Jean-Daniel Magnin
Publié le 20/04/2012

Eric Chevillard : l'Autofictif répond à des questions


Entretien avec Eric Chevillard

Peut-on vous considérer comme un marathonien du minuscule ?

42,195 kilomètres à petits pas, vous n’y pensez pas ! Mais disons, pour filer la métaphore, que je cours volontiers sur plusieurs distances, le roman, la note, la chronique. Et bien sûr, quand j’écris un roman, je n’en considère pas moins que mon unité d’écriture est la phrase, donc il y a une tension vers l’aphorisme ou la formule. Et quand je prends des notes, au contraire, celles-ci se proposent aussitôt d’enfler démesurément et de se développer aux dimensions d’un livre. Si bien que j’ai dû mettre au point une stratégie que je trouve assez fine : je laisse mes romans devenir des aphorismes et mes aphorismes des romans ; ainsi, finalement, mes deux pentes naturelles d’écriture sont suivies jusqu’au bout.


Avez-vous accompli votre devoir autofictif aujourd’hui ? Prenez-vous parfois de l’avance ? Avez-vous des réserves secrètes ? Où, quand, comment expédiez-vous les trois aphorismes du jour ?

Mon devoir, il y a de ça hélas… Un comble, puisque l’idée au départ était justement d’être souverainement libre, qu’il s’agisse du format (si peu apprécié des éditeurs) ou des contenus : tous azimuts. Mais l’assiduité aussi fait partie du principe de l’entreprise et je me dois de ne pas lâcher l’affaire. Il me semble que se dessine ainsi, jour après jour, un tracé qui vaut bien ceux de l’électroencéphalogramme et de l’électrocardiogramme pour juger de ma santé physique et mentale. C’est aussi la forme d’une vie. J’ai souvent en effet des notes d’avance, elles me viennent par rafales… Mais je construis le petit triptyque quotidien juste avant de le poster, comme on dit, avec l’envie souvent de donner à lire les notes les plus récentes. Quelques-unes finissent par être oubliées dans le puits sans fond de l’ordinateur. Enfin, je publie mon billet vers minuit, depuis chez moi ou depuis mon netbook si je n’y suis pas.


Etes-vous maniaque, bordélique, voleur, prolixe, jaloux, douloureux  ?

Maniaque et pointilleux comme la plupart de ceux qui rêvent d’une révolution générale qui ne laisserait pas debout une seule pierre de ce monde…


Pour vous ces pépites d’écriture sont-elles :

  • des romans morts-nés ?

  • des graines de romans ?

  • des fulgurances aussi vite oubliées qu’écrites ?

  • autre ?

Des décharges nerveuses, des parades et des ripostes, des épées tirées et des sabres avalés. Des pensées d’idiot affectant la forme sentencieuse que le sage affectionne, ou au contraire des idées auxquelles je tiens lancées comme des plaisanteries. En fait, je crois que je n’en sais rien. Tout est possible dans ce carnet, des formes élaborées, des griffonnages, toutes sortes de tentatives hasardeuses, de spéculations, de paradoxes.

 

Pourriez-vous un jour écrire un “De qui se moque-t-on ?” sur l’aphorisme ?

Non, parce que ce serait redondant. Tout aphorisme en effet dit plus ou moins cela, « de qui se moque-t-on ? »


Etes-vous un geek de la littérature ou un poète du net ?

Je n’ai pas la religion d’Internet. Je publie mes livres, y compris LAutofictif. J’écris pour l’essentiel au crayon sur de petits carnets ou de grands cahiers, et encore c’est parce qu’on ne trouve plus de stylet et de pierres à graver. Mais je dois reconnaître qu’Internet offre à l’écrivain l’expérience inédite de la présence, le direct, lui qui semblait voué à ne pouvoir jamais exister qu’à contretemps de ses contemporains, comme s’il évoluait de son vivant même à la manière d’un fantôme, dans la brume d’une indécidable et toujours virtuelle postérité. Paradoxalement, donc, c’est ce monde virtuel d’Internet qui lui permet de prendre corps dans l’époque et de vivre l’écriture comme un art martial, où le réflexe compte autant que la méditation.

 

> Le dernier billet d'Eric Chevillard sur ventscontraires.net

> Les aphorismes d'Eric Chevillard mis en ligne sur son site l'Autofictif sont rassemblés et édités par les éditions de l'Arbre vengeur


Mes rêves : ouvrir à 17 ans le Boui-Boui, café d’art à Genève ; filer à Berlin ; étudier la philo à Paris ; créer des spectacles « hors théâtre » aux festivals de Nancy, Polverriggi ou Avignon ; ouvrir Mac Guffin, cabinet de scénaristes ; voir vivre mes pièces de théâtre à la Renaissance, dans le In d’Avignon, à la Bastille, au Vieux Colombier avec la Comédie-Française, et à l’étranger. Et ce rêve de rassembler les écrivains de théâtre en 2000 ; et d’écrire avec Jean-Michel Ribes le projet du Rond-Point ; et là, de mettre ventscontraires.net sur la piste d’envol.

Dernière publication, un roman : Le Jeu continue après ta mort

 

