Agences de notation et andouillettes
Econotrucs #4
Il y a un
an encore, j’aurais été obligé de vous expliquer ce qu’est une
agence de notation. Aujourd’hui même les Guignols de Canal + les
incarnent sous la forme de deux Sylvestre façon « world company ».
Dans la caricature (avec parfois quelques erreurs), les Guignols
expriment bien le ressenti de la population : un sentiment d’une
absurde domination des gouvernements démocratiques par les marchés
financiers et leurs acteurs. Le pire est sans doute atteint avec
l’hystérie dans laquelle les agences de notation semblent plonger le
pays. Il suffit de lire la presse : le monde est suspendu à leurs
décisions. Il est vrai qu’elles font peur : leur expertise est
douteuse, leurs erreurs multiples et célèbres, et les gouvernements
leur font pourtant toujours la danse du ventre.
En 1997,
la crise asiatique sonne le glas - très provisoire - d’une
extraordinaire période d’expansion économique appelée «
miracle asiatique » (souvenez vous des « tigres » et des
«dragons » ) et basée sur des monceaux de dettes. A
cette occasion on avait découvert que - malgré le précédent
mexicain de 1995 - les agences de notation avaient donné des triples
A à tout un tas de pays dont l’économie reposait sur de l’emprunt
à court terme auprès de banques occidentales pour nourrir une bulle
immobilière et de consommation. Le jour où les marchés se sont
retournés et où les investisseurs occidentaux ont massivement
retiré leurs liquidités, les failles de ce miracle asiatique sont
apparues au grand jour et les agences ont dégradé tous ces pays,
aggravant immédiatement leur situation. C’est un truc classique
des agences : plutôt que de sonner l’alarme avant les autres -
lorsque tout va bien - elles nourrissent les bulles, et se contentent
de constater que leurs notes étaient bidons lorsque la situation se
dégrade.
A partir
de 2000, l’essor de la titrisation a permis aux agences de faire
exploser leurs profits : chaque nouveau titre fabriqué par une
institution financière nécessitant l'intervention d'un agence.
Michel Aglietta en France, ou Franck Partnoy aux Etats-Unis, avaient
largement montré dès cette époque les dangers de ce nouveau
procédé où les agences de notation jouaient un rôle central :
conflit d'intérêts, situation de monopole, et même fondements
théoriques douteux. Pendant ce temps le comité de Bâle (forum qui
réunit les banques centrales et qui s’occupe de supervision
bancaire) avait pratiquement officialisé leur rôle comme régulateur
financier : dans un système ou l’autorégulation était la règle
les notes prenaient une importance capitale. Avec la crise des
subprimes en 2007, on découvrait en effet que grâce à cette
titrisation, des courtiers prêtaient de l’argent à des quasi SDF
pour qu‘il puissent acheter des maisons : par un coup de calculette
magique, les crédits consentis étaient en effet passés à la
moulinette par les banques, et revendus en tranches de différents
risques et différents rendement à différents clients à travers le
monde. Personne ne savait vraiment ce qu’il achetait, mais
rassurez vous les agences de notation avaient noté chaque produit en
fonction de ses risques : avec brio, puisqu’il a suffi que le
marché immobilier ralentisse fin 2006 pour que tout le système
s’effondre en une année.
Cela
aurait pu décrédibiliser définitivement les agences : on a au
contraire l’impression qu’elles sont devenues un acteur central du
système. Mais je vais vous faire une révélation : Là où la
dégradation d’une entreprise privée peut révéler des défauts
cachés, la dégradation de la dette d’un état ne nous apprend
rien, si ce n’est que trois types ont fait une réunion dans un
bureau et tentent de mettre de l’huile sur le feu.
En effet,
la notation des titres financiers privés est une notation sollicitée
où les institutions financières payent pour voir leur titres notés
et donnent accès aux agences à des informations financières
confidentielles. En théorie cela donne une certaine valeur à la
notation (les agences disposent d’information dont ne dispose pas
le public). En revanche la notation des dettes publiques repose sur
des informations publiques, disponibles pour tous. L’agence n’a
rien a nous apprendre sur la dette de la Grèce ou la santé
financière de la France, qui dépendent de décisions politiques. La
bonne attitude aurait du être depuis le début : pas besoin des
agences de notation pour savoir que la dette de la France n’est pas
soutenable, que la situation économique est très mauvaise… Le
problème est qu’à force d’anticiper la panique, on risque
réellement d’assister à la panique.
Quand
j’entends parler de triple A, je pense aux andouillettes qui,
elles, peuvent en avoir jusqu’à cinq. Et je me rappelle que nos
gouvernants sont plus compétents en charcuterie qu’en économie,
ceci explique peut-être cela.