Il faut l’avouer, ventre de bœuf !, la plupart des
porte-trompette historiques de l’individualisme libertaire, les Max Stirner,
les Georges Palante, les Ernest Armand, ne furent pas plus que ça de grands
comiques. Ni de grands risque-tout mettant en aventures leur vie même. Ce qui
n’ôte naturellement rien à leurs fracassants mérites. Le théoricien et
agitateur anarchiste-individualiste Albert Libertad, que j’aime surnommer
« le scandaleux béquillard », se distingue d’eux par ses facéties
perpétuelles, par son goût de la provocation ostrogothe et par son art de
mettre continuellement ses actes en accord avec ses idées intempérantes.
L’historien Bernard Thomas, dont il faut lire coûte que coûte
Les Vies d’Alexandre Jacob 1879-1954.
Mousse, voleur, anarchiste, bagnard (Fayard), nous raconte qu’au lycée de
Bordeaux où il enchaînait les mauvaises blagues, le petit estropié Albert
Joseph était devenu « pour la plupart de ses professeurs l’incarnation du
diable ». Ce qui fait qu’on avait fini par le boucler dans une maison de
correction de Gironde d’où il s’était vite criqué. Et, c’est appuyé sur les
deux échalas de châtaigniers qui lui servaient de béquilles, qu’il avait
entrepris de grignoter les 600 km qui le séparaient de Paris en brandissant
d’un air menaçant, chaque fois qu’il avait les crocs, ses gourdins sous les
sourcils des passants bien mis.
Dans la capitale, Albert dit Libertad a tôt fait de
personnifier à merveille le « professionnel de la déstabilisation »
selon Charles Pasqua.
– En tout lieu, il ne cesse de crier advienne que
pourra : « Esclaves, brisez vos chaînes ! »
– Il frigousse pour des canards rebelles (Le Libertaire, Le Journal du peuple ou L’Anarchie dont il est le maître queux)
des articles inouïment poivrés contre « la société actuelle empuantie par
les ordures conventionnelles de propriété, de patrie, de religion, de famille,
et par notre ignorance, écrasés qu’on est par les forces gouvernementales et
l’inertie des gouvernés ».
– Il aide les galapiats recherchés à échapper aux
pandores.
– Il reproche aux ligues antimilitaristes de ne
pas faire assez de retape pour la désertion et aux syndicats
« révolutionnaires » de ne pas envoyer les patrons se faire lanlaire
(« Le syndicat est pour le moment le dernier mot de l’imbécillité
prolétarienne. »)
– Il apostrophe les prédicateurs pendant les
messes : « En quel nom cet oiseau-là, sur son perchoir, serait-il le
seul à avoir la parole ? » s’indigne-t-il le 5 septembre 1897 au
Sacré-Cœur. « Tas de crapules ! Tas de veaux ! » La Gazette des tribunaux nous apprend
que ce jour-là « cinq hommes durent réunir leurs efforts pour l’expulser
de l’église », ficelé dans un drap sacré.
– Il insulte les électeurs devant les bureaux de
vote : « Nous ne voulons pas voter, mais ceux qui votent choisissent
un maître, lequel sera, que nous le voulions ou non, notre maître. Aussi
devons-nous empêcher quiconque d’accomplir le geste essentiellement autoritaire
du vote. »
– Il urine sur ce qu’il appelle « le culte de
la charogne » : « Il faut jeter bas les pyramides, les tumulus,
les tombeaux ; il faut passer la charrue dans les clos des cimetières afin
de débarrasser l’humanité de ce qu’on appelle le respect de la mort. »
– Il malmène les béni-oui-oui : « Je
mets mes bâtons sur le visage du premier imbécile ou du premier coquin qui
bavera sur nos talons. »
– Il répond du tac au tac aux juges d’instruction
qui le convoquent : « Monsieur, vous mandez, vous ordonnez et
vous me menacez d’avance de faire intervenir la force publique pour me
contraindre à comparaître en personne devant vous. Quelle arrogance !
Pensez-vous qu’il n’y ait plus au monde que des esclaves soumis et tremblants
sous vos ordres ? (…) Laissez-moi donc tranquille et faites comme
moi : allez vous baigner, c’est la saison. »
– Et il appelle à la révolution immédiate sans
freins non seulement dans les « causeries populaires » qu’il anime
mais aussi dans les tribunes politiques où il n’est pas du tout invité.
« Personne, commente l’historien Jean Maitron, n’entend sans appréhension
le bruit de ses cannes. Car c’est un prélude de vacarme et de rixes. »
C’est que, dès qu’on lui coupe la parole qu’il a pris indûment, Libertad se
laisse couler à terre et fait tourniquer furibardement ses béquilles dans les
jarrets des autres orateurs ou des cerbères tentant de l’évacuer.
Relevons encore que, dans sa vie privée
proprement dite, Albert Libertad ne fut pas en reste. Il brûla toutes ses
pièces d’identité, il répudia à vie dans ses chroniques comme dans sa
correspondance l’emploi des majuscules, il refusa d’inscrire ses lardons à
l’état civil : « L’état civil ? Connais pas. Le nom ? Je
m’en fous, ils se donneront celui qui leur plaira. La loi ? Qu’elle aille
au diable ! » Et, pour qu’il soit bien clair que les mariages
bourgeois, il s’en tamponnait le coquillard, il ne concubina guère qu’avec des…
paires de sœurs (on connaît les Mahé et les Morand).
Mais ne
quittons pas notre strapiat en rif favori sans applaudir à tout rompre deux de
ses plus splendides fulminations.
- Faisons
la grève des gestes inutiles ! (entre 1905 et 1908)
« Décidons de ne plus mettre la main à un travail
inutile ou néfaste. Cessons tous de fabriquer le luxe, de contrôler le travail,
de clôturer la propriété, de défendre l’argent, d’être chiens de garde et travaillons
pour notre propre bonheur, pour notre nécessaire, pour notre agréable. »
- Suicidons
le suicide ! (1905)
« Tous les jours, nous nous suicidons partiellement,
je me suicide lorsque je consens à demeurer dans un local où le soleil ne
pénètre jamais. Je me suicide lorsque je fais un travail que je sais inutile.
Je me suicide lorsque je ne contente pas mon estomac par la quantité et la
qualité d’aliments qui me sont nécessaires. Je me suicide chaque fois que je
consens à obéir à des hommes et à des lois qui m’oppriment. Je me suicide
lorsque je porte à un individu par le geste du vote le droit de me gouverner
pendant quatre ans. Je me suicide quand je demande la permission d’aimer à
maire ou à prêtre. Le suicide complet n’est que l’acte final de l’impuissance
de réagir contre le milieu. (…) La vie n’est pas mauvaise en soi mais les
conditions dans lesquelles nous la vivons. Donc, ne nous en prenons pas à elle
mais à ces conditions : changeons-les ! »
PS. : Les appels les plus corsés à la mutinerie
radicale de Libertad ont été réédités par Agone sous le titre Le Culte de la charogne.