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Le 12 novembre 2014 à 10:55

Antoine Boute veut des morts rigolos

Ahurissant et drôlissime auteur-performer venu de Belgique, Antoine Boute pousse la poésie expérimentale jusqu'à la catastrophe. Il vient au Rond-Point le 27 novembre avec un dispositif-impertinence pour ériger le roman en blague, faire de la blague un système philosophique, repousser l'instant de la « chute » – histoire de voir combien de temps la bécane va tenir sans imploser.  Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Antoine Boute – Le rapport à la langue aujourd’hui me semble domestiqué, trop domestiqué par les formes de vie induites notamment par l’économie telle qu’elle fonctionne en ce moment ainsi que par le désir de sécurité. Si notre rapport à la langue va de pair avec notre rapport au monde, avec notre façon de s’inventer vivant, alors il faut trouver dans la langue des façons d’être, de fonctionner, de penser qui dépassent les questions et angoisses provoquées par le « tout-économique » et la « dérive sécuritaire » qui nous écrase aujourd’hui. Si nous acceptons tant cette domestication de nos vies, de nos pensées, de nos langues, c’est par angoisse, angoisse très basique mais souvent complètement refoulée de la mort, de la souffrance, du manque. C’est logique mais pas du tout inéluctable. C’est pour ça que dans « Les Morts Rigolos », j’ai dans l’idée que révolutionner le rapport à la mort permet, selon une saine logique, de révolutionner le rapport à la vie, et partant, le rapport à la langue. La vie aujourd’hui c’est quoi ? C’est la crise : la célèbre crise économique d’abord, qui fait qu’en Occident on réduit le concept de « vie » au concept de « pouvoir d’achat ». C’est la crise de la mort aussi : le monde occidental a un sérieux problème avec la mort : tout le monde est au courant mais tout le monde le refoule, raison pour laquelle ici on s’ennuie tellement pendant les enterrements. Et enfin c’est aussi la crise de l’art : le grand public, le tout public se désintéresse complètement de l’art, nul doute possible là-dessus. Si on révolutionnait les enterrements, se dit-on dans « Les Morts Rigolos », on résoudrait ces trois crises d’un coup, en faisant exploser le concept d’enterrement, pour en faire quelque chose d’expérimental, quelque chose d’aussi expérimental que cet autre événement 100% expérimental qu’est l’événement de notre mort. Il s’agit là d’un programme très concret, concrètement artistique, qui travaille au concret de la vie des gens et de leur rapport à la langue : révolutionner la mort et les enterrements permet d’assumer la mort, de faire des enterrements une fête, une vraie fête, qui explose la petite angoisse occidentale contemporaine qui fait s’identifier « vie » et « pouvoir d’achat ». Non : la vie est une fête, qui peut être triste bien sûr mais c’est une fête quand même, être vivant c’est du luxe, du luxe sauvage. Connecter le rapport à la langue à ce luxe sauvage permet d’envisager tant la vie que la mort comme de l’art… – Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– Ce qui menace à mon avis la langue c’est ce qui en fait le vecteur de formes de vie tristes, glauques, dépendantes ; ce qui sauve la langue au contraire est ce qui en permanence permet l’invention ou l’évidence d’intensités de vie. Ce qui « sauve » c’est donc ce qui est « sauvage », d’une certaine manière : sauvage par rapport à la domestication résignée, angoissée, dépendante. Par « sauvage » j’imagine une sorte de tension vers des intelligences de type animales, animales pour dire instinctuelles ; je me dis qu’il faut être infra-intelligent, qu’il faut avoir l’intelligence des couches basiques de l’existence, une intelligence matérielle, infra-matérielle, nucléaire, une connexion avec les énergies et les intensités les plus évidentes du monde… – Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– Je lie donc ma pratique de la langue à la question de la forme de vie. Je travaille la langue dans le sens d’une évidence d’intensité dans ce que je dis, écris, fais sonner ; j’espère sans doute que cette intensité particulière amène quelque chose de l’ordre de la liberté, d’une liberté « sauvage » dans nos formes de vie. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu'est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Il se fait que je convoque dans « Les Morts Rigolos » une grande partie des personnes dont la rencontre a influencé d’une manière ou d’une autre ma pratique de la langue et de la performance. Il s’agit d’artistes, bien sûr, (j’y propose un dispositif pour leur enterrement) mais également de mes enfants, avec lesquels j’ai écrit une partie du livre, la partie la plus déjantée, à mon avis. Par ailleurs voici quelques événements ou rencontres qui ont eu des effets sur ma pratique de l’écriture, de l’oralité, de la performance : la pratique de l’écriture collective sur internet aux alentours de 2004-2007, qui m’a permis d’explorer à nouveaux frais le rapport entre écriture, oralité, performance et spontanéité ; la lecture de Derrida, parce qu’un grand rire parcourt son écriture ; l’écoute de toutes sortes de musiques et de chants, qui ont nourri mon rapport à la voix et au rythme : le guitariste no wave Arto Lindsay, le groupe industriel allemand Einstürzende Neubauten, les œuvres pour piano d’Olivier Messiaen, Alexander Scriabine et Morton Feldman, la poésie sonore de Maja Ratkje, les polyphonies Dorzé, les chants kazakhs, les joutes vocales inuit, la chanteuse Diamanda Galas… Au quotidien, ce qui nourrit mon travail est une lecture fragmentaire d’une énorme quantité de livres à la fois, notamment d’anthropologie, de sciences, de philosophie, d’histoire des idées, le tout pour explorer toutes sortes de formes de vie et d’intelligences. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue"... Comment allez-vous vous y prendre ?– Rattraper la langue est une question de vitesse or la vitesse est mouvement et le mouvement est le propre de l’animal. Pour rattraper la langue il y a donc une tension vers quelque chose d’animal à trouver : du coup je compte entrer de temps en temps légèrement en transe. Etant dans l’évidence les animaux n’entrent pas en transe ; c’est nous qui devons de temps en temps entrer en transe en direction d’eux, pour rattraper dans la langue son intensité sauvage et luxueuse.

Le 23 août 2012 à 09:09

De qui se moque t-on ?

4. La porte

Est-il rien de plus idiot qu’une porte ? L’idée n’a pu naître que dans un esprit lui-même fort obtus, sinon tout à fait béant. Car la porte, ou bien livre passage en un point de l’espace où, auparavant, il n’y avait rien pour contrarier la libre circulation, à quoi donc elle veille inutilement ; ou bien interdit l’accès à tel ou tel lieu qu’elle clôt, mais alors elle ne suffit pas et, sitôt installée, il convient d’ériger autour d’elle de hauts murs, et c’est un pénible charroi de pierres et de poutres, toute une industrie des plus harassantes qui se met en place, un labeur inhumain qui s’ensuit, propulsant le maçon en des hauteurs vertigineuses sur un échafaudage de fortune, tandis que l’abrutissante musique des sphères captée sur son poste à transistor résonne dans tous les environs ; obligeant charpentiers et couvreurs arrachés à l’attraction terrestre à bâtir eux-mêmes en catastrophe la piste noire d’ardoise humide qui leur permettra de regagner le sol, au fond du ravin, non sans contusions et traumatismes dont la quadriplégie est le moindre multiple.       À cause de la porte, tout ça. Puis, celle-ci enfin montée sur ses gonds, quand on a bien balayé phalanges et phalangettes qui traînent encore sur le seuil et que l’on a donné un double tour de clé et de verrou, il n’est que temps de découper à sa base une chatière, car Minette dehors miaule à fendre l’âme, affamée, crottée, épouvantablement lépreuse, chatière qu’il va falloir faire plus large que prévu car la pauvrette a été aplatie par tous les matous non tatoués du quartier et la voici si bien pleine qu’elle doit couver une partie de ses œufs dans deux sacoches suspendues à ses flancs.       On a donc commencé à scier le panneau de bois, et ce n’est pas fini, il faut encore percer une fente en son centre sans quoi notre courrier restera en souffrance, puis un œilleton ou judas pour aviser l’importun qui toque à une heure pareille avant de lui ouvrir, car comment faire autrement si l’on veut lui botter les fesses ?       Vraiment, je ne vois rien à dire en faveur de la porte qu’il faut tantôt tirer tantôt pousser, toujours dans l’obligation donc de s’y reprendre à deux fois car une étrange malédiction condamne systématiquement notre intuition première. Alors certes, nous pouvons aussi la claquer avec force pour exprimer notre mécontentement – mais, que je sache, la bonne vieille gifle des familles n’a pas été inventée pour les manchots et elle a le mérite de ne pas nécessiter l’intervention préalable du menuisier. La porte est une aberration que rien ne justifie.       Mais alors, que faire ? J’ai la solution, mes amis : dégondons ! Sortons les portes de leurs gonds et nous resterons dans les nôtres. De nos portes, nous ferons des luges, des radeaux pour partir à la découverte du monde au lieu de nous cloîtrer dans nos intérieurs rances avec la blatte domestique et la pomme de terre germée. Ainsi nous irons, dans l’espace ouvert à toutes les aventures, libres comme l’air sous les étoiles, émus jusqu’aux tréfonds par la douceur nouvelle des choses.

Le 22 septembre 2012 à 10:05

De qui se moque-t-on ?

