Katja Kaufmann
Publié le 23/04/2011

Les yeux d'Elsa


Pubologie pour tous

Avant de se plonger dans les yeux d’Elsa, il faut savoir que cette campagne d’affichage, datant de 2010, a été une petite révolution dans le monde bien rangé du luxe. Pourquoi ? Parce qu’il y a un PRIX. Place Vendôme, déjà faire de la pub c’est limite, alors mettre un prix, vous n’y pensez pas. C’est putâssier. Avec un â, comme dans Versâilles. Alors pour compenser, on donne à la montre un nom en forme de phrase. Nom qu’on illustre par une photo d’un jour qui se lève, d’un beau bleu-vert lagon lagune laguna de la couleur des yeux de l’égérie. C’est fait exprès d’ailleurs. Pour ce genre de publicité, on fait un casting de stars, on les place devant la fenêtre, et si leur couleur d’yeux est celle du ciel, eh bien c’est gagné. Et sinon, il y a Photoshop. Là il y a eu Photoshop, c’est d’ailleurs pour cela qu’Elsa, 42 ans, a l’air d’en avoir 17. Mais les 42 ans d’Elsa ne sont pas un défaut. Ils sont une force. C’est son expérience qui lui permet de jouer si bien le jour qui se lève, amour. On le voit bien, dans ses yeux laguna, l’amour du jour qui se lève. Elle semble même un peu surprise d’ailleurs que l’amour se lève le jour, c’est probablement parce qu’elle était en train de faire la fofolle sur un trampoline de fils de soie, c’est pour ça qu’elle est décoiffée. Mais pas trop parce que les fils de soie ça ne rebondit pas très bien. Elsa, elle joue très bien l’air chagrin-enamouré-rêveur. Mais ça ne marche pas. Parce qu’on ne lui a pas dit à Elsa, mais faire la moustache avec ses cheveux, ça ne fait pas très chagrin-enamouré-rêveur, même si c’est rigolo. Mais surtout, Elsa, elle ne va pas nous faire croire que le jour se lève alors qu’il est dix heures à sa montre. Parce que soit elle vit au Pôle Nord Elsa, soit elle croit que tôt le matin c’est dix heures. Et ça c’est bien un truc de riches.
Née avec une cuillère en bisphénol A, un ordinateur et un modèle réduit de monster-truck dans la bouche, Katja Kaufmann voulait devenir Présidente. Mais elle est nulle en horticulture, alors maintenant elle vend des lessives. 

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Le 5 avril 2012 à 08:15

La hausse du prix du tabac, c'est tabou !

Me serait-il possible d'ouvrir une parenthèse pour déchaîner avec véhémence mon courroux sur la seule cause qui me soit apparue comme étant digne d'un accès d'humeur aujourd'hui, j'ai nommé le prix du tabac ? Si oui, alors merde ! Qui a le droit, je vous pose la question, mes bien chers frères, qui a le droit de me forcer à la longévité ? La hausse du prix du tabac, ça en incite certains à arrêter, certes, mais qui ? Les pauvres ! Salauds de pauvres ! Traîtres ! On ne dira jamais assez de mal des pauvres, c'est vrai, et, croyez-moi sur parole, dans ce domaine ma faconde est intarissable, notamment quand je prends part à des dîners mondains où je me goberge allègrement. Mais il y a autre chose. Que les fabricants de tabac soient des crapules sans scrupules qui nous enfument, soit, mais que les présidents d'associations contre le tabagisme soient cancérologues ou pneumologues ! Ça peut se comprendre, oui mais. Que ces gens fassent pression sur l'État, qui n'attend que ça pour renflouer ses caisses, pour augmenter le prix des clopes, je dis non ! Non, messieurs-dames, non ! Ces gens-là n'ont pas à nous faire payer à nous, innocentes victimes de nos suicides à petits feux de briquet, ces taxes injustes. Injustes ! Devrions-nous payer deux fois, par notre mort et par nos thunes, le prix de leur incompétence ? Non ! Moi je pétune, et j'en suis fier ! C'est le torse bombé que je glaviotte, même en été. D'ailleurs, si vous me permettez, je vais fermer la parenthèse, je voudrais pas faire empirer ma bronchite chronique.

Le 15 octobre 2010 à 08:00

Des vieux jeunes, des jeunes vieux, des monstres?

