Jean-Daniel Magnin
Publié le 20/04/2012

Eric Chevillard : l'Autofictif répond à des questions


Entretien avec Eric Chevillard

Peut-on vous considérer comme un marathonien du minuscule ?

42,195 kilomètres à petits pas, vous n’y pensez pas ! Mais disons, pour filer la métaphore, que je cours volontiers sur plusieurs distances, le roman, la note, la chronique. Et bien sûr, quand j’écris un roman, je n’en considère pas moins que mon unité d’écriture est la phrase, donc il y a une tension vers l’aphorisme ou la formule. Et quand je prends des notes, au contraire, celles-ci se proposent aussitôt d’enfler démesurément et de se développer aux dimensions d’un livre. Si bien que j’ai dû mettre au point une stratégie que je trouve assez fine : je laisse mes romans devenir des aphorismes et mes aphorismes des romans ; ainsi, finalement, mes deux pentes naturelles d’écriture sont suivies jusqu’au bout.


Avez-vous accompli votre devoir autofictif aujourd’hui ? Prenez-vous parfois de l’avance ? Avez-vous des réserves secrètes ? Où, quand, comment expédiez-vous les trois aphorismes du jour ?

Mon devoir, il y a de ça hélas… Un comble, puisque l’idée au départ était justement d’être souverainement libre, qu’il s’agisse du format (si peu apprécié des éditeurs) ou des contenus : tous azimuts. Mais l’assiduité aussi fait partie du principe de l’entreprise et je me dois de ne pas lâcher l’affaire. Il me semble que se dessine ainsi, jour après jour, un tracé qui vaut bien ceux de l’électroencéphalogramme et de l’électrocardiogramme pour juger de ma santé physique et mentale. C’est aussi la forme d’une vie. J’ai souvent en effet des notes d’avance, elles me viennent par rafales… Mais je construis le petit triptyque quotidien juste avant de le poster, comme on dit, avec l’envie souvent de donner à lire les notes les plus récentes. Quelques-unes finissent par être oubliées dans le puits sans fond de l’ordinateur. Enfin, je publie mon billet vers minuit, depuis chez moi ou depuis mon netbook si je n’y suis pas.


Etes-vous maniaque, bordélique, voleur, prolixe, jaloux, douloureux  ?

Maniaque et pointilleux comme la plupart de ceux qui rêvent d’une révolution générale qui ne laisserait pas debout une seule pierre de ce monde…


Pour vous ces pépites d’écriture sont-elles :

  • des romans morts-nés ?

  • des graines de romans ?

  • des fulgurances aussi vite oubliées qu’écrites ?

  • autre ?

Des décharges nerveuses, des parades et des ripostes, des épées tirées et des sabres avalés. Des pensées d’idiot affectant la forme sentencieuse que le sage affectionne, ou au contraire des idées auxquelles je tiens lancées comme des plaisanteries. En fait, je crois que je n’en sais rien. Tout est possible dans ce carnet, des formes élaborées, des griffonnages, toutes sortes de tentatives hasardeuses, de spéculations, de paradoxes.

 

Pourriez-vous un jour écrire un “De qui se moque-t-on ?” sur l’aphorisme ?

Non, parce que ce serait redondant. Tout aphorisme en effet dit plus ou moins cela, « de qui se moque-t-on ? »


Etes-vous un geek de la littérature ou un poète du net ?

Je n’ai pas la religion d’Internet. Je publie mes livres, y compris LAutofictif. J’écris pour l’essentiel au crayon sur de petits carnets ou de grands cahiers, et encore c’est parce qu’on ne trouve plus de stylet et de pierres à graver. Mais je dois reconnaître qu’Internet offre à l’écrivain l’expérience inédite de la présence, le direct, lui qui semblait voué à ne pouvoir jamais exister qu’à contretemps de ses contemporains, comme s’il évoluait de son vivant même à la manière d’un fantôme, dans la brume d’une indécidable et toujours virtuelle postérité. Paradoxalement, donc, c’est ce monde virtuel d’Internet qui lui permet de prendre corps dans l’époque et de vivre l’écriture comme un art martial, où le réflexe compte autant que la méditation.

 

> Le dernier billet d'Eric Chevillard sur ventscontraires.net

> Les aphorismes d'Eric Chevillard mis en ligne sur son site l'Autofictif sont rassemblés et édités par les éditions de l'Arbre vengeur


Mes rêves : ouvrir à 17 ans le Boui-Boui, café d’art à Genève ; filer à Berlin ; étudier la philo à Paris ; créer des spectacles « hors théâtre » aux festivals de Nancy, Polverriggi ou Avignon ; ouvrir Mac Guffin, cabinet de scénaristes ; voir vivre mes pièces de théâtre à la Renaissance, dans le In d’Avignon, à la Bastille, au Vieux Colombier avec la Comédie-Française, et à l’étranger. Et ce rêve de rassembler les écrivains de théâtre en 2000 ; et d’écrire avec Jean-Michel Ribes le projet du Rond-Point ; et là, de mettre ventscontraires.net sur la piste d’envol.

Dernière publication, un roman : Le Jeu continue après ta mort

 

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Le 24 décembre 2014 à 10:05

Marie Nimier : "Si je pouvais éradiquer Noël du calendrier..."

