Thierry Noellec
Publié le 22/07/2015

Mauvaise surprise


"- Hem... je crois comprendre ce qui s'est passé... Elle a dû ouvrir ces tiroirs, fouiller dans les dossiers et elle sera tombée sur les fiches de paie de ses collègues. Forcément, ça a dû lui mettre un coup !"
Depuis toujours scribouilleur en amateur, je consacre mon temps libre à écrire des romans noirs impubliables (et d'ailleurs non publiés) et à écrire des billets où l'humour potache et trash s'amuse de la médiocrité du monde. Ce qui me convient bien car on ne parle jamais aussi bien que de ce que l'on connait bien. 

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Le 11 janvier 2011 à 08:00

Au secours les mots : Alice de Poncheville défend le mot "transparence"

Délivrons les mots récupérés et dévoyés!

Parce que la langue est le lieu d'un champ de bataille idéologique, il faut s'occuper des mots dénaturés ou vidés de leur sens par les politiques et les médias. Klemperer Junior invite des auteurs à les réhabiliter. Postez vous aussi vos contributions ici."Il faut accroître la transparence des politiques financières et monétaires." Rapport FMI 29 septembre 2010.Un peu comme avec un de mes amis qui a le sens inverse de l’orientation — il faut aller à gauche quand il tourne spontanément à droite —, je sais qu’un homme politique ou qu’une organisation qui parle de transparence a toujours quelque chose à cacher. Le mot transparence a la puissance des formules magiques. Entendez-le prononcé et la volonté d’aller vérifier par vous-même s’évanouit."Tout est transparent dans notre organisation, nos évaluations, notre stratégie, notre management. Nous sommes des êtres de verre, pas fragiles pour autant, car par l’augmentation de notre masse, nous créons de la solidité. Faites-nous confiance." Mais les employés sont fabriqués dans une silice de moins bonne qualité, ils s’effritent, se fendillent, se jettent par les fenêtres et se fracassent sur le sol en mille morceaux. "Nos comptes sont clairs, venez y mettre votre nez." Mais le nez s’écrase contre la vitre de l’immeuble moderne derrière laquelle s’active le grand corps complexe de l’entreprise ou du pouvoir.Rien n’est transparent. Une analyse ne rend pas le patient transparent. L’amour ne rend pas l’amoureux transparent, même s’il peut le rendre lumineux. La création n’est pas transparente, même si elle peut être limpide. La sexualité n’est pas transparente, même pratiquée en pleine lumière. Le mot transparence, utilisé comme il l’est aujourd’hui, m’évoque la pornographie. Comme si en montrant ce qui entre dans les corps, de très près, on pouvait voir autre chose que la mort sinistre de l’imaginaire et de la liberté.Je pense au travail de la femme qui s’extasie devant la transparence de ses vitres pour laquelle elle s’est donnée tant de peine. Au raisonnement alambiqué et pourtant si transparent de mon petit garçon quand il veut obtenir quelque chose de moi. A l’écrivain qui cherche à rendre compte d’une sensation et qui hésite entre les mots éblouissement et transparence qui paraissent opposés. Il choisira les deux, militant pour l’oxymore qui est, au fond, la figure qu’il préfère. La transparence est fragile comme les images qu’elle fait naître. Et je regarde, fascinée, la transparence de ces grains de raisins aperçus sur la toile d’un maître obscur, au détour des pages feuilletées d’un magazine, un soir où tout est beau et sombre.  Alice de Poncheville a été comédienne, elle est devenue réalisatrice de films courts. Elle écrit aussi des romans pour la jeunesse (Ed. de l'Olivier) et son seul livre pour les adultes est un recueil de nouvelles, La Martre, est paru aux éditions de l'Olivier. Elle pratique également la menuiserie.

Le 10 septembre 2015 à 21:10

Créatrices ? Vous avez dit créatrices ?

