Marianne Desroziers
Publié le 02/02/2012

Jean-Pierre Martinet


Il est de ces écrivains qui vous bouleversent au point que garder le secret de leur existence semble un acte criminel. Pour autant, difficile de conseiller Martinet à n’importe qui, à des inconnus dont vous ne savez pas s’ils auront les épaules assez larges pour encaisser le choc. Car on ne se plonge pas dans un livre de Martinet comme on allume la télévision, d’un œil distrait, pour se détendre. La « lecture-plaisir » paraît ici hors sujet. On parlera d’épreuve initiatique et de jouissance esthétique morbide, tant l’écriture est aussi belle que le propos désespéré. Jamais je n’ai lu un écrivain plus pessimiste que Martinet : son univers est d’une noirceur absolue. Pas d’amitié possible entre les êtres, encore moins d’amour. Toute relation est vouée à une impasse. Cependant, on peut sentir affleurer parfois un humanisme déçu, une tendresse ravalée à force d’avoir été rabrouée. Lire Martinet est une expérience forte, à conseiller aux lecteurs aguerris n’ayant pas peur de se confronter à des univers sombres, où la violence côtoie l’autodestruction (par l’alcool en particulier) et la perversion (celle des petites filles rousses surtout), la folie née d’un trop-plein de solitude… Son premier roman, « La Somnolence », paru  en 1975, lui avait apporté l’estime de certains critiques littéraires puis l’injuste oubli qui précéda sa mort à 49 ans, en 1993, à Libourne où il était revenu habiter avec sa mère après avoir sombré dans l’alcool. C’est grâce aux éditions Finitude que Martinet a pu être redécouvert par une nouvelle génération de lecteurs dans les années 2000 avec la réédition de « Jérôme », son chef-d’œuvre de 1978. Martinet, c’est surtout un grand styliste, influencé par Lautréamont, Céline, Faulkner, Gombrowicz et les Russes…
Marianne Desroziers, 33 ans, écrivain, passionnée de littérature, critique littéraire sur le blog Le Pandémonium littéraire, dirige la revue l'Ampoule des éditions de l'Abat-Jour. 

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Le 27 septembre 2011 à 11:18

Jean-Paul Clébert, clochard céleste

Portrait 25

Jean-Paul Clébert a été surnommé un temps, le clochard qui a failli avoir le prix Goncourt. Jean-Paul Clébert est né le 23 février 1926 et il est mort la semaine dernière, le 21 septembre 2011. Dans son nom, Jean-Paul Clébert est à une voyelle de clébard. Après avoir été cheminot, trimard, résistant puis avoir parcouru l’Asie, il tape la cloche dans le beau Paris Insolite des années cinquante. Ses compagnons de route ? Doisneau, Giraud, quelques surréalistes, quelques situationnistes. Il écrit au dos des paquets de gauloise après avoir découvert Bourlinguer de Cendrars. C’est lui qui l’introduira chez Denoël. Son seul maître, avec peut être Henry Miller à qui il fait visiter les bordels Parisiens. Clébert parlait des gitans, des arabes, des juifs, des caniveaux, des chiens, des petits matins rouges, des ficelles, des putes, des chineurs, de la faim et du vin. Il n’idéalisait rien et surtout pas la misère. Il montrait ce que personne n’en connaissait, sa beauté, sa fierté, son courage. Il était venu finir sa vie pas loin de chez moi, dans les collines du Luberon, loin du Paris frimeur qu’il ne reconnaissait plus, écrire des livres sur l’ail ou la Provence. Mais il sera resté jusqu’au bout du même bord ; «avec ces hommes qui crèvent de  faim, se foutent pas mal des beautés de la liberté et de la marche à pied, ont misé sur l’avenir et le boulot bien fait et dont on apprend du bout des yeux le décès dans la colonne des faits d'hiver, vieux et vieilles morts solitaires dans un taudis innommable, ou rongés tout vivants sur leur grabats par les rats». Les éditons Attila ont rééditées son Paris Insolite il y a deux ans.