13. L'escalier

Quelle médiocre opinion avons-nous des capacités de notre esprit pour abandonner ainsi à l’escalier le soin de nous élever ! Préférons-nous l’effort à l’essor, pourtant tellement plus gracieux ? L’escalier ! Qu’est-ce encore que ce meuble inutile qui encombre la maison avec tous ses tiroirs ouverts et retournés ? Que cherchait donc le monte-en-l’air qui l’a ainsi mis sens dessus-dessous ? L’intérieur le mieux tenu doit malgré tout s’accommoder de ce désordre encore. Et il n’est que trop facile hélas de deviner ce que pensent nos visiteurs : leurs enfants sont grands et ils ne rangent toujours pas leurs cubes !       Telle l’échine du diplodocus, l’escalier appartient aux premiers âges de la terre et sa place est désormais avec les autres fossiles dans les muséums d’histoire naturelle, certainement plus dans nos logements exigus où l’on préférera garder un peu de place pour le piano qui a les dents mieux plantées. Quant à l’escalier, en effet, impossible de l’emprunter sans la crainte de voir soudain se refermer sur nous sa mâchoire supérieure, avec un claquement sec et simultanément le craquement de tous nos os broyés. Notons encore que le piano dispose d’une sourdine pour le pied, ce même pied dont l’escalier au contraire amplifie démesurément la cavalcade : tu t’attends à voir débouler un troupeau de bisons, or c’est le fluet comptable du troisième qui descend à pas de loup et en chaussons de lisière reluquer par le trou de sa serrure mademoiselle Fifi, la modiste, à sa toilette (trop tard, tu occupes déjà la place).       L’escalier, nous n’en voulons plus, nous n’en pouvons plus. Quelquefois encore, il se recroqueville à la manière du colimaçon agacé par une herbe et cette constriction brutale manque alors de nous faire perdre le souffle à jamais. Il est plutôt, en règle générale, une sorte de toboggan conçu pour le supplice et la torture, taillé en arêtes vives afin de nous rompre les côtes une à une. Raide à l’aller comme l’alpe même, mais sans le charme du sentier, sans le miracle de l’apparition fortuite de l’isard, du busard ou du mélèze. Au mieux croiseras-tu madame Mouillefarine, la concierge, dont le ventre et la poitrine formidables t’aplatiront contre le mur ; au pire, ce sera ton propriétaire, Hector Lecroc, ce rat cupide, qui exigera séance tenante le règlement du terme, alors même que tu ne seras qu’à mi-étage ! (Il ne m’échappe pas que cette chronique possède un ton très dix-neuvième, mais est-ce de ma faute si l’escalier nous y ramène inexorablement, non sans cahoter d’ailleurs aussi désagréablement qu’un fiacre sur le pavé avant l’invention du bitume.)       Comment nous sortir de ce piège, mes amis ? Comment laisser pour de bon l’escalier derrière nous ou, plus justement, sous nous, telles ces viles matières dont nous nous débarrassons avec répugnance mais sans remords, une bonne fois pour toutes ? C’est très simple : restons là-haut ! Ne redescendons pas, mes amis, ne dégringolons plus, ne quittons plus jamais les sommets que nous avons atteints, vivons dans les étages – d’un coup de talon, repoussons avec l’escalier la tentation de la chute, brisons ce lien qui nous attache au sol, coupons ce pont pour rejoindre enfin dans les hauteurs les aigles et les anges !

Le 24 février 2017 à 09:29

Nicolas Truong, intervieweur interviewé #2

Il conçoit et met en scène "Interview", avec Judith Henry Nicolas Bouchaud : l’interview qu'il connaît bien pour le pratiquer lui-même, comme lieu théâtral à explorer Après Projet Luciole, voyage dans la pensée critique et philosophique contemporaine dont j’observe par  passion et profession les contours depuis vingt-cinq ans, Interview est également une façon de partir de mon  expérience et de mettre en scène une partie de ma propre pratique : celle d’un journalisme d’idées qui ne cesse d’utiliser cette figure imposée du métier, cet exercice de style médiatique, cet art de l’accouchement des  pensées. Inépuisable matière à situations de jeu, lieu d’une rencontre, expression d’une parole solidement bâtie – parfois totalement réécrite – ou de l’improvisation orale, l’interview s’impose assurément comme un singulier théâtre de la parole qui appelle pour ainsi dire le plateau.   Le fil scénique du projet repose sur des entretiens réalisés avec des interviewers menés par les comédiens et moi-même. Nous sommes allés à la rencontre de la journaliste Florence Aubenas, de l’écrivain Jean Hatzfeld, du sociologue Edgar Morin, du médiologue Régis Debray et des cinéastes Raymond Depardon et Claudine Nougaret. Nous les avons interrogés sur leurs façons de questionner, d’approcher, de mettre en confiance leurs interlocuteurs. Comment s’adresse-t-on à un sportif, à un paysan, à un jeune des cités, à un tueur de masse ou un rescapé ? Comment recueille-t-on la parole des gens ordinaires dans la France périphérique d’aujourd’hui ou dans l’ex-Yougoslavie en guerre ? Comment fait-on parler un routier ou un politicien ? Et le résultat est passionnant. Car  cette parole est inédite. Mis à part les albums souvenirs des interviewers starisés de la télé, les propos de ceux  qui questionnent sont rares. Et ils nous apprennent beaucoup de ce qu’est devenue la parole aujourd’hui, sur la façon dont on fabrique les  « bons clients » qui reviennent tout le temps dans les médias par leur bagou et leur art oratoire. Judith Henry  et Nicolas Bouchaud sont donc partis avec moi rencontrer ces artistes de la rencontre. De ces discussions est  né un texte, principalement composé de ces entretiens. Judith et Nicolas sont donc tour à tour Jean Rouch et  Edgar Morin (qui nous a donné accès aux rushs du film Chronique d’un été), Florence Aubenas et Jean Hatzfeld, Claudine Nougaret et Raymond Depardon.   Il s’agira bien sûr de mettre en scène les différentes figures de l’interview. De jouer avec, et de voir ce que l’interview fait au jeu : entretiens célèbres appréhendés du seul point de vue de l’intervieweur ; montage qui  tronque un entretien ; intervieweur finalement questionné par l’interviewé, pure gestuelle de dialogues, etc. Mais aussi de dessiner un portrait de l’intervieweur. Et de raconter une histoire, de composer un récit, celui  de l’acheminement vers la parole qui aboutit à l’urgence et à l’éloge du silence dans le monde du bavardage généralisé. Nicolas Truong

