Leurs exploits sont tellement
épastrouillants qu’on dirait des super-héros de comics strips. Et
pourtant, ils existent, les mythologiques Yes Men, ingénieux en
diable, follement téméraires, goguenards, perfectionnistes,
insaisissables, prêts à tous les coups d’audace pour « démasquer
l’imposture néo-libérale » en se fendant la pipe.
1993. Mike Bonanno écume les magasins
de jouets pour y effectuer des opérations chirurgicales clandestines
sur des poupées Barbie et les GI Joe parlants. Il intervertit leurs
boîtes vocales. Ce qui fait que les Barbie trafiquées serinent
dorénavant qu’« un bon Indien est un Indien mort ».
1996. Embauché pour programmer les
petits personnages hypervirils s’agitant sportivement sur l’écran
du jeu vidéo « Simcopter », Andy Bichlbaum sabote son
turbin. Il introduit ni vu ni connu des lignes de codes dans le jeu
grâce auxquelles des malabars en maillot de bain surgissent
régulièrement pour se faire des bécots voluptueux. Le jeu est
distribué à 80 000 exemplaires avant qu’on se rende compte
qu’il a été amélioré. Le Wall Street Journal et des chaînes
télé du monde entier relatent le détournement.
1999. Unissant leurs talents
flibustiers, Andy et Mike se lançent dans les rectifications
d’identités. « Nous avons identifié des individus et des
institutions faisant des choses épouvantables au détriment des gens
et nous nous sommes emparés de leurs identités pour dénoncer leurs
magouilles. » C’est ainsi que les deux coquins créent un
site, gwbush.com, s’apparentant fort à georgewbush.com, le vrai
site du gouverneur du Texas en pleine ascension politique. On y
souligne que le Texas est l’État le plus pollué de l’Union, que
la trajectoire d’entrepreneur de Bush n’a été qu’un immense
fiasco, qu’il a jadis sniffé de la cocaïne alors que « des
milliers de Texans croupissent derrière les barreaux pour le même
délit » et, dans la section « généalogie amusante »,
que son grand-père fricassait avec les nazis. La riposte calamiteuse
en direct télévisé de George Bush à propos de ce site est passée
à l’Histoire : « Il y a des limites, des limites, des
limites à, euh, à la liberté… »
Six mois plus tard. Andy et Mike, via
un de leurs sites ressemblant étrangement à celui de l’OMC, sont
invités officiellement à une conférence internationale à
Salzbourg en tant que représentants de l’OMC. Très crédible
durant sa première moitié, l’exposé du docteur en droit de
l’université de Columbia Andreas Bichlbauer, spécialisé dans
l’expertise juridique, dérape peu à peu. Il en vient à proposer
que les entreprises privées soient autorisées à acheter les voix
des citoyens ainsi que d’autres énormités qui paraissent tout à
fait raisonnables aux juristes présents à qui Andy distribue des
bananes.
2000. À la veille des manifestations
contre le G8 à Gènes, le porte-parole de l’OMC Granwyth Hulatberi
est interviewé par CNBC en direct depuis Paris. « On peut même
envisager des “ bons de justice ” qui permettraient aux
pays qui commettent des violations scandaleuses des droits de l’homme
mais qui veulent s’amender de changer progressivement de
comportement sans pourtant détruire leur tissu social. » Le
« torrent d’insanités » que débite Andy durant
l’émission ne lui vaut que des félicitations.
2001. C’est cette fois le délégué
de l’OMC Hank Hardy Unruth qui prend la parole devant 150
chercheurs à Tampere, en Finlande, en ouverture d’un séminaire
sur « les textiles du futur ». Au beau milieu de son
discours, Andy prône le rétablissement de l’esclavage sans
susciter la moindre désapprobation. « En ayant recours à la
violence, non seulement le Nord a commis une terrible injustice
contre la liberté du Sud, mais il a aussi privé l’esclavage de sa
libre évolution en travail délocalisé ». À la fin de son
allocution, le Dr Unruth « agrippe la toile de son costume au
niveau de la poitrine et de l’entrejambe et l’arrache d’un coup
sec. Sous le costume apparaît alors une combinaison de lamé doré.
