Noël Godin
Publié le 03/12/2011

Jean-Marie Decheneux


Les cracks méconnus du rire de résistance

Ce mois-ci, les loulous, je vais me faire tout petit-petit et m’effacer résolument devant un véritable petit chef d’œuvre d’humour mutin flagellant qui n’était pas du tout destiné à être diffusé. Il s’agit de la lettre historique qu’adressa en 1966 un bouquiniste wallon, toujours en vie présentement, aux responsables des services hospitaliers de l’Assistance publique de Liège. Lesquels, suite au recommandé qui suit, durent se réunir d’urgence pour statuer sur le bien-fondé des trois contre-propositions qu’y formulait leur ancien patient involontaire Jean-Marie Decheneux.

Après bien des tergiversations, c’est sur la solution n°2 que l’Assistance publique se rabattit. Attention, il s’agit là d’une histoire belge, les chiffres figurant dans cette lettre doivent être reconvertis en francs français.

 

Lettre à l'Assistance publique (1966)

Messieurs de la Recette de l'hôpital de Bavière (Assistance publique), il y a un peu plus d'un an, j'ai eu le relatif avantage de séjourner quelque temps dans vos locaux. J'y avais été amené à la suite d'une absorption volontaire et massive de barbituriques. Ayant décidé – avec impulsivité peut-être, mais sain d'esprit – de cesser définitivement tout commerce avec ce qu'il est convenu d'appeler mes semblables, j'avais jugé ce moyen propre à ne pas déranger trop de monde. Mal m'en prit : ma femme, âme sensible, s'émut des teintes curieuses que prenait mon véhicule charnel en voie d'anéantissement, d'où mon arrivée chez vous.

Vous me sauvâtes donc ce bien qu'on dit le plus précieux : la vie. Je sortis de vos établissements affligé d'une pneumonie mais sauf. Je me remis besogneusement à exister et, jusqu'à ce jour, je croyais bien ne plus avoir, de longtemps, à vous considérer. Je recevais bien de temps à autre quelques papiers portant en guise d'en-tête votre raison sociale, mais, croyant qu'il s'agissait là de publicités pharmaceutiques que ma qualité d'ancien pensionnaire me valait de recevoir, je les mettais d'une main négligente au panier. L'aspect plus solennel de votre envoi du 17 courant (ref: n°1267/2823/05/x) fit que je lui accordai une attention plus soutenue. J'appris ainsi que vous me réclamiez depuis huit mois une somme de 779 FB pour vos bons soins et que, faute de paiement dans les huit jours, vous vous verriez – pour reprendre vos propres termes – « dans l'obligation de recourir à des mesures de contrainte ».

Sans préjuger de la nature, ni de l'importance, de ces dernières, les raisons m'apparaissent nombreuses de ne pas donner suite à cette mise en demeure :

1. d'ordre pratique d'abord ;

Il me serait fort difficile de réunir une somme de 779 FB en d'aussi brefs délais, mes bénéfices habituels restant fort en deça d'un tel chiffre ;

2. d'ordre strictement technique ensuite :

Il me semble pour le moins étrange que je sois tenu de payer des soins que je n'ai jamais sollicités, qui m'ont été infligés contre mon gré et dont le but manifeste était de contrecarrer ma volonté consciente. De surcroît, durant mon séjour chez vous, j'ai été victime, suite à quelques négligences dans le manipulement de ma personne physique, d'un petit traumatisme crânien dont je porte encore la trace visible, à savoir un espace de peau de 3 x 2 cm entièrement dégarni de cheveux. Je n'ai toutefois jamais songé à vous tenir rigueur de cet accident et encore moins à vous réclamer un dédommagement, quelque manifeste que soit le préjudice moral et esthétique subi ;

3. d'ordre moral enfin :

Le nom même de votre organisation – Assistance publique – m'inspire la plus grande méfiance. Je suis d'abord opposé à toute forme d'assistance tant aux pays sous-développés qu'à qui que ce soit ; cette forme particulièrement pernicieuse de charité n'ayant pour objet que de retarder les révolutions libératrices et, de surcroît, je dois vous avouer que la simple référence à toute forme de public, groupe, communauté ou société suffit à éveiller en moi des allergies.

Toutefois...

Désireux de trouver malgré tout une solution satisfaisant les deux parties et guidé, je l'avoue, par le souci de vous éviter des démarches fatigantes et – qui sait ? – peut-être coûteuses, je prends la respectueuse liberté de vous proposer l'arrangement suivant : je suis prêt à vous verser mensuellement une somme de 10 FB jusqu'à extinction complète de ma dette, soit durant une période de 6 ans et 5 mois. Il va sans dire que, tenant compte du caractère éminemment philanthropique et prophylactique de vos services, je ne vous ferai pas l'injure de vous proposer le moindre intérêt.

Trois possibilités s'offrent à vous :

1. Devenus sensibles au côté « technique » de mes précédents arguments, vous renoncez à me réclamer la somme de 779 FB (si je ne devais plus avoir de nouvelles de vous, j'interpréterais ce silence comme une décision en ce sens). Le cas échéant, vous n'auriez d'ailleurs pas à vous en repentir ; je me ferais un devoir de recommander votre maison à mes amis et connaissances ;

2. Tenant par-dessus tout à percevoir ladite somme de 779 FB, vous acceptez l'arrangement que je vous propose (veuillez dans ce cas m'en avertir dans les plus brefs délais, je ferai immédiatement un premier versement de 10 FB à votre CCP) ;

3. Négligeant tout ce qui vient d'être dit, vous persistez dans votre intention d'user de « mesures de contrainte ». Dans ce cas, je me verrai contraint de vous restituer la vie que vous m'avez prêtée en m'excusant de l'avoir conservée aussi longtemps indûment. J'userai alors d'un procédé plus expéditif que celui qui fut à l'origine de notre rencontre : j'ai l'avantage d'occuper le troisième étage de l'immeuble où je suis domicilié, la distance séparant mes fenêtres du trottoir me paraît suffire à l'exécution de mon dessein.

Est-il besoin de dire que je souhaite vivement vous voir choisir l'une des deux premières solutions. Inquiets comme vous l'êtes de l'ordre public et de la propreté des rues, je crois pouvoir vous faire confiance à ce sujet.

Dans l'attente de vos nouvelles, recevez, Monsieur, l'expression sincère de ma considération distinguée.

 

Jean-Marie Decheneux

 

P.-S. Auriez-vous l'obligeance extrême de me faire parvenir le détail de ma dette de 779 FB. Je suis particulièrement curieux de savoir si les secours de notre mère la Sainte Eglise catholique qui me furent aimablement et obligatoirement fournis dès mon arrivée en vos locaux ont été tarifés et si oui à combien. Merci.