Le 28 mars 2015 à 10:44
Le 18 juillet 2013 à 09:15
Le 30 septembre 2011 à 11:20

Oscar Wilde, le scandale du plaisir

D’après ce que nous enseignent les livres de sciences naturelles, des millénaires ont été nécessaires à la Terre pour donner naissance à Oscar Wilde. La gestation fut longue. Les époques qui ont précédé sa naissance n’ont pourtant pas été inutiles ; elles ont fourni un parfait compost. Bien sûr, il y eut un choix à faire. Pour qu’Oscar Wilde naisse les dinosaures ont dû disparaître. Ils n’auraient pu coexister, Wilde n’aurait pas toléré leurs manières grossières et leur habitude de piétiner les fleurs des champs. Il fut aimé et haï pour la même raison : on comprenait ses livres parfaitement mal. La haine est là, il faut la dévoiler sous les baisers et les applaudissements. Sans doute aurait-il vécu plus heureux et plus longtemps si on l’avait haï plus tôt. La haine vaccine quand elle est injectée dès l’enfance, laissant aux anticorps de l’indifférence le loisir de se développer. Il maniait la langue comme le plus efficace des fouets, capable aussi bien de gifler que de caresser. Il pensait avoir dompté l’Angleterre. Mais le vieux lion cessa de s’amuser et le dévora dans un tribunal. On porta les restes du prince déchu dans une cellule de la prison de Reading où, pendant deux ans, ses derniers muscles furent rongés par la fatigue et les rats. Né en Irlande, il acheva de mourir en France. L’Angleterre n’eut que sa vie. Oscar Wilde est aimé aujourd’hui, et il ne peut rien contre cet amour. On aime les artistes morts, car ils sont sans défense. La société les tue pour qu’ils deviennent le symbole de ce dont elle les accuse. Homosexualité et débauche étaient des accusations imparables sous le règne de Victoria. Les crimes de Wilde sont ailleurs. Son génie passe pour une génération spontanée d’idées brillantes. L’horrible vérité est qu’Oscar Wilde travaillait énormément. Il jouait la facilité par pudeur. Il faisait trop de bruit pour qu’on remarque combien il était humble. Il parlait trop de lui pour qu’on comprenne combien il était préoccupé des autres. Il prenait trop soin de son apparence pour qu’on voie à quel point il ne s’en souciait guère. Le grand scandale d’Oscar Wilde est le plaisir qu’il donne, plus que celui dont il parle. Il est aphrodisiaque quand il aborde la politique. Il est aphrodisiaque quand il écrit sur les fleurs, les costumes de scène, l’amour ou la morale. On ne pardonne pas à un écrivain d’avoir un style si excitant. Le faible lecteur se sent coupable. Habitué à souffrir pour apprendre, il en déduit que, s’il jouit, cela ne doit pas être bien sérieux. Wilde a réussi la fusion de l’intellect, de l’apollinien et du dionysiaque. On trouve Wilde drôle, brillant et inventif, on le couvre de qualités secondaires, pour ne pas voir qu’il est, avant tout, un artiste tragique et un penseur. Il y a des artistes qui éloignent le public par leur inaccessibilité. L’inaccessibilité de Wilde est son accessibilité. Peu de gens ont compris son désespoir et la profondeur de sa révolte. S’il n’était défendu de rire dans les amphithéâtres de philosophie, il serait considéré comme un des plus grands philosophes. Il faut lire ses contes, voir ses pièces et étudier ses essais pour se rendre compte qu’il fait partie de ce petit nombre d’artistes capables à la fois de nous émouvoir, de nous faire rire, de nous donner du plaisir et de changer notre regard sur le monde. Un seul de ses aphorismes constitue un repas complet : « Le succès, c’est aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme. » Il est mort aussi. Ce n’est pas le moindre de ses talents. Le propre des grands artistes n’est pas d’être immortel, mais de mourir. Dire que seuls les grands artistes sont immortels est une bêtise. La vérité est que seuls les grands artistes meurent. Le reste de l’humanité arrête seulement de respirer. Allez vous recueillir devant la tombe d’Oscar Wilde au cimetière du Père-Lachaise. Touchez la pierre et regardez le Sphinx. Vous comprendrez, alors, que cette tombe est le seul endroit de la planète où Oscar Wilde ne se trouve pas.   Article édité dans le catalogue Le Rire de résistance, BeauxArts éditions et Théâtre du Rond-Point (Photo Napoléon Sarony)