Il n'y a pas que le Rond-Point qui honore les monstres

Il faut que je commence par avouer que je n'ai pas compris le sens de cette publicité : des têtes de vieux (grimées) sur des corps de jeunes (dans le vent). Et ce slogan : "Ne vieillissez pas trop vite". C'est une pub pour une radio, qui diffuse de la musique de jeunes, mais que les vieux peuvent aussi écouter, je crois. Ou alors peut-être que si on écoute cette radio quand on est jeune, on devient vite vieux, mais on reste habillé en jeune (à skate). Bref. Je n'avais pas compris jusqu'à ce que cette campagne fasse parler d'elle autrement, c'est-à-dire par voie de presse. C'est parce que le maire de Clichy l'a interdite sur les panneaux d'affichage de sa ville que j'ai enfin eu son décryptage.Dans le Nouvel Observateur n° 2396, la journaliste Elodie Lepage a interviewé à ce sujet la sémiologue Mariette Darrigrand, qui parle de monstres. On est en plein de la thématique de saison du Rond-Point. "Cette pub joue avec la figure du monstre au sens d'être humain déformé : le corps et la tête ne sont pas en conformité. On est devant une créature, ça ranime Frankestein et les peurs liées aux manipulations génétiques. Si c'était une œuvre d'art, ce serait intéressant, mais dans le cadre d'une pub, qui est censée séduire, ça gêne et donc ça ne passe pas." A l'heure du botox et du règne tout-puissant de la chirurgie esthétique, on trouve sur Internet un logiciel qui propose de se projeter dans le temps, et en l'occurrence, celui de la vieillesse. Dans les manifs anti-retraites, il y a de plus en plus de jeunes, qui pensent déjà à leur lointain avenir. Je me dis qu'il doit être bien difficile d'être jeune en 2010 pour vouloir vieillir si prématurément.

Le 11 février 2012 à 08:02

La publicité, ou l'art de maquiller le cadavre

Ô temps de cerveau disponible, reprends ton vol ! Pitié ! La pub, c'est un peu la voix du sage, celle qu'on refuse d'écouter. Pas la sagesse bouddhiste, c'est vrai, ni taoïste, je l'accorde, ni épicurienne, ni rien du tout. Non, là, c'est nouveau, ça vient de sortir ! Et nous les récalcitrants, enfin, certains d'entre nous (je ne parle pas de moi), on ferait n'importe quoi pour échapper à la réclame. On commence par boire pour prétexter d'aller pisser pendant la pub, et on finit par boire pour oublier qu'on la regarde. Mais on la regarde. Et « beaucoup plus » qu'un produit, on nous vend le monde tel qu'il devrait être. Le : « beaucoup plus que... » sert à montrer la valeur ajoutée du truc. Résultat, on croit bêtement acheter de la soupe et on se retrouve à partager un repas convivial en famille. Merci ! J'avais pourtant acheté la brique en format individuel ! On nous parodie honteusement Simone de Beauvoir pour vendre du Blédina : « On ne naît pas mère, on le devient. » Est-ce à dire que les femmes se font baiser, dans l'histoire ? Mais non, enfin ! Et cette autre pub pour une voiture : « Sans cœur nous ne serions que des machines. » Résultat, dans les chaines de l'usine où on la construit, la bagnole, on a entendu des DRH dire aux ouvriers : « Allez, les mecs, vous avez compris : on met du cœur à l'ouvrage ou on vous remplace par des machines ! » Car oui, parfois les slogans tiennent leurs promesses...

Le 23 mai 2015 à 08:11

Le Professeur Pascal répond à vos questions

Les riches sont-ils à plaindre?