Dans le très catholique "Télérama" belge, "Amis du film et de la TV", Noël Godin, dans les années 70-75, a saboté méthodiquement, et sans jamais être démasqué, les différentes rubriques dont il était titulaire en y injectant une tonnelée de faux "camérages" et de fausses interviews de célébrités cinématographiques, et en rendant compte, de retour de festivals, d'une foultitude de films inexistants dont il fournissait les photos de tournage. A part ça, l'escogriffe a écrit quelques traités de haute pédagogie ("Anthologie de la subversion carabinée", "Entartons entartons les pompeux cornichons ! ...) et a réalisé quelques courts métrages bougrement éducatifs ("Prout prout tralala", "Grève et pets", "Si j'avais dix trous de cul"...).
Toute l'actualité anarcho-pâtissière sur http://www.gloupgloup.be 

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Noël Godin

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Le 7 mars 2012 à 09:18

Les flibustiers libertaires (surtout entre 1650 et 1730)

Les cracks méconnus du rire de résistance

La plupart des films de pirates, à commencer par la fort convenue série des Jack Sparrow-Johnny Depp, ne nous informent guère sur les mœurs pirates, très étonnamment toniques pourtant à plus d’un titre comme en attestent quelques livres rendant justice aux desperados des mers.   L’historien rebelle Hakim Bey va même jusqu’à présenter les repaires flibustiers près de Madagascar ou dans les Bahamas, et les sloop rapides et bien armés des pirates, comme des sortes de « zones autonomes temporaires » grand style. Dans son étude culte Utopies pirates (Dagorno), ainsi que dans les écrits de Markus Rediker et de Gilles Lapouge réédités fin 2011, respectivement chez Libertalia et chez Phébus, on apprend que bon nombre des gibiers de potence qui couraient la grande bordée sur les mers des Caraïbes et l’océan Indien entre 1650 et 1730 en battant pavillon noir préfiguraient d’une certaine manière les avant-gardes anarchistes héroïques du XXe siècle. Tant les insurgés makhnovistes d’Ukraine en 1918-1921 et ceux de Cronstadt, que les guerrilleros de la Colonne de fer ou de la Colonne Durruti libérant des régions entières durant la guerre civile d’Espagne pour y expérimenter l’autogestion et la vie sans contraintes.   Les frères de la côte, en fait, c’étaient les damnés de la mer. Qu’il s’agisse de proscrits politiques, d’esclaves en fuite ou de marins mutinés contre la discipline odieuse régnant à l’époque sur les frégates françaises, anglaises, espagnoles, portugaises, contre la dureté pleine de morgue des officiers, contre l’esprit de lucre des armateurs, c’était avant tout à l’ordre colonial-marchand qu’ils s’attaquaient sauvagement. Rien qu’entre 1716 et 1729, on recense plus de 2 400 navires marchands pillés par nos gredins, ce qui entraîne une véritable crise du commerce « de nation à nation ». « Les flibustiers, précise Markus Rediker, dans Pirates de tous les pays, entravaient le commerce dans les zones stratégiques d’accumulation du capital – les Antilles, l’Amérique du Nord et l’Afrique de l’Ouest – à un moment où l’économie atlantique récemment stabilisée et croissante était source de profits énormes et de pouvoir impérial renouvellé. » Pas mal de vaisseaux marchands, d’ailleurs, capitulent sans tirer un coup de feu dès qu’ils voient surgir au loin le Jolly Roger pirate. Et, pendant les abordages, les équipages attaqués n’entrent pas toujours en résistance. Il arrive même fréquemment que des matelots de la Royal Navy se rallient carrément à la piraterie après avoir offert à leurs assaillants la tête de leurs capitaines et des officiers royaux les ayant maltraités. Quant aux esclaves gisant dans les calles, il sont naturellement libérés et peuvent soit devenir eux-mêmes des pirates, soit lever le camp librement.   Mais comment donc les démons flottants s’organisent-ils ?   Sur mer comme sur terre, absolument toutes les décisions sont prises en commun par des conseils d’équipage. Les capitaines et les quartiers-maîtres sont élus pour leurs strictes compétences technico-guerrières et peuvent être révoqués à tout moment par la base. L’égalité totale règne sans tensions raciales (un quart des frères de la côte sont blacks). Le butin est réparti équitablement. Le blackstrap (mélange de rhum, de mélasse, de vin, de bière) coule à flots. En cas de conflit, les juges, c’est tout le monde autour de bols de punch. Les bases arrière de la flibuste près de Madagascar ou dans les Bahamas s’apparentent aux contre-sociétés ludico-hédonistes auxquelles rêveront les situs et les yippies. Pas de défavorisés : à chacun son hacienda sans haie autour ; à chacun l’abondance grâce aux raids et pillages, les invalides de guerrilla s’avérant particulièrement choyés. Pas de pouvoir hiérarchisé : des assemblées canailles faisant très mai 68 orchestrent tout bordéliquement en démocratie réellement directe. Et ça marche. Pas de frontières : le territoire des brigands des mers, c’est l’immensité océanique. Pas de rapports d’échange codifiés : les notions mêmes de négoce, de travail obligatoire et même d’économie en soi passent par-dessus bord. Les frères de la côte désaxent, notamment, la logique des rituels échangistes chaque fois qu’ils dilapident en quelques jours de folie des richesses absurdement amassées durant des vies entières de lésine. Ou chaque fois qu’ils se harnachent de diamants et d’autres joyaux tout en restant par ailleurs épouvantablement déguenillés, crasseux et malodorants. Pas de problèmes de communication : à Libertalia, dans la baie de Diego-Suarez, on crée une « free press » en recourant à une imprimerie de fortune et un langage synthétique commun, une espèce d’esperanto des Tropiques. Pas d’astreintes familiales (les uniques parents, ce sont les frères d’armes et de bombance), religieuses (« la culture des pirates, explique Rediker, est profane et blasphématoire ») ni morales (c’est la fiesta non-stop avec des essaims de bacchantes volcaniques se sentant bien mieux là qu’ailleurs).   « Les pirates, chantonne Julius Van Daal dans sa préface éperonnante à Pirates de tous les pays, allaient à la mort conscients et fiers d’avoir vécu la vraie richesse, qui n’est ni d’or ni de titres, mais d’art de jouir ensemble et sans mesure. » Les féroces flibustiers (littéralement, en vieux hollandais, les libres butineurs) étaient donc le plus souvent de joviaux utopistes taillant en pièces en toute lucidité le vieux monde mercantile. Et pratiquant avec beaucoup de machiavélisme le rire de résistance. Quelques exemples. En 1623, Belain d’Esnambuc, jeune aristocrate normand se vouant, à ses heures, à la piraterie masquée, obtient du cardinal de Richelieu, à force d’intrigues et de pieuses professions de foi, un magnifique équipage de trois navires et une somme rondelette pour aller prêcher la « bonne parole » aux sauvages de l’île Saint-Christophe (Caraïbes). Et le fripon, sitôt l’ancre levée, de mettre l’armada et les subsides du cardinal au service des frères de la côte. En 1686, le pirate Grammont annonce fièrement au gouverneur Cussy qu’il va ravager la ville de Campêche. Affolé, celui-ci fait mander du renfort. Mais, en guise de forces d’appoint, c’est le flibustier et ses compagnons déguisés en soldats et munis de faux laisser-passer qui s’introduisent dans la forteresse. En 1687, Raveneau de Lussan et ses complices, pour razzier une riche bourgade, près de Guyaquil, se faufilent d’abord nuitamment dans un monastère avoisinant dont ils se rendent maîtres sans bruit. Ensuite, ils dressent des échelles le long des murs du fort de la ville, pelotent le dos des moines prisonniers avec leurs coutelas et les obligent à grimper le long des échelons de sorte que les sentinelles, dans leur désarroi, vident leurs mousquets sur les religieux. Émergeant à leur tour, les pirates font main basse sur la garnison sans subir la moindre perte. En 1636, le terrible L’Ollonois, à Porto Bello, suscite une véritable alerte au fantôme qui fait déguerpir d’un rempart la garde d’une citadelle espagnole.   Terminons en beauté avec l’effronté Jean Laffite (incarné à l’écran par Yul Brynner dans le très enlevé film Les Boucaniers de Cecil B. DeMille et Anthony Quinn) qui, soit dit en passant, finança ni vu ni connu avec la plus value de ses sanguinolentes rapines la première édition, en 1848, du Manifeste du Parti communiste.   La tête de Laffite, un beau jour, est mise à prix : « Une récompense de 500 dollars est offerte à qui livrera Jean Laffite au shérif de la paroisse d’Orléans ou à tout autre shérif. Fait à la Nouvelle-Orléans, le 24 novembre 1813. William C.C. Clairborne, gouverneur. »   Quarante-huit heures plus tard, l’affiche suivante est placardée dans toute la Nouvelle-Orléans : « Jean Laffite offre une récompense de 5 000 dollars à qui lui livrera le gouverneur William C.C. Clairborne. Barataria, le 26 novembre 1813. »   À lire aussi : La palpitante anthologie Omnibus Pirates et gentilshommes de fortune orchestrée par le grand navigateur Dominique Le Brun qui a réuni quelques romans « où la mer, le sang et l’or se mêlent en une liqueur qui a des parfums de liberté extrême ». Parmi ceux-ci, outre L’Île au trésor, des points d’orgue signés Pierre Mac Orlan, Albert t’Serstevens, Edouard Corbière ou même Sir Arthur Conan Doyle. Et une rareté totale, les Cahiers du capitaine Le Golif, dit Borgnefesse. Jubilatoires également la bédé Pavillon Noir de Corbeyran et Bingono (éditions Soleil), le très sombre Tortuga de Valerio Evangelisti (Rivages) et le désopilant Une aventure avec les Romantiques, un des meilleurs épisodes des montypythonesques Pirates ! de Gidéon Defoe (éditions Wombat).