Le Dr Unruth se saisit ensuite d’un cordon dans la région du
périnée et tire dessus avec force. On entend un sifflement
impressionnant et un phallus gonflable d’un mètre de long se
déploie brusquement. Arborant triomphalement cet appendice
turgescent, l’orateur lève les bras en signe de triomphe. On
l’applaudit à tout rompre. » Unruth explique que sa
combinaison futuriste devrait permettre aux employeurs de surveiller
leurs salariés à distance.
2002. Le docteur Kinnithrung Sprat
s’exprime sur « les nouveaux horizons de la mondialisation de
l’agroalimentaire dans le tiers-monde » devant 300 étudiants
de l’université de Plattsburgh, État de New York. En vue de
résoudre les problèmes de la faim, il présente sous la bannière
de McDonald’s une gigantesque machine métamorphosant, grâce à un
processus de filtrage très élaboré, les excréments humains en
impeccables hamburgers « parfaitement hygiéniques ».
La même année, au centre de Sidney,
Kinnithrung Sprat du département pour le développement et la
recherche économique de l’OMC s’adresse aux invités de
l’Association des comptables certifiés d’Australie. Rappelant
que « les politiques de libre-échange en vigueur ont fait
augmenter la pauvreté, l’inégalité et la pollution », il
annonce une restructuration globale de l’OMC « mettant en
avant le bien-être des pauvres, la protection de l’environnement
et la consolidation des valeurs démocratiques ».
Applaudissements nourris. Un communiqué signé CPA Australia,
section Nouvelles Galles du Sud, tuyaute les agences de presse de la
planète sur la reconversion de l’OMC.
2004. Vingt ans pile après l’explosion
de l’usine chimique de Bhopal, en Inde, s’étant soldé par
20 000 morts, le porte-parole de Dow Chemical incarné par Andy
trompette devant les caméras de la BBC que « la société
reconnaît enfin sa responsabilité dans la catastrophe et accepte
d’indemniser les victimes ».
2007. Se faisant passer pour les
émissaires d’un faux talk-show américain de droite , les Yes Men
amènent Patrick Balkany à dévoiler sa vraie nature. Le député
UMP des Hauts-de-Seine affirme dans leurs micros : « Il
n’y a pas de pauvres en France. Il y a des gens qui ont choisi
d’être sans-abris. Mais nous les nourrissons, nous les logeons, et
nous les soignons. »
2008. Le 12 novembre, 100 000 faux
New York Times distribués dans les métropoles américaines titrent
à la une « Irak War Ends » et divulguent qu’on va
nationaliser les compagnies pétrolières pour financer le
développement des énergies renouvelables.
2009. En pleine conférence de
Copenhague sur le climat, on apprend sur un faux site Internet que
« le Canada s’engage à réduire de 40 % ses émissions
de gaz à effet de serre d’ici 2020 ».
2010. Mike et Andy contrefont
spectaculairement une campagne du pétrolier Chevron plusieurs heures
avant le lancement de la véritable campagne « We agree ».
« Nous sommes d’accord pour dire que les compagnies
pétrolières doivent nettoyer leurs saletés et arrêter de mettre
la vie en danger ».
Grâce aux Yes Men, héritiers
rocambolesques inouïment imaginatifs d’Allais, Swift, Jarry,
Machiavel, les Pieds-Nickelés ou des yippies US, l’imposture peut
certes être enfin considérée comme l’un des Beaux-Arts.
À lire : Les Yes Men d’Andy
Bichlbaum et Mike Bonanno, éditions La Découverte. Artivisme de
Stéphanie Lemoine et Samira Ouardi, éditions Alternative. À
visionner : The Yes Men de Chris Smith, Sarah Price et Dan
Ollman,
www.blaqout.com.
The Yes Men Fix the World d’Andy Bichlbaum et Mike Bonanno, Arte.