Le 17 mars 2015 à 09:47

Chacun se vit comme un être unique installé sur sa petite île prestigieuse

Jean-Jacques Carton-Mercier, polytechnicien arrogant et sûr de lui, directeur Recherche & Développement d’une entreprise industrielle, a été mis à pied pour faute grave, suite à un funeste concours de circonstances. Depuis, il vit reclus dans son appartement du XVe arrondissement. Un jour, il fait la connaissance de son voisin de palier, le docteur Desnos, avec lequel il parlera toute une nuit, jusqu’au petit matin. – Ce type vous insultait ? – Il égrennait des commentaires méprisants, lente litanie d’insultes calmes, d’insultes contemplatives. Vous m’avez bien compris docteur Desnos. Insultes contemplatives. Il me contemplait. Il dénigrait toute ma personne sur le même ton qu’on célèbre un chef-d’œuvre. – C’est assez inhabituel comme mode de communication. – Je vous l’accorde. Il faudrait voir dans un livre de prosodie si ce ton qu’il employait a jamais été catalogué. Il faudrait savoir comment ça s’appelle cette manière particulière de s’adresser à quelqu’un. C’est un peu comme nous avec les retraités en K-Way, avec le garde-chasse servile de tout à l’heure. Ils nous révulsent. Ils nous fascinent. Ces types nous hypnotisent. Nous pourrions les admirer durant des heures. – C’est bien connu. Nous sommes toujours le retraité en K-Way de quelqu’un d’autre. Nul n’est à l’abri. C’est un axiome universel. – Je pensais pourtant l’être. Je veux dire à l’abri. J’ai toujours cru qu’on m’admirait, qu’on admirait ma situation, mes facultés, mon diplôme, mon mode de vie. Polytechnique est l’institution qui incarne au plus haut degré l’idée commune de supériorité. Je me sens supérieur aux gens. Je me sens supérieur à vous. Et je pensais qu’on validait cette supériorité. Qu’elle était dans l’ordre des choses. Postulée par mes contemporains. Le docteur Desnos me regarde d’un air bizarre. – Je me suis toujours vécu comme un être inégalable isolé sur l’île si prestigieuse des logiciens, une île semblable à celle que l’on peut voir sur les Bounty ®, mise à l’écart du monde médiocre par un liseré infranchissable. Et je me suis rendu compte récemment, après la boulangerie, les gros bonbons fruités qui grossissent, que les gens n’admettaient pas ma supériorité, qu’ils n’avaient pas pour moi l’admiration tacite que je leur supposais, qu’ils se foutaient des logiciens comme Jean-Jacques Carton-Mercier se fout du reste du monde. Et j’irais même plus loin docteur Desnos. J’ai découvert que chacun se vit comme un être unique installé sur sa petite île prestigieuse. Que chacun est convaincu de la supériorité de ses choix, ses croyances, ses convictions, son mode de vie, la décoration de son salon. Que chacun est convaincu d’avoir du goût, du talent, de l’entendement. Et que chacun se maintient donc dans l’incapacité d’en reconnaître aux autres. Les gens sont convaincus d’être plus logiques que les logiciens. Les jeunes brêles de la télé réalité sont convaincus d’être de plus grands chanteurs que les chanteurs. Les alcooliques des bars tabac sont convaincus d’être de plus grands politiciens que les politiciens. Les Stioupide Gueurle sont convaincues d’être de plus grandes décoratrices d’intérieur que les plus grandes décoratrices d’intérieur. Moi qui croyais qu’on admettait ma supériorité ! Moi qui pensais que la plupart des gens n’ignoraient pas qu’ils n’étaient pas uniques, précieux, non ! au contraire ! mais communs, identiques, indistincts, dupliqués, fabriqués sur le même moule ! Moi qui pensais qu’ils se vivaient comme des mouches, anonymes, toutes semblables ! Bref, aujourd’hui, docteur Desnos, cette multitude de mouches, de ce seul fait qu’elles se foutent des logiciens, de ce seul fait qu’elles revendiquent d’être uniques, distinctes, singulières, et d’avoir une identité qui les différencie de leurs semblables, cette multitude est devenue pour moi une masse hostile, démultipliée, menaçante. Moi qui devais faire face jusqu’à présent à une seule entité, l’entité générique des gens communs ! je me retrouve confronté à des milliards d’individus ! je me vis comme ayant la planète entière contre moi ! Puis, marquant une petite pause, tournant la tête vers le généraliste : Je ne sais pas si vous saisissez exactement le sens de ce retournement qui a mis ma vie par terre. – Vous parlez sans arrêt d’un enchaînement catastrophique. Qu’est-ce que vous entendez par là monsieur Carton-Mercier ? – Je voudrais vous y voir. Un type bizarre vous suit jusque chez vous. Se poste devant votre immeuble. Passe toute la nuit sous votre balcon. Il vous hurle des injures. Des insanités. Il crie le mot Bounty ® dans la rue. Il est encore en place le lendemain matin à sept heures quinze allongé sur une grille d’aération du métro. Je le regarde en robe de chambre depuis mon balcon. Si seulement il s’agissait d’un insecte, il existe des produits, des insecticides ! Mais quand on est l’idée fixe de quelqu’un, de quelle manière éradique-t-on cette idée fixe ? Par le raisonnement. C’est comme ça qu’on fait généralement. Le raisonnement est le meilleur des insecticides. Mais le rappeur est-il de nature à se laisser dépuceronner la cervelle par un raisonnement, par de petites granules roses Wittgenstein ? Aidez-moi à préparer ma valise docteur Desnos. Ils vont m’interpeller. Je suis certain qu’ils vont surgir d’une minute à l’autre pour m’arrêter. Il faut que je me casse d’ici au plus vite. Je me lève et me rends dans la chambre. Le docteur Desnos m’a suivi. J’ouvre la penderie. C’est un chaos textile et coloré que je n’ai pas la qualification d’ordonner, d’organiser, de morceler. Un écrasant découragement s’abat sur ma personne. – Je ne sais même pas où sont rangés les slips, les chaussettes, les T-shirt. – Vous n’avez pas besoin de chaussettes monsieur Carton-Mercier. C’est l’été, il fait chaud, restez pieds nus dans vos claquettes. Le docteur Desnos enfouit ses mains dans la masse de tissus qui emplit la penderie, la remue, l’analyse, la décompose avec ses doigts rapides de vendeuse de boutique, finit par en extraire un costume bleu qu’il me présente accroché à un cintre. – Il m’a l’air de saison, léger, il vous plaît ? – Seulement la veste, je déteste le pantalon, il me comprime les testicules. Mettez la veste sur le lit. – Vous parliez de petites granules roses Wittgenstein… – Cet abruti est-il du genre à se laisser dépuceronner la cervelle par de petites granules roses Wittgenstein ? Je me dis qu’il est trop obtus pour se laisser convaincre. Je décide donc de me déguiser. Ce sont mes enfants qui m’en ont donné l’idée. Je les ai vus surgir dans la cuisine accoutrés en estivants, Marie-Cécile en maillot, un bob trop grand sur le crâne, un rateau dans une main, un sceau crénelé dans l’autre, Jean-Baptiste en homme-grenouille, un masque caoutchouteux sur le visage, les pieds chaussés d’une paire de palmes. Oui, celle-là, la verte, mettez-la sur le lit. Le docteur Desnos rapproche du costume bleu étendu sur le lit la chemise verte suspendu à son cintre. Il examine l’accouplement d’un air critique. – Une chemise verte avec une veste bleue ? Vous trouvez ça joli ? Je crois pas, évitons, trouvons quelque chose d’autre. – Vous n’allez pas vous y mettre docteur Desnos. Vous n’allez pas imiter mon épouse. Le généraliste énumère avec ses doigts les chemises suspendues dans la penderie, en retire une deuxième, la considère avec satisfaction. – Celle-la, rouge, rayures prune, je vous assure. Faites-moi confiance monsieur Carton-Mercier. Vous vous êtes donc déguisé ? – Je me dis que le meilleur moyen de mettre un terme au harcèlement du banlieusard, c’est encore de le semer, qu’il ne me trouve plus. Si le rappeur élastique ne me voit plus, l’idée fixe se dissoudra peut-être d’elle-même ? C’est alors que Francine déboule dans la cuisine et invective Jean-Baptiste et Marie-Cécile. Je vois ses lèvres qui remuent. Les lèvres de Jean-Baptiste qui remuent. Les lèvres de Marie-Cécile qui remuent. J’imbibe de thé une biscotte de confiture. – J’ai trouvé les sous-vêtements. Vous en voulez combien ? – Quatre, cinq, je sais pas. Décidez tout seul docteur