Tilly Bayard-Richard
Publié le 08/06/2011

C'est beau un cheval, dans la ville


A Montparnasse, je me suis installée tout à l'arrière du bus articulé. Dans les nouveaux modèles de ce type de véhicule il y a deux plateaux successifs surélevés, jusqu'au fond, qui font comme un petit amphithéâtre. J'étais tout en haut, assise bien calée contre la vitre, côté trottoir, sens de la marche, les meilleures conditions pour profiter du trajet en direction de l'Opéra. En levant un peu la tête je voyais même jusqu'en haut des immeubles haussmanniens de la rue de Rennes. Détournant ma vue de l'agitation des trottoirs et de la circulation automobile plus bas, je profitais de ma position surélevée pour étudier paresseusement la décoration des balcons des second et cinquième étages. Saint-Germain, rue Jacob, pont du Carrousel, Guichets du Louvre.

Et puis soudain, la tête du cheval, énorme, à la hauteur de ma vitre, de mon visage, de mon regard. Les yeux dans les yeux. Mon reflet dans l’oeil d’or du cheval. Le bus se déplaçait doucement, l'animal n'a pas bronché. Surprise et émerveillement, de mon côté de la vitre. Noblesse et inconscience de sa beauté, du côté de l'animal. Je n'ai aucun souvenir d'un cavalier. Comme si le grand alezan s'était posté là tout seul, pour monter la garde à l'entrée de la Cour du Louvre, et regarder passer les autobus.

Blogueuse peu prolixe mais régulière et persévérante depuis décembre 2004.
Dégagée de ses activités professionnelles antérieures en 2009.
Sur mon blog je parle des gens que j'aime qui font des choses et des gens qui font des choses que j'aime.
En février 2011, j'ai auto-édité deux petits ouvrages qui sont des recueils de chroniques du blog. Les articles sont débarassés des liens, des illustrations, et des commentaires. Ils retrouvent la simplicité du noir et blanc, les richesses de la typographie, de la justification, les contraintes des dimensions de la page... du livre en papier ! 

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Le 6 octobre 2015 à 10:52

Émerveillement

Le football, comme la peinture, selon Léonard de Vinci, est cosa mentale, c'est dans l'imaginaire qu'il se mesure et s'apprécie. La nature de l'émerveillement que le football suscite provient des fantasmes de triomphe et de toute-puissance qu'il génère dans notre esprit. Les yeux fermés, quel que soit mon âge et ma condition physique, je suis l'attaquant vedette qui marque le but de la victoire ou le gardien de but qui s'élance au ralenti dans l'éther pour faire un arrêt décisif. J'ai marqué, enfant, des buts stupéfiants (dans mon for intérieur, oui, bon). Les bras que je lève au ciel, alors, dans le salon désert de mes parents, participent autant du rituel et de la fête que le but proprement dit que je viens de marquer. Ce sont les célébrations, les congratulations, l'agenouillement sur la pelouse, les coéquipiers qui se jettent sur moi et m'entourent, m'étreignent, m'oignent et m'encensent, que je savoure le plus, non pas l'action elle-même, c'est mon triomphe narcissique qui m'apporte la jouissance, et nullement le fait qu'il puisse un jour se produire dans le réel, qu'un jour, moi-même, je pourrai contrôler merveilleusement un ballon du pied, pour, avec sang-froid, avec maîtrise, avec adresse, dans un stade réel, face à des adversaires réels, sur une pelouse réelle, le propulser d'une frappe très pure de vingt-cinq mètres dans la lucarne du but adverse, malgré la parade désespérée d'un gardien de but inexorablement dans le vent. L'image est séduisante, certes, mais j'ai d'autres ambitions dans la vie, que d'être adroit du pied. Moi, ce serait plutôt la main, et pas seulement en art. La réalité est presque toujours décevante, cela ne vous aura pas échappé. À treize ans, c'était fini, ma carrière de footballeur était terminée. Mes derniers rêves de gloire date du printemps 1970, c'était à Bruxelles, dans l'appartement de la rue Jules-Lejeune. Mes parents venaient de m'apprendre que nous allions nous installer à Paris, et je regardais tristement le chambranle qui séparait la salle à manger du salon qui me servait de cages de but imaginaires, en échafaudant mes derniers scénarios de gloire footballistique. Une période s'achevait. Le réel, pour moi, c'était maintenant cet avenir inconnu à Paris, la rentrée des classes 1970 où j'entrerais en quatrième comme pensionnaire dans un collège de Maisons-Laffite. Ce serait un déracinement, ce serait la fin de l'enfance, des jours heureux et de Bruxelles. C'en était fini de mes plus belles années. À l'enfance succède toujours l'adolescence, et la vie dans le réel, est intraitable, le ballon, fût-il rond, est indocile et fantastique, il nous résiste, nous contrarie, nous humilie. Extrait de Football, Éditions de Minuit (2015)

Le 24 mars 2014 à 10:19
Le 27 janvier 2012 à 08:40
Le 29 novembre 2011 à 08:53

Juillet 2011 - La première du Bolchoï

Chroniques à retardement #1

Les chroniques à retardement s’intéressent à de petits ou grands événements qui se sont perdus dans le flot frénétique de l’actualité, et les recomposent. Du réchauffé, du come-back, du léger différé : une deuxième chance pour ces nouvelles obsolètes. Juillet 2011. C’est l’été en Russie ; le Bolchoï dort dans la chaleur moscovite. L’immense théâtre est secoué, creusé, brossé, restauré, redoré par les innombrables ouvriers qui s’emploient à lui redonner sa jeunesse. Le projet est énorme, compliqué, cher et à rebondissements : on ne compte plus les dépassements de coûts, les retards, les scandales, les licenciements de responsables. Mais sur le site, les artisans, probablement, n’ont que faire de toutes ces politiques. Ils avancent dans leur travail de fourmi, patiemment, méticuleusement, depuis sept ans.   Ce jour-là comme chaque jour, ils sont à l’œuvre dans la salle principale quadrillée d’échafaudages, lorsqu’un homme à barbiche et cheveux blancs fait irruption dans la salle. Il est vêtu de chaussures blanches, d’un pantalon blanc, d’une veste blanche. Dans cet accoutrement de mafioso new-yorkais, il se dirige vers la scène, sur laquelle il monte précautionneusement par une échelle métallique branlante. Il se place bien au milieu. Déjà quelques ouvriers se sont interrompus, curieux de ce qui va se passer. Alors, sans faire de façons, comme ça, l’homme debout devant la salle vide balaye l’air d’un bras gracieux et se met à chanter. Les marteaux, les perceuses, les appels se taisent un par un. Placido Domingo chante un air de la Dame de Pique, de Tchaïkovski. Les échos puissants de la voix du vieux ténor réveillent les figures passées de l’histoire du théâtre, divas, danseurs, tsars, courtisanes et pontes du parti. Tout le monde se tait. Le Bolchoï vit à nouveau.   L’air se termine au milieu des bravos, le chanteur quitte la salle, les ouvriers se remettent au travail. Dans quelques mois, le 28 octobre pour être précis, il y aura une cérémonie pour la réouverture de ce théâtre, l’un des plus célèbres au monde. Il rassemblera le gotha de la danse, du théâtre et de l’opéra, les capitaines d’industrie, les hommes politiques ; grands de ce monde endimanchés accourus sur l’invitation du gouvernement pour assister au gala.   Ils ne le savent pas encore, mais ils auront raté la première.

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