Chez ces gens-là, Noël revient tous les ans. Le fils porte sa belle chemise. Ses fiancées, d’année en année, se ressemblent, paupières hautes, lèvres tombantes. Elles s’appellent Catherine, Patricia ou peu importe. Tel est le point de départ de Noël revient tous les ans, la dernière pièce de Marie Nimier créée au Rond-Point par Karelle Prugnaud. Pierre Notte – Noël, c’est une fête de famille ? Ou une défaite ?Marie Nimier – Certaines années, si je pouvais éradiquer Noël du calendrier, ce serait un grand soulagement. Et pourtant, j’aimais tellement ça quand j’étais petite... Aujourd’hui, dès que les décorations pointent leur nez, une angoisse sourde m’envahit. Alors, je répondrais fête ET défaite. Bûche et embûche. Joie et calvaire, dans un même mot, comme les deux points du tréma sur le « e » de Noël. Voilà un endroit intéressant pour l’écriture, entre ces deux points, comme entre deux aimants qui s’attirent ou se repoussent.– Où est passé le père ? Le patriarche ? Le Père Noël ?– Mon père à moi (celui de Noël, pas l’autre) est un des acteurs bienveillants de la grande parade. Il voit le monde d’en-haut, comme une bonne fée à barbe plutôt qu’un gros livreur rutilant. Il essaie de comprendre, il pose des questions, mais comme il ne sait rien refuser, il pose aussi avec les spectateurs afin que l’on garde un bon souvenir de lui. Il trouve les humains bien compliqués. Dans la mise en scène de Karelle, il est interprété par l’acteur qui joue le fils (Pierre Grammont). Comme lui, il fait tout pour étouffer le souvenir des morts sous le coussin doré de son traîneau. Ou l’asphyxier dans un sac en plastique rose, de ceux qui attendent sous le sapin. – Pourquoi avoir choisi de mettre en scène huit réveillons successifs, plutôt qu’un seul bien ficelé ?– Un bon gros réveillon, façon chapon ? Façon bûche crémeuse et foie engraissé ? Rebondir d’un réveillon à l’autre me semblait plus digeste. Et finalement plus lourd de sens à cause de la répétition. Tout semble s’être arrêté depuis la disparition de la sœur, et pourtant tout continue. Les mêmes blagues, la même chanson, pour cacher le même drame. Année après année, on en rajoute une couche, pour insonoriser les souvenirs. Les anesthésier. On sait ce que deviendra le bébé dodu allongé dans la crèche, dit le Père Noël, un corps très maigre cloué sur une croix, on le sait... et pourtant, on fait comme si, on fait la fête. On y croit, on fait semblant d’y croire. On se promet de faire des efforts. Et on fait des efforts. Ce n’est pas la volonté d’apaisement qui compte : c’est la magie. – Vous avez écrit le rôle de la mère pour Marie-Christine Orry ?– Il existait une version très courte de ce texte, mise en espace par Anne-Laure Liégeois (merci Anne-Laure !) au Festival de Hérisson, c’est là que j’ai rencontré la comédienne Marie-Christine Orry. Sa façon d’habiter le personnage de la mère m’a donné envie de poursuivre le travail. J’avais envie d’écrire pour sa voix, son corps, sa drôlerie, ses larmes rentrées. Sa capacité à dire une chose, cash, et son contraire, dans une même phrase, un même mouvement. Elle forme avec son fils au sourire rectangulaire un couple étrange, il y a une vraie tendresse qui circule entre eux, beaucoup d’émotion. Quant aux amies successives du fils (toutes interprétées par Félicité Chaton), elles ont dû batailler pour trouver leur place, et finalement devenir LA fille qui représente toutes les filles, celle qui parle pour moi, pour nous toutes. De la pièce rapportée à la pièce manquante en passant par la pièce montée et la pièce d’artillerie, elle est l’électron libre de l’histoire. Avec elle, on peut s’attendre à tout. – Karelle Prugnaud et Marie Nimier, guirlande et bolduc ?– Quand l’une arrive au théâtre (le bruit de ses hauts talons sur l’asphalte) l’autre n’est pas loin (le chuchotement de ses semelles crêpe). Nous travaillons ensemble depuis huit ans. Huit Noël ! Notre première collaboration, dans la Halle aux poissons du Havre, s’intitulait Pour en finir avec Blanche Neige déjà une référence aux héros de notre enfance. J’aime en elle son côté performeuse de choc. Son engagement. Sa sensibilité extrême. Ses visions. Avec Noël revient tous les ans, elle révèle pour la première fois une autre facette de son talent. Moins démonstrative, sans doute, plus intime, proche de mes mots, comme si elle poursuivait l’enquête avec des outils différents. – Pourquoi écrire du théâtre, quand on sait écrire des romans ? À quoi ça sert ?– Pour être plus vivant. Ou vivante. Chercher avec d’autres. Écrire des textes qui prennent sens avec la complicité d’une équipe. Pour faire parler le silence. Les corps, et pas seulement les mots. Pour prendre des risques... et les partager. Une sorte de « Debout les morts ! » qui, chaque soir, se remet en jeu. En comparaison, le travail du roman paraît bien plan-plan. Bien solitaire.Photo Franck David

Le 3 décembre 2012 à 11:27

De qui se moque-t-on ?

