Conversation entre un dépressif et un terrien
Texte inédit de David Foenkinos
Le dépressif : Je voulais te dire quelque chose.
Le terrien : Oui.
Le dépressif : En ce moment, je vois quelqu’un.
Le terrien : Moi aussi.
Le dépressif : Quoi ? Toi aussi, tu vois quelqu’un ?
Le terrien : Ben oui. Je te vois toi. Tu es en face de moi.
Le dépressif : Mais non… je parlais de voir quelqu’un.
Le terrien : Quelqu’un ? Je le connais ton quelqu’un ?
Le dépressif : Ben non. Je ne crois pas. En général, c’est mieux de voir quelqu’un qui n’a pas de relation avec son entourage.
Le terrien : Je ne te suis pas du tout.
Le dépressif : Je vois un psy quoi !
Le terrien : Ah d’accord. Tu aurais dû le dire toute de suite. Je n’ai jamais compris cette manie de dire quelqu’un pour parler d’un psy. C’est la seule profession qu’on ne dit pas, c’est louche, non ?
Le dépressif : Si tu veux tout savoir, je ne réfléchis pas à ça en ce moment.
Le terrien : Et pourquoi pas le boucher ?
Le dépressif : Quoi, le boucher ?
Le terrien : Pourquoi on ne dirait pas « quelqu’un » pour parler d’un boucher. Quand tu vas acheter de la viande, tu dis à ta femme que tu vas voir quelqu’un. C’est pas plus con. Tiens, moi je vais faire ça. A partir de maintenant, mon quelqu’un c’est le boucher.
Le dépressif : Bon je crois que je n’aurais pas dû venir te voir.
Le terrien : Oui, pardonne-moi. C’est ton quelqu’un qui m’a embrouillé. Je ne supporte pas qu’on ne définisse pas les choses. Tant qu’on y est, on pourrait dire que « quelque part » c’est la Suisse. Et même la Suisse du Sud, si je veux.
Le dépressif : J’ai l’impression que tu ne vas pas fort en ce moment. Je me demande si tu ne devrais pas voir quelqu’un.
Le terrien : Ah, non j’ai déjà mangé de la viande hier.