OUI. Non seulement les riches sont à plaindre, mais il faut absolument les aider à repousser le triste sort qui les accable. Etre riche, vous savez, ce n'est pas drôle tous les jours. Quand on a tout, on ne fait pas grand-chose ; on glande. On glande chez Fauchon, Hermès, Louis Vuitton. On déprime un peu. On se mouche dans des billets de 200 euros. On achète ceci ou cela, mais on n'en a pas vraiment envie, parce que de toute façon, en tant qu'actionnaire majoritaire, on est quasiment propriétaire du magasin. En plus de ça, en tant qu'actionnaire, il faut veiller à ce que l'argent rentre bien tous les jours et qu'il n'aille pas se perdre dans des investissements stupides qui feraient baisser la courbe du chômage. Créer des emplois, c'est bien joli, mais trop de gens qui travaillent c'est autant de grévistes potentiels et de candidats à l'assistanat. Si on est riche, ce n'est quand même pas pour faire plaisir aux autres ! L'argent doit rester là où il est, entre gens bien nés qui savent jouer au bridge et apprécier un Dom Perignon. Oui, les riches sont bien à plaindre, d'autant que, s'ils jouent au bridge, c'est parce qu'ils ne peuvent pas jouer au Millionnaire, vu qu'ils sont déjà bien pourvus de ce côté-là. Et s'il leur arrive parfois de jouer au Loto, c'est juste pour voir à quoi peut bien ressembler ce rêve de pauvre qui consiste à cocher des grilles à la con avec un stylo offert par la Française des jeux. Le stylo fuit affreusement. Le bar-tabac sent l'anisette et le vieux manteau humide. Bonjour l'ambiance ! Tout ça ne vaut pas une coupe au Fouquet's, encore que les Champs ne sont plus ce qu'ils étaient, avec tous ces jeunes de banlieue qui déboulent le ouikend et qui posent leurs pattes sales sur les vitrines de luxe. Eh oui, eux aussi ils aimeraient être riches. Les pauvres ! Les inconscients ! Ils ne savent pas combien il est difficile de conserver sa fortune sans se faire spolier par l’État, combien l'exil fiscal relève aujourd'hui du parcours du combattant ! A ce prix-là, il vaut mieux être pauvre et y rester. Les soucis sont moindres et l'avenir se décline au présent.

Le 15 octobre 2010 à 08:00

Au secours les mots : Thierry Illouz défend le mot "cité"

Délivrons les mots récupérés et dévoyés!

Parce que la langue est le lieu d'un champ de bataille idéologique, il faut s'occuper des mots dénaturés ou vidés de leur sens par les politiques et les médias. Klemperer Junior invite des auteurs à les réhabiliter. Postez vous aussi vos contributions ici.Les enjeux du langage dépassent largement la constatation objective d’une évolution, d’un simple glissement sémantique, ainsi ils incorporent tous les mécanismes de la désignation, de la stigmatisation de la disqualification.J’aimerais prendre pour exemple le mot magnifique de "cité". Son sens premier que je découvrais avec passion dans mes livres d’histoire est celui de la réunion, de ce tout qui englobe, qui tisse entre les gens un lien de coïncidence, non seulement géographique mais aussi moral et politique. La cité c’est le lieu où s’accomplit et s’épanouit l’idéal démocratique, c’est le lieu de la parole commune, de la parole entendue.
 Et pourtant par une forme d’intention sociale, médiatique ou politique le mot s’est chargé d’une connotation, d’un poids, d’un sens qui non seulement diffèrent de son sens premier mais en véhiculent littéralement le contraire. Etre un jeune des cités, c’est en effet porter le poids d’une rupture d’avec le groupe, d’une mise hors du collectif, une relégation, une défiance, un rejet.Habiter les cités ne signifie plus en rien aujourd’hui participer de la démocratie d’un espace commun structuré et attentif aux attentes de ses acteurs mais simplement vivre dans de vastes ensembles architecturaux où sont parquées ce que l’on peut appeler sans risquer d’être contredit "les classes dominées".Que ce terme noble, exigeant, philosophique depuis la Grèce antique soit devenu le symbole de ce mépris de cette distance dans tous les sens du terme mérite l’examen, ne pensez-vous pas ?Et peut-être surtout parce que le reproche permanent adressé aux habitants des « cités » consiste, on se pince pour le croire, dans l’absence de sens "citoyen", de sens "civique" tandis que ces populations comparaissent dans les tribunaux comme à la une des journaux au titre de toutes les "incivilités".Il faut commencer par s’occuper des mots, je le crois, ce sont les indicateurs et les indices de tous les mauvais virages et ce sont aussi souvent les protections, les parapets, les remparts.Je voudrais si j’en avais seul le pouvoir remettre le mot "cité" sur son pied, d’égalité s’entend, de respect, de considération, c’est cela la cité que je veux, la vraie et dont je fais partie.Le sort des mots est parfois un combat et sur ce terrain comme sur bien d’autres, comme le disait Brecht : "Si tu ne participes pas à la lutte, tu participes à la défaite."  Thierry Illouz est avocat et écrivain. Le 20 octobre 2010 à 19h30, il plaidera pour la défense des monstres dans la salle Topor du Théâtre du Rond-Point. (voir lien ci-dessous)