14. Le miroir

Chaque matin, sitôt levés, nous allons droit dans le mur : nous nous confrontons au miroir. Oh, malheur ! Sans mentir, il serait plus doux de croiser un égorgeur au coin d’une ruelle obscure... Mais la lumière nous tombe dessus comme une douche froide et il est trop tard, nous y sommes, dans le miroir, le dos au mur. Qui viendra nous nouer sur les yeux le bandeau des fusillés ?       Nous sortons du rêve de la nuit. Il était voluptueux, héroïque, nous y faisions belle figure. Mais il semblerait que le héros soit fatigué après cette bonne nuit de sommeil, il a mauvaise mine. Son armure étincelante est un pyjama clownesque, et froissé. Ses formidables épaules lui tombent aux genoux comme des branches de sapin mort. Ses paupières se soulèvent aussi difficultueusement que le rideau de fer rouillé d’une boutique de brocanteur. La vitrine de celle-ci aurait bien besoin d’un coup d’éponge. Et quels vieux coucous en devanture !       Cause toujours, miroir, c’est celui qui le dit qui l’est !       Miroir lisse et étale comme la surface de l’étang : je suis donc le vilain crapaud qui vit sur ses berges. Miroir noir comme le tableau où s’inscrit la leçon du jour : vite effacer ce visage de craie ! Nous avons pour cela les brosses et les savons de la toilette, et l’eau qui tremble dans la coupe de nos mains, limpide, où noyer notre reflet.       Savamment dosés, le verre, l’étain et le mercure composent donc cette amère potion qui nous rend gris ou vert, qui nous tuméfie la face mieux qu’une ruade, qui nous creuse les yeux et nous fige sur les lèvres un rictus de moribond. On ne verserait pas ce poison dans le verre à dents de notre pire ennemi.       Encore une chance : le miroir est sans mémoire. Nous ne faisons qu’y passer. Il ne nous retient pas. Assez vu. Disparaissez. Mais ne pourrions-nous pas nous vexer de cela aussi, tout bien réfléchi ? Pourquoi le miroir ne daigne-t-il jamais s’empreindre de notre image ? Nous avons pourtant des titres à faire valoir, et un petit air qui n’appartient qu’à nous. Il y a dans les galeries des châteaux des portraits de gros marquis qui n’ont pas accompli le quart de nos exploits ni de nos œuvres et devant lesquels défilent pourtant des milliers de visiteurs attendris (et payants).       Pourquoi enfin dérapons-nous toujours sur cette glace, nous qui traçons des 8 parfaits sur celle du lac ou de la patinoire ? Pourquoi y figurons-nous toujours ce personnage de comédie burlesque aux mouvements saccadés, à l’équilibre instable       Ce n’est pas faute pourtant de prendre des poses avantageuses. Nous rentrons le ventre, nous bandons des muscles dont nous n’avons jamais l’emploi, qui ne servent qu’aux haltérophiles et aux boxeurs dans l’exercice de leur profession – peine perdue : l’armoire à glace se rit encore de notre formidable carrure. Nous ébouriffons follement nos mèches : la cupide psyché rafle tout l’argent de nos tempes et ne nous laisse plus un poil sur le caillou. La monnaie de singe au moins flatte le chauve qui se mire dedans. Le miroir nous plume comme des alouettes.        Il bégaye, mais sa démonstration est implacable. Il affirme preuves à l’appui que le présent est sinistre et l’avenir plus calamiteux encore : sept ans de malheur peut-être pour le maladroit qui le casse, mais toute une vie de désespoir et de lamentations pour le délicat qui le fait briller avec un chiffon doux.       Le miroir est malveillant. Il est aussi le rétroviseur dans lequel se précipite en catastrophe notre passé. Entre les rides du vieil âge qui s’annonce, nos cicatrices évoquent inlassablement notre jeunesse difficile, les coups de cornes de la vache enragée, les petits métiers pénibles exercés pour ne pas mourir de faim : partenaire d’un lanceur de couteaux dipsomane, toiletteur dans une ménagerie de fauves, modèle pour un tatoueur parkinsonien, sparring-partner d’un chirurgien esthétique, etc.       Et c’est sur le miroir encore qu’elle a écrit Adieu, la belle petite que nous aimions par-dessus et par-dessous tout, et effectivement elle n’est plus dedans (abîmée sinon dans ses profondeurs insondables, ensevelie dans ses vases) ; nous n’y voyons qu’un misérable qui tente d’effacer l’injure avec sa manche et découvre que le rouge à lèvres qui surlignait divinement le sourire d’Ida est un composé gras de suif de mouton et de sang de cochenille qui s’étale sur toute la surface réfléchissante et forme avec la buée de ses soupirs le brouillard dans lequel désormais il va vivre, seul comme un chien, puis mourir bientôt.    À moins décidément de se rebeller et d’envoyer son poing dans la face déjà floue de ce pitoyable jumeau : le miroir s’étoile et me voici soudain rayonnant, beau comme un astre.

Le 28 novembre 2014 à 10:22

Yasmina Reza : "J'ai eu la chance de travailler avec des acteurs exceptionnels"