Un artiste, lorsqu'il est en contact avec ce qui le pousse jusqu'au geste de produire une œuvre, n'est plus, ni homme, ni femme, ni enfant, ni vieillard, ni mémoire, ni amnésie, ni destruction, ni construction, ni désir, ni volonté, ni peur, ni courage, ni mensonge, ni vérité, ni silence, ni larmes, ni sourire, ni bruit, ni animal, ni humain, ni matière, ni vide, et pourtant aussi tout cela à la fois, et bien d'autres choses encore ! Il se livre alors à une solitude absolument nécessaire. Une solitude qui est le lieu même de la création, mais une solitude qui, si elle se prolonge ou devient une obligation peut devenir dangereuse jusqu'à la folie ou la mort. Dans cette confrontation où pour l'un, l'Autre est féminin, cet envol dans l'inconnu, vers les cimes et les abîmes de soi qui privilégie "l'anima", la finesse, la fragilité, le don... bien souvent les hommes s'accomplissent. Ils ouvrent le grand livre, entrent dans l'aventure du "Je est un autre", s'étonnent de ce secret fertile d'être double, de ce double jeu exaltant. De l'écart du monde, de la si nécessaire solitude, du dialogue avec leur féminité, ils sortent grandis, gagnants. Et très souvent, dans l'ombre, au moins une autre personne veille sur eux, les soutient. Les femmes, elles, devant le choix de se confronter à "l'animus", de vivre une virilité qui leur semble, la plupart du temps, encombrante et même destructrice, ou de tourner en rond dans le vertige du féminin qui va vers encore plus de fêlure, de faille, de vulnérabilité... Livrées à un esseulement obligatoire, prisonnières d'une spirale folle et sans issue, les voilà qui se désarment, s'épuisent, se démultiplient, se désagrègent. Et, sauf si elles deviennent George Sand, Gertrude Stein, Marguerite Yourcenar, Hélène Cixous, Ariane Mnouchkine... (ces femmes qui ont assumé la rencontre avec leur part masculine et qui ont été protégées aussi bien que des hommes créateurs), elles deviennent souvent folles, déconsidérées, détruites, abandonnées, suicidées, violées... Camille Claudel, Clara Schumann, Virginia Woolf, Diane Arbus, Janis Joplin, Marilyn Monroe, Séraphine de Senlis, Sarah Kane, Amy Winehouse... Ou il arrive qu'on les supprime : Olympe de Gouges décapitée, Dulcie September luttant contre l'apartheid, descendue à bout portant à Paris (ses assassins courent toujours...), la chanteuse populaire Ghazala Javed, -"trop libre !"-, assassinée par six balles à bout portant en juin 2012... À moins que, comme Colette, Duras ou Piaf... vers la fin de leur vie, faisant mine d'être revenues de leur insolente jeunesse, une rencontre amoureuse, une passion, étaye et calme ce corps de luttes avec l'ange et les dragons qu'est le corps de l'artiste... Que seraient devenues Marguerite Duras et son œuvre sans la rencontre avec Yann Andréa, dans un moment où, dangereusement alcoolique, elle était visiblement rentrée dans un processus final ? Nous n'aurions jamais pu lire "La maladie de la mort", "La pluie d'été", "la douleur", "L'amant"... et ses films et ses mises en scène, et ses propos. Quant à Colette, elle aussi très choyée jusque sur le tard, elle fut, finalement, si entourée de gens aimants, aimés, qu'elle eut le loisir de décider librement du rythme de ses moments choisis d'écriture, de solitude, ou de dialogue avec le monde. Et pour Piaf on a tous été émus par ce chant du cygne que fut son duo avec le jeune Théo Sarapo. On pourrait aussi évoquer la fin assez belle — quoique assez folle — de Sarah Bernhardt cette frondeuse dont la devise était "Quand même !" Un mot vient d'être inventé : c'est "feminicide", qui signifie : meurtre d'une femme tuée sans aucune autre raison que d'être une femme. Il existe même un calcul des "femmes manquantes" : plusieurs millions, particulièrement en Chine et aux Indes, par avortement, à l'annonce du sexe du bébé à venir. Pourtant, c'est sûr, tout pourrait être autrement, si...

