Jean-Daniel Magnin
Publié le 20/04/2012

Eric Chevillard : l'Autofictif répond à des questions


Entretien avec Eric Chevillard

Peut-on vous considérer comme un marathonien du minuscule ?

42,195 kilomètres à petits pas, vous n’y pensez pas ! Mais disons, pour filer la métaphore, que je cours volontiers sur plusieurs distances, le roman, la note, la chronique. Et bien sûr, quand j’écris un roman, je n’en considère pas moins que mon unité d’écriture est la phrase, donc il y a une tension vers l’aphorisme ou la formule. Et quand je prends des notes, au contraire, celles-ci se proposent aussitôt d’enfler démesurément et de se développer aux dimensions d’un livre. Si bien que j’ai dû mettre au point une stratégie que je trouve assez fine : je laisse mes romans devenir des aphorismes et mes aphorismes des romans ; ainsi, finalement, mes deux pentes naturelles d’écriture sont suivies jusqu’au bout.


Avez-vous accompli votre devoir autofictif aujourd’hui ? Prenez-vous parfois de l’avance ? Avez-vous des réserves secrètes ? Où, quand, comment expédiez-vous les trois aphorismes du jour ?

Mon devoir, il y a de ça hélas… Un comble, puisque l’idée au départ était justement d’être souverainement libre, qu’il s’agisse du format (si peu apprécié des éditeurs) ou des contenus : tous azimuts. Mais l’assiduité aussi fait partie du principe de l’entreprise et je me dois de ne pas lâcher l’affaire. Il me semble que se dessine ainsi, jour après jour, un tracé qui vaut bien ceux de l’électroencéphalogramme et de l’électrocardiogramme pour juger de ma santé physique et mentale. C’est aussi la forme d’une vie. J’ai souvent en effet des notes d’avance, elles me viennent par rafales… Mais je construis le petit triptyque quotidien juste avant de le poster, comme on dit, avec l’envie souvent de donner à lire les notes les plus récentes. Quelques-unes finissent par être oubliées dans le puits sans fond de l’ordinateur. Enfin, je publie mon billet vers minuit, depuis chez moi ou depuis mon netbook si je n’y suis pas.


Etes-vous maniaque, bordélique, voleur, prolixe, jaloux, douloureux  ?

Maniaque et pointilleux comme la plupart de ceux qui rêvent d’une révolution générale qui ne laisserait pas debout une seule pierre de ce monde…


Pour vous ces pépites d’écriture sont-elles :

  • des romans morts-nés ?

  • des graines de romans ?

  • des fulgurances aussi vite oubliées qu’écrites ?

  • autre ?

Des décharges nerveuses, des parades et des ripostes, des épées tirées et des sabres avalés. Des pensées d’idiot affectant la forme sentencieuse que le sage affectionne, ou au contraire des idées auxquelles je tiens lancées comme des plaisanteries. En fait, je crois que je n’en sais rien. Tout est possible dans ce carnet, des formes élaborées, des griffonnages, toutes sortes de tentatives hasardeuses, de spéculations, de paradoxes.

 

Pourriez-vous un jour écrire un “De qui se moque-t-on ?” sur l’aphorisme ?

Non, parce que ce serait redondant. Tout aphorisme en effet dit plus ou moins cela, « de qui se moque-t-on ? »


Etes-vous un geek de la littérature ou un poète du net ?

Je n’ai pas la religion d’Internet. Je publie mes livres, y compris LAutofictif. J’écris pour l’essentiel au crayon sur de petits carnets ou de grands cahiers, et encore c’est parce qu’on ne trouve plus de stylet et de pierres à graver. Mais je dois reconnaître qu’Internet offre à l’écrivain l’expérience inédite de la présence, le direct, lui qui semblait voué à ne pouvoir jamais exister qu’à contretemps de ses contemporains, comme s’il évoluait de son vivant même à la manière d’un fantôme, dans la brume d’une indécidable et toujours virtuelle postérité. Paradoxalement, donc, c’est ce monde virtuel d’Internet qui lui permet de prendre corps dans l’époque et de vivre l’écriture comme un art martial, où le réflexe compte autant que la méditation.