Entre burlesque et minimalisme, Yasmina Reza met en boîte la décentralisation culturelle avec Comment vous racontez la partie. Et le public du Rond-Point joue sa partie en applaudissant tous les soirs les débats littéraires organisés dans la salle polyvalente d'une petite commune de province. Jean-Daniel Magnin – Pourquoi traiter sur scène de notre relation au culturel ? N'est-ce pas un sujet très "boutique" ? Cela dit le spectacle passe formidablement la rampe et réussit à nous concerner tous – comment vous y êtes-vous prise ?Yasmina Reza – Au fond j’ai souvent traité la relation à la culture et au « culturel ». Dans Art, Une pièce espagnole  ou Le dieu du carnage entre autres… C’est la première fois que je le fais aussi frontalement. Mais en prenant comme protagonistes les acteurs mêmes de ce milieu, je m’échappe aussitôt de la thématique. Ce qui se noue entre eux, les lieux, les rapports inopinés, les préoccupations intimes sont ce qui m’intéresse. Si je devais résumer ce qui a été le fil de mon écriture, je dirais que j’ai fait là une énième variation sur l’éloignement et la solitude (autres thèmes habituels). – En vous lisant et en regardant la pièce, on a l'impression de voir par transparence ce qui se joue en secret à l'intérieur des personnages. Qu'attendez-vous de vos comédiens ? Quel regard portez-vous sur eux pendant les répétitions ?– Je vous remercie de voir ça. C’est exactement au cœur de notre travail. Cela demande une très grande concentration pour les acteurs. Ils ne peuvent jamais penser : je ne dis rien, je me repose un peu. Ce qu’ils ne disent pas à voix haute et qui n’est pas écrit avec des mots, est quand même écrit dans la pièce. Tout est en gros plan. De par la situation même et aussi de par la nature de ma mise en scène. Tout ce qui est raté, mal réglé, hésitant, tout ce qui est de l’ordre de la non-assurance a été répété avec le plus grand soin. Tous les trous, les silences involontaires, la gêne. J’ai beaucoup d’affection pour ces personnages perdus à Vilan-en-Volène. Et j’ai aussi de l’affection pour la salle des fêtes qu’ils occupent finalement en dansant. – Voyez-vous souvent des mises en scène faites à partir de vos textes ? Est-ce une expérience dépaysante ? Vous pourriez monter d'autres pièces que les vôtres ? Pourquoi ?– Quand j’ai débuté, je me déplaçais assez souvent pour voir les mises en scènes de mes pièces. Je veux dire à l’étranger. A présent presque pas. Sauf pour les grandes créations, notamment en Allemagne où mes pièces sont souvent crées avant la France. Ce n’est pas seulement une expérience dépaysante, c’est aussi une expérience traumatisante parfois. Si vous n’êtes pas en adéquation vous vous retrouvez dans une situation intenable…. Je serais très heureuse de monter d’autres pièces que les miennes, mais il faudrait que ça vienne à moi… –  Que saviez-vous du spectacle avant de commencer le travail de mise en scène ? Qu'est-ce que ce travail vous a permis de découvrir dans la pièce que vous ne connaissiez pas ?–  Je savais certaines choses. L’esprit du décor, de la lumière… Je savais aussi que j’allais m’intéresser aux corps. A tout ce qui est mouvement, façon de se tenir dans l’espace, gestes, aussi minuscules soient-ils. Ma formation va dans ce sens. J’ai étudié chez Lecoq, je me sens proche de la musique, de la danse. Mon écriture est je crois très organique, pas du tout intellectuelle. Il en va de même pour mon rapport physique à la scène. J’ai eu la chance de travailler avec des acteurs exceptionnels, très inventifs et répondants. Les acteurs vous révèlent toujours des couleurs cachées… – D'où viennent les larges extraits du roman de Nathalie Oppenheim, Le Pays des lassitudes, cités dans la pièce ? Sont-ils des pastiches, des textes orphelins "en réserve" ou sont-ils au contraire arrivés en cours d'écriture ? Quels écueils avez-vous dû éviter ? Quels enjeux leur avez-vous confié ?– Un d’entre eux était en effet un texte « orphelin ». Je l’aimais bien. C’est le chapitre de Philippe dans la voiture. Je suis parti de lui pour articuler le reste. J’ai construit un roman en creux, avec l’imaginaire de ce qu’on en dit et qu’on n’entend jamais. Ce qui m’a amusée, c’est de laisser planer un doute au départ sur la qualité de l’écriture de N.Oppenheim. Le texte que je trouve le plus abouti (et que je pourrais revendiquer comme personnel) est le dernier : le Carré des inconnus, que Zabou effectue en slam. – Puisque c'est le travers moqué dans la pièce, un mot sur le roman d'autofiction si souvent mis en avant par l'édition française ?– Pourquoi pas ? Aucun genre n’est mauvais en soi.

