Ubu malade ou La Débâcle de la Médecine
Une pièce inédite d'Alfred Jarry
Le docteur KNOCK,
Le PERE UBU,
La MERE UBU,
La GARDE.
La scène est dans le
cabinet du Docteur Knock.
KNOCK (en s’essuyant les mains). Mariette, faites entrer le patient
suivant.
(Le Père Ubu entre,
suivi de la Mère Ubu.)
MERE UBU. Docteur,
c’est affreux, mon époux est fort malade.
PERE UBU (se tenant le ventre). De par ma chandelle verte, ma
gidouille me fait bien mal…
(Knock s’approche du
Père Ubu et lui appuie sur l’estomac)
KNOCK. Est ce que
ça vous gratouille ou est ce que ça vous chatouille ?
PERE UBU. Merdre
! Bouffresque ! Vous me faites mal ! Arrêtez, ou je vous fais donner
force coups de bâton !
KNOCK (impassible, en lui prenant le pouls). Qu’avez-vous mangé au déjeuner ?
PERE UBU. Presque
rien, c’est vendredi, on fait maigre… Tout au plus quelques kilos d’andouille…
MERE UBU. Et une
rouelle de veau…
PERE UBU. Avec un
poulet rôti pour l’accompagner
KNOCK. Je vois… (il lui palpe le cou) Avez-vous
conscience de votre état ?
PERE UBU. Ho ! Ho ! J’ai peur ! J’ai
peur ! Ha ! Je pense mourir !
MERE UBU (implorant). Ah ! Docteur ! Sauvez mon mari !
KNOCK. Souhaitez-vous
guérir ?
PERE UBU et MERE UBU (ensemble). Oui !!!
KNOCK. Dans ce
cas… Rentrez immédiatement chez vous, et mettez-vous au lit. Ce soir, prenez
juste un bol d’eau chaude. Aucune nourriture solide pendant une semaine, tout
au plus un demi biscuit trempé dans un verre de lait…
MERE UBU. Tout ce
que vous voudrez, Docteur !
PERE UBU. Madame
de ma merdre, je vais vous taper ! (il la
poursuit, puis s’approche de Knock, l’air furibond) Cornebleu !
Jambedieu ! Tête de vache ! A moi la garde ! On veut assassiner
le Père Ubu !
LA GARDE (accourant). Nous voilà ! Nous voilà !
PERE UBU (désignant Knock). Gardes ! Emparez-vous de ce bélître, enfoncez-lui des petits
bouts de bois dans les oneilles et passez-le par la machine à décerveler !
(les gardes emportent Knock, qui crie et
se débat en vain). Ah ! Ma femme ! Me voilà guéri ! Que la
Médecine est une grande et belle chose !
RIDEAU