 

> Le dernier billet d'Eric Chevillard sur ventscontraires.net

> Les aphorismes d'Eric Chevillard mis en ligne sur son site l'Autofictif sont rassemblés et édités par les éditions de l'Arbre vengeur


Mes rêves : ouvrir à 17 ans le Boui-Boui, café d’art à Genève ; filer à Berlin ; étudier la philo à Paris ; créer des spectacles « hors théâtre » aux festivals de Nancy, Polverriggi ou Avignon ; ouvrir Mac Guffin, cabinet de scénaristes ; voir vivre mes pièces de théâtre à la Renaissance, dans le In d’Avignon, à la Bastille, au Vieux Colombier avec la Comédie-Française, et à l’étranger. Et ce rêve de rassembler les écrivains de théâtre en 2000 ; et d’écrire avec Jean-Michel Ribes le projet du Rond-Point ; et là, de mettre ventscontraires.net sur la piste d’envol.

Dernière publication, un roman : Le Jeu continue après ta mort

 

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Le 23 août 2013 à 09:08

De qui se moque-t-on ?

3. Le temps

Si ce n’est pour donner aux écrivains l’occasion d’écrire en se lançant sur le tard à sa recherche, j’avoue ne pas très bien comprendre pourquoi le temps passe. Pourquoi le temps passe-t-il ? Certes, les horlogers y trouvent aussi leur compte, mais à quel prix ? Pour ma part, je ne connais pas de jeune horloger, je crois bien n’en avoir jamais vu. L’horloger semble le plus exposé au passage du temps, il est en première ligne : c’est un vieil homme, prématurément usé, voûté, à demi aveugle, et ses mains tremblent à force d’émietter en fractions de secondes le gros bloc d’heures qu’il travaille chaque jour aux brucelles, aux pointeaux et même au chasse-goupille. Il se constitue sans doute un joli pactole en vendant ou réparant ses montres et ses pendules ; il n’aura pas le loisir d’en jouir.       Bien fait. Quelle idée aussi d’actionner des mécanismes si pernicieux ? Un beau jour, il explose avec sa bombe. On ne le regrettera pas.       Le temps passe – mais il ne nous emporte pas comme on le suppose ; non : il nous passe dessus, voilà le vrai, son interminable galop nous passe sur le corps. Les éléphants d’Hannibal piétinaient l’ennemi avec moins de hargne. Notre ruine est bientôt consommée. L’enfant écrasé, aplati par ce char implacable s’étire comme une pâte sous le rouleau à pâtisserie jusqu’en des dimensions grotesques. Puis cet adulte à son tour roule dans la farine, mord la poussière, sa face devient bientôt horrible à voir, modelée par le sabot du temps, son nez s’effrite, ses joues se creusent, ses dents tombent, ses yeux apeurés, larmoyants, frappés de cécité voudraient pouvoir s’enfoncer plutôt dans le conduit spiralé de ses oreilles conchoïdales qui au reste n’entendent plus rien, ni même la rumeur de la mer. Ce vieillard accroche encore comme des linges élimés ses chairs grises et jaunes aux tringles mal jointes de son squelette tordu, brinquebalant, désormais inapte à la locomotion, à la préhension et qui rassemble ses dernières forces pour se roidir dignement dans son suaire.       Le temps a fait son œuvre, et cette œuvre est une ruine. Les mousses et les mouches la convoitent et s’y agrègent. Puis le temps s’acharne à pilonner ce débris. Il n’en doit plus rien rester, ni le plus pâle souvenir : tout doit disparaître. Alors que faire ? Que faire pour survivre dans le temps, malgré le temps ? Suspendons-le, mes amis ! Je ne vois pas d’autre solution. À une patère ou à un clou, à un cintre dans une penderie comme une redingote démodée dont les basques ne savent que traîner dans le passé irrévolu, alourdies de boues et de patelles. Ainsi nous irons, frais émoulus chaque matin, vêtus de notre seule peau désormais infroissable, émus par la douceur toujours nouvelle des choses.