Le 10 juillet 2010 à 12:03

Ramize Erer

Dessinateurs et caricaturistes du monde entier (5)

Elles ont de belles rondeurs, les héroïnes de Ramize Erer. Le visage, les seins qui tendent leur chemise et les fesses, toujours pommelées. Devisant sur un coin de bureau ou un carré de pelouse, affalées sur un canapé, ces délurées s’épilent, raillent les machos, fument et boivent en toute décontraction. Ces hédonistes en petite culotte goûtent leur liberté et les joies du sexe. La vie, quoi, allégée de l’oppression mortifère des barbus. Pour les intégristes, ce sont des parangons de « Mauvaise fille », titre de l’un des premiers albums de Ramize Erer paru en 1999 et inspiré d’un slogan entendu lors d’une manifestation à la fin des années 1970 alors qu’elle était lycéenne : « Les gentilles filles vont au paradis, les mauvaises filles vont partout !» En brossant avec férocité la chronique de la vie amoureuse de ses contemporains, la féministe Ramize Erer va aussi partout. Dans les bureaux, dans les foyers, dans l’intimité des couples, surtout là où les conservateurs grincent des dents. Fille d’un comptable et d’une mère au foyer, cette cousine de traits et d’inspiration de Wolinski, fut l’élève, à sa sortie de l'Académie des beaux-arts, du caricaturiste Oguz Aral alors qu’il dirigeait le célèbre hebdomadaire d'humour Gir-Gir. A Istanbul, cette belle blonde réputée pour son extrême timidité, a affermi l’originalité de son style et son audace dans un milieu très masculin où rares sont les dessinateurs osant évoquer les relations hommes-femmes pour critiquer le conformisme de la société turque. Las, les menaces des extrémistes qui la visaient ainsi que son mari, Tuncay Akgün, également dessinateur et patron du journal Leman, se sont multipliées. Il y a deux ans et demi, Ramize Erer a dû quitter la Turquie. Réfugiée en France avec ses enfants, elle poursuit de Paris sa collaboration avec le quotidien stambouliote Radikal. Et entretient sa notoriété par son trait léger, son humour mordant et ses jeunes femmes émancipées. Lors d’une audition publique le 17 mars 2010, Nimet Çubukçu, ministre turque chargée de la Famille et de la Condition féminine, a rappelé que les articles 9 et 10 de la Constitution établissaient l'égalité entre hommes et femmes mais a convenu des lenteurs législatives : « une loi adoptée en quinze minutes peut mettre quinze ans pour être mise en vigueur et il faut parfois cent cinquante ans pour qu'elle s'inscrive dans la réalité culturelle. » Avec Ramize Erer, elle s’inscrit en bulles tous les jours.