Le 17 août 2015 à 09:08

De ma participation contre le mansplaining

Quand un HOMME vous dit : - L’avortement, je ne suis pas foncièrement contre, mais… On en reparle quand tu seras doté d’un utérus, ok ? - Les filles maquillées, en jupe et avec des talons c’est quand même vachement plus sexy. Vas-y, commence en premier, mec. Je te regarde.   - Tu sais, je ne suis pas contre le féminisme, mais il y a des priorités dans les combats des femmes. Fais-moi la liste de tes priorités pour ne pas déranger ton petit confort de mâle dominant, que j’aille en faire un autodafé.   - Les féministes, je les supporte à partir du moment où elles ne me cassent pas les pieds avec leur hystérie. Et moi les hommes je les supporte à partir du moment où ils ne me disent pas comment penser et réfléchir. Bisous.   - Tu sais, ton histoire de dégenréer la langue franchement, t’as pas autre chose à faire ? Non.   - Si tu veux mon avis… Je ne pense pas te l’avoir demandé.   - Holala, vos histoires de gonzesses ! On parle prostate de suite, histoire de te mettre à l’aise, ou on attend un peu ?   - Je ne comprends pas pourquoi tu n’as pas allaité tes enfants. C’est mieux pour la relation mère/nouveau-né. Rappelle-moi combien de fois tu t’es levé la nuit pour aider ta compagne qui venait d’accoucher ? Ah oui, tu n’entendais pas le bébé pleurer. Tu es sourd. La masturbation, tout ça…   - Ce n’est pas en t’acharnant sur ce type de sujets (ton méprisant) que tu vas faire évoluer la société pour les droits des femmes. Tu ferais mieux de… … De ne pas écouter un mot de plus de ta diatribe sous peine de me créer un ulcère.   - Moi je les connais pas les mecs dont tu parles, je sais pas où tu les croises. J’aurais bien une réponse, mais je vais rester polie.   - Il faudrait arrêter de monter en épingle les propos de X, Y ou Z, occupe-toi des vrais problèmes. Là, tu deviens mon vrai problème, tu vois.   - Tu es certaine qu’il a dit ça ? Bon, écoute, y a pas mort d’homme non plus. Non mais il y a humiliation de femme.   - Tu n’as pas d’humour, franchement. Tu sais ce qu’on dit, « femme qui rit », etc. Et ben là, tu vois, tu vas même pas pouvoir rêver de mon petit orteil.   - Tu te rends compte tout ce que tu as réussi à faire en tant que femme ? Faut croire que je ne suis pas encore parvenue à être traitée en être humain lambda en revanche.   - Une femme doit faire des enfants. C’est important pour elle. Sinon, ça va la vie ?   - Non mais vous parlez d’agression sexuelle à toutes les sauces maintenant, c’est n’importe quoi ! D’ailleurs ça commence quand une agression sexuelle ? Avec ta main actuellement sur mon cul alors qu’elle n’y a pas été invitée.   Vous pouvez continuer la liste ad lib. Et vous avez le droit de crier aussi. Parce que oui, c’est insupportable.    Dessin : James

Le 1 novembre 2011 à 13:00

Les Yes Men

Les cracks méconnus du rire de résistance

Leurs exploits sont tellement épastrouillants qu’on dirait des super-héros de comics strips. Et pourtant, ils existent, les mythologiques Yes Men, ingénieux en diable, follement téméraires, goguenards, perfectionnistes, insaisissables, prêts à tous les coups d’audace pour « démasquer l’imposture néo-libérale » en se fendant la pipe.   1993. Mike Bonanno écume les magasins de jouets pour y effectuer des opérations chirurgicales clandestines sur des poupées Barbie et les GI Joe parlants. Il intervertit leurs boîtes vocales. Ce qui fait que les Barbie trafiquées serinent dorénavant qu’« un bon Indien est un Indien mort ».   1996. Embauché pour programmer les petits personnages hypervirils s’agitant sportivement sur l’écran du jeu vidéo « Simcopter », Andy Bichlbaum sabote son turbin. Il introduit ni vu ni connu des lignes de codes dans le jeu grâce auxquelles des malabars en maillot de bain surgissent régulièrement pour se faire des bécots voluptueux. Le jeu est distribué à 80 000 exemplaires avant qu’on se rende compte qu’il a été amélioré. Le Wall Street Journal et des chaînes télé du monde entier relatent le détournement.   1999. Unissant leurs talents flibustiers, Andy et Mike se lançent dans les rectifications d’identités. « Nous avons identifié des individus et des institutions faisant des choses épouvantables au détriment des gens et nous nous sommes emparés de leurs identités pour dénoncer leurs magouilles. » C’est ainsi que les deux coquins créent un site, gwbush.com, s’apparentant fort à georgewbush.com, le vrai site du gouverneur du Texas en pleine ascension politique. On y souligne que le Texas est l’État le plus pollué de l’Union, que la trajectoire d’entrepreneur de Bush n’a été qu’un immense fiasco, qu’il a jadis sniffé de la cocaïne alors que « des milliers de Texans croupissent derrière les barreaux pour le même délit » et, dans la section « généalogie amusante », que son grand-père fricassait avec les nazis. La riposte calamiteuse en direct télévisé de George Bush à propos de ce site est passée à l’Histoire : « Il y a des limites, des limites, des limites à, euh, à la liberté… »   Six mois plus tard. Andy et Mike, via un de leurs sites ressemblant étrangement à celui de l’OMC, sont invités officiellement à une conférence internationale à Salzbourg en tant que représentants de l’OMC. Très crédible durant sa première moitié, l’exposé du docteur en droit de l’université de Columbia Andreas Bichlbauer, spécialisé dans l’expertise juridique, dérape peu à peu. Il en vient à proposer que les entreprises privées soient autorisées à acheter les voix des citoyens ainsi que d’autres énormités qui paraissent tout à fait raisonnables aux juristes présents à qui Andy distribue des bananes.   2000. À la veille des manifestations contre le G8 à Gènes, le porte-parole de l’OMC Granwyth Hulatberi est interviewé par CNBC en direct depuis Paris. « On peut même envisager des “ bons de justice ” qui permettraient aux pays qui commettent des violations scandaleuses des droits de l’homme mais qui veulent s’amender de changer progressivement de comportement sans pourtant détruire leur tissu social. » Le « torrent d’insanités » que débite Andy durant l’émission ne lui vaut que des félicitations.   2001. C’est cette fois le délégué de l’OMC Hank Hardy Unruth qui prend la parole devant 150 chercheurs à Tampere, en Finlande, en ouverture d’un séminaire sur « les textiles du futur ». Au beau milieu de son discours, Andy prône le rétablissement de l’esclavage sans susciter la moindre désapprobation. « En ayant recours à la violence, non seulement le Nord a commis une terrible injustice contre la liberté du Sud, mais il a aussi privé l’esclavage de sa libre évolution en travail délocalisé ». À la fin de son allocution, le Dr Unruth « agrippe la toile de son costume au niveau de la poitrine et de l’entrejambe et l’arrache d’un coup sec. Sous le costume apparaît alors une combinaison de lamé doré. Le Dr Unruth se saisit ensuite d’un cordon dans la région du périnée et tire dessus avec force. On entend un sifflement impressionnant et un phallus gonflable d’un mètre de long se déploie brusquement. Arborant triomphalement cet appendice turgescent, l’orateur lève les bras en signe de triomphe. On l’applaudit à tout rompre. » Unruth explique que sa combinaison futuriste devrait permettre aux employeurs de surveiller leurs salariés à distance.   2002. Le docteur Kinnithrung Sprat s’exprime sur « les nouveaux horizons de la mondialisation de l’agroalimentaire dans le tiers-monde » devant 300 étudiants de l’université de Plattsburgh, État de New York. En vue de résoudre les problèmes de la faim, il présente sous la bannière de McDonald’s une gigantesque machine métamorphosant, grâce à un processus de filtrage très élaboré, les excréments humains en impeccables hamburgers « parfaitement hygiéniques ».   La même année, au centre de Sidney, Kinnithrung Sprat du département pour le développement et la recherche économique de l’OMC s’adresse aux invités de l’Association des comptables certifiés d’Australie. Rappelant que « les politiques de libre-échange en vigueur ont fait augmenter la pauvreté, l’inégalité et la pollution », il annonce une restructuration globale de l’OMC « mettant en avant le bien-être des pauvres, la protection de l’environnement et la consolidation des valeurs démocratiques ». Applaudissements nourris. Un communiqué signé CPA Australia, section Nouvelles Galles du Sud, tuyaute les agences de presse de la planète sur la reconversion de l’OMC.   2004. Vingt ans pile après l’explosion de l’usine chimique de Bhopal, en Inde, s’étant soldé par 20 000 morts, le porte-parole de Dow Chemical incarné par Andy trompette devant les caméras de la BBC que « la société reconnaît enfin sa responsabilité dans la catastrophe et accepte d’indemniser les victimes ».   2007. Se faisant passer pour les émissaires d’un faux talk-show américain de droite , les Yes Men amènent Patrick Balkany à dévoiler sa vraie nature. Le député UMP des Hauts-de-Seine affirme dans leurs micros : « Il n’y a pas de pauvres en France. Il y a des gens qui ont choisi d’être sans-abris. Mais nous les nourrissons, nous les logeons, et nous les soignons. »   2008. Le 12 novembre, 100 000 faux New York Times distribués dans les métropoles américaines titrent à la une « Irak War Ends » et divulguent qu’on va nationaliser les compagnies pétrolières pour financer le développement des énergies renouvelables.   2009. En pleine conférence de Copenhague sur le climat, on apprend sur un faux site Internet que « le Canada s’engage à réduire de 40 % ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2020 ».   2010. Mike et Andy contrefont spectaculairement une campagne du pétrolier Chevron plusieurs heures avant le lancement de la véritable campagne « We agree ». « Nous sommes d’accord pour dire que les compagnies pétrolières doivent nettoyer leurs saletés et arrêter de mettre la vie en danger ».   Grâce aux Yes Men, héritiers rocambolesques inouïment imaginatifs d’Allais, Swift, Jarry, Machiavel, les Pieds-Nickelés ou des yippies US, l’imposture peut certes être enfin considérée comme l’un des Beaux-Arts.   À lire : Les Yes Men d’Andy Bichlbaum et Mike Bonanno, éditions La Découverte. Artivisme de Stéphanie Lemoine et Samira Ouardi, éditions Alternative. À visionner : The Yes Men de Chris Smith, Sarah Price et Dan Ollman, www.blaqout.com. The Yes Men Fix the World d’Andy Bichlbaum et Mike Bonanno, Arte.