Le 8 juin 2015 à 09:24

De qui se moque-t-on?

7. L'oiseau

Faudra-t-il que nous soyons jusqu’au bout puis au-delà encore – sous la terre couchés –, faudra-t-il, même quand notre vaillante foulée nous conduit aux cimes les plus hautes, faudra-t-il, d’une aube à la suivante, incessamment, faudra-t-il que nous soyons survolés par des piafs ? N’avons-nous rien de mieux à faire de l’infini qui nous surplombe qu’y regarder sourdre puis s’évanouir l’oiseau insensé ? Quoique empenné du croupion et le bec fort pointu, il ne se connait ni archer ni cible et nulle raison donc d’ainsi fendre l’air en sifflant comme une flèche. Pourquoi vole-t-il enfin ? Mais parce que volent le moustique et le moucheron qui lui sont chips et tartelettes – est-ce cependant un suffisant motif pour s’arracher à l’attraction terrestre au mépris des lois physiques les plus élémentaires ?       Or jamais oiseau dans le ciel virevoltant n’a découvert une lune ! Il y aurait au firmament aussi peu d’étoiles que dans la tanière de l’ours à en croire l’astronomie aviaire. À quoi bon l’oiseau décidément si ce n’est comme torchecul, en quel emploi Gargantua lui-même ne lui connaissait rien de supérieur ? Nuançons cependant ses conclusions : il se publie presque quotidiennement en France des romans mieux indiqués encore pour cet usage ; à défaut d’autres qualités, celle-ci n’est pas négligeable et je pourrais citer ici bien des plumes contemporaines qu’il conviendrait de réserver strictement à cela. C’est misère en effet de les voir s’astreindre à d’autres besognes alors qu’elles sont si douées pour celle-ci – quel gâchis ! Et pourquoi dans ce pays ne peut-on vivre honnêtement de ce que l’on sait faire ?       L’oiseau pour sa part fait un frugal poulet rôti et c’est à peu près tout (notez que la garniture de pommes frites ou de haricots n’est même pas fournie : cette mesquinerie constitue le trait le plus flagrant de l’animal). Je suppose que personne ne va m’opposer ses prétendus talents de chanteur et de mélodiste ? Il faut n’avoir jamais eu un geai dans son chêne, une fauvette dans sa haie, une mouette sur son mât ou une ronde de corneilles autour de son clocher ! Ce ne sont que criailleries, jacasseries, sinon d’affligeants et répétitifs pipeaux moins inspirés qu’un sifflet de garde-champêtre.       L’oiseau serait joli ? J’admets qu’il en existe de bien criards. Les autres sont lugubres et s’ils se perchent parfois sur notre épaule, c’est que nous avons fait une partie du chemin en nous élevant dans les airs au bout d’une corde. La Ballade des pendus nous apprend tout ce qu’il faut savoir en matière d’ornithologie. La colombe de la paix elle-même, quand on y regarde de près avec la loupe idoine, possède des pattes de vautour.       Alors que faire ? Nous pourrions être tentés de rejoindre les rangs des chasseurs. Ce serait oublier pourtant que ceux-ci élèvent et engraissent eux-mêmes perdrix et bécasses afin de les tirer plus à l’aise quand elles viennent picorer la farce dans leurs mains et qu’ils attirent avec des leurres les canards sauvages dans nos paisibles marais. Le chasseur est l’ami des oiseaux, il aime à le répéter, son carnage automnal relève du crime passionnel. Nous ne saurions l’encourager dans cette voie : il y entre encore trop d’amour. La plume s’éparpille aussi quand le plomb crève l’édredon de l’épouse pourvue de deux paires de pieds. Non. Fermons plutôt les yeux, bouchons-nous les oreilles, ignorons l’oiseau. Que notre mépris et notre indifférence soient tels qu’ils achèvent de volatiliser complètement les volatiles ; alors il nous sera permis d’éprouver – sans craindre qu’un coup d’aile nous les dérobe ou qu’un coup de bec cruel soudain nous détrompe – la douceur des choses délicatement enfouies sous les cendres et les mousses de ce bas monde.