Le 27 août 2014 à 08:01

Calvin

Entretien annuel

« Bon, bienvenue Calvin pour votre entretien annuel. Avez-vous passé une bonne année en notre compagnie ? Oui ? Et bien comme à chaque fois que nous nous voyons, vos paupières vont devenir lourdes, vos membres lentement s’engourdir, vous allez être bercé par le doux son mélodieux de ma voix et lorsque je compterai jusqu’à dix, à dix très exactement, vous serez totalement réceptif et votre volonté totalement soumise à la mienne. Alors on y va ! 1-2-3-4-5-6-7-8-9… 10 ! Bon et bien Calvin, comme chaque année, on va partir de la même base, hein, il n’y a aucune raison d’altérer les fondamentaux qui constituent la chair même de cette entreprise. Voici donc les clés de votre reprogrammation : _ Soyez efficace. _ Abattez un travail monstre. _ Ne râlez jamais. _ Ne demandez aucune augmentation. _ Sachez vous satisfaire du peu que l'on vous donne avec mansuétude. _ N’essayez pas de comprendre la logique de votre direction. _ Soyez ponctuel. _ Investissez dans des parts de votre société. _ Sachez faire des heures supplémentaires sans réclamer rétribution. _ Aimez votre travail au-delà de toute raison. _ Respectez les délais. _ Ayez une attitude positive. _ Souriez constamment béatement. _ Soumettez-vous à nos décisions / à mes décisions. _ Ne remettez jamais en cause nos / mes prérogatives. _ Ne faites preuve d’aucun esprit d’initiative. _ Ne sortez pas du moule. _ Sachez vous comporter comme un mouton. _ Rapportez-nous du pognon. _ Ne remettez pas en cause le fait que nous nous sucrons sur votre dos. _ Baissez la tête. _ Courbez l’échine. _ Restez malléable et flexible. _ Faites l’amour à votre patronne une fois par semaine. _ Consommez. _ Partez en vacances dans des complexes touristiques bon marché. _ Faites des enfants. _ Votez connement. _ Vivez de divertissements. _ Vivez à crédit. _ Achetez-vous un nouvel écran plasma. _ Enviez notre / mon pouvoir d’achat. _ N’ayez aucune ambition. _ Ne soyez pas déterminé. _ Portez des vêtements ternes. _ N'allez jamais au théâtre, ne lisez pas. _ N'essayez pas de comprendre quoi que ce soit à la politique. _ Créez-vous des addictions. _ Devenez alcoolique. _ Trompez votre femme. _ Divorcez. _ Compensez votre mal de vivre en travaillant plus. _ Offrez-vous les services d’une prostituée pour évacuer votre stress. _ Poignardez un SDF de temps en temps pour passer le temps. _ Et si ça ne va vraiment pas, par pitié ne vous suicidez pas avant d’avoir clos vos dossiers en cours et ne nous incriminez pas dans une lettre d’adieu ! Bon et bien voilà Calvin, vous pouvez vous réveiller. Une fois de plus et cela comme chaque année, cet entretien fut hautement constructif ne trouvez-vous pas ? Et je suis contente que vous ayez compris qu’à cause de la conjoncture actuelle de notre société nous ne pouvons vous augmenter. Oh, avez-vous vu ma nouvelle et exceptionnelle voiture de fonction ? ».

Le 16 août 2011 à 10:00

Mieux connaître les maladies pour mieux connaître le monde.

L'éducation devrait d’abord consister en une éducation aux maladies. Rien n'est plus important que la maladie. Les virus et les bactéries sont nos animaux domestiques, les colocataires de nos corps. Mieux que ça : ce sont les premiers êtres que nous rencontrons. Ils nous accueillent dès la naissance. Quand nos parents nous prennent dans leurs mains au sortir du ventre, ce sont des bactéries qui nous font la fête et se jettent sur nous. Apprenons à nous connaître. Faisons les présentations. Essayons de trouver un terrain d'entente. Peut être alors que nos rapports ne seront plus aussi conflictuels.Les maladies devraient être une matière à l'école comme les mathématiques et la géographie. On étudierait leur histoire et leur action. On mettrait tout en oeuvre pour vivre en bon voisinage.Et puis nous rapprocher des maladies nous aiderait à comprendre la société humaine. Il n’y a pas meilleur indicateur social : elles nous renseignent sur les inégalités de revenus, sur la répartition des richesses d'un pays, son hygiène, son rapport au corps, à la nourriture. Apprendre à connaître les maladies c’est apprendre à nous connaître nous-mêmes.Les maladies sont la base de la société. Rien n’est plus important. Elles nous accompagnent à tous âges. Rhume, acné, grippe, infarctus, allergies. Je les soupçonne d’être notre copilote. Elles nous guident et nous cadrent.Surtout en considérant les maladies on comprendrait que nous sommes nous-mêmes une maladie. Alors on ne s’étonnerait plus des dégâts que nous faisons à notre planète, des tragédies que nous nous infligeons à nous-mêmes. A partir de là, à partir de ce diagnostic, il sera enfin possible non pas de changer, mais d’inventer des ruses qui atténueront nos effets les plus délétères sans pour autant nous soigner complètement. Car nous guérir, ce serait nous éradiquer.