Le 12 novembre 2014 à 10:55

Antoine Boute veut des morts rigolos

Ahurissant et drôlissime auteur-performer venu de Belgique, Antoine Boute pousse la poésie expérimentale jusqu'à la catastrophe. Il vient au Rond-Point le 27 novembre avec un dispositif-impertinence pour ériger le roman en blague, faire de la blague un système philosophique, repousser l'instant de la « chute » – histoire de voir combien de temps la bécane va tenir sans imploser.  Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Antoine Boute – Le rapport à la langue aujourd’hui me semble domestiqué, trop domestiqué par les formes de vie induites notamment par l’économie telle qu’elle fonctionne en ce moment ainsi que par le désir de sécurité. Si notre rapport à la langue va de pair avec notre rapport au monde, avec notre façon de s’inventer vivant, alors il faut trouver dans la langue des façons d’être, de fonctionner, de penser qui dépassent les questions et angoisses provoquées par le « tout-économique » et la « dérive sécuritaire » qui nous écrase aujourd’hui. Si nous acceptons tant cette domestication de nos vies, de nos pensées, de nos langues, c’est par angoisse, angoisse très basique mais souvent complètement refoulée de la mort, de la souffrance, du manque. C’est logique mais pas du tout inéluctable. C’est pour ça que dans « Les Morts Rigolos », j’ai dans l’idée que révolutionner le rapport à la mort permet, selon une saine logique, de révolutionner le rapport à la vie, et partant, le rapport à la langue. La vie aujourd’hui c’est quoi ? C’est la crise : la célèbre crise économique d’abord, qui fait qu’en Occident on réduit le concept de « vie » au concept de « pouvoir d’achat ». C’est la crise de la mort aussi : le monde occidental a un sérieux problème avec la mort : tout le monde est au courant mais tout le monde le refoule, raison pour laquelle ici on s’ennuie tellement pendant les enterrements. Et enfin c’est aussi la crise de l’art : le grand public, le tout public se désintéresse complètement de l’art, nul doute possible là-dessus. Si on révolutionnait les enterrements, se dit-on dans « Les Morts Rigolos », on résoudrait ces trois crises d’un coup, en faisant exploser le concept d’enterrement, pour en faire quelque chose d’expérimental, quelque chose d’aussi expérimental que cet autre événement 100% expérimental qu’est l’événement de notre mort. Il s’agit là d’un programme très concret, concrètement artistique, qui travaille au concret de la vie des gens et de leur rapport à la langue : révolutionner la mort et les enterrements permet d’assumer la mort, de faire des enterrements une fête, une vraie fête, qui explose la petite angoisse occidentale contemporaine qui fait s’identifier « vie » et « pouvoir d’achat ». Non : la vie est une fête, qui peut être triste bien sûr mais c’est une fête quand même, être vivant c’est du luxe, du luxe sauvage. Connecter le rapport à la langue à ce luxe sauvage permet d’envisager tant la vie que la mort comme de l’art… – Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– Ce qui menace à mon avis la langue c’est ce qui en fait le vecteur de formes de vie tristes, glauques, dépendantes ; ce qui sauve la langue au contraire est ce qui en permanence permet l’invention ou l’évidence d’intensités de vie. Ce qui « sauve » c’est donc ce qui est « sauvage », d’une certaine manière : sauvage par rapport à la domestication résignée, angoissée, dépendante. Par « sauvage » j’imagine une sorte de tension vers des intelligences de type animales, animales pour dire instinctuelles ; je me dis qu’il faut être infra-intelligent, qu’il faut avoir l’intelligence des couches basiques de l’existence, une intelligence matérielle, infra-matérielle, nucléaire, une connexion avec les énergies et les intensités les plus évidentes du monde… – Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– Je lie donc ma pratique de la langue à la question de la forme de vie. Je travaille la langue dans le sens d’une évidence d’intensité dans ce que je dis, écris, fais sonner ; j’espère sans doute que cette intensité particulière amène quelque chose de l’ordre de la liberté, d’une liberté « sauvage » dans nos formes de vie. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu'est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Il se fait que je convoque dans « Les Morts Rigolos » une grande partie des personnes dont la rencontre a influencé d’une manière ou d’une autre ma pratique de la langue et de la performance. Il s’agit d’artistes, bien sûr, (j’y propose un dispositif pour leur enterrement) mais également de mes enfants, avec lesquels j’ai écrit une partie du livre, la partie la plus déjantée, à mon avis. Par ailleurs voici quelques événements ou rencontres qui ont eu des effets sur ma pratique de l’écriture, de l’oralité, de la performance : la pratique de l’écriture collective sur internet aux alentours de 2004-2007, qui m’a permis d’explorer à nouveaux frais le rapport entre écriture, oralité, performance et spontanéité ; la lecture de Derrida, parce qu’un grand rire parcourt son écriture ; l’écoute de toutes sortes de musiques et de chants, qui ont nourri mon rapport à la voix et au rythme : le guitariste no wave Arto Lindsay, le groupe industriel allemand Einstürzende Neubauten, les œuvres pour piano d’Olivier Messiaen, Alexander Scriabine et Morton Feldman, la poésie sonore de Maja Ratkje, les polyphonies Dorzé, les chants kazakhs, les joutes vocales inuit, la chanteuse Diamanda Galas… Au quotidien, ce qui nourrit mon travail est une lecture fragmentaire d’une énorme quantité de livres à la fois, notamment d’anthropologie, de sciences, de philosophie, d’histoire des idées, le tout pour explorer toutes sortes de formes de vie et d’intelligences. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue"... Comment allez-vous vous y prendre ?– Rattraper la langue est une question de vitesse or la vitesse est mouvement et le mouvement est le propre de l’animal. Pour rattraper la langue il y a donc une tension vers quelque chose d’animal à trouver : du coup je compte entrer de temps en temps légèrement en transe. Etant dans l’évidence les animaux n’entrent pas en transe ; c’est nous qui devons de temps en temps entrer en transe en direction d’eux, pour rattraper dans la langue son intensité sauvage et luxueuse.

Le 22 septembre 2012 à 10:05

De qui se moque-t-on ?

13. L'escalier

Quelle médiocre opinion avons-nous des capacités de notre esprit pour abandonner ainsi à l’escalier le soin de nous élever ! Préférons-nous l’effort à l’essor, pourtant tellement plus gracieux ? L’escalier ! Qu’est-ce encore que ce meuble inutile qui encombre la maison avec tous ses tiroirs ouverts et retournés ? Que cherchait donc le monte-en-l’air qui l’a ainsi mis sens dessus-dessous ? L’intérieur le mieux tenu doit malgré tout s’accommoder de ce désordre encore. Et il n’est que trop facile hélas de deviner ce que pensent nos visiteurs : leurs enfants sont grands et ils ne rangent toujours pas leurs cubes !       Telle l’échine du diplodocus, l’escalier appartient aux premiers âges de la terre et sa place est désormais avec les autres fossiles dans les muséums d’histoire naturelle, certainement plus dans nos logements exigus où l’on préférera garder un peu de place pour le piano qui a les dents mieux plantées. Quant à l’escalier, en effet, impossible de l’emprunter sans la crainte de voir soudain se refermer sur nous sa mâchoire supérieure, avec un claquement sec et simultanément le craquement de tous nos os broyés. Notons encore que le piano dispose d’une sourdine pour le pied, ce même pied dont l’escalier au contraire amplifie démesurément la cavalcade : tu t’attends à voir débouler un troupeau de bisons, or c’est le fluet comptable du troisième qui descend à pas de loup et en chaussons de lisière reluquer par le trou de sa serrure mademoiselle Fifi, la modiste, à sa toilette (trop tard, tu occupes déjà la place).       L’escalier, nous n’en voulons plus, nous n’en pouvons plus. Quelquefois encore, il se recroqueville à la manière du colimaçon agacé par une herbe et cette constriction brutale manque alors de nous faire perdre le souffle à jamais. Il est plutôt, en règle générale, une sorte de toboggan conçu pour le supplice et la torture, taillé en arêtes vives afin de nous rompre les côtes une à une. Raide à l’aller comme l’alpe même, mais sans le charme du sentier, sans le miracle de l’apparition fortuite de l’isard, du busard ou du mélèze. Au mieux croiseras-tu madame Mouillefarine, la concierge, dont le ventre et la poitrine formidables t’aplatiront contre le mur ; au pire, ce sera ton propriétaire, Hector Lecroc, ce rat cupide, qui exigera séance tenante le règlement du terme, alors même que tu ne seras qu’à mi-étage ! (Il ne m’échappe pas que cette chronique possède un ton très dix-neuvième, mais est-ce de ma faute si l’escalier nous y ramène inexorablement, non sans cahoter d’ailleurs aussi désagréablement qu’un fiacre sur le pavé avant l’invention du bitume.)       Comment nous sortir de ce piège, mes amis ? Comment laisser pour de bon l’escalier derrière nous ou, plus justement, sous nous, telles ces viles matières dont nous nous débarrassons avec répugnance mais sans remords, une bonne fois pour toutes ? C’est très simple : restons là-haut ! Ne redescendons pas, mes amis, ne dégringolons plus, ne quittons plus jamais les sommets que nous avons atteints, vivons dans les étages – d’un coup de talon, repoussons avec l’escalier la tentation de la chute, brisons ce lien qui nous attache au sol, coupons ce pont pour rejoindre enfin dans les hauteurs les aigles et les anges !

