Michel Onfray : De quoi riait Démocrite ? 7) Rire du commerce avec autrui


Le rire de Démocrite - 14

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Qu'est-ce que le rire de résistance?, avait demandé l'université du Rond-Point au philosophe Michel Onfray.
Réponse : Démocrite. Ou plus exactement "le Rire de Démocrite". C'est le titre d'une conférence que ventscontraires.net vous distille en feuilleton hebdomadaire.

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"Un pays heureux n'a pas besoin d'humour." Staline

Soyez les cancres du sérieux, faites voler en éclats de rire le bon goût et sa bonne conscience, en écoutant les cours, performances et autres conférences de progesseurs agrégés d'insolence et de cocasserie.

Avec France Culture et Tilder.

 

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Le 20 mars 2015 à 09:15

Moi bis

On a choisi un certain Rubin ou Robin pour me remplacer sur toutes les photos. C’est ce que je demandais depuis des années. On aura finalement compris le gain à présenter le portrait de quelqu’un de plus jeune et d’une beauté plus accessible pour donner à la presse. Un peu figé à mon goût, mon double figure toujours de trois-quarts face, l’œil fixant l’objectif avec une inquiétude, qui est la mienne, me fait-on remarquer. Dans les interviews, il garde la même pose, comme s’il avait peur de perdre la ressemblance et c’est dommage. Il me fait tellement penser à moi que je ne me regarde plus dans le miroir, mais vérifie plutôt sur lui à qui je ressemble. Toujours en quête de la bonne coupe de cheveux, du bon geste, du bon ton, de la phrase juste, d’une position stable pour sa main, je vois là également un grand avantage à pouvoir copier manières et reparties. Je ne me ronge plus l’ongle ni ne me mange la lèvre ni ne transpire à chercher pourquoi j’ai écrit ça ou ça, et pourquoi ce titre, et pourquoi ce personnage. C’est mon avatar qui monte au créneau. Cette grande tension souvent qui naît lorsque je commence à m’exprimer et qui fige les gens, il ne l’a pas du tout. Très sérieux avec ses sentiments, il se jette dans le propos et qu’importe son interlocuteur, il démarre au moindre mot, enfourche les phrases et s’emballe. Je trouve le procédé un peu spectaculaire, mais c’est peut-être ainsi qu’on vend. Au reste, moi seul y décèle un procédé, car les journalistes et le public y saisissent plutôt la profondeur, l’exigence, l’urgence, l’obsession d’un homme engagé totalement dans son travail : une telle ferveur, un tel vécu. Ce qui est effrayant c’est qu’on a choisi également de m’appeler autrement pour les besoins de la cause (vendre plus, renouveler mon image, dépoussiérer mon écriture, varier la réception) et on me nomme Alistair Sullivan (révérence voilée à Boris Vian ?). On ne se demandait pas si je pouvais arrêter d’écrire ; il semblait que, puisque je n’arrêtais pas d’écrire en dépit des fiascos, il fallait mettre en place un système de lente déviation. Parfois, généralisait-on, l’écrivain juge bon de modifier son accueil en adoptant un pseudonyme pour promouvoir un nouveau style, déjouer l’attente. On aura voulu avec moi conserver un acquis tout en activant une dynamique inutilisée : capitaliser. J’ai toujours pensé qu’on acceptait de me publier pour se débarrasser de moi sans trop comprendre même ce qui m’amenait à une telle pensée : certes, j’ai insisté ; j’ai connu de nombreux refus ; cependant l’éditeur qui publie mes livres depuis plusieurs années aurait très bien pu cesser de le faire, arguer des méventes car je suis un gouffre, certes, un petit gouffre, mais un gouffre ; une publication occasionne des frais. Pourquoi continuer ? Peut-être poursuit-il avec moi une action commencée ? ou bien veut-il m’empêcher de partir (je n’ai jamais songé à quitter mon éditeur) ? Alors voilà : peut-être continue-t-on de me publier pour étouffer ce que j’écris, m’étouffer jusqu’à la paralysie. C’est une question d’années. On attend un choc émotionnel, un sursaut d’orgueil. Tant de livres passés à la trappe ! On continue donc d’éditer mes livres pour se débarrasser de moi. En tant qu’écrivain confirmé (c’est ainsi qu’on cerne mon statut), je n’offrais plus aucun angle d’attaque ou de préhension : j’étais un savon. On aura sans doute radicalisé la métaphore du produit en ajustant les techniques de marketing à la demande : du neuf, on veut du neuf. Moi comme produit, c’est faire du neuf avec de l’ancien. Nouvelle image, nouveau nom. Il fallait s’y attendre, mon écriture, elle aussi, a changé. Je ne saurais trop dire en quoi, ni comment, mais on me fait remarquer que je vais plus directement au sujet, que je ne me perds plus en digressions, que les textes sont plus ramassés, que les éléments biographiques sont plus nombreux. Ce dernier point m’épate. Mon directeur littéraire qui me porte depuis le début, c’est-à-dire depuis des années, me confirme ces bouleversements et en est très satisfait. Les chiffres sont là. Les ventes ont décollé. C’était à ce prix, sans doute, qu’il me fallait continuer. Ce que l’auteur craint le plus — être un autre, vendre son âme au diable —, je dois m’en féliciter, car c’est tout bénéfice. Je ne sais plus trop qui écrit à présent et on compare mes livres autant à ceux d’Eric Chevillard qu’à ceux d’Alexandre Jardin. Brusquement, je m’en rends compte, par sollicitude, gentillesse, hommage caché, on a, avec ce nom d’Alistair Sullivan, conservé mes initiales. Il est évident que, grâce à cette renaissance, j’en ai appris beaucoup à mon sujet. Et ce n’est pas terminé.