Le 11 juillet 2014 à 09:35

Les portes coulissantes

Pour circuler sur mon lieu de travail, je devais me munir d’un badge en plastique, afin d’ouvrir des portes en verre, fermées pour cause de sécurité. Le badge était grand comme une carte bancaire, on le glissait dans son portefeuille, et lorsqu’on rencontrait une porte automatique nous refusant le passage, nous devions sortir cette carte, effleurer un oeil magnétique, qui produisait un bref bip comme seuls les yeux magnétiques en sont capables. Alors coulissaient les deux pans de vitre avec une furtive élégance. Il nous semblait ainsi pénétrer un couloir de modernité, le coeur chauffé par un sentiment d’exquise appartenance, de studieuse protection.Je me demandai parfois ce que Louis XVI aurait pensé de ces étranges serrures, les clefs devenues des rectangles mous, débloquant le verrou par la force des ondes, ces portes si transparentes, et lavées avec tant de diligence chaque jour qu’il avait fallu faire machine arrière et apposer de grands cercles rouges au niveau du nez, afin d’éviter les collisions accidentelles dans la solitude des corridors. Le temps a fait cependant son oeuvre, en consacrant un peu de lui même à ruiner la jeunesse des portes automatiques, et l’enthousiasme logistique à les entretenir. Il a dû y avoir un rongeur ou un chat trouvant la mort dans les longs conduits peuplant les murs, et les ouvertures avaient dû être bloquées pour aérer les aérations. Ou bien, il s’est sans doute agi de portes simplement en panne, du fait de la vie brève de toutes choses complexes, laissées, en attente d’un formulaire de réparation ou d’un budget, ouvertes plutôt que fermées, décision prise en comité de direction ayant constaté pendant quelques temps un chômage technique chez les employés du fait de l’issue bloquée. Ainsi, ces portes, jadis à la pointe du progrès en matière de fermeture, sont peu à peu restées tristement béantes comme les années qui passent. On a donc pu circuler dans les bureaux comme dans un musée du moulin, malgré la résistance opiniâtre de quelques portails vigoureux. Jouxtant ces bijoux technologiques et transparents, des ouvertures sont demeurées permanentes, la vie a continué ainsi dans notre bâtiment à la sécurité borgne ; les gens, les employés, les coursiers, les consultants bien habillés et les stagiaires chevelus se sont accommodés de ce manque d’entraves, et les badges ont décliné dans leur règne ondulatoire.La seule porte semblant tenir bon fut celle qui conduisait à mon bureau. Elle se dressait devant moi, cerbère cristallin, cyclope à l’oeil adhésif, me barrant le passage, tandis qu’un habile détour m’aurait rendu à mon poste sans dégainer le moindre sésame en plastique. Une relation ambiguë s’est installée avec cette porte automatique, petit vestige de modernité dans ce labyrinthe de bureaux. A mon arrivée dans ces locaux, pourtant, quelques années auparavant,  j’avais trouvé ces portes automatiques assez exaltantes, voire romanesques. J’avais eu l’impression pour tout dire, ainsi empêché dans mes moindres démarches, d’être quelque peu important, puisque un dispositif me barrait l’accès pour d’obscures raisons de confidentialité, contrairement à la Gare Saint-Lazare par exemple. Je pouvais débloquer cette situation à l’aide d’un pass magnétique dont j’étais l’un des rares propriétaires dans le monde entier, travaillant en effet à cet endroit, contrairement au reste de l'humanité, travaillant ailleurs, ou pas du tout du fait de la Crise. Cela me faisait un point commun avec ces agents du FBI écumants soucieux des souterrains secrets, ou bien avec l’équipage de l’Enterprise dans Star Trek, toutes ces fictions américaines