essayez pas de comprendre quoi que ce soit à la politique.
_ Créez-vous des addictions.
_ Devenez alcoolique.
_ Trompez votre
femme.
_ Divorcez.
_ Compensez votre mal
de vivre en travaillant plus.
_ Offrez-vous les
services d’une prostituée pour évacuer votre stress.
_ Poignardez un SDF
de temps en temps pour passer le temps.
_ Et si ça ne va
vraiment pas, par pitié ne vous suicidez pas avant d’avoir clos vos dossiers en
cours et ne nous incriminez pas dans une lettre d’adieu !
Bon et bien voilà Calvin, vous pouvez vous réveiller. Une fois de plus et cela comme chaque année,
cet entretien fut hautement constructif ne trouvez-vous pas ? Et je suis
contente que vous ayez compris qu’à cause de la conjoncture actuelle de notre
société nous ne pouvons vous augmenter. Oh, avez-vous vu ma nouvelle et
exceptionnelle voiture de fonction ? ».