Les chroniques à retardement s’intéressent
à de petits ou grands événements qui se sont perdus dans le flot frénétique de
l’actualité, et les recomposent. Du réchauffé, du come-back, du léger différé : une deuxième chance pour ces nouvelles obsolètes.
Juillet 2011. C’est l’été en Russie ; le Bolchoï
dort dans la chaleur moscovite. L’immense théâtre est secoué, creusé, brossé,
restauré, redoré par les innombrables ouvriers qui s’emploient à lui redonner sa
jeunesse. Le projet est énorme, compliqué, cher et à rebondissements : on
ne compte plus les dépassements de coûts, les retards, les scandales, les
licenciements de responsables. Mais sur le site, les artisans, probablement,
n’ont que faire de toutes ces politiques. Ils avancent dans leur travail de
fourmi, patiemment, méticuleusement, depuis sept ans.
Ce jour-là comme chaque jour, ils sont à l’œuvre dans la
salle principale quadrillée d’échafaudages, lorsqu’un homme à barbiche et
cheveux blancs fait irruption dans la salle. Il est vêtu de chaussures
blanches, d’un pantalon blanc, d’une veste blanche. Dans cet accoutrement de mafioso new-yorkais, il se dirige vers la scène,
sur laquelle il monte précautionneusement par une échelle métallique branlante.
Il se place bien au milieu. Déjà quelques ouvriers se sont interrompus, curieux
de ce qui va se passer. Alors, sans faire de façons, comme ça, l’homme debout
devant la salle vide balaye l’air d’un bras gracieux et se met à chanter. Les
marteaux, les perceuses, les appels se taisent un par un. Placido Domingo
chante un air de la Dame de Pique, de Tchaïkovski. Les échos puissants de la
voix du vieux ténor réveillent les figures passées de l’histoire du théâtre, divas,
danseurs, tsars, courtisanes et pontes du parti. Tout le monde se tait. Le
Bolchoï vit à nouveau.
L’air se termine au milieu des bravos, le chanteur
quitte la salle, les ouvriers se remettent au travail. Dans quelques mois, le
28 octobre pour être précis, il y aura une cérémonie pour la réouverture de ce
théâtre, l’un des plus célèbres au monde. Il rassemblera le gotha de la danse,
du théâtre et de l’opéra, les capitaines d’industrie, les hommes
politiques ; grands de ce monde endimanchés accourus sur l’invitation du
gouvernement pour assister au gala.
Ils ne le savent pas encore, mais ils auront raté la
première.