Le 12 novembre 2014 à 10:55

Antoine Boute veut des morts rigolos

Ahurissant et drôlissime auteur-performer venu de Belgique, Antoine Boute pousse la poésie expérimentale jusqu'à la catastrophe. Il vient au Rond-Point le 27 novembre avec un dispositif-impertinence pour ériger le roman en blague, faire de la blague un système philosophique, repousser l'instant de la « chute » – histoire de voir combien de temps la bécane va tenir sans imploser.  Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Antoine Boute – Le rapport à la langue aujourd’hui me semble domestiqué, trop domestiqué par les formes de vie induites notamment par l’économie telle qu’elle fonctionne en ce moment ainsi que par le désir de sécurité. Si notre rapport à la langue va de pair avec notre rapport au monde, avec notre façon de s’inventer vivant, alors il faut trouver dans la langue des façons d’être, de fonctionner, de penser qui dépassent les questions et angoisses provoquées par le « tout-économique » et la « dérive sécuritaire » qui nous écrase aujourd’hui. Si nous acceptons tant cette domestication de nos vies, de nos pensées, de nos langues, c’est par angoisse, angoisse très basique mais souvent complètement refoulée de la mort, de la souffrance, du manque. C’est logique mais pas du tout inéluctable. C’est pour ça que dans « Les Morts Rigolos », j’ai dans l’idée que révolutionner le rapport à la mort permet, selon une saine logique, de révolutionner le rapport à la vie, et partant, le rapport à la langue. La vie aujourd’hui c’est quoi ? C’est la crise : la célèbre crise économique d’abord, qui fait qu’en Occident on réduit le concept de « vie » au concept de « pouvoir d’achat ». C’est la crise de la mort aussi : le monde occidental a un sérieux problème avec la mort : tout le monde est au courant mais tout le monde le refoule, raison pour laquelle ici on s’ennuie tellement pendant les enterrements. Et enfin c’est aussi la crise de l’art : le grand public, le tout public se désintéresse complètement de l’art, nul doute possible là-dessus. Si on révolutionnait les enterrements, se dit-on dans « Les Morts Rigolos », on résoudrait ces trois crises d’un coup, en faisant exploser le concept d’enterrement, pour en faire quelque chose d’expérimental, quelque chose d’aussi expérimental que cet autre événement 100% expérimental qu’est l’événement de notre mort. Il s’agit là d’un programme très concret, concrètement artistique, qui travaille au concret de la vie des gens et de leur rapport à la langue : révolutionner la mort et les enterrements permet d’assumer la mort, de faire des enterrements une fête, une vraie fête, qui explose la petite angoisse occidentale contemporaine qui fait s’identifier « vie » et « pouvoir d’achat ». Non : la vie est une fête, qui peut être triste bien sûr mais c’est une fête quand même, être vivant c’est du luxe, du luxe sauvage. Connecter le rapport à la langue à ce luxe sauvage permet d’envisager tant la vie que la mort comme de l’art… – Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– Ce qui menace à mon avis la langue c’est ce qui en fait le vecteur de formes de vie tristes, glauques, dépendantes ; ce qui sauve la langue au contraire est ce qui en permanence permet l’invention ou l’évidence d’intensités de vie. Ce qui « sauve » c’est donc ce qui est « sauvage », d’une certaine manière : sauvage par rapport à la domestication résignée, angoissée, dépendante. Par « sauvage » j’imagine une sorte de tension vers des intelligences de type animales, animales pour dire instinctuelles ; je me dis qu’il faut être infra-intelligent, qu’il faut avoir l’intelligence des couches basiques de l’existence, une intelligence matérielle, infra-matérielle, nucléaire, une connexion avec les énergies et les intensités les plus évidentes du monde… – Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– Je lie donc ma pratique de la langue à la question de la forme de vie. Je travaille la langue dans le sens d’une évidence d’intensité dans ce que je dis, écris, fais sonner ; j’espère sans doute que cette intensité particulière amène quelque chose de l’ordre de la liberté, d’une liberté « sauvage » dans nos formes de vie. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu'est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Il se fait que je convoque dans « Les Morts Rigolos » une grande partie des personnes dont la rencontre a influencé d’une manière ou d’une autre ma pratique de la langue et de la performance. Il s’agit d’artistes, bien sûr, (j’y propose un dispositif pour leur enterrement) mais également de mes enfants, avec lesquels j’ai écrit une partie du livre, la partie la plus déjantée, à mon avis. Par ailleurs voici quelques événements ou rencontres qui ont eu des effets sur ma pratique de l’écriture, de l’oralité, de la performance : la pratique de l’écriture collective sur internet aux alentours de 2004-2007, qui m’a permis d’explorer à nouveaux frais le rapport entre écriture, oralité, performance et spontanéité ; la lecture de Derrida, parce qu’un grand rire parcourt son écriture ; l’écoute de toutes sortes de musiques et de chants, qui ont nourri mon rapport à la voix et au rythme : le guitariste no wave Arto Lindsay, le groupe industriel allemand Einstürzende Neubauten, les œuvres pour piano d’Olivier Messiaen, Alexander Scriabine et Morton Feldman, la poésie sonore de Maja Ratkje, les polyphonies Dorzé, les chants kazakhs, les joutes vocales inuit, la chanteuse Diamanda Galas… Au quotidien, ce qui nourrit mon travail est une lecture fragmentaire d’une énorme quantité de livres à la fois, notamment d’anthropologie, de sciences, de philosophie, d’histoire des idées, le tout pour explorer toutes sortes de formes de vie et d’intelligences. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue"... Comment allez-vous vous y prendre ?– Rattraper la langue est une question de vitesse or la vitesse est mouvement et le mouvement est le propre de l’animal. Pour rattraper la langue il y a donc une tension vers quelque chose d’animal à trouver : du coup je compte entrer de temps en temps légèrement en transe. Etant dans l’évidence les animaux n’entrent pas en transe ; c’est nous qui devons de temps en temps entrer en transe en direction d’eux, pour rattraper dans la langue son intensité sauvage et luxueuse.

