Yorick Sirdon
Publié le 02/12/2011

Henri


Dans son petit appartement du bourg de Saint Honoré des Agios, le jeune Henri fume une cigarette. Il est blond comme le blé qui refuse de pousser dans son champ des possibles. Il s'est inscrit au Pôle Emploi du coin. Ponctuellement, on l'y convoque. Quand il réclame un salaire, on lui répond RSA, quand il demande un emploi, on lui répond RAS. « Enfer et Dame Nature, s'écrie-t-il en bon chrétien scientiste, serais-je un éternel insatisfait ? Quand je travaillais, j'avais de l'argent et je n'avais pas le temps de le dépenser, et maintenant que je suis au chômedu, j'ai tout mon temps, mais j'ai plus d'argent. C'est fâcheux. » Son licenciement économique a été pour lui une vraie blessure, il faut l'avouer. Maintenant, chaque fois qu'on lui demande : « Quoi de neuf ? », c'est comme si on remuait le couteau dans la plaie. Du coup, il voudrait la gagner, sa croûte, juste pour ne pas avoir l'impression qu'on le juge. Parfois, en allumant la télévision, il est vert de rage. Mais, quelque part, le vert reste la couleur de l'espoir. D'ailleurs, il n'en veut à personne. Il est de ceux qui considèrent que la vengeance est un plat où il ne faut pas mettre les pieds. D'autres fois, devant la télévision, il rit jaune. Mais, quelque part, le jaune reste la couleur de ses cheveux. Comme un bon rire vaut un steak, il a acheté le livre de Bruno Lemaire, Nourrir la planète, pour tromper sa faim. Il sait, Henri, que tout vient à point à qui sait attendre. Sauf le steak, qui calcine.

Je suis né à Nantes le 21 août 1984. S'ensuit une enfance absolument quelconque qui me mène directement à une adolescence marquée par une pyromanie maladive, canalisée tant bien que mal par mon tabagisme excessif. Après un cursus universitaire en Histoire contemporaine, je me sens à même d'analyser les raisons structurelles pour lesquelles je suis actuellement au chômage.

 

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Le 17 septembre 2013 à 10:18

Passer le Kärcher

On ne dira jamais assez combien passer le Kärcher est un travail ingrat et fastidieux. Il s'en faudrait de peu que vos proches ne remarquent même pas que vous avez nettoyé la terrasse avec cet instrument ce samedi pluvieux, au lieu de vous cultiver comme font tous les hommes libres. Peut-être aurez-vous eu la visite de Madame au beau milieu de votre besogne. Observant le contraste entre la partie nettoyée qui recouvre la couleur originelle de ladite terrasse et la partie sale de couleur indéterminée, elle vous aura alors gratifié d'un « eh beh !? y'en avait bien besoin ! ». Vous aurez alors ressenti cette fois encore, l'amalgame très subtilement féminin qui mêle en trois mots la congratulation soft et le reproche de n'avoir pas traité le problème plus tôt ! Si par malheur personne ne passe pendant le temps de votre tâche, votre initiative, les heures où vous avez moisi dans vos bottes, sous votre cirée jaune, les doigts crispés sur une gâchette ridicule et dans le bruit de la buse, sombreront dans les oubliettes de la petite histoire. Un peu, Mesdames, comme quand vous rentrez de chez le coiffeur et que Monsieur n'avez rien remarqué. Car vous y avez passé un certain temps, en effet, à promener le jet d'eau sous pression qui décape la surface d'une pièce de deux euros. Il vous aura fallu la patience du laboureur pour promener cette zone dérisoire sur l'ensemble de votre terrasse. Vous aurez glorifié la patience de ces générations de laboureurs qui passèrent leur vie à retourner paisiblement la terre d'un bout à l'autre de leur parcelle. Vous aurez encensé les tricoteuses qui alignèrent avant l'invention de la machine, les rangs à l'envers, à l'endroit dans la progression lente de leur ouvrage. Ne te presse pas ni ne te disperse, petit homme du XXIème siècle qui vit dans le monde du deux point zéro. Fais abstraction de toute autre préoccupation pendant deux heures. Ne cherche pas à finir avant d'avoir commencé. Lenteur et longueur. Abnégation. Tu dessines des figures géométriques avec le jet. Tu calcules le temps qu'il te reste pour terminer peut-être un jour. Tu tentes de maîtriser ta crispation qui monte par moment... Tu respires fort et attends la fin de cet interminable labeur. Un jour, un Ministre avait promis de nettoyer métaphoriquement une dalle de banlieue parisienne avec cet instrument. L'image était bien mal choisie. Mais peut-on reprocher ce mauvais choix à un homme qui ne s'est pas illustré dans sa carrière, par la droiture du sillon qu'il a creusé symboliquement dans son champ ?