Le 9 octobre 2011 à 10:12

Lettre de motivation

Cher Monsieur Rond-Point, J’ai eu vent du fait que vous cherchiez de nouveaux chroniqueurs. En cette période où l’emploi joue la fille de l’air, j’avoue que tant d’audace m’a coupé le souffle. J’ai certes longuement hésité avant de tenter ma chance, puisque votre brève annonce souffle tant le chaud que le froid. Néanmoins, au gré de ma vie professionnelle, j’ai acquis des compétences que je crois pouvoir être profitables à votre entreprise. J’ai travaillé longuement en centre aéré, puis j’ai financé mes études en ventilant des com(ptes) au Carrefour de la rue Mistral, où j’ai acquis une bonne expérience des ronds-points. Par la suite, j’ai renoncé à être agent de circulation, et je suis devenu souffleur dans un théâtre où le directeur brassait de l’air. Actuellement je tourne en rond, dans un emploi qui me gonfle, avec un patron qui me les brise. Dans ces circonstances, votre annonce ne pouvait que m’intéresser. J’y vois l’occasion de donner à ma carrière un deuxième souffle, en participant à un projet éolien durable. Je suis persuadé que l’éclectisme de mes expériences éparpillées aux quatre vents est conforme à l’esprit de votre entreprise, et que nous pourrions produire ensemble à la fois contre-vents et marrées. Vous me direz que je ne manque pas d’air de vous proposer ainsi mes services, et vous aurez raison, puisqu’il m’arrive trop souvent de faire des vents plus haut que mon c… En espérant toutefois ne pas en prendre un, je vous adresse, Monsieur Rond-Point, mes haletantes salutations.

Le 8 mai 2011 à 18:25

Jan Bucquoy

Les cracks méconnus du rire de résistance

Le turbulent conservateur du musée du slip (à présent itinérant) n’a jamais cessé de semer loufoquement le trouble en Belgique. On sait que chaque 21 mai, depuis 2005, brandissant un drapeau noir, le pendard prend réellement d’assaut le Palais royal de Bruxelles en enjambant acrobatiquement les barrages policiers dressés devant lui jusqu’à ce qu’il soit arraisonné, menotté et bouclé. Objectif du larron : convier les sans-logis à venir squatter les somptueux appartements inoccupés du roi Albert II et déclencher une insurrection ludique visant à métamorphoser les élections en une gigantesque loterie grâce à laquelle toutes les fonctions publiques, y compris les plus hautes, seraient désormais désignées par le hasard et pourraient dès lors être occupées quelque temps par votre poissonnier ou votre belle-sœur.Mais Jan Bucquoy ne s’en tient pas à sa tentative de coup d’état annuelle. Ses happenings burlesques transgressifs ne se comptent plus.•    Il a un jour convoqué le roi Baudouin par voie d’affiches à venir se faire décapiter sur la Grand Place de Bruxelles. Le souverain se faisant attendre au moment dit, le turlupin a coupé la tête de l’un de ses bustes avec une hache de bourreau vénitien avant d’être enseveli sous les gardiens de la paix.•    Il a brûlé en 1971, au grand dam de la presse culturelle, une gouache de Magritte valant 7 500 euros et en a collé les cendres sur une toile de façon à créer une nouvelle œuvre : « Les Cendres de Magritte ».•    Il a sorti en bédé une « Vie sexuelle de Tintin » qui lui a valu bien des désagréments. Les héritiers d’Hergé lui ont toutefois lâché la grappe dès qu’ils ont appris qu’il disposait de documents épicés sur l’antisémitisme de l’auteur de « Tintin au Congo ».•    Lors d’une de ses expos de collages sulfureux, au Cirque divers de Liège en l’occurrence, il a reçu la visite du parquet de la ville qui a saisi l’ensemble des œuvres montrées pour « outrage à la famille royale » et « insultes envers des chefs d’états étrangers ». Le lendemain, Bucquoy a exposé dans la même galerie des photocopies géantes de ses travaux confisqués. Nouvelle saisie du parquet. Une dizaine de mois plus tard, venant récupérer ses biens au palais de justice de Liège, le sacripant a redéployé les matériaux saisis devant l’austère bâtiment en offrant du champagne et des petits fours aux passants effarés.Les autres frasques « spitantes » du réalisateur-agitateur des 7 épisodes filmiques de « La Vie sexuelle des Belges » sont retracées gloupitamment dans « La Vie est belge » (éd. Michalon) et « Jan Bucquoy illustrated » (disponible aux Belles Lettres).