Le 11 août 2011 à 09:02

Le Petit Cadre rangé sur ma bibliothèque

Patrick Robine explorateur du familier

Il existe quelque part non loin de Killarney, en Irlande un délicieux coin de pêche sous l’arche d’un vieux pont à trois piles cernées de roches blanches qu’affectionnent en saison les perches franches, les bass et les brochets ; un beau plan d’eau cerné de bosquets de grands frênes  jusqu’à l’horizon, et puis là-bas très loin contre un peu de ciel, des montagnes bleues. Ce paysage se trouve enfermé sur mon bureau depuis 1968 dans un petit châssis carré de bois brun de 15 cm à peine de côté et profond dans sa hausse d’environ 3cm… je l’ai trouvé dans la rue au marché aux puces de Portobello dans la neige sale sur un tas de vielles revues, il y a une dizaine d’années. J’en devins le  propriétaire pour trois livres cinquante. C’est une sorte de vivarium une nature morte avec pour toile de fond, une vue assez large du lieu en kodachrome, un faux relief forcé de couleurs artificielles à peine passées. Avec au premier plan, collé sur la rive : de la mousse sèche, trois gros graviers enchevêtrés, un granit et des éclats de roches grises et puis deux touffes de junipérus jaunies laquées probablement… Ce sont là certainement des échantillons prélevés sur place dans la nature du lieu de façon à ce que l’on se sente transporté dans ce petit coin d’Irlande histoire de prendre un petit bol d’air à peu de frais, là-bas… là-bas, car ici entre mes mains ce paysage est protégé, il est sous verre.Alors je reste là, à l’affût sur la berge. Au second plan, derrière les premiers joncs, de l’endroit où je suis posté, à quelques mètres du bord, un couple affairé à maintenir une barque dans le cadre sans trop faire de remous. Ce qui est fou, c’est que miss Saundoris, on le sent bien, n’était pas prévue dans la scène ; elle passait par là au volant de son Austin sur la petite route qui l’amenait à Killarney et puis elle a dû s’arrêter afin que son petit schnauzer se dégourdisse les pattes, et puis bavardant de fil en aiguille elle se laisse embarquer dans l’histoire.Alors elle essaie de sourire, de se détendre, sur les conseils de l’opérateur, elle ne sait pas très bien nager, elle l’a dit, le rameur la fixe, rassurant, balbutiant une conversation maladroite. Elle regarde la surface sombre, un peu comme on évalue chez la mercière un coupon de crêpe noir.Sur la rive exactement à l’endroit où je me trouve, le photographe attend sous le drap derrière le verre dépoli de sa chambre Plaubel. Ce qui n’était pas prévu non plus, c’est cette bourrasque de vent qui balaya d’un seul coup la nappe d’eau et fouetta la robe liberty et découvrit les cuisses blanches et le duvet roux de Miss Saundoris et que ce soir-là on ne l’a pas vue, ni à son cours de trompette, ni au manoir chez sa tante… Linda a choisi de rester là, bien au chaud avec moi, derrière la vitre.

Le 16 mars 2015 à 09:33

Chacun de nous dépose ses propres exigences ailleurs, chez l'autre

On fait partie des communautés obsédées par la conscience et, ce faisant, tournées vers la traque des injustices. Aujourd’hui, c’est le moteur de tant d’initiatives internationales, qu’elles soient politiques, culturelles ou artistiques. À partir de cette exigence de justice, forte et difficile à satisfaire par d’autres et surtout par soi-même, on peut être facilement déçu du monde. Chacun de nous dépose ses propres exigences ailleurs, chez l’autre. Ce qui fait que nous sommes entourés par des pensées subtiles, amères et critiques, qui ne touchent pas que le milieu académique, artistique ou telle ou telle « caste ». Le t-shirt parle et témoigne de l’injustice. Le pot de confiture de même. La consommation est le temple d’où tout un chacun chasse les injustices. C’est ce que l’on appelle la société culturelle. On regarde le monde entier comme on regardait son coin de rue. Tout se trouve à portée de main et tout est simulation. Le regard du « juste » embrasse tout. Celui du spectateur est incomparablement plus puissant que l’œuvre de l’auteur. C’est pourquoi il est temps que l’on commence à négocier nos exigences contre ce que l’on est réellement prêt à faire. Cela nous promet une vraie cure de modestie. Reconquérir la réciprocité, faire au contact des autres… questionner le pouvoir des élites mais aussi la Ohnmacht (l'impuissance en allemand ndlr), la victimisation presque institutionalisée. Être en paix, signer sa vie. Je sais, il paraît absurde de le dire. Pourquoi cela ne pourrait-il être au programme des écoles d’art ?

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