Thierry Noellec
Publié le 15/06/2011

Portier de jour


Certes le nouvel uniforme du portier de l'Hôtel de la Plage était particulièrement très seyant et Monsieur Jean-Claude le portait à merveille. Cependant, certains clients trouvaient que la nouvelle politique managériale du directeur, Monsieur Martin, risquait de faire perdre au célèbre établissement un peu de cette convivialité insouciante qu'ils appréciaient depuis tant d'années.
Depuis toujours scribouilleur en amateur, je consacre mon temps libre à écrire des romans noirs impubliables (et d'ailleurs non publiés) et à écrire des billets où l'humour potache et trash s'amuse de la médiocrité du monde. Ce qui me convient bien car on ne parle jamais aussi bien que de ce que l'on connait bien. 

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Le 17 décembre 2015 à 08:24

Nous irons à Valparaiso

« C'est ton téléphone qui vibre, ou ton pacemaker qui est content de me voir ? » - la Ville Lumière avait su me guider vers un de ces sous-bois romantiques dont elle avait le secret. La dame posée sur mes genoux depuis quelques secondes trouvait les mots pour me remonter le moral. Elle me proposa un verre de champagne tiède, j'y vis un rituel d'accueil. Elle mit sa langue dans mon larynx, la précision anatomique vous surprend, mais moins que moi. « Je suis amoureuse », ajouta-t-elle sitôt ressortie, « il va faire de moi sa chose, voilà ce que je me suis dit quand tu as passé le rideau en lamelles plastiques de l'entrée ». J'étais au Cagibi, un bar de quartier conseillé par le gardien de nuit de l'Hôtel Le Clin d'œil où j'était descendu au hasard. « Ne demandez pas à voir Gigi », avait-il précisé, « ce n'est pas la peine ». Il devait tenir d'une grand-tante médium, parce que précisément Gigi était là, à califourchon sur mon Levi Strauss, une nouvelle bouteille pétillante dans la main – mais où était passée la première ? « Et de trois ! », s'exclama Gigi en la brandissant. Les mathématiques n'étaient pas son truc, la pauvre chérie. Je t'apprendrai l'algèbre, je serai ta chance, pensais-je. Je n'arrivais pas à savoir qui de Moët ou Chandon avait ce pouvoir euphorisant. Dehors, il faisait sombre. Nuit battante, les basses à fond sortant de tous les orifices de la rue. Les néons violets, orange, verts semblaient clignoter sur ce rythme infernal. Des gens entraient sans arrêt, et disparaissaient à l'étage d'où il ne redescendaient jamais. Gigi : « Qu'est-ce qu'on fait mon gros loup ? On se marie tout de suite ? Dis-moi oui dis-moi oui dis-moi oui ! ». Je regardai ma montre : disparue. « Et en plus je suis prestidigitatrice », souria-t-elle. Je repris du champ' éventé, je demandais qu'on y glisse des glaçons, et même là, dans le plus craspec des établissements, ça choquait. J'insistai auprès de la moustache qui servait derrière le bar, et je descendis tranquillement la bouteille. Et encore. Et encore. Le rimmel s'affaissait, Gigi se fatiguait à jouer à Gigi. Elle reposait sa tête sur ses bras croisés, sur le comptoir gras de cacahuètes. Je saisis ma dernière chance. La piquette à bulles me donnait de l'élan, je montai sur le zinc. « Gigi, ma Gigi », lui hurlai-je. Elle sursauta. « Viens, je t'emmène ! On prend l'air, définitivement ». Moustache saisit un objet long sous son évier. Gigi me faisait des signes, et les grands yeux. Mais je sentais bien qu'elle attendait la suite, même quand elle a dit : « Quel crétin, çui-là, je l'ai tout suite senti ». Alors j'ai repris : « Gigi, ma Gigi, demain matin ! Aux aurores, premier vol pour Valparaiso ! Ça sonne, non, Valparaiso ? Ça sent meilleur que le Cagibi ? On refait notre vie, amor des mis amores ! ». J'avais entendu ça dans une vieille chanson... Pan.   Oui, ça a fait pan. Ou pouf. Un bruit mi-dur mi-mou, qui a éteint la lumière. Quand celle-ci est revenue, elle était si vive qu'elle entrait en résonance avec le battement de mon sang dans ma boîte crânienne. Les yeux mi-clos, je pris conscience que j'étais allongé sur un trottoir, en plein jour. Je constatai que mes poches étaient vides. J'en sortis seulement un bout de papier froissé, sur lequel je lus : « Billet pour Valparaiso. Aller simple. Gros bisous. G. »