Le 5 septembre 2012 à 09:50

Gueorg Cheïtanov (1896-1925)

Les cracks méconnus du rire de résistance

À l’heure où nous rêvons tous et toutes de nous envoyer en l’air avec les téméraires Pussy Riot après les avoir arrachées aux geôles poutinesques, il convenait d’entraîner cette chronique axée un peu restrictivement jusqu’ici sur les démons de la révolte espiègle d’Occident derrière l’ex-rideau de fer. Hop, hop, hop ! Allons faire un petit tour dans la Bulgarie du début du siècle où a fait les quatre cents coups pendant une vingtaine d’années un splendide Robin des Balkans dont on trouve fort peu de traces dans les livres d’histoire fransquillons ou même dans les publications rebelles marginales. L’inouïment audacieux et facétieux détonateur libertaire Gueorg Cheïtanov n’a pourtant rien à envier au mythologique agitateur ukrainien Nestor Makhno.   Dans un lycée de Yambol, le professeur de littérature envoie le petit Gueorg lire son dernier devoir au tableau. Le chérubin s’exécute. Et toute la classe est épastrouillée par les flamboiements de sa prose. Mais quand le pédagogue demande à l’élève prodige son cahier de composition pour aller en régaler le principal de l’institut, notre loupiot refuse net de s’en séparer. Dérouté, l’enseignant intercepte le devoir qui s’avère n’être qu’un agrégat de feuilles vierges : le diablotin a improvisé, préfigurant le désinvolte enfièvreur de foules qu’il va devenir. À l’âge dit de raison, Cheïtanov a des positions politiques réprouvées par ses profs. Il clame dans la cour de récréation son soutien aux communards de Préobrajenié qui instaurent la démocratie directe en Thrace et aux bateliers macédoniens s’insurgeant contre la compagnie de gaz-électricité de Salonique et contre la banque ottomane. En classe, il se révèle bien pire encore, mettant en pagaille les cours en y entrant et en en sortant comme ça lui chausse, soulignant sans trêve les bévues et les insuffisances des maîtres, substituant à l’uniforme réglementaire dans la maison une veste folasse extrêmement seyante ainsi qu’un Stetson à larges bords à la Django. Après avoir mordu tout un temps sur sa chique, le proviseur finit par le convoquer à son bureau : « Vous êtes définitivement renvoyé. » À ces mots, le garçonnet lui retire des mains son carnet scolaire qu’il déchire en petits morceaux : « Au diable votre ridicule école et les pauvres cloches de profs qui voient étroit ! » Le dirlot, outré, appelle la police. Elle débarque le lendemain chez l’insolent et l’emmène au poste où, en guise de première punition, elle lui ordonne de récurer les latrines. Cheïtanov, à cette intimation, cueille le sabre d’un roussin et le provoque en duel. Le garnement ne se calmera jamais. Un soir d’été 1913, il s’insinue dans le tribunal du district et boute le feu aux archives contenant les actes des procès intentés aux artisans et aux paysans endettés du coin. Trahi, l’incendiaire est arrêté. Et de s’enfuir dans la nuit quelques heures plus tard après avoir réussi à desceller les barreaux de sa cellule. La grande épopée illégaliste de Cheïtanov, qui a maintenant 17 ans, commence. Il zigzague durant deux mois à travers les montagnes. Il atteint Varna, sur la mer Noire. Il se transbahute avec des faux papiers en Roumanie. Il gagne Istambul où deux argousins turcs l’alpaguent. Sur le chemin du poste, il parvient, malgré ses menottes, à flanquer une raclée aux deux flics et déguerpit. Le feuilleton continue. Il est engagé comme ouvrier boulanger à Jérusalem mais pas pour bien longtemps car on le surprend en train de refiler de gros sacs de miches aux traîne-misère. Battant la semelle dans le port d’Alexandrie, il se cache dans un des canots de sauvetage d’un paquebot mettant le cap sur la France. Ayant les crocs pendant la traversée, il se glisse dans une cabine entrouverte pour y barboter du fromage. Mais il se fait pincer. Au lieu de le mettre aux fers, le capitaine l’invite à sa table, s’arrose la dalle avec lui, lui file des thunes. À Paris, le fugitif se passionne pour les expériences d’éducation anti-autoritaires pratiquées par Sébastien Faure et ses aminches à « La Ruche », lit des livres anars à tire-larigot, participe à toutes les escarmouches antimilitaristes. Quand la Grande Guerre éclate, il rentre en loucedé en Bulgarie, s’impose comme le plus bouillant des orateurs révolutionnaires, chemine de patelin en patelin pour former des groupes d’action, dort souvent à « l’auberge des courants d’air » par tous les temps, et signe ses premiers articles Georges Satanin dans l’unique brûlot séditieux roulant là-bas sur l’ordre, Rabat Nitcheska Missal : « Votre table, messieurs, va voler en éclats. L’esclave prendra le bâton et vous chassera de sa maison où vous avez gouverné durant son long sommeil. » Dans la ville de Pichelinski Rat, il est cravaté par les cognes qui, dans l’espoir de le faire parler, l’enfouissent jusqu’au menton dans du fumier frais de cheval puis le relèguent sans soins pendant deux ans dans un cachot où, à moins de 20 degrés en dessous de zéro, il peut enfin apprendre par cœur Bakounine et Stirner. En janvier 1917, il arrive à s’évader en emmenant avec lui dans sa cavale… 1 500 forçats. Et un peu partout dans les Balkans, il se remet à improviser des appels très lyriques à la révolte immédiate contre les pouvoirs monarchistes en place. Arrêté à nouveau quelques mois plus tard, il entraîne les deux matons qui le conduisent chez le dentiste, et qu’il sait gloutons, dans un pâtisserie, les goinfre avec son argent de poche de petits pâtés à la crème, va faire pipi, se barre par la fenêtre du water et rejoint les partisans anarchistes. Traqué à présent en tant qu’ennemi public n°1 du régime, Cheïtanov se planque dans deux des rares tanières où l’on ne risque guère de le chercher : chez ses vieux, à Yambol (tellement c’est hénaurme !), et à l’intérieur des tombes du cimetière de Stara-Zagura. Novembre 1917. En route vers le pays des soviets, le hors-les-lois est appréhendé par les gabelous dans la ville frontière roumaine de Roussé et parqué dans un train roulant vers un camp de la mort. Grâce à une nouvelle ruse, il s’éjecte du convoi, reprend sa marche vers la Russie rouge déguisé en piou-piou, s’incorpore dans les unités mutinées d’Ukraine et est le premier révolutionnaire bulgare à faire son entrée à Moscou. Dès qu’il a déchanté, à l’aurore des purges lénino-trotskystes, il repart pour sa campagne natale, où il y a du baroufle dans l’air, muni de documents secrets qu’il détruit au moment où il se fait coffrer par les Blancs. Condamné à mort à Kiev, il est sauvé in extremis par le consul de Bulgarie en faisant réellement gober au candide fonctionnaire qu’on l’a pris pour un autre zèbre. Rapatrié, le Durruti de la Toundja coordonne la guérilla anti-royaliste et les expropriations qui l’approvisionnent. C’est l’attaque de la voiture postale de Yambol qui défraie le plus la chronique. Car si les auteurs du forfait justicier sont agrafés puis embastillés, ce n’est pas pour des lustres et des lustres. À peine en effet ont-ils boutonné leurs vareuses pénitentiaires que les voilà déjà volatilisés par un trou creusé dans le plafond des cuisines de la prison. « Le loup des forêts », c’est ainsi qu’on surnomme dorénavant Cheïtanov, accomplira bien d’autres exploits rocambolesques (comme la libération de son meilleur poteau pendant son transfert d’un gnouf à un autre), prêtera la griffe à tous les canards bulgares illicites, dévalisera de plus en plus de riches boyards au profit de guenilleux, éliminera quelques-unes des pires nuisances du pays, du chef de la Sûreté nationale au grand patron de l’organe des banques et sera aux avant-postes de l’insurrection de septembre 1923 au cours de laquelle des cantons entiers seront totalement pris en mains par leurs habitants comme à Cronstadt ou dans la Catalogne autogérée. D’après la légende, même après sa mort, le « loup des forêts » aurait encore réussi à terrifier son plus puissant ennemi. Sa tête, en effet, aurait été servie sur un plateau au roi Boris III qui en aurait perdu le sommeil.