Desnos. – Je vous mets une demie-douzaine de slips. Et puis ce short hawaïen pour la plage. Vous les voyez remuer les lèvres ? – J’étais dans mes pensées. Je les voyais parler mais n’entendais strictement rien. J’ai trouvé d’énormes lunettes de sport d’hiver, un bonnet savoyard à pompon, un boubou sénégalais, un sac de surgelé Piquart où je décide que je dissimulerai l’attache-case. Le boubou sénégalais m’a été offert par les organisateurs d’un congrès scientifique auquel j’ai participé à Dakar en 1993. Mettez-moi quelques T-shirt. – Ils sont déjà sur le lit, un bleu, deux blancs. – Et puis un pantalon de jogging. Pour aller avec la veste. Le noir avec les rayures blanches. – Je vous arrête immédiatement Monsieur Carton-Mercier. Si je suis sûr d’une chose, c’est qu’il n’est pas possible de combiner veste de costume et pantalon de survêtement. – Ne m’énervez pas docteur Desnos. Ce n’est pas vous qui allez prendre la fuite. Qui allez partir en cavale. J’ai besoin d’être à l’aise. De pouvoir courir. Mettez-moi sur le lit sans discuter le pantalon de jogging. – A votre convenance monsieur Carton-Mercier. Vous parliez d’un boubou sénégalais… – J’enfile le costume vert que mon épouse m’a préparé, passe le boubou par-dessus, me coiffe du bonnet, installe sur mon crâne les énormes lunettes de ski. Je me mire dans la glace de la salle de bains. Absolument méconnaissable. Francine, inutile de vous dire, quand je sors de la salle de bains, elle me regarde avec stupeur. Voilà, j’y vais, je suis prêt, à ce soir les trésors ! Maman, regarde ! papa part travailler en robe africaine avec un bonnet et des lunettes de ski ! Je vois couler un haïku sur le visage de Francine, à peine se met-elle à remuer les lèvres que j’ai déjà salué les enfants d’un coucou rapide et me retrouve devant l’ascenseur. J’appuie sur la pastille d’appel. Les portes de l’ascenseur coulissent. Je vois surgir un gland à l’ancienne mode, on aurait cru un notaire de Poitiers, lequel me dévisage avec cet air navré qu’ont les édiles de province quand ils rencontrent un marginal. Il s’éloigne. Se retourne. S’étonne à nouveau. Je lui réplique en lui tirant la langue. – C’était moi, me déclare le docteur Desnos. – Quoi ? ! Qu’est-ce que vous dites ? ! C’était vous ? ! Je regarde le docteur Desnos assommé. Il a dans les mains un gros paquet désordonné et écumant de chaussettes de tennis. Je vois qui point dans son regard un début d’arrogance. – Nous nous croisons tous les matins devant l’ascenseur. – Le gland à l’ancienne mode, le notaire de Dijon, c’était vous ? ! – Le débile en boubou équipé d’énormes lunettes de ski, je m’en souviens, je me souviens qu’il m’a tiré la langue, je ne vous avais pas reconnu. – Déguisement d’une grande efficacité. L’animal des cités ne m’a pas reconnu non plus quand je suis sorti sur le trottoir. – Les éléments du dispositif que nous formons s’emboîtent parfaitement bien. Vous me preniez pour un gland à la mode notariale, je vous prenais pour un gland à la mode maths sup, nous sommes quitte, symétriques, ex æquo. – Vous me preniez pour un gland à la mode maths sup ?! – Pour un zombie à la peau grasse fagotté comme un as de pique. Le docteur Desnos m’oppose un regard dur, hostile, déterminé. – Vous cherchez les mauvais coups. Vous allez finir par les trouver docteur Desnos je vous préviens. – Je vous ai toujours trouvé répugnant, me déclare-t-il en laissant tomber les chaussettes de tennis sur le sol. – Vous n’êtes vous-même qu’une pédale, un héron littéraire, dis-je au généraliste en tirant d’un coup bref la ceinture de sa robe de chambre. – Vous vous prenez pour un génie, vous n’êtes qu’un gros balaise en maths, une charantaise à concours, un pur produit du système scolaire. – Petite bouclette, dis-je au docteur Desnos. – Furoncle orthonormé. – Fioriture. – Règle à calcul. – Conseiller municipal. Je regarde le docteur Desnos. Le docteur Desnos me regarde. Nous nous dévisageons fixement comme deux chats belliqueux sur une gouttière. Les narines du généraliste se sont dilatées. J’ai arrondi les lèvres. Je fais bouger légèrement mes oreilles. Un éclair de violence traverse son regard. – L’altérité, dis-je au docteur Desnos. – Quoi l’altérité ? Qu’est-ce que vous m’emmerdez avec l’altérité ? ! – Moi tel que vous vous me percevez, vous tel que moi je vous perçois, notre ignorance des représentations que cet autre peut avoir de nous, la surprise qui nous submerge quand nous découvrons qu’on nous regarde, qu’on nous représente, alors même que nous pensions qu’on était seul à percevoir et à représenter ! qu’on était à l’abri ! eh bien, docteur Desnos, découvrir les représentations que cet autre peut se faire de nous, se percevoir soudain comme étant aussi un autre, se vivre soudain comme étant l’autre de tous les autres, découvrir qu’on peut se retrouver sous la forme d’une image ou d’un concept à l’intérieur d’un cerveau étranger, c’est cette stupeur, docteur Desnos, le problème philosophique que recouvre l’aventure du Bounty ®. J’ai découvert que je n’étais pas le seul à voir et à juger les autres. Mais qu’on me regardait, qu’on me jugeait également. J’ai découvert cette vérité très récemment. Et je puis vous dire qu’elle m’est insupportable. – Il va pourtant falloir vous y faire. – Juste un exemple. L’autre jour je buvais un lait grenadine au comptoir d’un café. A un moment, un camion est passé dans la rue, la remorque a fait trembler les vitres, la patronne a plissé son visage d’une manière détestable. Enregistrant cette brève grimace, je me suis dit qu’elle resterait gravée dans ma mémoire à tout jamais. Dans quarante ans, si je revois cette femme, je reverrai ce bref instant et cette grimace qui l’a rempli. Je lui dirais, vous vous souvenez, un jour d’été, en 2004, un camion est passé, vous avez plissé les yeux ? Vous vous souvenez, madame, de cet instant, le camion qui passe, la grimace que vous avez faite ? Je trouve que cette question docteur Desnos est digne de Wittgenstein. – Et après ? me demande le généraliste. – Vous vous souvenez d’une grimace que j’ai faite il y a quarante ans ? ! me dirait-elle, stupéfaite. Parfaitement bien, petit instant, petite grimace, je m’en souviens parfaitement bien. Elle se sentirait profanée par cette image clandestine que j’ai d’elle, abusée, pénétrée, occupée. C’est une connaissance que j’ai d’elle qu’elle n’a pas, qu’elle n’aura jamais. C’est donc une forme de pouvoir, de supériorité que j’ai sur elle. C’est un truc effrayant. Nous sommes tous la buraliste d’un consommateur qui nous mémorise. Nous survivons dans la mémoire d’individus qui nous sont inconnus. Vous existez dans la mémoire de vos contemporains, docteur Desnos, qu’ils vous soient proches ou inconnus, patients, commerçants, serveurs de restaurant, usagers d’autobus. Vous existez dans leur mémoire sous la forme d’une représentation. La représentation à travers laquelle la buraliste survit dans ma mémoire, c’est la grimace qu’elle a faite ce jour-là. Nous appartenons aux autres, à ceux qui nous perçoivent, nous enregistrent, nous classifient. Nous ne sommes pas libres. Nous sommes prisonniers de la représentation que les autres se font de nous. Il est impossible d’en sortir. – Bouillie pour chats, me déclare le docteur Desnos. – Vous n’aviez jamais songé à cette chose vertigineuse ? Nous sommes partout. Nous proliférons. Je prolifère. J’ai proliféré dans la tête de trente crétins amassés dans une boulangerie. J’ai découvert que je m’étais multiplié depuis plusieurs années dans la cervelle d’une cinquantaine de collègues. Je coule des jours paisibles dans votre cerveau sous la forme d’une représentation dégradante. Je dois mon infortune à cette seule chose docteur Desnos, à l’image indélébile et orientée que mes collègues s’étaient faite de moi durant toutes ces années, enracinée dans leur cerveau, une image qui n’est pas moi, qui n’a rien à voir avec ce que je suis, que je ne maîtrise pas. Une image despotique qui manipule, qui conditionne mon existence. – Du Canigou philosophique, du Wittgenstein en boîte. – Ça vous a plu, tant mieux, tant mieux, j’en suis ravi. Existence, roman, Stock, 2004, Folio, 2013