Le 27 mai 2011 à 09:30

Je ride me voir si belle en ce miroir

Pubologie pour tous

Quand on fait de la publicité pour les cosmétiques on se retrouve souvent devant un dilemme. Car voilà, on raconte aux gens que tout vieux et moches et gros qu’ils sont, affalés devant leur télé avec une bière et un cheeseburger réchauffé au micro-ondes, on va les rendre jeunes et beaux et minces et aussi bronzés en prime.   Le dilemme n’est pas que tout cela est impossible, ça c’est une donnée négligeable. Le problème est que pour vendre de la beauté, on ne peut pas montrer des modèles moches. Voire même un peu imparfaits.   Dans les écoles de com, on ressasse l’exemple de cette marque qui a brillamment montré des gros, des vieux, des différents pour vendre des crèmes, a été encensée par la critique et… a vu ses ventes se crasher en beauté. Donc voilà, c’est pourtant simple, les gens aiment qu’on leur parle à eux tels qu’ils sont, mais en leur montrant des eux tels qu’ils ne seront jamais.   C’est pour ça qu’on montre toujours des trentenaires pimpants avec de faux cheveux blancs dans les pubs sur les colorations capillaires couvrantes. C’est pour ça que les jeunes acnéiques n’ont pas d’acné. C’est pour ça qu’on en arrive, dans une affiche pour un anti-rides, à montrer une femme tellement lisse et retouchée qu’elle semble avoir volé sa peau à un enfant, mais qui se trouve trop de rides alors elle s’étire pathétiquement les bords du visage. Mais heureusement pour elle, il y a un super antirides qui marche tellement bien qu’avant même de l’utiliser on n’a déjà plus de rides.   Ce n’est pas prendre les gens pour des cons. C’est essayer de les comprendre au mieux. Nuance.

Le 6 juillet 2015 à 09:00

Transpire en pire

Pubologie pour tous

Ecrire sur le sexisme dans la pub est synonyme d’embarras du choix. A la recherche de la nouvelle star de la pub nauséabonde, j’ai bien sûr tout de suite pensé à cette marque de déodorants et gels douche. Celle qui fait, depuis des années, se pâmer des femmes sublimes sur le chemin d’hommes banals qui ont eu la bonne idée de ne pas acheter un déodorant de marque distributeur. Mais je me suis dit, fair play, « Non, c’est trop facile ». Mais c’est ça, en fait qui est frappant. C’est vraiment trop facile. De sortir quasiment tous les ans une nouvelle campagne plus machiste que la précédente sans provoquer de scandale. De faire croire que le produit contiendrait un ingrédient miracle, qui transformerait toute femme en bête assoiffée de sexe. C’est entré dans les esprits. Parce que, dans la pub, on n’est pas bête. On sait qu’il ne vaut mieux pas balancer dès le début les poules en bikini. On y est allé progressivement au fil du temps, de moins en moins dans la suggestion et de plus en plus droit au but. Ah d’ailleurs, à propos de but, voici leur campagne durant la dernière Coupe du Monde. Qui donne l’impression de faire la promotion d’un service de chat par SMS surtaxés plutôt que d’un gel douche.Et où l’on véhicule, hop, en passant, l’idée si naturelle que, pendant que Monsieur regarde le foot, Madame n’a rien d’autre à faire que de se languir de lui. Madame est d’ailleurs tellement abandonnée et troublée qu’elle en a oublié de mettre un soutien-gorge.   La Coupe du Monde passée, il a fallu se remettre au travail pour faire une nouvelle campagne. Et là, un petit génie s’est rendu compte, entre deux streaming pornos dans son bureau, que la marque vend des produits qui rendent propre… mais aussi sale. Propre, sale, vous comprenez ? Wouhou, mec, on tient une idée là ! Et ça donne ça. Un spot où des baigneuses en chaleur sont suspendues au moindre mouvement d’un homme qui se douche. Avec cette brillante signature : En version française : plus t’es clean, moins elles le sont. Tout un programme. On notera que la demoiselle a remis son haut de maillot pour ne pas faire trop allumeuse. Voilà ce qu’il faut en conclure. Messieurs, pour séduire (les femmes hein, qui voudriez-vous séduire d’autre ?), plus besoin d’être charmant, drôle, sensible, intelligent et toutes ces âneries. Lavez-vous. Sexisme ? Non, hygiène.