Le 12 novembre 2014 à 10:31

Alain Guyard : "La vraie philosophie se doit d'effrayer les bourgeois"

C’est un nouveau Céline, et je baise mes mots, smack, smack, smack, qui me met en éruption depuis quelque temps. Alain Guyard, à qui on devait déjà un polar carcéral totalement libératoire, La Zonzon (Le Dilettante), a en commun avec le frigousseur de Mort à crédit le parler en coups de vent cyclonal et le mauvais esprit piednickeléesque : son argot foutrement riche et son humour tirebouchonnant font plus penser à Rabelais, à Jean Yanne, au père Peinard qu’aux raplaplas esbroufeurs Frédéric Dard et Michel Audiard. Sa pensée dialecticienne pulvérise sur son passage tous les Finkielkraut de la galaxie. C’est que dans l’épastrouillant 33 leçons de philosophie par et pour les mauvais garçons (Le Dilettante aussi), le « décravateur de concepts » Guyard part en guérilla contre la philosophie « d’aspartame » pratiquée par des « bellâtres encostardés » ou des « petits crevés au teint hâve tout juste pondus de l’université qui font dans le concept avec des mines et des soupirs de rosière s’agaçant la framboise. » Leurs « plumes bien troussées », c’est « rien que du sémaphore anal à l’usage des autres petits salonnards. » À ces « clébards en train de se renifler la rondelle », Guyard oppose « les philosophes d’antan qui étaient de vraies épées, des mecs à la dure, honnis de l’ordre établi, gnières régulièrement soupçonnés par la flicaille, prenant systématiquement le rif contre la respectabilités ambiante. » « Il faut, pour oser entrer en vraie philosophie, du froid dans les châsses et un réel tempérament de castagneur, celui-là même qui effraie les bourgeois. » Et Guyard a beau schpile de démontrer que tous les philosophes qui comptent étaient de très mauvais garçons. La philo est d’ailleurs née en prison avec les Dialogues socratiques qui ne sont rien d’autre que « des conversations de parloir ». Plus qu’un accoucheur de vérités, Socrate était un avorteur (au sens littéral) de gonzesses et une mère maquerelle. Antisthène, c’était « le roi de la baston ». Diogène, c’était un « chanstiqueur de fausse mornifle ». Crates, c’était un punk à chien dont les « pets météoriques » semaient le trouble. Maître Eckhart, c’était « Iggy Pop chez les carmélites ». Gandhi, « derrière son sourire marloupin de pseudo-pacifiste, fut le premier skinhead. » Et on en apprend aussi des belles sur Marc-Aurèle, Descartes, Spinoza, Hegel, Stirner, Orwell, Nietzsche, Debord. Mais Alain Guyard ne s’en tient pas là. Estimant qu’un livre, pour être positivement philosophique, se doit d’être « dangereux à nos petits conforts intellectuels » et se doit de nous mettre en risque, il propose à ses lecteurs de s’aventurer dans des travaux pratiques à même de les entraîner fort loin : – Entrer dans l’arène pendant une corrida et encourager le taureau.– Tester un gros bonnet prétendant avoir de l’humour en l’entartant.– Vendre à la criée Les Douze preuves de l’inexistence de Dieu de Sébastien Faure à la sortie des mosquées.– Placarder partout des pubs pour des massages coquins à domicile avec comme numéro de téléphone de service celui de la police.– Substituer, lors d’une projection en plein air, aux bobines de Shrek celles de Hurlements en faveur de Sade de Guy Debord.– Dans les cafés-philo « branchouilles, décontractés et pédants », prendre la parole sans crier gare en ne la rendant plus. Se battre s’il le faut physiquement pour la conserver, l’objectif étant de faire perdre à l’interlocuteur sa capacité à philosopher ». Comme quoi, ainsi que disait Sénèque, la philosophie « doit enseigner à faire, non à dire ». Les petits derniers sulfureux d’Alain Guyard : La Zonzon, Le Dilettante, 2011, réédité au Seuil Points 2013. 33 leçons de philosophie par et pour les mauvais garçons, Le Dilettante 2013. La Fleur au fusil, Camino Verde, 2014.

