Matthieu Perissé
Publié le 29/11/2011

Juillet 2011 - La première du Bolchoï


Chroniques à retardement #1

Les chroniques à retardement s’intéressent à de petits ou grands événements qui se sont perdus dans le flot frénétique de l’actualité, et les recomposent. Du réchauffé, du come-back, du léger différé : une deuxième chance pour ces nouvelles obsolètes.

Juillet 2011. C’est l’été en Russie ; le Bolchoï dort dans la chaleur moscovite. L’immense théâtre est secoué, creusé, brossé, restauré, redoré par les innombrables ouvriers qui s’emploient à lui redonner sa jeunesse. Le projet est énorme, compliqué, cher et à rebondissements : on ne compte plus les dépassements de coûts, les retards, les scandales, les licenciements de responsables. Mais sur le site, les artisans, probablement, n’ont que faire de toutes ces politiques. Ils avancent dans leur travail de fourmi, patiemment, méticuleusement, depuis sept ans.  
Ce jour-là comme chaque jour, ils sont à l’œuvre dans la salle principale quadrillée d’échafaudages, lorsqu’un homme à barbiche et cheveux blancs fait irruption dans la salle. Il est vêtu de chaussures blanches, d’un pantalon blanc, d’une veste blanche. Dans cet accoutrement de mafioso new-yorkais, il se dirige vers la scène, sur laquelle il monte précautionneusement par une échelle métallique branlante. Il se place bien au milieu. Déjà quelques ouvriers se sont interrompus, curieux de ce qui va se passer. Alors, sans faire de façons, comme ça, l’homme debout devant la salle vide balaye l’air d’un bras gracieux et se met à chanter. Les marteaux, les perceuses, les appels se taisent un par un. Placido Domingo chante un air de la Dame de Pique, de Tchaïkovski. Les échos puissants de la voix du vieux ténor réveillent les figures passées de l’histoire du théâtre, divas, danseurs, tsars, courtisanes et pontes du parti. Tout le monde se tait. Le Bolchoï vit à nouveau.  
L’air se termine au milieu des bravos, le chanteur quitte la salle, les ouvriers se remettent au travail. Dans quelques mois, le 28 octobre pour être précis, il y aura une cérémonie pour la réouverture de ce théâtre, l’un des plus célèbres au monde. Il rassemblera le gotha de la danse, du théâtre et de l’opéra, les capitaines d’industrie, les hommes politiques ; grands de ce monde endimanchés accourus sur l’invitation du gouvernement pour assister au gala.  
Ils ne le savent pas encore, mais ils auront raté la première.

Matthieu Perissé vit à Tirana. Il s'y nourrit de byrek au fromage blanc, galope pour rien à travers les collines et tâche de devenir écrivain. Il publie d'autre bêtises là :  http://www.levastemonde.org

 