Le 7 juin 2014 à 08:55

Glenn

Glenn dort parfois nu même souvent, mais le lundi surtout ou bien encore les jours de pluie. L'homme a inventé le sexe sur le lit pour oublier que Dieu avait mis des monstres dessous, très serrés les uns contre les autres. L'intimité dans un lit occulte un peu facilement les 2 millions d'acariens qui l'occupent aussi. Comme on fait son lit, on se couche, oui, mais lequel ? Il y a cette scène dans Freddy les Griffes de la Nuit, celle de la mort de Glenn (Johnny Depp), durant laquelle le jeune homme est aspiré par le lit (avec la télévision d'ailleurs, tiens) puis recraché en un impressionnant geyser de sang. Ce n'est pas anodin tant le sommeil est sans doute l'événement quotidien le plus perturbant qui soit puisqu'il nous voit chaque jour inexorablement perdre conscience. Le lit est cet endroit dans lequel nous perdons pied, physiologiquement parlant. Seul notre subconscient survit dans cette expérience qui met nos hormones sens dessus dessous, ce qui en fait un évènement encore moins rassurant tant l'homme aime tout contrôler. Alors le corps a inventé le rêve comme pour enfoncer le clou encore plus loin : il est la superstar de la nuit au grand dam de l'homme. Il n'est guère étonnant que ce dernier ait d'ailleurs bien souvent cantonné le sexe au même endroit. Quand on y pense, le sexe est également une perte de conscience. On meurt dans un lit bien souvent aussi. Avec des draps blancs immaculés comme un jour de mariage : ça fait réfléchir. Le lit est, avec les WC, l'endroit où l'homme se résigne à admettre qu'il n'est qu'un animal comme un autre. En 2145 nous dormirons dans des lits verticaux en compagnie de poules qui donneront du lait lorsqu'on leur pressera les crêtes. Nous serons dirigés par un état totalitaire qui enverra des sous-marins sur Mars pour exploiter le peuple étranger avant de l'éradiquer. Le sexe sera prohibé et l'homosexualité cantonnée à un couple étalon élevé en Argentine pour des études financées par le Nouveau Planning Familial. Le racisme sera cloné et la peur de l'autre deviendra une religion à part entière : on crucifiera des Chinois autant que les gousses de vanille qui seront jugées trop exotiques. Une grosse pastèque sera pape. La Kaaba abritera une baby carotte que tout l'islam vénèrera comme s'il était le Prophète même. L'homme aura rationalisé le sommeil, le lit deviendra un objet de controverse que quelques artistes engagés dresseront comme étendard (du côté hiver seulement, faut pas pousser) mais sans grand succès. Même Lady Gaga XIV s'y cassera les dents. Glenn sera recraché par un Freddy bionique tous les premiers dimanches du mois après le porno kabbalistique en hébreu diffusé sur Canal ++. Les censeurs seront vénérés comme des saints alors que les bouddhistes remettront au goût du jour la Macarena. Réveil chassieux, réveil heureux. Mais avant tout, mon lit restera à jamais cet endroit où nous ne dormirons plus jamais ensemble, Glenn.

Le 4 juin 2014 à 08:41

Vive la nuit ! Vive mon lit !