Le 1 novembre 2015 à 09:07

De qui se moque-t-on ?

5. Les pieds

Alors, si j’ai bien compris, il va falloir se mouvoir jusqu’au bout sur deux pieds ! Ce n’est pas nous qui serions nés avec un ventre d’écailles luisantes, vertes ou blanches, sur lequel ramper puis dormir dans le même mouvement. Trop bon pour l’homme, sans doute, voué dès l’origine aux pires avanies et aux équilibres précaires. Nous voici donc dotés de ces extrémités gourdes et sans prise qui ne savent que bleuir dans la neige et puer abominablement quand le temps se réchauffe, comme si les turpitudes que notre visage dissimule derrière le doux rideau des cils et la parfaite grimace du sourire, nos pieds cyniquement s’en vantaient, éventails éventés affichant notre noirceur jusque sur les plages fréquentées par l’enfance innocente, sur ce sable que la patte tridactyle de la mouette délicatement festonne avant que notre empreinte grotesque ne saccage son ouvrage – puis il ne faut rien de moins qu’un tsunami pour effacer nos traces.       Il y a toujours deux pieds dans le prolongement de la plus belle femme, et c’est pourquoi nous ne l’appellerons jamais ma biche que par dérision cruelle. Le pied pèse au bout de la jambe, il nous tire vers le bas, il rend notre pas traînant. Quelle gloire possible sur ce socle inesthétique et ridicule ? Mozart ou Shakespeare méritent-ils vraiment d’être tenus en si haute estime alors qu’ils furent eux aussi tout enrobés de corne jaune et que s’incarnèrent en leur être, avec ce génie discutable, plus profondément encore dix ongles gris à facettes ?       Le talon est aussi bête qu’un coin de menuisier. Que faire avec cela si ce n’est écraser, démolir ? Quelles réalisations lui confier ? Les fourmis le craignent comme nous craignons les bombes et les plates-bandes lui préfèrent encore le groin du sanglier, plus subtil. Nous lui devons notre piètre réputation sur toute la surface du monde.       Et les orteils ? Soudain, nous ne savons plus jouer du piano, toucher du clavecin, ni même compter jusqu’à trois. Nous ne savons plus dresser un doigt vers le ciel pour menacer Dieu, désigner la lune, admonester un inférieur ou énoncer quelque sage et péremptoire sentence. Puis nos caresses sont devenues bien maladroites. Elles font mal ; des plaintes sont déposées. Décidément, le pied ne sied qu’au footballeur, en quoi celui-ci se révèle le parent pauvre du singe.       Alors, que faire ? Je ne vois qu’une solution : amputons ! Mes amis ! Coupons la jambe au niveau de la cheville. Vivons sur ces pointes, telle la danseuse virevoltante et gracieuse, et, plutôt que de les fouler aux pieds pour nous blesser à leurs tessons, laissons-nous émouvoir enfin par la douceur des choses.

Le 13 février 2018 à 11:06

Sophie Wahnich : La démocratie prise en étau

Avec la revue Vacarme

À Tunis en janvier 2011, un homme ou une femme avait écrit comme on écrit à sa belle, « démocratie mon amour ». Sur un mur avec un grand cœur enfantin entre « mon » et « amour ». Enfance du désir de démocratie. Une érotique de la politique qui fait que, par amour, chacun voudrait retenir sa propre violence, dans la peur de faire un malheur. Tous ces déçus de la démocratie ont-ils vraiment aimé comme on aime d’amour, en tremblant, celle qu’ils veulent punir en l’abandonnant qui aux fondamentalismes, qui au nationalisme identitaire et qui au néolibéralisme ? Ces monstres la broient et se nourrissent l’un l’autre. Comment desserrer l’étau et retrouver ce désir ardent de démocratie ? Comment réinventer une forme de vie démocratique ? Le regard historique tend une toile, il fabrique un passé par lequel le présent se présente. La démocratie prise en étau, c’est aussi le titre du numéro de février que prépare, avec Sophie Wahnich, la revue Vacarme. Une dizaine de ses membres viendra se glisser parmi le public de cette soirée. Avec Sophie Wahnich, la revue Vacarme fera du vacarme depuis la salle. Sophie Wahnich est directrice de recherche au CNRS (IIAC/PSL), elle travaille entre histoire, anthropologie et études politiques sur la Révolution française. Elle interroge notre présent en écoutant les conseils, avis et perplexités vécues de nos ancêtres révolutionnaires. Pour faire passage, elle fait confiance aux émotions, celles qui se déploient quand l'injustice, la trahison, l'oppression fabrique la résistance des acteurs qui tentent de frayer un chemin révolutionnaire. Elle est membre de la revue Vacarme, écrit une tribune historique mensuelle dans Libération. Elle a notamment publié La Révolution française n’est pas un mythe, Paris Klincksieck, critique de la politique, 2017, Le radeau démocratique, chroniques de temps incertains, Paris, Lignes, 2017 ; La longue patience du peuple, 1792 naissance de la République, Paris, Payot 2008. Enregistré le 9 février 2018 dans la salle Roland Topor du Théâtre du Rond-PointDurée : 02:05:02