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Le 12 décembre 2011 à 08:44

Janvier 2005 - Van Gogh aux ciseaux

Chroniques à retardement #2

Les chroniques à retardement ressuscitent de petits ou grands événements qui se sont perdus dans le flot frénétique de l’actualité. Du réchauffé, du come-back, du léger différé : une deuxième chance pour ces nouvelles obsolètes.   Les riches, peut-on lire un peu partout, sont de plus en plus capricieux. Un millionnaire anglais a célébré ses cinquante ans en compagnie de trente pingouins loués pour l’occasion. A Paris, la conciergerie d’un hôtel de luxe a dû trouver en une heure quatre cent kilos de sucre de régime pour un cheikh arabe qui voulait en rapporter chez lui une provision. Tel autre nanti, un soir qu’il se sentait mélancolique, a loué le château de Versailles et l’a peuplé d’une armée de valets en costumes d’époque. Puis il a déambulé, seul, dans les allées du jardin. Il s’y serait, dit-on, un peu ennuyé.   En ce début d’année 2005, Takashi Hashiyama, lui, vend sa collection de tableaux. Ce patron japonais, dont la société fabrique des Connecteurs, des Coupleurs et des Systèmes d’Imagerie Passifs à Ondes Millimétriques (on voit par là qu’il s’agit d’un homme respectable), se sépare de ses Van Gogh et de ses Picasso. Il s’adresse pour cela à deux maisons de ventes aux enchères : Sotheby’s et Christie’s. Et, indécis face à leurs offres qu’il juge équivalentes, il leur propose de jouer le vainqueur à pierre-feuilles-ciseaux.   Voilà donc les représentants des deux prestigieuses maisons face à face dans une salle de réunion d’Osaka avec, dans leur poing fermé, plusieurs possibles millions. Ils transpirent doucement dans leur costume de marque. L’ambiance est quelque peu tendue.   Monsieur Sotheby’s, persuadé que le hasard décidera, est venu sans préparation. Madame Christie’s, elle, a cherché conseil autour d’elle. Les filles d’un collègue, âgées de neuf ans, lui ont recommandé de jouer d’abord ciseaux. Elle a pris note de leur avis en hochant la tête, puis elle a passé le reste de la semaine à prier et – suivant une tradition japonaise pour se donner bonne chance – à disperser aux quatre vents de petites pincées de sel.   L’heure est venue. Madame Christie’s joue ciseaux. Monsieur Sotheby’s, papier.   Ce qui prouve deux choses importantes. Un, il faut toujours écouter les enfants. Deux, un Dieu salé sera toujours mieux disposé qu’un Dieu nature.   C’est ainsi que les caprices des riches font progresser la science. Il faut leur en être reconnaissants.

Le 12 août 2010 à 10:00

Toujours au-delà : le froid

Tant qu'il y aura du froid, recherche extime sur une sensation en voie de disparition

Mon nom est Claude-Achille de Bussy, mais au conservatoire, ils m’ont appelé Claude Debussy. Ce n’est pas tellement que je ne supporte pas les règles, les codes, les conventions. Je les traverse pour mieux m’en défaire, pour mieux les dépasser. Ce n’est pas tellement que j’entretiens mon image d’homme étrange. Ce sont mes pièces qui sont étranges, pas moi. Cela n’a même rien à voir avec mes pièces, c’est juste qu’il faut un petit temps pour s’habituer à l’étrangeté. J’aime aussi les mots mystère, intériorité, lointain et parfois même incompréhension. Les mots s’arrêtent trop vite, même s’ils sont bien plus nombreux que les quelques notes dont je dispose pour écrire un opéra. J’aimerais bien écrire un opéra. Comment faire ? Je ne sais pas encore, je vais voir. Il n’y a aucun concept dans mon écriture, je n’ai que faire des questions intellectuelles, je ne cherche que l’immédiateté d’une sensation pour qu’elle s’évapore seule, apaisée, reposée. Je m’appuie sur un ensemble de régulations intimes, denses qui me permettent d’aller plus loin, vers d’autres strates musicales. Je cherche, je me heurte, j’écris, je réécris, je m’arrête et je repars ailleurs, parfois, je ne fais rien, j’attends. Je sais que mes désirs ont des routes longues et tenaces et des chemins qui s’explorent à mon insu. Un jour, je tombe sur Pelléas et Mélisande, écrit par Maeterlinck. Est-ce parce que les personnages sont dans un pur état de folie ? Est-ce parce que Maeterlinck me donne toute latitude pour maltraiter son texte ? Je vais écrire un opéra. Des années, des années durant, je coupe, je taille, je relègue le texte, je mets en avant la musique, ou l’inverse. Pendant dix ans, je cherche, je me heurte, j’écris, je réécris, je doute. Je ne doute plus. Je me défais, je me répands, je saisis, j’apaise, j’apaise encore. J’invente le silence, du silence, le mien. Mélisande meurt, j’ai fini, j’ai écrit un opéra.  GOLAUD. Quel âge avez-vous ? MELISANDE. Je commence à avoir froid. Pelléas et Mélisande, I, 1.

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