Au lit, comment ça se passe ? D'abord entre soi et soi, ensuite entre soi et l'autre et enfin entre soi et ce qui reste de soi. Rien à en dire  de plus depuis le temps que le lit nous inspire et qu'on y expire. Non, vraiment, rien de neuf sous ce drapeau-là À moins que. À moins que l'essentiel ne se passe après la petite expiration. On baise, on pèse, on s'endort et "ça" commence à se passer vraiment. Entre soi et l'infra soi, cette fois. En un mot, on rêve. Submersion du plumard par les grandes marées inconscientes.  Chaque nuit. Avec prime aux cauchemars. (Notez au passage qu'il n'y a pas de mot dans notre lexique pour dire le contraire du cauchemar.) On rêve, donc. On ne maîtrise plus rien. Le lit se délite, s'universalise, on y coule, on y galope, on y plane, c'est selon. On redevient le Little Nemo de Winsor McKay. Sur quoi on se réveille – à côté de l'autre ou pas – avec le lit à faire et le réel à "gérer" (les mots aussi se mondialisent.) On atterrit quoi. À  moins que.  À moins que la veille on ait posé un calepin et un crayon au pied du lit et que le premier réflexe soit de noter le cauchemar qui vient de nous dégurgiter. Mais il résiste, le cauchemar ! Ne se laisse pas souvenir comme ça ! Propose du n'importe quoi. Ok ! On note le n'importe quoi. Le matin suivant idem. Et le suivant encore. Jusqu'au jour où on s'aperçoit que la matière de nos rêves se fait plus docile, propose des petites séquences, des bribes de récit, de l'anecdote mémorable, de l'inopiné désopilant, et, petit à petit de la structure d'ensemble.  Cet acharnement à transformer nos rêves en récit procure un plaisir de dompteur. Peu à peu c'est une nouvelle qu'on note, ou un petit roman, avec son début, son acmé et sa fin. À ce stade il arrive même que, la nuit, en pleine tourmente onirique, on se dise : "Faut pas que j'oublie de noter ça demain" et quelque chose en nous rigole, qui fait la nique à l'inconscient. C'est à quoi je m'amuse, moi, dans mon lit, une fois toutes mes lumières éteintes : recycler mes poubelles mentales. Du chaos extraire un récit. Cela dit, faut pas prendre l'inconscient pour une bille ; même racontantes, ses histoires ne "disent" rien de précis. Très avare de sens, l'inconscient ! Ne lâche rien. Mais feuilletoniste en diable. Chaque nuit une poubelle nouvelle dans le lit du rêveur qui se la joue scénariste. Vive la nuit, nom d'un chien ! Vive mon lit ! Et vivent les nouveautés du petit matin  ! 

Le 10 mars 2015 à 08:12

Vendée : Depuis 30 ans, il lance des bouteilles à la mer pleines d'insultes et d'injures

Curieuse histoire que celle de cet habitant de Montendront, en Vendée. Depuis 30 ans, cet homme, aujourd’hui retraité, jette des bouteilles à la mer. Particularité, toutes sans exception, sont remplies de messages d’insultes et d’injures. Reportage. Hubert Lasalle a 68 ans. Ce résident de Mentendront passe pour un aimable retraité. Habitué de son café depuis 40 ans, il délaisse les discussions enflammées du comptoir pour s’adonner à sa vraie passion : la bouteille à la mer. Mais pas n’importe laquelle. Ses bouteilles à la mer ne sont que des listes d’insultes, d’injures et diffamations à l’encontre de la personne qui lira le message. « J’ai commencé un peu par hasard. Puis c’est devenu une passion » raconte celui qui estime avoir jeté entre 2000 et 4000 bouteilles d’insultes dans l’Atlantique. « C’est une sorte de défouloir, rien d’autre. Je couche sur le papier tout ce qui me passe par la tête, et j’imagine la tête du connard qui va lire ça dans quelques années » dit-il avec un regard plein de malice. Et les bouteilles de Hubert ont parfois trouvé destinataire. Comme ce pêcheur islandais qui en 1999 trouve une des bouteilles poussées par le Gulf Stream. Le pêcheur, ému par la découverte, fera le déplacement jusqu’à Montendront pour annoncer qu’il avait trouvé la bouteille d’Hubert. « Je crois qu’il a été un peu déçu quand il a compris que le message disait « Celui qui lit ça est une grosse (sic) pète couille de mes deux, batar (sic) va » et de « va sucer ta vache de mère, sale con » » ajoute Hubert qui manque de perdre un œil dans la bagarre qui suit. Plus près de nous, en 2010, c’est la fille d’un couple en vacances sur l’île de Ré qui découvre une des bouteilles. « Notre fille l’a ouverte et a lu le message à haute voix, elle a été très très choquée, elle a pleuré plusieurs jours » racontent les parents en colère qui ont porté plainte. Une plainte qui sera classée sans suite, la justice estimant que rien n’interdisait en l’état aux gens d’écrire des insultes sur un bout de papier et de les jeter dans l’océan. Mais le monde moderne rattrape Hubert et, aujourd’hui, il se lasse un peu de ses bouteilles, expliquant avoir trouvé un nouveau moyen de pouvoir exprimer sa haine gratuite d’autrui. « Le truc là, Internet, c’est bien, tu peux envoyer un message d’insulte à n’importe qui, c’est vraiment extra, tiens regarde ça enfoiré de grosse vache de sa mère (sic) » dit-il en envoyant un commentaire d’insultes à la fin de cet article. Le Gorafi