Le 20 avril 2011 à 03:21

Denis Robert contre Bankenstein - 7 : J'étais filé par la DST

Les coulisses de l'affaire Clearstream

Denis Robert raconte les coulisses de l'affaire Clearstream, 7e épisode. C'était trois mois avant qu'il soit relaxé par la Cour de Cassation des accusations portées contre son enquête. Denis Robert ne savait pas encore qu’il allait gagner au moment où nous l'avons enregistré...Mais la polémique continue, après la diffusion par Canal+ du documentaire "Cleastream, le grand bal des menteurs", réalisé par Daniel Leconte. Voici ce qu'en dit Denis Robert dans une tribune publiée par notre partenaire bibliobs.com - qui reprend notre feuilleton sur son site. Extrait :"En plein procès, Leconte avait eu la riche idée  d’interroger des journalistes pour leur demander ce qu’ils pensaient de mon travail. J’étais dans un premier temps au générique avec la mention « avec Denis Robert dans son propre rôle ». Ma victoire judiciaire les a obligés in extremis à virer les passages me concernant. J’écris « ils », car Daniel Leconte n’est pas seul. Richard Malka, son avocat qui est aussi celui de Clearstream et Denis Jeambar ont participé au film. Je ne comprends pas ce que Jeambar est venu faire dans cette galère mais tant pis pour lui. Pendant des semaines au moment des audiences, puis dans les mois qui suivirent, puis un an après, Leconte, Jeambar et les petites mains qui ont fait ce film m’ont poursuivi, écrit, supplié de parler devant leur micro. J’ai toujours refusé. Je m’en suis expliqué dans un courrier très poli."Bankenstein, conférence-performance enregistrée à l'Université Monstrueuse du Théâtre du Rond-Point le 22 octobre 2010 > épisode suivant> 1er épisode> en partenariat avec le site littéraire du Nouvel Observateur, bibliobs.com

Le 3 décembre 2012 à 11:27

De qui se moque-t-on ?

14. Le miroir

Chaque matin, sitôt levés, nous allons droit dans le mur : nous nous confrontons au miroir. Oh, malheur ! Sans mentir, il serait plus doux de croiser un égorgeur au coin d’une ruelle obscure... Mais la lumière nous tombe dessus comme une douche froide et il est trop tard, nous y sommes, dans le miroir, le dos au mur. Qui viendra nous nouer sur les yeux le bandeau des fusillés ?       Nous sortons du rêve de la nuit. Il était voluptueux, héroïque, nous y faisions belle figure. Mais il semblerait que le héros soit fatigué après cette bonne nuit de sommeil, il a mauvaise mine. Son armure étincelante est un pyjama clownesque, et froissé. Ses formidables épaules lui tombent aux genoux comme des branches de sapin mort. Ses paupières se soulèvent aussi difficultueusement que le rideau de fer rouillé d’une boutique de brocanteur. La vitrine de celle-ci aurait bien besoin d’un coup d’éponge. Et quels vieux coucous en devanture !       Cause toujours, miroir, c’est celui qui le dit qui l’est !       Miroir lisse et étale comme la surface de l’étang : je suis donc le vilain crapaud qui vit sur ses berges. Miroir noir comme le tableau où s’inscrit la leçon du jour : vite effacer ce visage de craie ! Nous avons pour cela les brosses et les savons de la toilette, et l’eau qui tremble dans la coupe de nos mains, limpide, où noyer notre reflet.       Savamment dosés, le verre, l’étain et le mercure composent donc cette amère potion qui nous rend gris ou vert, qui nous tuméfie la face mieux qu’une ruade, qui nous creuse les yeux et nous fige sur les lèvres un rictus de moribond. On ne verserait pas ce poison dans le verre à dents de notre pire ennemi.       Encore une chance : le miroir est sans mémoire. Nous ne faisons qu’y passer. Il ne nous retient pas. Assez vu. Disparaissez. Mais ne pourrions-nous pas nous vexer de cela aussi, tout bien réfléchi ? Pourquoi le miroir ne daigne-t-il jamais s’empreindre de notre image ? Nous avons pourtant des titres à faire valoir, et un petit air qui n’appartient qu’à nous. Il y a dans les galeries des châteaux des portraits de gros marquis qui n’ont pas accompli le quart de nos exploits ni de nos œuvres et devant lesquels défilent pourtant des milliers de visiteurs attendris (et payants).       Pourquoi enfin dérapons-nous toujours sur cette glace, nous qui traçons des 8 parfaits sur celle du lac ou de la patinoire ? Pourquoi y figurons-nous toujours ce personnage de comédie burlesque aux mouvements saccadés, à l’équilibre instable       Ce n’est pas faute pourtant de prendre des poses avantageuses. Nous rentrons le ventre, nous bandons des muscles dont nous n’avons jamais l’emploi, qui ne servent qu’aux haltérophiles et aux boxeurs dans l’exercice de leur profession – peine perdue : l’armoire à glace se rit encore de notre formidable carrure. Nous ébouriffons follement nos mèches : la cupide psyché rafle tout l’argent de nos tempes et ne nous laisse plus un poil sur le caillou. La monnaie de singe au moins flatte le chauve qui se mire dedans. Le miroir nous plume comme des alouettes.        Il bégaye, mais sa démonstration est implacable. Il affirme preuves à l’appui que le présent est sinistre et l’avenir plus calamiteux encore : sept ans de malheur peut-être pour le maladroit qui le casse, mais toute une vie de désespoir et de lamentations pour le délicat qui le fait briller avec un chiffon doux.       Le miroir est malveillant. Il est aussi le rétroviseur dans lequel se précipite en catastrophe notre passé. Entre les rides du vieil âge qui s’annonce, nos cicatrices évoquent inlassablement notre jeunesse difficile, les coups de cornes de la vache enragée, les petits métiers pénibles exercés pour ne pas mourir de faim : partenaire d’un lanceur de couteaux dipsomane, toiletteur dans une ménagerie de fauves, modèle pour un tatoueur parkinsonien, sparring-partner d’un chirurgien esthétique, etc.       Et c’est sur le miroir encore qu’elle a écrit Adieu, la belle petite que nous aimions par-dessus et par-dessous tout, et effectivement elle n’est plus dedans (abîmée sinon dans ses profondeurs insondables, ensevelie dans ses vases) ; nous n’y voyons qu’un misérable qui tente d’effacer l’injure avec sa manche et découvre que le rouge à lèvres qui surlignait divinement le sourire d’Ida est un composé gras de suif de mouton et de sang de cochenille qui s’étale sur toute la surface réfléchissante et forme avec la buée de ses soupirs le brouillard dans lequel désormais il va vivre, seul comme un chien, puis mourir bientôt.    À moins décidément de se rebeller et d’envoyer son poing dans la face déjà floue de ce pitoyable jumeau : le miroir s’étoile et me voici soudain rayonnant, beau comme un astre.