Le 20 février 2017 à 12:58

Nicolas Truong, intervieweur interviewé #1

Il conçoit et met en scène "Interview", avec Judith Henry Nicolas Bouchaud : l’interview qu'il connaît bien pour le pratiquer lui-même, comme lieu théâtral à explorer C’est le genre journalistique le plus prisé, l’exercice médiatique le plus usité, le mode éditorial le plus célèbre. C’est un genre qui les comporte tous. L’interview est une mise en scène, le lieu d’un théâtre où se joue la confrontation de deux subjectivités.   À la manière des chansons populaires, les traces écrites, sonores ou télévisuelles des interviews sont dans tous les souvenirs et scandent la mémoire intime et collective des nations et des générations. Les exemples de la prégnance de ces scènes médiatiques de la vie publique sur nos vies sont innombrables : aveux de l’ancien président Richard Nixon sur le Watergate faits lors des vingt-neuf heures d’émissions réalisées par le  journaliste David Frost ; entretien touchant et désopilant entre Pierre Desproges et Françoise Sagan ; interview posthume du philosophe Heidegger à l’hebdomadaire Der Spiegel sur son engagement nazi ; entretien au Monde avec le « philosophe masqué », à savoir Michel Foucault qui choisit délibérément l’anonymat, « par nostalgie du temps où, étant tout à fait inconnu, ce [qu’il] disait avait quelques chances d’être entendu » ; faux-entretien de Patrick Poivre D’Arvor avec Fidel Castro ; déballages cultivés et foutraques de Michel Polac, échanges rachmaninoviens de Bernard Pivot, servitude volontaire des candidats aux « interviews-vérité » de Thierry Ardisson, etc.   L’interview est une maïeutique. Un divan contemporain, un confessionnal de l’ère cathodique, une agora de l’extimité et de la mise en scène de soi. On y pleure, on s’y livre, on s’y découvre, on s’y lâche. L’interview est une vitrine de la connivence journalistique aussi. Le lieu de la déférence et de la flatterie, ou bien l’espace de la dénonciation, des aveux et de l’humiliation.    Nicolas Truong

Le 11 septembre 2012 à 10:56

Sex Toy

Entretien avec Jean-Marie Gourio

Jean-Marie Gourio est l'auteur d'un des romans remarqués de cette rentrée littéraire. Son Sex Toy publié chez Julliard nous entraîne dans le sillage de Didrie, une jeune fille de 13 ans, perdue dans un monde trop grand pour elle, entre pornographie omniprésente, binge drinking et questions existentielles. Un ouvrage sombre, inspiré, haletant, désespéré, tragique et dérangeant. Pour ventscontraires.net - où il a déjà publié 135 pensées, brèves et haïkus - Jean-Marie Gourio a accepté de répondre à quelques questions. - L'univers que vous décrivez dans Sex Toy est très sombre. Considérez-vous qu'il est conforme à la réalité ou avez-vous noirci le trait ? - Les deux. Il est conforme à ce que vivent certains adolescents. Quant à noircir le trait, il fonce de lui-même du fait même que c'est la gamine de 13 ans qui raconte sa vie et donc trace les contours de son désarroi, c'est elle qui parle, nous sommes dans sa tête. Il faut imaginer une fillette au bord d'une falaise sujette à un terrible vertige, il y aura donc l'image de cette silhouette immobile au bord du gouffre et ce qu'elle ressent. Le malaise ressenti est immense. Bien plus grand que ce que nous pourrions discerner en restant hors d'elle. Peut-on dire que nous grossirions le trait en quittant la périphérie et en nous installant en son coeur pour le décrire ? Au même titre, il y a une monde entre l'image d'un alcoolique qui titube en criant des insanités et ce qui se passe dans sa tête à ce moment-là. La noirceur totale. La mort. La peur. La rage. La violence. Il n'y a pas de noir ajouté à la noirceur. Au contraire, les mots l'éclairent et la font voir. Comme chez Soulages.   - Sexe, alcool, Internet, l'univers des adolescents en 2012 vous semble-t-il plus dangereux que celui dans lequel vous avez évolué ? - L'Univers dans lequel j'ai évolué, un lycée en banlieue, à Vitry, était très proche de celui de Didrie. Alcool. Scarifications en classe. La violence sexuelle me paraît avoir été moins grande, même si je me souviens avoir assisté très jeune à des scènes extrêmement violentes qui se passaient au bord de la Seine, près de la centrale hydroélectrique d'Alfortville, un lieu où nous allions traîner. Je me souviens du surnom donné à la gamine malmenée, Pip-Pip. ( Les deux cheminées rouges de cette centrale sont visibles depuis les trains qui arrivent en Gare de Lyon) Chaque fois que j'arrive à Paris, je repense à ces moments, au Lycée Romain Rolland, à la Cité des combattants, à la Cité Balzac, dont une barre vient d'être détruite à l'explosif. C'est dans cette cité qu'une gamine a été aspergée d'essence et brulée vive, dans un local à poubelles, il n'y a pas si longtemps. Je suis de là-bas.   - Les adolescents que vous mettez en scène sont en perte totale de repères. Le retour annoncé de la morale à l'école vous semble-t-il une solution pour y remédier ? - Bien sûr que non. Il n'y a de morale que celle du cœur. L'affection doit être la morale à respecter entre jeunes élèves et professeurs. Je ne connais pas de savoir qui ne se transmette sans chaleur.   - Est-ce plus difficile d'être un parent aujourd'hui qu'il y a 20 ans ? - Il est toujours très difficile d'être parent. Curieusement, si faire des enfants est un acte naturel, être parent ne l'est pas du tout. On apprend à conduire en conduisant. Cela peut être dangereux quand la vie tourne et se perd en lacets.   On vous connaît subversif et anti-conformiste. Peut-on dénoncer les dérives d'une société sans devenir un vieux con ? - C'est vite arrivé et c'est bien de le savoir. Cela permet de faire taire ce vieux con qui n'a de cesse de vouloir installer son mobile home au milieu de votre esprit et de faire des barbecues en regardant la télé, dos tourné à la mer. A cela sert le théâtre, le cinéma, la littérature. A regarder la mer. Et voir les baigneurs qui s'y noient.   - Quels retours avez-vous reçu de vos lecteurs ? - Beaucoup de lectrices ont été frappées par la justesse de la voix de la petite Didrie. J'ai eu la plaisir de m'entendre dire que ce livre était mon meilleur texte. Je croise les doigts. Le culot aura payé.   - S'il fallait trouver une note d'espoir dans votre roman, laquelle pourrait-ce être ? - Ce livre existe. Il a été écrit, compris, édité, et peut être lu. Jean-Marie Gourio, Sex Toy, Julliard