où les actions intrépides sont martialement ponctuées par des sas qui s’ouvrent en cadence, ou parfois, suprême opprobre pour les méchants : qui restent obstinément fermés.L’oubli de mon badge provoquait chez moi un délicieux embarras. Victime des règles strictes d’un jeu insensé, j’acceptais de perdre parfois pour que mes triomphes habituels n’en soient que plus forts. Je dérangeai, gêné, le gardien, et celui-ci m’ouvrait d’un air las, car il m’avait reconnu et mon appartenance à ces lieux verrouillés allait au-delà du seul principe de badge, j’étais inclus dans ce travail comme dans un système mû par une horlogerie morale infaillible. Parfois il n’y avait personne pour m’ouvrir. J’attendais alors de façon bien morne, minotaure maussade parmi les colonnes de ramettes et les ossements de photocopieuses, quelques minutes, à contempler un poster triste de motivation.  Un jour pourtant, comment est-ce venu, la porte automatique a commencé à me fatiguer. Je ne sais pas comment ce phénomène se produit en général, il semble que nos illusions soient comme un parterre de pigeons, il suffit d’un mouvement brusque, d’un passant distrait ou d’un enfant taquin, pour qu’elles s’envolent, prises de peur panique, et partent peupler un parterre étranger plus accueillant. Un jour je me suis présenté devant la porte automatique et l’envie n’y était plus. J’ai pensé aux autres entrées possibles, les entrées faciles, pour les emprunter normalement sans subir ce rite du badge à passer, ce petit bip arrogant de petites-portes comme il y a des petits-chefs. Je me suis senti étranger à cet univers réglementé par de longs objets plats. J’ai pensé qu’on ne travaillait tout de même pas dans une centrale nucléaire, et que le souci de certaines personnes hantant ces lieux était plutôt de les quitter rapidement plutôt que d’y entrer à tout prix.Mes badgeages multiples sont devenus ironiques, au fil du temps. Cela n’était pas perceptible par tous, mais la principale intéressée, la porte, subissait bien tout le dédain dont j’étais capable quand je présentais mon sésame. J’ai commencé à utiliser mon portefeuille entier devant l’oeil magnétique, pour voir s’il était capable de renifler ses informations requises. Puis, décidant de ne plus sortir le portefeuille de ma poche de blouson pour circuler, j’ai frotté l’obstacle de mon torse, ou parfois, lorsque le portefeuille demeurait à l’arrière de mon pantalon, de mes fesses, m’infligeant par cette contorsion une étrange danse nuptiale avec une porte coulissante. J’imaginais par ailleurs, parallèlement à la désillusion me rongeant, dans les coulisses de toutes ces fictions américaines la terrible lassitude se propager dans les souterrains du FBI, ou les allées étroites du vaisseau spatial “L’Enterprise”, devant ces insupportables portes automatiques méprisant la propension si naturelle de l’Homme à circuler. Je sentais le découragement s’installer, les hommes examinant leurs cartes multiples au format uniforme, sources de déconvenues au coeur de notre cosmologie administrative, faite de découverts, d’autorisations, de points, de notre moi compilé ; je voyais les meurtres en série refleurir, et tous les extraterrestres, les vilains, toutes ces créatures agiles, souples, libres et joyeuses triompher des tristes sas de nos existences. Cela m’a fait frémir, et j’ai pensé à Louis XVI maniant ses petites serrures inoffensives dénuées de toute porte, et j’ai trouvé soudain sa décapitation au moyen d’un objet mécanique coulissant, le même type de système me décapitant un peu tous les jours, quelque peu ironique.

Le 18 septembre 2012 à 08:00
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