Le 12 septembre 2010 à 17:20

« Vous frappez les femmes qui ont déjà des durées de vie incomplètes »

Ségolène Royal, « A vous de juger » sur France 2, jeudi 9 septembre 2010

La dame du Poitou n’y va pas de main morte pour illustrer son propos sur la malfaisance, à l’égard des femmes, du projet de réforme gouvernemental reportant l’âge du départ à la retraite de 60 à 62 ans. Au pied de la lettre ce n’est même plus  SOS-femmes battues, mais on achève bien les femmes foutues. C’était au cours de la seule grande émission de la télévision sur les retraites, dont François Fillon était la tête d’affiche et Ségolène Royal la « guest star. » Une prestation sans peur, saluée par la critique, mais pas sans reproches. Il est fréquent en politique que les mots se bousculent dans la bouche de l’orateur qui veut écraser l’interlocuteur de toute la force de ses convictions. Le risque est alors maximum, de lapsus ravageurs ou d’ellipses obscures. Chez Ségolène Royal on a bien sûr compris que le verbe « frapper » métaphorisait la brutalité de la réforme et que par « durées de vie » il fallait entendre « durées de cotisation ». D’autant que l’indignation féministe succédait à l’indignation sociale pour les ouvriers « frappés » également par les 62 ans. Mais, justement, si la réforme est globalement injuste, les femmes sont plutôt plus pénalisées encore par le passage de 65 à 67 ans du droit à la retraite à temps plein.  Précisément à cause des carrières « incomplètes ». L’intention était bonne, l’exécution malhabile, le ségolénisme reste un art à parfaire.

Le 12 décembre 2011 à 08:44

Janvier 2005 - Van Gogh aux ciseaux

Chroniques à retardement #2

Les chroniques à retardement ressuscitent de petits ou grands événements qui se sont perdus dans le flot frénétique de l’actualité. Du réchauffé, du come-back, du léger différé : une deuxième chance pour ces nouvelles obsolètes.   Les riches, peut-on lire un peu partout, sont de plus en plus capricieux. Un millionnaire anglais a célébré ses cinquante ans en compagnie de trente pingouins loués pour l’occasion. A Paris, la conciergerie d’un hôtel de luxe a dû trouver en une heure quatre cent kilos de sucre de régime pour un cheikh arabe qui voulait en rapporter chez lui une provision. Tel autre nanti, un soir qu’il se sentait mélancolique, a loué le château de Versailles et l’a peuplé d’une armée de valets en costumes d’époque. Puis il a déambulé, seul, dans les allées du jardin. Il s’y serait, dit-on, un peu ennuyé.   En ce début d’année 2005, Takashi Hashiyama, lui, vend sa collection de tableaux. Ce patron japonais, dont la société fabrique des Connecteurs, des Coupleurs et des Systèmes d’Imagerie Passifs à Ondes Millimétriques (on voit par là qu’il s’agit d’un homme respectable), se sépare de ses Van Gogh et de ses Picasso. Il s’adresse pour cela à deux maisons de ventes aux enchères : Sotheby’s et Christie’s. Et, indécis face à leurs offres qu’il juge équivalentes, il leur propose de jouer le vainqueur à pierre-feuilles-ciseaux.   Voilà donc les représentants des deux prestigieuses maisons face à face dans une salle de réunion d’Osaka avec, dans leur poing fermé, plusieurs possibles millions. Ils transpirent doucement dans leur costume de marque. L’ambiance est quelque peu tendue.   Monsieur Sotheby’s, persuadé que le hasard décidera, est venu sans préparation. Madame Christie’s, elle, a cherché conseil autour d’elle. Les filles d’un collègue, âgées de neuf ans, lui ont recommandé de jouer d’abord ciseaux. Elle a pris note de leur avis en hochant la tête, puis elle a passé le reste de la semaine à prier et – suivant une tradition japonaise pour se donner bonne chance – à disperser aux quatre vents de petites pincées de sel.   L’heure est venue. Madame Christie’s joue ciseaux. Monsieur Sotheby’s, papier.   Ce qui prouve deux choses importantes. Un, il faut toujours écouter les enfants. Deux, un Dieu salé sera toujours mieux disposé qu’un Dieu nature.   C’est ainsi que les caprices des riches font progresser la science. Il faut leur en être reconnaissants.

Le 22 décembre 2015 à 07:32
Le 2 septembre 2014 à 09:54

Au secours les mots : Nathalie Kuperman défend "chômeuse"

Délivrons les mots récupérés et dévoyés!