Le 13 mars 2012 à 08:24

De qui se moque-t-on ?

9. L'eau

L’eau, j’ose espérer que nul ne va venir me chanter qu’elle nous lave et nous désaltère ! Attention : celui qui s’y risquerait pourrait bien recevoir sur la tête le contenu du seau que je garde en réserve pour aider mon chien à se retirer de ma chienne lorsqu’ils se retrouvent collés cul à cul comme deux gendarmes (et je ne parle évidemment pas des punaises rouge et noire de nos jardins mais bien des gardiens de l’ordre, quand le binôme se partage la surveillance du territoire – chacun un hémisphère), car, oui, je veux bien l’admettre, l’eau peut rendre quelques services – splatch !, et voici Pompon sorti de Bigoudi.       Mais il ne manquerait plus que celle-ci ne nous soit jamais d’aucune utilité ! Songez qu’elle inonde abusivement les deux tiers de ce globe terraqué – en sorte que l’homme a quelques excuses s’il patauge ainsi depuis que le monde est ce marécage. Non contente de lâcher sur nous ses hallebardes puis de ruisseler dans notre cou par le défaut de notre armure pour nous refiler son rhume, l’eau entrerait encore pour les deux tiers dans la constitution du tissu même de notre corps – et voici deux autres tiers submergés ! –, s’il faut en croire du moins les anatomistes qui devaient être sérieusement imbibés en effet lorsqu’ils se sont livrés à ces observations ; leurs épouses auront apprécié, je suppose, de se voir ainsi traitées publiquement de serpillières. C’est élégant !       Désolé, moi je ne suis pas si poreux ; hermétiquement poète, et si mon cœur est sec, Finette, Agathe et Suzie s’y trouvent à l’abri des averses.       Mais quoi ! Et s’ils avaient raison, pourtant, tous ces scientifiques hydrophiles ? Les deux tiers du globe et les deux tiers du corps entièrement aqueux ! Où vivre donc, et comment, sans sombrer inéluctablement ? Serions-nous des poulpes, des poissons, ces créatures absurdes qui grouillent dans les abysses et dispersent leur frai dans les courants ? Ne sommes-nous pas plutôt de robustes gaillards, solidement charpentés autour d’une poutre maîtresse érigée par le désir même ?       Or donc, que faire, mes amis, une fois de plus, que faire ? Rien de plus que cela : crachons, pleurons, pissons vers les cieux bruns, très haut et très loin, vidons-nous de toute cette eau, puis, cela fait, accroupis, à genoux, sans faiblir, épongeons ! Alors, lestés d’une évidence nouvelle, sauvés de ce perpétuel naufrage, nous reprendrons pied sur la terre ferme, nous lèverons en cheminant de légers nuages de poussière et de cendre ; et, sans craindre désormais de maculer leur velours d’horribles auréoles, nous jouirons voluptueusement de la douceur des choses.

Le 28 novembre 2014 à 10:22

Yasmina Reza : "J'ai eu la chance de travailler avec des acteurs exceptionnels"

Entre burlesque et minimalisme, Yasmina Reza met en boîte la décentralisation culturelle avec Comment vous racontez la partie. Et le public du Rond-Point joue sa partie en applaudissant tous les soirs les débats littéraires organisés dans la salle polyvalente d'une petite commune de province. Jean-Daniel Magnin – Pourquoi traiter sur scène de notre relation au culturel ? N'est-ce pas un sujet très "boutique" ? Cela dit le spectacle passe formidablement la rampe et réussit à nous concerner tous – comment vous y êtes-vous prise ?Yasmina Reza – Au fond j’ai souvent traité la relation à la culture et au « culturel ». Dans Art, Une pièce espagnole  ou Le dieu du carnage entre autres… C’est la première fois que je le fais aussi frontalement. Mais en prenant comme protagonistes les acteurs mêmes de ce milieu, je m’échappe aussitôt de la thématique. Ce qui se noue entre eux, les lieux, les rapports inopinés, les préoccupations intimes sont ce qui m’intéresse. Si je devais résumer ce qui a été le fil de mon écriture, je dirais que j’ai fait là une énième variation sur l’éloignement et la solitude (autres thèmes habituels). – En vous lisant et en regardant la pièce, on a l'impression de voir par transparence ce qui se joue en secret à l'intérieur des personnages. Qu'attendez-vous de vos comédiens ? Quel regard portez-vous sur eux pendant les répétitions ?– Je vous remercie de voir ça. C’est exactement au cœur de notre travail. Cela demande une très grande concentration pour les acteurs. Ils ne peuvent jamais penser : je ne dis rien, je me repose un peu. Ce qu’ils ne disent pas à voix haute et qui n’est pas écrit avec des mots, est quand même écrit dans la pièce. Tout est en gros plan. De par la situation même et aussi de par la nature de ma mise en scène. Tout ce qui est raté, mal réglé, hésitant, tout ce qui est de l’ordre de la non-assurance a été répété avec le plus grand soin. Tous les trous, les silences involontaires, la gêne. J’ai beaucoup d’affection pour ces personnages perdus à Vilan-en-Volène. Et j’ai aussi de l’affection pour la salle des fêtes qu’ils occupent finalement en dansant. – Voyez-vous souvent des mises en scène faites à partir de vos textes ? Est-ce une expérience dépaysante ? Vous pourriez monter d'autres pièces que les vôtres ? Pourquoi ?– Quand j’ai débuté, je me déplaçais assez souvent pour voir les mises en scènes de mes pièces. Je veux dire à l’étranger. A présent presque pas. Sauf pour les grandes créations, notamment en Allemagne où mes pièces sont souvent crées avant la France. Ce n’est pas seulement une expérience dépaysante, c’est aussi une expérience traumatisante parfois. Si vous n’êtes pas en adéquation vous vous retrouvez dans une situation intenable…. Je serais très heureuse de monter d’autres pièces que les miennes, mais il faudrait que ça vienne à moi… –  Que saviez-vous du spectacle avant de commencer le travail de mise en scène ? Qu'est-ce que ce travail vous a permis de découvrir dans la pièce que vous ne connaissiez pas ?–  Je savais certaines choses. L’esprit du décor, de la lumière… Je savais aussi que j’allais m’intéresser aux corps. A tout ce qui est mouvement, façon de se tenir dans l’espace, gestes, aussi minuscules soient-ils. Ma formation va dans ce sens. J’ai étudié chez Lecoq, je me sens proche de la musique, de la danse. Mon écriture est je crois très organique, pas du tout intellectuelle. Il en va de même pour mon rapport physique à la scène. J’ai eu la chance de travailler avec des acteurs exceptionnels, très inventifs et répondants. Les acteurs vous révèlent toujours des couleurs cachées… – D'où viennent les larges extraits du roman de Nathalie Oppenheim, Le Pays des lassitudes, cités dans la pièce ? Sont-ils des pastiches, des textes orphelins "en réserve" ou sont-ils au contraire arrivés en cours d'écriture ? Quels écueils avez-vous dû éviter ? Quels enjeux leur avez-vous confié ?– Un d’entre eux était en effet un texte « orphelin ». Je l’aimais bien. C’est le chapitre de Philippe dans la voiture. Je suis parti de lui pour articuler le reste. J’ai construit un roman en creux, avec l’imaginaire de ce qu’on en dit et qu’on n’entend jamais. Ce qui m’a amusée, c’est de laisser planer un doute au départ sur la qualité de l’écriture de N.Oppenheim. Le texte que je trouve le plus abouti (et que je pourrais revendiquer comme personnel) est le dernier : le Carré des inconnus, que Zabou effectue en slam. – Puisque c'est le travers moqué dans la pièce, un mot sur le roman d'autofiction si souvent mis en avant par l'édition française ?– Pourquoi pas ? Aucun genre n’est mauvais en soi.