Le 22 février 2011 à 10:51

Céline, le soufre passe les frontières

Carte postale d'Espagne

Dans le prestigieux et copieux quotidien El Paìs du dimanche 20 février, Céline est à l'honneur. Oui, le même que le ministre de la Culture a refusé d'inclure aux commémorations de 2011. Deux pages sont consacrées à cette question : "Que faire des génies infâmes?" (il faut prendre cet adjectif à la lettre, "infâme" signifiant originellement "de mauvaise réputation"). Car la polémique soulevée par la volte-face de l'institution française a traversé les Pyrénées et c'est donc encore une fois que l'on se pose la question de savoir s'il faut distinguer l'homme de l'œuvre et, plus précisément ici, Céline de Louis-Ferdinand Destouches. L'article, fort bien construit et documenté, rappelle en quoi l'auteur de Bagatelles pour un massacre est "infâme", extraits franchement antisémites à l'appui. Et après tout, ça ne fait pas de mal de se rafraîchir la mémoire, car Céline est à peu près lu comme Proust, voire "relu", tous les étés (si vous voyez ce que je veux dire)…Sont ensuite cités notre international BHL ("Parce que la commémoration est faite pour ça, commencer à comprendre la monstrueuse relation qui peut exister entre le génie et l'infâmie, elle aurait été non seulement légitime, mais utile et nécessaire"), Esther Bendahan, écrivain et directrice de la culture à la Maison Sefarad-Israel de Madrid qui, sans la cautionner aurait vu dans cette commémoration une opportunité de réflexion, et le philosophe espagnol Reyes Mate, qui a reçu pour son livre La herencia del olvido (L'héritage de l'oubli) le Prix National de l'Essai en 2009 : "On célèbre les triomphes, on commémore les défaites (…). Le devoir de mémoire exige aujourd'hui (NDR : depuis l'Holocauste) d'y inclure un jugement moral." En 2011, la France rate donc cette occasion d'exercer son devoir de mémoire, en commémorant un auteur qui n'a pas fini, de toute façon, de faire parler de lui…Lire l'article en espagnol

Le 22 août 2013 à 08:11

Richard

Richard est né nu un jour il y a quelques années déjà. Puis il a grandi. Il a été élevé par ses parents dans une maison. Enfant, Richard jouait beaucoup et faisait des bêtises. Il a fait des études et a beaucoup appris. Un jour, il a trouvé un travail avec des horaires plus ou moins fixes. Richard s'est insurgé contre les guerres, les maladies telles que le cancer, le sida et il n'aimait pas non plus, les dictatures totalitaires. Richard n'aimait pas les transports en commun bondés et les trains qui n'arrivent pas à l'heure. De la même façon, Richard n'aimait pas être éclaboussé par les voitures lorsqu'elles roulent dans une flaque ni être piqué par une guêpe et encore moins être mordu par un chien. Richard n'aimait pas non plus se cogner contre les meubles ou payer des places de cinéma trop chères. Richard aimait les chatons et les chiots parce qu'il les trouvait mignons. Richard pensait que la violence ne mène à rien. Richard, dans le même esprit, n'aimait pas les gens foncièrement méchants. Richard appréciait beaucoup ses amis et il aimait l'amour (et le sentiment amoureux, ça va de soi). Richard aimait le sexe aussi parce qu'il trouvait ça bon. Richard aimait les surprises et ouvrir les cadeaux à Noël. Richard aimait la nature. Richard pensait que la cigarette est mauvaise pour la santé. Richard tombait de temps en temps malade. Richard détestait être enrhumé et devoir se moucher toutes les dix minutes. Puis Richard a vieilli et un beau jour il est mort. Sa famille et ses amis l'ont pleuré. Lors de son enterrement, quelqu'un a dit : "Bah, ce Richard quand même... ah, sacré Richard va !".

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