Le 26 mars 2015 à 12:32

Antoine Boute : Les Morts rigolos (la vie c'est du luxe)

Trousses de secours, saison 3 : Rattraper la langue

Attention : voyage de 40 minute dans l'univers sonore, mental, drôlissime et percussif d'Antoine Boute. L'auteur redonne par la bouche naissance à son roman Les Morts rigolos – entre chant diphonique, stand-up littéraire jusqu'au boutiste, réinvention des rites d'enterrement (ce qui, dit en passant, est une œuvre d'utilité publique urgente à laquelle aucun artiste à ce jour ne s'était encore attelé).  Entrez dans une conférence-performance ou plutôt – selon les propres mots de Boute – "un dispositif-impertinence pour ériger le roman en blague, faire de la blague un système philosophique, repousser l'instant de la chute, histoire de voir combien de temps la bécane va tenir sans imploser." Poète-bucheron-météore venu de Belgique, Boute, vous verrez, pousse la littérature jusqu'à la catastrophe. Antoine Boute est l’un des représentants les plus emblématiques de la poésie expérimentale en Belgique. Son œuvre, plurielle, se caractérise par une singularité forte, une identité tout à la fois propre et hybride, mutante, inquiétante, excitante. Philosophe, écrivain, poète sonore, pornolettriste, prophète conceptuel et naturaliste, il s’adonne également à la poésie graphique, à l’écriture collective, aux pratiques collaboratives, et est organisateur d’événements.Parmi ses ouvrages : Les Morts rigolos (éditions Les Petits Matins 2014)  Enregistré le 27 novembre 2014 au Théâtre du Rond-Point durée 40 minutes