Le 28 février 2018 à 14:49

Sophie Wahnich & la revue Vacarme : La démocratie prise en étau

La démocratie prise en étau, c’est aussi le titre du numéro de février que prépare, avec Sophie Wahnich, la revue Vacarme. Une dizaine de ses membres est venue se glisser parmi le public de cette soirée. Avec Sophie Wahnich, la revue Vacarme fait du vacarme depuis la salle. À Tunis en janvier 2011, un homme ou une femme avait écrit comme on écrit à sa belle, « démocratie mon amour ». Sur un mur avec un grand cœur enfantin entre « mon » et « amour ». Enfance du désir de démocratie. Une érotique de la politique qui fait que, par amour, chacun voudrait retenir sa propre violence, dans la peur de faire un malheur. Tous ces déçus de la démocratie ont-ils vraiment aimé comme on aime d’amour, en tremblant, celle qu’ils veulent punir en l’abandonnant qui aux fondamentalismes, qui au nationalisme identitaire et qui au néolibéralisme ? Ces monstres la broient et se nourrissent l’un l’autre. Comment desserrer l’étau et retrouver ce désir ardent de démocratie ? Comment réinventer une forme de vie démocratique ? Le regard historique tend une toile, il fabrique un passé par lequel le présent se présente.  Sophie Wahnich est directrice de recherche au CNRS (IIAC/PSL), elle travaille entre histoire, anthropologie et études politiques sur la Révolution française. Elle interroge notre présent en écoutant les conseils, avis et perplexités vécues de nos ancêtres révolutionnaires. Pour faire passage, elle fait confiance aux émotions, celles qui se déploient quand l'injustice, la trahison, l'oppression fabrique la résistance des acteurs qui tentent de frayer un chemin révolutionnaire. Elle est membre de la revue Vacarme, écrit une tribune historique mensuelle dans Libération. Elle a notamment publié La Révolution française n’est pas un mythe, Paris Klincksieck, critique de la politique, 2017, Le radeau démocratique, chroniques de temps incertains, Paris, Lignes, 2017 ; La longue patience du peuple, 1792 naissance de la République, Paris, Payot 2008. Conférence programmée par Jean-Daniel Magnin pour le cycle "Nos disques sont rayés #2"Enregistré le 9 février 2018 salle Roland Topor du Théâtre du Rond-PointCaptation et montage Léo Scalco et Sarah-Mei ChanDurée : 02:00:17

Le 22 février 2012 à 09:04

De qui se moque-t-on ?

8. Les pantalons

Les pantalons… ah la belle invention, les pantalons ! C’est le même ingénieux bonhomme, je suppose, qui aura enfilé au lapin la peau de lapin. Franchement, je veux bien être damné (de toute façon, je veux bien être damné, sans quoi il me faudrait passer mon éternité loin de cette délicieuse petite garce de Pétronille qui le sera à coup sûr, damnée, et je n’imagine pas plus lancinant supplice) si les pantalons n’ont pas été conçus sur le modèle de la paire de jambes. Bravo pour l’originalité, bravo pour l’audace ! Pour ma part, j’attends davantage de l’esprit humain que cette singerie de la nature, j’attends des propositions neuves, des contre-propositions, j’attends qu’il assigne au corps des réalisations plus ambitieuses que celle qui consiste à se couler comme un zombie dans son propre fantôme de flanelle.       Donc, les pantalons imitent l’homme, même s’ils ne lui arrivent qu’à la cheville et si pour eux rien n’existe au-dessus de la ceinture. On voit en quelle estime ils tiennent notre génie, à quoi ils nous réduisent et quelle belle idée ils se font de nos puissants cerveaux. Certes, on ne ressort pas grandi des pantalons. Ceux-ci retirés, en effet, de quoi avons-nous l’air ? Et comment – songez-y la prochaine fois – comment tendrement étreindre notre compagne fidèle (ou plus rudement cette délicieuse petite garce de Pétronille) avec nos pantalons gisant, ridiculement tirebouchonnés, sur la descente de lit – est-ce cela, vraiment, la mue de l’amant vigoureux, de l’amant magnifique ? Et si, comme la mienne, votre carpette est une peau de tigre rapportée d’un séjour méditation et safari au Bengale, ne dirait-on pas que le fauve dans un ultime et tardif sursaut a assouvi sa vengeance et sa faim, qu’il a finalement dévoré le chasseur puis recraché seulement cette incomestible pelure ? Quand Pétronille me griffe le dos de ses ongles affûtés, quand ses canines aiguisées se plantent dans mon oreille, je vous avoue que je ne sais plus très bien ce qui m’arrive et que je fais de la volupté une expérience bien amère.       Et puis, qu’est-ce encore que cette affectation de pluriel ? Les pantalons ! Combien sont-ils ? En portons-nous plusieurs à la fois ? Ou faut-il en déduire plutôt que chacune des deux jambes est en soi (ou en velours) un pantalon ? Ne dit-on pas, d’ailleurs, une paire de pantalons ? Mais que conclure de ces observations, je vous le demande ? L’homme normalement constitué serait-il en réalité l’unijambiste, porteur d’un seul et unique pantalon ? Et le bipède alors, un hominidé inaccompli, mal dégrossi, non encore tout à fait issu de la condition animale ?       C’est bien possible, mais en attendant que l’évolution ne nous parachève, que faire ? Ôtons ce vêtement risible, mes amis, qui s’accroche à nous au moyen de boutons, de ceinturons ou de bretelles – preuve s’il en fallait une encore qu’il ne nous sied pas naturellement –, jetons nos frocs aux orties et nous connaîtrons enfin la douceur des tigres et celle de cette délicieuse petite garce de Pétronille.

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