Parce que la langue est le lieu d'un champ de bataille idéologique, il faut s'occuper des mots dénaturés ou vidés de leur sens par les politiques et les médias. Klemperer Junior invite des auteurs à les réhabiliter. Postez vous aussi vos contributions ici.Nathalie Kuperman défend le mot "chômeuse".Je suis, depuis peu, chômeuse. Je deviens le mot, long et majestueux. Chô, je suis un accent qui me hisse vers le haut, meuse, je ne suis que langueur et, en gros, je vous emmerde. Parce que, bien sûr, quand on est affublé de ce mot-là, on peut devenir agressif. Parions que c’est idiot et qu’on va se calmer. Je me calme, voilà, j’explique.Chômeuse, je suis. Je ne suis pas une demandeuse d’emploi. Moi, je ne veux rien demander à personne. Le Pôle Emploi épaule avec son « ô » ô combien poétique les chômeurs, ces êtres étranges qui, semble-t-on nous dire, n’ont pas été capables de préserver leur travail. Car il y a toujours suspicion sur ceux qui ne font rien. Pardon, je parlais des chômeurs, alors que les demandeurs d’emploi se cassent la tête pour retrouver un but dans la vie : se lever tôt (encore un bel accent), s’engouffrer dans le métro (tiens, ce mot n’en possède pas, et pourtant, il le mériterait bien), et prouver du matin au soir qu’ils sont utiles à la société.Chômeuse. Ce mot, je n’y peux vraiment rien, me donne envie de m’étirer comme un chat. Je repense à une vieille pub vantant le fondant du Chaumes, un fromage très apprécié par les français.À ma fille de sept ans, je dis : « Maman travaille à la maison ». Devant ma fille de sept ans, jamais je ne me vanterai d’être chômeuse. Je ne m’étire pas, je ne bâille pas, je fais semblant de m’habiller le matin. Et je remercie le ciel (qui peine à être bleu en cette année 2010) de faire en sorte que ma fille ne connaisse pas mon mot : chômeuse. Je vous le livre ici comme un mot que je revendique et qui m’entoure avec son « ô » et son « euse », mais le défendre m’évite simplement de pleurer, d’éprouver de la honte, de me sentir finie.A lire, de Nathalie Kuperman :  Rue Jean-Dolent et J’ai renvoyé Marta aux éditions Gallimard et Petit déjeuner avec Mick Jagger aux éditions de l’Olivier, Hannah ou l'instant mort aux éditions Noviny 44, Nous étions des êtres vivants, Gallimard, La Loi sauvage, Gallimard.

Le 13 août 2015 à 09:10

Et Dieu, dans tout ça ?

Pubologie pour tous

Dans la pub, rien n’est laissé au hasard. Il y a par exemple des gens payés pour choisir, au milieu de 50 petits rochers en chocolat, quel petit rocher en chocolat est l’archétype des petits rochers en chocolat, et saura à lui seul être le petit rocher en chocolat porte-parole de tous les petits rochers en chocolat. Ces mêmes gens passent des heures entières à tourner le petit rocher en chocolat dans tous les sens pour trouver quelle répartition des noisettes dans le rocher en chocolat sera l’archétype de la répartition de noisettes, le porte parole de toutes les répartitions de noisettes de tous les petits rochers en chocolat. Je ne vous la fais pas avec la table laquée noire, vous aurez compris. Alors pour ce qui est du texte, vous l’imaginez, on pèse, on soupèse, on trapèse, on djainifeurlopèse chaque mot, chaque virgule. Pour atteindre au final un haut degré de précision. C’est comme pour les tirs chirurgicaux dans les guerres propres. Sauf que là, il n’y a pas de civils qui meurent par centaines, mais sinon c’est pareil. Pour arriver à cette merveille. Merveille qu’on peut paraphraser ainsi : oh là là, dans ce monde réac et bien-pensant, on ne peut même plus montrer une femme à poil sans se faire enquiquiner (ce qui, premièrement, n’a rien à voir et ensuite, est faux et sera prouvé prochainement dans un billet féministo-énervé de base, je cherche juste l’image de fesses qui sera l’archétype de toutes les images de fesses), heureusement nous on a un truc super sensuel à vous proposer et c’est sans danger pour la morâle des foules. Ouf. Notez ensuite le « Dieu merci ». Dieu, merci. Merci Notre Père qui êtes au cieux, oui, lui. Merci Dieu quoi ? Merci Dieu de nous permettre, à nous les gens qui font des petits rochers en chocolat, d’abreuver les masses de super pubs trop brillantes où on a trouvé une super idée pour vendre un produit, idée qui consiste à montrer le produit, oui on sait c’est révolutionnaire, merci Dieu, c’est un peu grâce à vous, bisous. Car vous aurez appris quelque chose aujourd’hui : Dieu existe, et il est avec nous, les publicitaires. Ce qui explique tout. Sauf cette affiche.

