Parce que la langue est le lieu d'un champ de bataille
idéologique, il faut s'occuper des mots dénaturés ou vidés de leur sens par les
politiques et les médias. Klemperer
Junior invite des auteurs à les réhabiliter. Postez vous aussi vos contributions ici.
Je veux vous parler de cet insupportable
"vous savez..." qui sort en rafale de la bouche des responsables politiques français sitôt qu'un journaliste fait mine de les pousser un tantinet dans un coin du ring. Vous voyez de quoi je parle ? De ces
"vous savez..." répétitifs suivis d'expressions telles que :
– "lorsqu'on est en charge de la représentation nationale…"
– "on ne fait pas d'omelette sans casser les œufs…"– "être ministre c'est savoir prendre des décisions..."L'expression
"vous savez...", traduction mécanique du
"you know" anglo-saxon, cherche à établir une connivence factice entre l'énonciateur et son interlocuteur, sous l'apparence d'une soudaine introspection, d'une confidence imprévue. Le but étant évidemment de dire exactement le contraire de ce qui est énoncé :
je vous dis que vous savez, mais en fait vous ne savez rien et moi seul qui parle sais.
Le
"vous savez..." dévoyé se dégaine lors des moments "de vérité" du débat ou de l'interview :
– soit il signale qu'on va improviser, dans un grand afflux de sincérité, une réponse en fait préparée en amont pour parer une question piège attendue;
– soit, lorsqu'on est réellement pris au dépourvu, plusieurs
"vous savez..." enfilés permettent de répondre du tac au tac tout en s'octroyant quelques précieuses secondes de réflexion (le
"vous savez..." français en trois pieds apportant 50% plus de répit que le
"you know" anglais).
Si quelqu'un commence à vous lâcher d'un air sincère et pénétré
"vous savez...", ne pensez pas que cela signifie
"je sais que tu sais que je sais que tu sais...", non, c'est tout simplement qu'il est en train de vous prendre pour un con :
Vous savez…
planter des choux…
à la mode à la mode…
vous savez…
planter des choux
à la mode de chez nous...
Traduction : seul le locuteur s'y connaît en plantage de choux ; le plantage de choux est une affaire trop sérieuse pour être
confiée à des amateurs.
On aurait pu traduire plus justement
"you know" par
"voyez-vous", moins donneur de leçon, plus neutre. Mais plutôt que de sauver le
"vous savez..." , je propose de l'utiliser comme un instrument de mesure : plus un
responsable recourt au
"vous savez...", plus on saura qu'il sent la mauvaise savonnette et les relents de chou farci.
> Jean-Daniel Magnin