Le 22 novembre 2010 à 16:01

Au bord de la Laponie, Andreas Eklöf et le silence nordique

Tant qu'il y aura du froid

Patterns for three pianos – in four parts - Andreas EklöfLe concert va commencer. Je dois jouer. Je voudrais aller jusqu’au silence, le capter, le comprendre, le donner. Comme le froid, le silence ne supporte que lui-même, un peu de rareté, et rien d’autre. Glenn Gould y est arrivé. Il est monté au nord, au plus nord qu’il lui était possible par train. Il joue. Puis il ne joue plus, il ne joue plus jamais en public, il ne donne plus aucun concert, il ne fait qu’enregistrer. Mais moi, je viens d’ailleurs ; ma radicalité, je la place ailleurs. Et puis, j’en viens du nord, ce n’est pas lui ma seule matière à silence. Ma radicalité, elle est dans le Cd que je viens de donner. Le concert va commencer. On se presse, on entre, on s’assoit. On est venu nombreux de Stockholm. Une personne lit en attendant. Elle est venue m’écouter jouer du piano, mais j’aimerais surtout qu’elle écoute le premier morceau du Cd. Nor., c’est le nom de mon album. Je ne souhaite pas qu’il soit écouté en concert, ni même dans une grande pièce. Le son doit être réglé en médium. Dans le premier morceau, il y a trois pianos, il y a des pauses et des soupirs, et peu de notes. Alors, au moment où je pense que l’on commence à m’écouter, à écouter, à s’habituer à la musicalité, je fais silence, au milieu du morceau, j’éteins tout, j’arrête de jouer, j’arrête d’enregistrer. Même les sons de la pièce sont niés, je pense que l’on s’en rend compte, j’aimerais que l’on s’en rende compte. Un simple soupir n’aurait jamais suffi à donner le silence. Et je repars, dans la pièce, dans la pièce dans laquelle je joue, dans celle dans laquelle vous l’écoutez. La personne a arrêté de lire, elle attend. Je dois commencer à jouer. Peut-être que je vais y arriver. Son attention va se porter sur les sons du piano, elle va se concentrer, ralentir, refroidir, elle va se crisper, s’intensifier. Peut-être que je vais y arriver, peut-être que pendant ce concert je vais l’emmener jusque-là, peut-être qu’il va être question de faire silence, de faire silence ensemble. 

Le 25 janvier 2015 à 10:52
Le 25 avril 2012 à 08:38

Non, je n'irai pas voir la mer.

J’y serais bien allée, pourtant, j’aurais enlevé mes chaussures, puis mes chaussettes (si jamais j’en avais porté, ce qui se fait rare au fur et à mesure que le printemps prend sa place), et j’aurais posé mes orteils sur le sable humide et froid d’une quelconque plage grise du Calvados. J’aurais foui doucement le sable avec mon gros orteil, sentant les grains sous mes ongles ébréchés au vernis écaillé couleur coquelicot. Puis je crois que j’aurais remonté mon pantalon, le retournant sur mes chevilles, après une hésitation, sur mes mollets, et j’aurais avancé vers les vagues, à tout petits pas. De la pointe du pied, j’aurais laissé une vague me lécher de ses papilles salées ; frissonnante, j’aurais laissé le froid s’emparer de mon pied lentement. Un sourire un peu malin aux lèvres, j’aurais sauté, dans un élan puéril, à pieds joints, dans l’eau verte à l’écume un peu jaune et senti mon pantalon se mouiller et se plaquer sur mes tibias. J’aurais peut-être ri, puis soupiré certainement. J’aurais relevé la tête, que j’avais baissé pour fixer intensivement l’eau, dans l’espoir très naïf d’apercevoir quelque chose à travers le liquide troublé, et j’aurais regardé au loin, soit vers l’Angleterre (ou vers l’endroit où j’aurais pensé qu’elle devait être), soit vers les terres normandes. J’aurais pensé à un thé bien chaud, à du vin blanc et à des crevettes (je ne mange pas de fruits de mer, je n’aime pas ça) (excepté les moules) (mais uniquement avec des frites). Mes chaussures à la main, je serais remontée vers une digue, m’y serais assise et aurais frotté mes pieds couverts par du sable collant, soufflant un peu parce qu’il reste toujours des grains, et ensuite ça gratte, alors c’est un peu agaçant. Mes pieds de nouveau bien au chaud, le sable crissant entre ma peau et le coton de mes tennis, j’aurais repris la route.

Le 29 novembre 2013 à 09:44
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