Le 9 septembre 2011 à 07:57

La révolution sera sponsorisée

Sur les murs du métro parisien s’affiche depuis quelques semaines le slogan « c’est la lutte des classes ! » clamé par une petite fille, le regard déterminé et le poing tendu. N’allez pas croire qu’il s’agisse d’une campagne des jeunesses communistes. Non, non, c’est tout simplement l’offensive de rentrée d’une grande enseigne de distribution. Dans le système capitaliste comme dans le monde animal, il est de bonne guerre qu’un prédateur au sommet de sa forme s’attaque à une proie dès que celle-ci commence à présenter des signes d’épuisement. Il en va ainsi des grands fauves de la savane comme des récupérateurs d’entreprises en difficulté qui fondent sur leur victime dès que celle-ci s’effondre ou fait faillite. Selon cette logique, il semblerait que la mémoire de l’utopie communiste soit terriblement en péril quand on voit le sort que les charognards publicitaires de tout poil réservent aujourd’hui aux restes de sa dépouille.Une telle aspiration "révolutionnaire" se retrouve également chez un célèbre fournisseur d’accès Internet qui a choisi de baptiser sobrement sa nouvelle box « révolution ». Un des mastodontes de l’industrie alimentaire a lui choisi de mettre en scène dans une  série de spots des petits personnages passablement excités, appelant à la riz-volution et menaçant de « tout faire sauter ! ».Avouez, chers camarades, qu’il serait regrettable de s’arrêter en si bon chemin dans la Grande Marche triomphante du capitalisme. Et puisque ce n’est qu’un début, on ne peut donc que conseiller aux annonceurs de continuer le combat. On peut imaginer la suite : « Grand soir », la nouvelle fragrance d’un célèbre parfumeur parisien ; la berline « Staline » dans le haut de gamme d'un constructeur automobile ; « Goulag », concept brillant d’une chaîne hôtelière low cost ; « Octobre rouge », la revanche des Bordeaux sur le Beaujolais nouveau ; "Lendemains qui chantent", remède anti-gueule de bois des laboratoires Servier. Et bien sûr « Pravda », le supplément humour du Figaro. Dans le système capitaliste comme dans le monde animal, il est de bonne guerre qu’un prédateur au sommet de sa forme s’attaque à une proie dès que celle-ci commence à présenter des signes d’épuisement. Il en va ainsi des grands fauves de la savane comme des récupérateurs d’entreprises en difficulté qui fondent sur leur victime dès que celle-ci s’effondre d’épuisement ou fait faillite. Dans cette logique, il semblerait que la mémoire de l’utopie communiste soit terriblement en péril quand on voit le sort que les charognards publicitaires de tout poil réservent aujourd’hui aux restes de sa dépouille. Sur les murs du métro parisien s’affiche depuis quelques semaines le slogan « c’est la lutte des classes ! » clamé par une petite fille, le regard déterminé et le poing tendu. N’allez pas croire qu’il s’agisse d’une campagne des jeunesses communistes. Non, non, c’est tout simplement l’offensive de rentrée d’une grande enseigne de distribution. Cette aspiration révolutionnaire se retrouve également chez un célèbre d’un fournisseur d’accès internet qui a choisi de baptiser sobrement son nouveau produit phare « révolution ». La preuve ultime que l’insurrection s’annonce c’est qu’un des mastodontes de l’industrie alimentaire a ré Dans le système capitaliste comme dans le monde animal, il est de bonne guerre qu’un prédateur au sommet de sa forme s’attaque à une proie dès que celle-ci commence à présenter des signes d’épuisement. Il en va ainsi des grands fauves de la savane comme des récupérateurs d’entreprises en difficulté qui fondent sur leur victime dès que celle-ci s’effondre d’épuisement ou fait faillite. Dans cette logique, il semblerait que la mémoire de l’utopie communiste soit terriblement en péril quand on voit le sort que les charognards publicitaires de tout poil réservent aujourd’hui aux restes de sa dépouille. Sur les murs du métro parisien s’affiche depuis quelques semaines le slogan « c’est la lutte des classes ! » clamé par une petite fille, le regard déterminé et le poing tendu. N’allez pas croire qu’il s’agisse d’une campagne des jeunesses communistes. Non, non, c’est tout simplement l’offensive de rentrée d’une grande enseigne de distribution. Cette aspiration révolutionnaire se retrouve également chez un célèbre d’un fournisseur d’accès internet qui a choisi de baptiser sobrement son nouveau produit phare « révolution ». La preuve ultime que l’insurrection s’annonce c’est qu’un des mastodontes de l’industrie alimentaire a récemment choisi de mettre en scène dans une récente série de spots des petits personnages passablement excités, appelant à la riz-volution et menaçant de « tout faire sauter ! ». Avouez, chers camarades, qu’il serait regrettable de s’arrêter en si bon chemin dans cette grande marche triomphante du capitalisme. Et puisque ce n’est qu’un début, on ne peut donc que conseiller aux annonceurs de continuer le combat. A venir donc très bientôt : « Grand soir », la nouvelle fragrance d’un célèbre parfumeur parisien ; la série spéciale « Staline » d’un constructeur de berlines de luxe ; « Goulag », concept brillant d’une chaîne hôtelière low cost ; « Octobre rouge », salon du vin d’un audacieux réseau d’hypermarchés et bien sûr « Pravda », le supplément humour du Figaro. cemment choisi de mettre en scène dans une récente série de spots des petits personnages passablement excités, appelant à la riz-volution et menaçant de « tout faire sauter ! ». Avouez, chers camarades, qu’il serait regrettable de s’arrêter en si bon chemin dans cette grande marche triomphante du capitalisme. Et puisque ce n’est qu’un début, on ne peut donc que conseiller aux annonceurs de continuer le combat. A venir donc très bientôt : « Grand soir », la nouvelle fragrance d’un célèbre parfumeur parisien ; la série spéciale « Staline » d’un constructeur de berlines de luxe ; « Goulag », concept brillant d’une chaîne hôtelière low cost ; « Octobre rouge », salon du vin d’un audacieux réseau d’hypermarchés et bien sûr « Pravda », le supplément humour du Figaro.