Le 8 novembre 2010 à 08:35

Félix Fénéon

Les cracks méconnus du rire de résistance

Il est passé à la postérité pour ses magistrales et très mordicantes critiques artistico-littéraires aux temps du post-impressionnisme. On relève beaucoup moins que Félix Fénéon fut aussi un agitateur redouté perpétuellement pisté par la maison parapluie. C’est qu’il crachait feu et flammes contre « la cochonne de galette », « la maladie votarde », « la tripouillerie patronale », « la racaille jugeuse » ou « l’inondation ratichonnesque » dans les canards libertaires les plus virulents de la Belle Époque (La Revue anarchiste, L’En dehors, Le Père Peinard). Qu’il servait de boîte aux lettres à des subversifs exilés. Qu’il donnait asile à des déserteurs recherchés. Et qu’on le soupçonnait d’avoir trempé en 1892 dans l’attentat à la bombe contre le commissariat parisien de la rue des Bons-Enfants en travestissant, à l’aide de la garde-robe de sa maman, l’auteur du forfait, le légendaire Émile Henry, en paisible citadine ressemblant probablement un peu au Jack Lemmon de Certains l’aiment chaud. Le fameux préfet Lépine apostrophé un jour par Fanny Fénéon, qui se plaignait d’une filature, n’avait pas pu se contenir : « Madame, je regrette de le dire, vous avez épousé un assassin. »Si nous faisons risette dans cette rubrique aux « méphistophélique Fénéon », comme l’appelait le chansonnier belge Léo Campion, c’est que « ce diable d’homme » était par ailleurs un grand comique, « réalisateur humoristique, spécifie Lugné-Poé, du difficile poème de vivre dans l’énigme ». Félix Fénéon ne cultivait cependant pas que le mystère et le goût du complot rocambolesque. Quand il prenait l’air, on ne voyait et on n’entendait que lui. Sa dégaine était dandyesque (haut de forme, manteau flottant, complet puce, souliers vernis). Sa diction était précieuse (il martelait ses syllabes comme un George Sanders dans les films de Douglas Sirk). Son flegme était inaltérable. Et, s’entêtant à ne jamais demander son chemin, il s’égarait continuellement, s’escrimant à ne consulter aucune horloge, il ne prenait ses trains qu’en marche. Mais c’est surtout lorsqu’il était traîné en justice que Félix Fénéon ne passait guère inaperçu. D’autant moins que, pour lui, le monde entier était une scène de théâtre et de music-hall. C’est ainsi que se retrouvant dans le box des accusés du procès des Trente aux côtés de 29 autres sympathisants du courant illégaliste-anarchiste, il avait pris soin de peaufiner les effets cocasses de chacune de ses répliques comme s’il débutait au Deux-Ânes. Et qu’il n’avait pu s’empêcher d’interrompre soudain le président du tribunal en train de le questionner pour lui demander s’il y avait moyen d’obtenir, à l’intention d’amies diverses, quelques cartes d’entrée pour la représentation judiciaire du surlendemain.Le jour dit, ne souciant que de faire pouffer son public, Fénéon dépasse toute mesure. Il fait remettre par un huissier en pleine séance un colis à l’avocat général Bulot. Défaisant distraitement le paquet tout en poursuivant la conduite des débats, le magistrat empêtre tout à coup ses doigts dans un immonde pâton fécal et doit courir se laver les mains sous les lazzis du farceur.Terminons avec un bel exemple de la passion de Félix Fénéon, vrai cinglé de haïkus, pour les tournures lapidaires canon. Voici une des innombrables Nouvelles en trois lignes qu’il a larguées en 1906 dans le journal Le Matin : « Un agent de police, Maurice Marollas, s’est brûlé la cervelle. Sauvons de l’oubli le nom de cet honnête homme. »Pour lire les hommages à Fénéon de l'Oulipien Paul Fournel sur ventscontraires.net

Le 1 février 2011 à 14:15

Jacques Le Glou (1940-2010)

Les cracks méconnus du rire de résistance

Aux alentours de Noël 2010, certains « professionnels de la profession » du 7e art français s’étant rendu à Nantes pour un dernier hommage à l’ex-vice-président d’Unifrance, le producteur-distributeur-exportateur de films volontiers invendables Jacques Le Glou, firent tout d’un coup une drôle de tête. C’est que les chansons d’agit-prop qui retentissaient pendant la crémation s’avéraient être d’un radicalisme inouï : « Toutes les centrales sont investies,Les bureaucrates exterminés,Les flics sont sans merci pendusÀ la tripaille des curés... » Eh oui, le directeur de scène à l’Opéra de Marseille en 1967, fer de lance du fameux ciné-club Jean Vigo et de la Cinémathèque d’Henri Langlois, le « pêcheur d’auteurs » intransigeant tels que Jean Eustache, Leos Carax, Cédric Kahn, Paul Vecchiali, le diffuseur dans le monde de perles rares ayant fait l’événement à Cannes (La Maman et la putain, Marius et Jeannette, La Vie rêvée des anges), le grand manitou du festival du cinéma et de la gastronomie de Dijon était aussi un fieffé gredin qui s’enorgueillissait de n’accueillir dans son fastueux bar privé cannois du Carlton que les plus importants producteurs internationaux et les pires gibiers de potence (de l’agitateur belge malotru Jan Bucquoy au braqueur de banques libertaire Roger Knobelpiess). -    Orchestrateur de la rédaction du Monde libertaire, Jacques Le Glou est mis à pied pour avoir écrit : « Grand malheur pour la pensée française ! André Breton est mort et Louis Aragon toujours vivant ! » -    Compagnon de mauvais coups des situationnistes, il remet en place avec eux en 1969, place de Clichy, à Paris, la statue de Charles Fourier sur son socle resté vide depuis que les nazis l’avaient déboulonnée. « La statue, réplique exacte de la précédente, était en plâtre mais finement bronzée. À vue d’œil, on la croyait vraie. Elle pesait quand même plus de 100 kg. D’après un témoin cité par France Soir, "huit jeunes gens d’une vingtaine d’années étaient venus la déposer à l’aide de madriers. Une jolie performance si l’on sait qu’il n’a pas fallu moins de trente gardiens de la paix et une grue pour remettre le socle à nu." »-    Ami loyal de Guy Debord (un des rares à n’avoir pas été envoyé aux pelotes), il est à l’origine de la sortie du DVD et de la ressortie dans les salles de ses ciné-pamphlets.-    Ses propres écrits anarcho-enragés étaient très chouagamment fricassés. Relevons une exhumation annotée d’un chef-d’œuvre de la subversion poivrée Hurrah ! ou la révolution par les Cosaques (1854) d’Ernest Coeurderoy, une préface incendiaire à Prise de possession (1888) de Louise Michel, une lettre d’amour fou à la pétroleuse Michelle-Marie Weber venant de casser sa torche.-    Et c’était un conteur hors pair. Ses aminches adoraient l’entendre raconter comment il avait été un roi de la contrebande durant son adolescence, comment il avait réussi à sauver sa boîte Mercure Distribution grâce à une partie de poker, comment il était parvenu à vendre un film coquin qu’il n’avait jamais vu au nabab Menahem Golan, comment il avait compris dans les bordels de Hong Kong que la débauche pouvait être un véritable art ou comment, pour retrouver des bien-aimés dans une réception huppée de Cannes sans être enquiquinés au passage par ses myriades de relations, il s’était métamorphosé en élégante lady (que je n’aurais certes pas identifiée si elle ne m’avait sorti subitement : « Nono, c’est Jacqueline ! »). Mais le point d’orgue des activités « non normales » – comme il aimait dire – de Jacques Le Glou, ça restera son 33-tours (et plus tard, CD) Pour en finir avec le travail. Chansons du prolétariat révolutionnaire que les amis des lois ne sont pas arrivés à mettre hors d’état de luire. Il s’agit d’un assortiment de chansons célèbres, interprétées magnifiquement par Michel Devy, Jacques Marchais et Vanessa Hachloum (pseudo de Jacqueline Danno) que Le Glou, mais aussi son pote Roda-Gil et ses camerluches situs Debord et Vaneigem, ont diaboliquement détournées de leur sens premier. C’est ainsi qu’Il est cinq heures, parolé par Jacques Lanzmann et miaulé par Jacques Dutronc, est devenu un hymne à un mai 68 qu’on aurait poussé plus loin : « Les blousons noirs sont à l’affût,Lance-pierres contre lacrymogènes,Les flics tombent morts au coin des rues,Nos petites filles deviennent des reines.Il est cinq heures.Paris s’éveille. (bis) » Que La Bicyclette, parolée par Pierre Barouh, musiquée par Francis Lai, roucoulée par Yves Montand, s’est transmutée en La Mitraillette :    « Curés, salauds, patrons, pêle-mêle,    Vous n’aurez pas longtemps vie belle, Viendra la fête,(…)Et l’on verra cette sociétéSpectaculaire assassinéePar les Soviets du monde entier,À coups de mitraillette. » Et que Les Feuilles mortes de Prévert et Kosma s’appelle maintenant Les bureaucrates se ramassent à la pelle : « Tu vois, il faut s’organiserPour ne plus jamais travailler. » Saluons la mémoire du frère (d’armes) Jacques, le meilleur saboteur de goualantes tartignolles qu’ait connu la France, en prenant l’habitude de détourner loufoquement, au débotté, les paroles de chaque tube voulant s’insinuer dans nos noneilles.