Le 28 novembre 2014 à 10:22

Yasmina Reza : "J'ai eu la chance de travailler avec des acteurs exceptionnels"

Entre burlesque et minimalisme, Yasmina Reza met en boîte la décentralisation culturelle avec Comment vous racontez la partie. Et le public du Rond-Point joue sa partie en applaudissant tous les soirs les débats littéraires organisés dans la salle polyvalente d'une petite commune de province. Jean-Daniel Magnin – Pourquoi traiter sur scène de notre relation au culturel ? N'est-ce pas un sujet très "boutique" ? Cela dit le spectacle passe formidablement la rampe et réussit à nous concerner tous – comment vous y êtes-vous prise ?Yasmina Reza – Au fond j’ai souvent traité la relation à la culture et au « culturel ». Dans Art, Une pièce espagnole  ou Le dieu du carnage entre autres… C’est la première fois que je le fais aussi frontalement. Mais en prenant comme protagonistes les acteurs mêmes de ce milieu, je m’échappe aussitôt de la thématique. Ce qui se noue entre eux, les lieux, les rapports inopinés, les préoccupations intimes sont ce qui m’intéresse. Si je devais résumer ce qui a été le fil de mon écriture, je dirais que j’ai fait là une énième variation sur l’éloignement et la solitude (autres thèmes habituels). – En vous lisant et en regardant la pièce, on a l'impression de voir par transparence ce qui se joue en secret à l'intérieur des personnages. Qu'attendez-vous de vos comédiens ? Quel regard portez-vous sur eux pendant les répétitions ?– Je vous remercie de voir ça. C’est exactement au cœur de notre travail. Cela demande une très grande concentration pour les acteurs. Ils ne peuvent jamais penser : je ne dis rien, je me repose un peu. Ce qu’ils ne disent pas à voix haute et qui n’est pas écrit avec des mots, est quand même écrit dans la pièce. Tout est en gros plan. De par la situation même et aussi de par la nature de ma mise en scène. Tout ce qui est raté, mal réglé, hésitant, tout ce qui est de l’ordre de la non-assurance a été répété avec le plus grand soin. Tous les trous, les silences involontaires, la gêne. J’ai beaucoup d’affection pour ces personnages perdus à Vilan-en-Volène. Et j’ai aussi de l’affection pour la salle des fêtes qu’ils occupent finalement en dansant. – Voyez-vous souvent des mises en scène faites à partir de vos textes ? Est-ce une expérience dépaysante ? Vous pourriez monter d'autres pièces que les vôtres ? Pourquoi ?– Quand j’ai débuté, je me déplaçais assez souvent pour voir les mises en scènes de mes pièces. Je veux dire à l’étranger. A présent presque pas. Sauf pour les grandes créations, notamment en Allemagne où mes pièces sont souvent crées avant la France. Ce n’est pas seulement une expérience dépaysante, c’est aussi une expérience traumatisante parfois. Si vous n’êtes pas en adéquation vous vous retrouvez dans une situation intenable…. Je serais très heureuse de monter d’autres pièces que les miennes, mais il faudrait que ça vienne à moi… –  Que saviez-vous du spectacle avant de commencer le travail de mise en scène ? Qu'est-ce que ce travail vous a permis de découvrir dans la pièce que vous ne connaissiez pas ?–  Je savais certaines choses. L’esprit du décor, de la lumière… Je savais aussi que j’allais m’intéresser aux corps. A tout ce qui est mouvement, façon de se tenir dans l’espace, gestes, aussi minuscules soient-ils. Ma formation va dans ce sens. J’ai étudié chez Lecoq, je me sens proche de la musique, de la danse. Mon écriture est je crois très organique, pas du tout intellectuelle. Il en va de même pour mon rapport physique à la scène. J’ai eu la chance de travailler avec des acteurs exceptionnels, très inventifs et répondants. Les acteurs vous révèlent toujours des couleurs cachées… – D'où viennent les larges extraits du roman de Nathalie Oppenheim, Le Pays des lassitudes, cités dans la pièce ? Sont-ils des pastiches, des textes orphelins "en réserve" ou sont-ils au contraire arrivés en cours d'écriture ? Quels écueils avez-vous dû éviter ? Quels enjeux leur avez-vous confié ?– Un d’entre eux était en effet un texte « orphelin ». Je l’aimais bien. C’est le chapitre de Philippe dans la voiture. Je suis parti de lui pour articuler le reste. J’ai construit un roman en creux, avec l’imaginaire de ce qu’on en dit et qu’on n’entend jamais. Ce qui m’a amusée, c’est de laisser planer un doute au départ sur la qualité de l’écriture de N.Oppenheim. Le texte que je trouve le plus abouti (et que je pourrais revendiquer comme personnel) est le dernier : le Carré des inconnus, que Zabou effectue en slam. – Puisque c'est le travers moqué dans la pièce, un mot sur le roman d'autofiction si souvent mis en avant par l'édition française ?– Pourquoi pas ? Aucun genre n’est mauvais en soi.