Le 24 octobre 2015 à 08:40
Le 23 octobre 2012 à 08:37

Mona Mailing n°6

Manquait plus que ça ! Parce que l'Oréal vous le serine bien, parce qu'on vous intoxique avec le jeunisme, vous prétendez me rafraîchir, moi, pas même trentenaire ? Pire, vous me dégottez une Jocondettina de derrière les fagots, toute lisse, limite botoxée ! Tellement lisse, la pauvre, qu'on passerait devant sans la voir dis-donc ! Regardez-les se gargariser, les experts patentés serrés du c... ou dans leurs cravates, et les autres là, les charogn'arts et grimpeurs de cotes qui, devant un tableau, n'ont d'autres rêves que le bruit du coup de marteau à dix milliards ! Maquereaux, pappone, va ! Je n'ai pas de prix et pas d'âge non plus, que ça vous rentre dans le crâne. Et la petite, là, la ragazza, mon clone, celle que vous avez programmée pour me remplacer au box-office muséal, elle a peut-être le sfumato plus clair et le sourire plus naïf, mais ne voyez-vous pas qu'il lui manque un petit quelque chose ? Approchez... Regardez bien... Lisse, tellement lisse... disparus ce petit pli au coin de l'oeil, l'empreinte chaude des mots et des baisers sur les lèvres, au front le poli des caresses et, à la naissance des seins, cette petite fatigue qui brouille les pistes et voile le teint, cette annonce discrète du déclin. Cherchez l'erreur... Eh oui... on ne sourit pas comme moi si l'on n'a pas vécu ! Ça va pour cette fois, mais ne vous avisez plus de me flanquer de prétendue Giovanna Gioconda dans les basques. Rangez celle-là dans les limbes d'où vous l'avez sortie et allez rendre une petite visite à Mademoiselle Leroux de Jean-Jacques Henner, celle-ci ne sourit pas mais son regard dit tout. Et laissez croire aux Japonais qu'elle est de Monet. Ils achèteront des cartes postales ! Puisque vous aimez les leurres, je vous conseille celui-ci.     Votre éternelle Joconde

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