Le 31 juillet 2014 à 08:34

François Jarrige : "Et si on imaginait une société où le travail serait libérateur ?"

Rage contre la machine ? #3

François Jarrige est historien, enseignant-chercheur à l'université de Bourgogne. Il s’intéresse à l’histoire des mondes du travail, des techniques et aux controverses qui ont accompagné l’industrialisation. Il a notamment publié Au temps des « tueuses de bras » (2009) et Face au monstre mécanique (2009). Son dernier ouvrage Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences est sorti en février aux éditions La Découverte. Troisième et dernière partie de l'entretien qu'il a accordé à ventscontraires.net > Première partie   Rencontre-t-on des oppositions majeures à ce mouvement ? Quelles formes prennent-elles ? Assez peu, il me semble. La colonisation de nos vies par l'informatique est si rapide, l’atomisation des individus si poussée et la croyance dans les vertus intrinsèques du progrès technique si puissante que la contestation de ces nouvelles trajectoires semble très limitée. Les protestations existent, mais elles sont marginales et marginalisées et très peu relayées par les médias et les institutions dominantes. On peut par exemple citer le cas de ces éleveurs résistant à l’électronisation de leur troupeau, et à la généralisation du puçage des bêtes couplés à des logiciels de traçage. Contre cette évolution un collectif intitulé « Faut pas pucer » a vu le jour ; des groupes d’opposants sont apparus dans les régions de montagne où subsiste un petit élevage, comme dans le Tarn, les Alpes-de-Haute-Provence ou l’Ariège.   Doit-on se résoudre à entrer dans une société post-travail ? Faut-il s'en inquiéter ou s'en réjouir ? Cette question ne cesse de revenir et a beaucoup occupé les sociologues, les philosophes et les économistes depuis 30 ans. Le débat sur la fin du travail et la forme d’une société « post-travail » semble renaître à chaque phase de chômage de masse, on le trouvait déjà dans les années 1930. Dans les années 1990 on a beaucoup discuté de la « fin du travail » ou du moins de la place du travail dans la société de loisir qui s’annonçait. Il est indéniable que le volume de travail a fortement diminué dans les pays industrialisés, le temps travaillé en Europe constitue moins de 20 % du temps éveillé aujourd’hui contre 40 à 50 % dans l’industrie du XIXe siècle. Face à ce constat, deux positions se font face : certains s’en réjouissent et voient dans la disparition du travail une chance à saisir. La réduction drastique du temps du travail au profit des loisirs, voire la création d’un « revenu universel » découplé de tout travail, devrait permettre à chacun de s’émanciper en profitant du temps libéré. Les médias et la culture de masse, les séries TV et les jeux vidéo, semblent d’ailleurs tout prêts pour occuper ces temps de loisirs rendus disponibles. D’autres s’en inquiètent au contraire car le travail reste une valeur centrale, l’horizon essentiel par lequel les individus s’insèrent dans la société et obtiennent des biens aussi bien matériels que symboliques.   Quels sont les scénarios de transition possibles ou souhaitables ? Ce qu’on appelle une société post-travail a en réalité peu de sens car elle peut revêtir des visages très différents. S’il s’agit de supprimer le travail salarié le plus aliénant au profit d’un monde d’égaux, on ne peut que s’en réjouir ; s’il s’agit en revanche de créer un peuple d’humains soumis et désœuvrés, dépendants des robots et de leurs prothèses numériques, alors l’avenir s’annonce assez sombre. L’alternative n’est pas à mon avis entre un monde dominé par le travail et un monde libéré du travail, il est plutôt entre un monde fondé sur un travail absurde et aliénant et un monde du travail émancipé et émancipateur. Tous les travailleurs savent combien le travail peut être épanouissant et joyeux, et combien certaines activités manuelles sont tout aussi dignes – voire bien davantage – que les « tâches cognitives » des cadres supérieurs. Au lieu d’une « société des loisirs » floue et illusoire, j’aimerai une société du travail libéré, créateur et écologiquement sain. Ne pourrait-on pas imaginer de réorienter les trajectoires techniques pour les redensifier en travail, au lieu de la quête incessante de productivité visant à éliminer l’humain ne serait-il pas possible d’imaginer une société où le travail serait libérateur, source de joie et de plaisir, sans effet prédateur à l’égard du monde et des autres ?

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