Vendredi, dix heures du matin...
Lettre retrouvée de Victor Hugo
Ma petite Eponine,
J’ai bien reçu ta lettre de mercredi. Malheureusement, je ne
puis accéder à ta requête. Je sais que tu aimes ce Marius au sourire si doux,
mais je ne veux pas changer la fin de mon roman. Ce n’est pas toi qu’il va
épouser, mais la douce Cosette. Je puis maintenant te l’avouer, j’ai créé ton
personnage parce que je trouvais Cosette un peu trop sage pour être vraiment
intéressante.
Comme nous en étions convenus, ton contrat prendra fin rue
de la Chanvrerie, sur la barricade, le cinq juin. Mais c’est une belle mort,
sais-tu ? Tu donneras ta vie pour Marius, et tu rendras ton dernier soupir
dans ses bras, en lui avouant tes sentiments. Une amoureuse comme toi peut-elle
rêver plus doux trépas ? Que reste-t-il de la vie, excepté d’avoir
aimé ? Comme je t’envie, et comme je désirerais mourir ainsi, en sauvant
ma Juliette bien-aimée !
Ta lettre me laisse entendre que, ta prestation terminée, tu
te retrouveras sans ressources. Rassure-toi, mon enfant, j’y ai songé. Il ne
sera pas dit que je te laisse ainsi dans la gène. Aussi, va trouver Flaubert de
ma part, il aura une place pour toi dans son Salammbô, qui se déroule à
Carthage. Je le sais, c’est bien loin, Carthage, mais c’est beau. Et ne dit-on
pas que les voyages forment la jeunesse ?
Ne me remercie pas, c’est normal, n’es-tu pas un peu comme
ma fille ?
Je dois te laisser maintenant, ma petite Eponine, car
Juliette m’attend, et ce que femme veut…
Je te serre dans mes bras,
Ton dévoué,
Victor H.
Illustration : Hugo par Mérimée