Le 1 mars 2014 à 07:41

Corinne Maier

Les Cracks méconnus du rire de résistance

Avec leur bédé biographique Marx (Dargaud), qui cartonne en ce moment, la polémiste cinglante helvéto-bruxelloise Corinne Maier et la dessinatrice hyper-inspirée Anne Simon ont accompli un sacré exploit : réussir à retracer pointilleusement le parcours idéologique et libidinal de l’agitateur barbu tout en amusant foutrement. C’est très-très instructif, très-très caustique, très-très drôle et toute à fait bath visuellement. Comme c’était déjà le cas du Freud dessiné du même tandem qui vient d’être traduit en huit langues. Ce n’est pourtant pas dans les habitudes de l’incontrôlable Corinne de faire l’unanimité. La plupart de ses pamphlets acerbes ont beaucoup choqué. Bonjour paresse a désespéré les bonnes âmes réclamant du travail pour tous. Le Manuel de savoir-vivre en cas d’invasion islamiste (fort proche du mauvais esprit anti-patriotard des Chinois à Paris de Jean Yanne) a atterré à la fois les islamophiles et les islamophobes. No Kid a offusqué les mères de familles nombreuses. Tchao la France ! a piqué au vif pas mal de citoyens français en trompetant que, dans leur république, « faut se battre pour se loger, supplier pour travailler, supporter des leçons de morale à tous les carrefours ». Le brûlot suivant de la pétroleuse, le désopilant Manuel du parfait arrivisme (Flammarion), toujours sur les présentoirs, a été, lui, mieux accueilli parce que, se voulant fort perversement à double tranchant, il peut être pris tout de bon aussi au premier degré. Partant du postulat qu’on vit dans un monde « où prospèrent imposteurs et serial-menteurs », le vade-mecum de Maier offre à ses lecteurs une panoplie de recettes machiavéliques pour qu’ils cessent d’être les éternels pigeons, pour qu’ils se mettent à manipuler cyniquement à leur tour les autres et les événements à coups « de bobards, feintes et faux-semblants ». « Lectrice, vous modérerez vos coups de sang et vos agressions frontales ; pratiquez plutôt le dénigrement subtil, les micro-attaques et les coups fourrés en tout genre. Je sais d’expérience que les femmes ont toutes les compétences pour se comporter comme des sales connes. » « Malheur aux vaincus, bonheur aux faux-culs. » Pour ce, ne soyez ni trop sexy ni trop élégantes ni trop décontractées. « Une féminité sobre est une arme éprouvée qui permet de s’imposer face aux hommes sans se caricaturer. Car les hommes ne condescendent à obéir qu’à des femmes qui ressemblent à des femmes, ils ont très peur des objets sexuels non identifiés ; rien de plus déstabilisant pour eux qu’une hommasse agressive ou débraillée. » Mais c’est du premier au dernier paragraphe que le livre regorge de conseils pernicieux de cette farine : « N’oubliez jamais qu’il n’y a que la mauvaise foi qui sauve. » « Laissez les autres aller au charbon à votre place. » Rappelez-vous que « l’économie a besoin de travailleurs adaptables et de consommateurs soumis, pas de main-d’œuvre qualifiée ou d’acheteurs critiques, que le salarié idéal est un père assagi, consensuel et terne, politiquement incolore ». « Brandissez la carte postale de la famille. » « Offrez à vos enfants une éducation bisounours. » Il résulte de tout ça que lorsqu’on sort de la bible de l’opportunisme de Corinne Maier, ou bien l’on est tenté de devenir un sordide salopard se shootant à la simagrée et à l’entourloupe. Ou bien l’on a envie de rester (ou de redevenir) diablement sincère envers et contre tout. Ce que ne fut que quelquefois en passant le Karl Marx tartufe de son comic strip.

Le 2 avril 2013 à 08:52

Léon Cladel (1835-1892)