Le 1 novembre 2015 à 09:07

De qui se moque-t-on ?

5. Les pieds

Alors, si j’ai bien compris, il va falloir se mouvoir jusqu’au bout sur deux pieds ! Ce n’est pas nous qui serions nés avec un ventre d’écailles luisantes, vertes ou blanches, sur lequel ramper puis dormir dans le même mouvement. Trop bon pour l’homme, sans doute, voué dès l’origine aux pires avanies et aux équilibres précaires. Nous voici donc dotés de ces extrémités gourdes et sans prise qui ne savent que bleuir dans la neige et puer abominablement quand le temps se réchauffe, comme si les turpitudes que notre visage dissimule derrière le doux rideau des cils et la parfaite grimace du sourire, nos pieds cyniquement s’en vantaient, éventails éventés affichant notre noirceur jusque sur les plages fréquentées par l’enfance innocente, sur ce sable que la patte tridactyle de la mouette délicatement festonne avant que notre empreinte grotesque ne saccage son ouvrage – puis il ne faut rien de moins qu’un tsunami pour effacer nos traces.       Il y a toujours deux pieds dans le prolongement de la plus belle femme, et c’est pourquoi nous ne l’appellerons jamais ma biche que par dérision cruelle. Le pied pèse au bout de la jambe, il nous tire vers le bas, il rend notre pas traînant. Quelle gloire possible sur ce socle inesthétique et ridicule ? Mozart ou Shakespeare méritent-ils vraiment d’être tenus en si haute estime alors qu’ils furent eux aussi tout enrobés de corne jaune et que s’incarnèrent en leur être, avec ce génie discutable, plus profondément encore dix ongles gris à facettes ?       Le talon est aussi bête qu’un coin de menuisier. Que faire avec cela si ce n’est écraser, démolir ? Quelles réalisations lui confier ? Les fourmis le craignent comme nous craignons les bombes et les plates-bandes lui préfèrent encore le groin du sanglier, plus subtil. Nous lui devons notre piètre réputation sur toute la surface du monde.       Et les orteils ? Soudain, nous ne savons plus jouer du piano, toucher du clavecin, ni même compter jusqu’à trois. Nous ne savons plus dresser un doigt vers le ciel pour menacer Dieu, désigner la lune, admonester un inférieur ou énoncer quelque sage et péremptoire sentence. Puis nos caresses sont devenues bien maladroites. Elles font mal ; des plaintes sont déposées. Décidément, le pied ne sied qu’au footballeur, en quoi celui-ci se révèle le parent pauvre du singe.       Alors, que faire ? Je ne vois qu’une solution : amputons ! Mes amis ! Coupons la jambe au niveau de la cheville. Vivons sur ces pointes, telle la danseuse virevoltante et gracieuse, et, plutôt que de les fouler aux pieds pour nous blesser à leurs tessons, laissons-nous émouvoir enfin par la douceur des choses.

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