Le 10 mai 2012 à 11:00

Eric Chevillard lu par Michel Fau et Dominique Reymond

Interview avant mise en voix au Rond-Point

Si vous souhaitez rencontrer le romancier et blogueur "Autofictif" Eric Chevillard, venez au Théâtre du Rond-Point, les 10 et 11 mai prochains : Michel Fau et Dominique Reymond lisent un montage de ses textes – certains inédits ou parus sur ventscontraires.net  En partenariat avec France Culture et la Sacd Qu’êtes-vous donc allé faire dans ce théâtre ?
C'est plutôt : que va-t-on m'y faire ? (je suis très inquiet)

 Est-ce que vous concevez vos textes plutôt pour l’œil ou pour la voix ? Qu’en est-il du passage de l’un à l’autre ?
Certainement pour l'œil. Je me demande même parfois si j'écris ou si je dessine. Et quand je les entends, portés par la voix d'un comédien, il me semble du coup qu'ils se mettent debout. Qu'ils passent de l'horizontal au vertical. Je les redécouvre ainsi, je ne les savais pas capables d'un tel rétablissement acrobatique. Dans cette position, ils me sont un peu étrangers, certains me déçoivent, d'autres y gagnent une évidence qu'ils n'avaient pas dans les arabesques de l'écriture.

 Si vraiment le métier de romancier n’est plus ce qu’il était, comment renommeriez-vous votre métier ?
Il y a toujours des romanciers, je n'en suis pas tout à fait un. J'ai peu d'imagination, tout s'invente et se féconde dans la langue, c'est elle qui prolifère et se déploie, va chercher le sens et l'histoire. Ecrivain est un nom qui me convient, c'est un titre que l'on s'attribue toujours prétentieusement, mais cette prétention est punie par le soupçon de vanité dont le mot même se fait très distinctement l'écho.

 Quels conseils donneriez-vous aux comédiens qui souhaitent  “s’emparer” de vos écrits ? 
Aucun conseil. C'est moi qui leur en demande : d'où cet aplomb ? cette aisance ? Comment être si désinhibé, si courageux ? Dites-moi !

 Avez-vous déjà / Pourriez-vous un jour avoir : écrit du théâtre ? Un scénario ? 
Il y faudrait une occasion, une rencontre, une sollicitation. Ce n'est pas naturellement mon terrain. Je n'ai écrit que quelques pièces radiophoniques. Trois de mes romans ont fait l'objet d'adaptations théâtrales, d'ailleurs très réussies mais dans lesquelles je n'étais pas directement impliqué. 

 Quelque chose à ajouter ?
Toujours, mais faites-moi taire ! > Un autre entretien avec Eric Chevillard sur ventscontraires.net : "L'Autofictif répond à des questions" > Infos sur la lecture des 10 et 11 mai > Les billets d'Eric Chevillard sur ventscontraires.net

Le 11 mars 2013 à 14:34

Christian Salmon : Ces histoires qui nous gouvernent #3

La révolution de la subjectivité

> Premier épisode                > Episode suivant Dans sa conférence-performance "Ces histoires qui nous gouvernent", l'écrivain et journaliste Christian Salmon poursuit son salutaire travail d'analyse du story-telling. Dans cet extrait, il revient sur un récit édifiant mais fictif qui a joué un rôle décisif dans l'intervention américaine en Afghanistan et même au-delà. "Quoi de plus innocent et charmant qu’une histoire bien tournée ? Les histoires nous distraient et nous instruisent en nous faisant rêver. Désormais, avec la technique du storytelling, elles nous gouvernent et sont devenues un instrument de contrôle des opinions, une « arme de distraction massive ».L’entrée en guerre préventive contre l’Irak, le reality show au début du mandat de Sarkozy, sa métamorphose en capitaine courage face à la crise financière, l’épopée victorieuse de Barack Obama… Autant de fictions préparées dans le secret de war rooms où s’élabore le storytelling intégré. Christian Salmon nous propose un voyage dans les démocraties contaminées par l’hypermédiatisation, une exploration des mythes politiques à l’âge du néolibéralisme. Une traversée de la crédulité contemporaine. " Enregistré le 30 novembre 2012 dans la salle Topor du Théâtre du Rond-Point En partenariat avec Cinaps TV et Rue 89 Vous pouvez également retrouver le podcast audio complet de cette conférence-performance.

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