L'extraprogrammateur
Le directeur de théâtre-extraprogammateur-et-multidiffuseur avait l’œil.
L’œil des œils. En une fraction de seconde, le directeur de théâtre-extraprogammateur-et-multidiffuseur
jugeait un artiste entrant dans son bureau un dossier sous le bras. Le
directeur de théâtre-extraprogammateur-et-multidiffuseur appréciait un budget
en moins de temps qu’il n’en faut à un banquier pour parcourir une demande de
crédit à refuser sur-le-champ. Le directeur de théâtre-extraprogammateur-et-multidiffuseur
savait d’un coup d’œil choisir entre la belle affiche qui frappe en-dessous de
la ceinture et l’affiche efficace qui touche là où il faut frapper. Le
directeur de théâtre-extraprogammateur-et-multidiffuseur avait un œil
imparablement mensurateur quand une femme traversait son champ de vision. Le
directeur de théâtre-extraprogammateur-et-multidiffuseur était craint pour la sûreté
de son œil de Broadway à l’Oural. Mais, ce jour-là, ses assistantes le supplièrent
de lire enfin la pièce qu’il produisait pour des acteurs qui emplissent les
salles à faire craquer les murs. Alors il s’enferma dans la salle contiguë au
bureau où il faisait valser les millions, les réputations et les minettes.
Seul, il s’assit, la brochure de la pièce sur les genoux, et il poussa un cri
de désespoir en prenant bien garde qu’on ne l’entendît. Le directeur de théâtre-extraprogammateur-et-multidiffuseur
à l’œil clair ne savait pas lire.
Gilles Costaz