Les cracks méconnus du rire de résistance

« - En résumé, citoyens, il n’y a pas de milieu, conclut-elle avec énergie : ou se résigner à gémir éternellement sous le joug de ceux qui nous exploitent ou s’en affranchir dès demain, une bonne fois pour toute. - Aujourd’hui, non pas demain, proteste de toutes ses forces sa camarade en train de se faufiler à travers les rangs compacts d’une foule extrêmement attentive, aujourd’hui même. - Et comment ça, questionna-t-on de toutes parts à l’envi, par quel moyen ?  - Êtes-vous, oui ou non, le peuple souverain ? - Nous le fûmes, et nous le serons encore, avant longtemps. - Soyez-le tout de suite, il y a péril en la demeure. - Mais il nous faudrait tenir le pouvoir. - Rien de plus aisé : prenez-le et gardez-le. Ne vous laissez plus duper dorénavant. - On y tâchera, mais y réussir, on n’en répond point. - Têtes légères et cœurs timides, vous êtes tout feu, tout flamme s’il s’agit de combattre l’ennemi du dehors, et lorsqu’il faut lutter contre celui du dedans, vous tremblez de froid en caquetant, ainsi que des poules mouillées. - Où et quand avons-nous reculé, nous, les coqs ? -  Un peu partout, presque toujours, ici, chez vous. Aujourd’hui même, vous hésitez à bousculer ceux qui vous abusent. »  (I.N.R.I., 1886) Ces brûlants appels à la contre-attaque immédiate et à la vraie démocratie directe lyrique, ils tisonnent tous les romans d’aventure épiques ou mélodramatiques de Léon Cladel « révolutionnaires dans le fond des idées et dans la forme des phrases, plantant un bonnet phrygien sur la syntaxe », relève le critique Jean Bernard. À l’instar de Michel Zévaco, qui a eu plus de chances que lui avec la postérité, le romancier populaire à succès Cladel ne renoncera jamais à ses « rouges lubies », il veillera toujours à ce que ses histoires rocambolesques soient ancrées dans un contexte historique précis où s’affrontent les classes et à ce qu’on y « prenne parti pour la canaille ». Le Bouscassé (1866) tire tout à coup le couteau pour couper au service militaire. Mon ami le sergent de ville (1867), réalisant la sordidité de son métier, piétine ses insignes policiers, décroche un vieux fusil à pierre et fond dans le lointain en tonnant : « Un branle-bas ! Une révolution ! » Revanche (1873) devient le nom d’un bébé pouponné par 93 des derniers « apôtres de l’absinthe » (c’est comme ça que les Versaillais appelaient les communards) qui espèrent que leur rejeton « perpétuera en lui la haine qu’ils ont pour les tyrans. » Crête Rouge (1871) exhorte à une prise d’armes risque-tout à la Blanqui. N’a-qu’un-œil (1877) suggère aux manants de s’affranchir en « branchant » les aristos. La Fête votive de Saint-Bartholomée porte-glaive (1870) n’y va pas non plus par quatre chemins : « Notaires, huissiers, avocats, juges, gendarmes, percepteurs, autrement dit brigands, assassins, filous et compagnie, sont par nous abolis, et le reste… coule tout seul. » Avec un tel programme, Cladel aura naturellement bien du fil à retordre avec la justice. À la parution de Pierre Patient (1865), qui coïncide avec l’annonce de l’assassinat d’Abraham Lincoln, on accuse l’écrivain de faire « l’apologie du meurtre politique » et on met l’embargo à la frontière franco-belge, sur le très pantouflard journal L’Europe de Francfort dans lequel le roman est débité en épisodes. Pendant la semaine sanglante, on est à deux doigts de fusiller Cladel nous apprend l’historien de la Commune, Maurice Demanget. En 1873, on interdit la réédition de son recueil de nouvelles rebelles Les Va-nu-pieds dont le premier tirage a été épuisé en quelques jours. En 1875, avec Une maudite, le littérateur connaît son premier « outrage aux mœurs » qui le claquemure un mois à Sainte-Pélagie. C’est qu’incorrigiblement, chaque fois qu’il prend la plume, il répète qu’il suffit parfois d’une petite tripotée d’illuminés pour exploser des montagnes : « - Qu’on me donne aujourd’hui carte blanche et seulement une centaine de bons bougres, et que je sois perdu si demain tout n’a pas changé de gamme. - Et que ferais-tu ? - L’impossible. » On pourrait toutefois se demander ce qu’un aussi inflammable « dilettante de l’émeute » s’exprimant aussi crânement au premier degré vient faire dans notre florilège du rire de résistance. Hé bien, qu’on sache d’abord que Léon Cladel avait quelque chose de gougnafièrement rabelaisien. Écoutons sa fille Judith qui fut aussi sa biographe. « Rubens peut-être, Rabelais sûrement. Maintes fois l’analogie m’a frappée au cours de mes lectures. La recherche du terme vivant, sa mise en valeur et en saveur, la surabondance des vocables puisés à toutes les sources, empruntés aux dialectes nationaux et aux formations locales, pris aux anciens lexiques ou agencés de toutes pièces, mais en se conformant soigneusement au génie de la langue, le goût des querelles et des batailles où triomphent la fougue et le bon sens narquois du populaire, celui des discours qui assemblent la pompe et la force, la condensation de l’action autour de ces quelques motifs éternels de l’épopée : combat, ripaille, palabre et luxure. » Qu’on sache encore que l’écrivain était bien malgré lui un grand comique. Engagé comme neuvième clerc, durant son adolescence, dans les bureaux d’un avoué parisien, il n’en rate pas une. Chargé notamment d’un recouvrement important, il oublie son portefeuille débordant de valeurs sur une table de brasserie, ce qui lui coûte sa place. Plus tard, quand il a fait « une petite pelote » grâce à ses bonnes ventes en librairie, il souffre d’une grave maladie : l’enchérite. Assidu des ventes aux enchères, il ne peut s’empêcher de faire monter inconsidérément l’encan. Tant et si bien que sa maison est toujours prête de s’effondrer sous le poids de pyramides et de pyramides d’objets invraisemblables. Et puis l’on peut évoquer la tragédie burlesque de sa vie, à la fois effrayante et à se tordre. Alors que l’écrivain vient de suer sang et eau cinq ans durant sur l’écriture de Celui de la Croix-aux-bœufs et qu’il ne retrouve plus son manuscrit là où il l’a laissé, ne voilà-t-il pas que sa femme de ménage se flatte d’avoir jeté le papier sale qui encrassait son bureau et d’avoir rangé avec soin celui sur lequel il n’y avait rien d’écrit. Au bord de la syncope, Cladel ameute tous ses amis qui galopent avec lui à la fourrière à détritus et organisent une battue à travers les immondices. En désespoir de cause, l’écrivain plonge jusqu’au menton dans la « répugnante macédoine ». Mais c’est peau de balle et balais de crin ! Qu’à cela ne tienne, moins de deux heures plus tard, Léon Cladel est déjà occupé à entièrement recommencer son roman. En guise d’apothéose, pour prouver qu’il pouvait également arriver au farouche, têtu et vindicatif tribun des lettres Léon Cladel d’être délibérément bidonnant, voici un aphorisme de lui qui aurait plu à Pierre Desproges : « L’éternuement est l’orgasme du pauvre. »

Le 6 mai 2013 à 12:10

Paul Claudel (1868-1955)

Les cracks méconnus du rire de résistance

Alors là, c'est un peu fort de moka ! Le hiératique forgeur de tragédies saint-sulpiciennes déchirantes dans notre petit coin des guérilleros louf-louf. Le zouave-même qui glorifiait le tapin à la chaîne : « La taylorisation ? C'est une économie de mouvements. Tout ouvrier travaille machinalement quand il est parfait. » Et les charniers militaires : « Qu'ils sont beaux les morts de vingt ans ! Mourir pour la patrie est un sort si beau qu'ils en gardent un sourire ébloui. » C'est que l'auteur de L'Annonce faite à Marie n'a pas toujours été un croûton d'académie cocardier et bigot. Ses héritiers voudraient coûte que coûte nous cacher que, dans son adolescence impétueuse, « le charbonnier de la foi », comme l'appelait Aurélien Scholl, a été anar (« Je trouvais dans l'anarchie, confesse-t-il dans ses Mémoires improvisées, un geste presque instinctif contre ce monde congestionné, étouffant, qui était autour de nous. ») Et pas un anar à la noix de coco. Il proposait qu'on mette à la casse le vieux monde des inégalités raciales et sociales, du travail obligatoire et de l'argent-roi. Il exhortait les pue-la-sueur à brûler les usines et les banques. Il acclamait les actions terroristes contre les chefs d'État et les patrons, allant même, à l'instar de l'écrivain Paul Adam, jusqu'à considérer Ravachol comme un saint homme. Mais, me direz-vous, tout ça, c'était bien avant que Paul Claudel n'entre en écriture. Il n'y a quand même pas de traces de ces débordements-là dans ses pièces. Ah, mais si si, les mimiles, et c'est ça que ses héritiers aimeraient enterrer à tout jamais. Les actes I et II de la première version de La Ville (1890) racontent le soulèvement victorieux de « la gent vile et de petit estat » de Pantruche. Les marmiteux en pétard cuisent à grand feu tout ce qui leur rappelle le règne de la galette et promènent au bout d'une pique la tête de leur roi. « Le riche Parpaille : - Pourquoi avez-vous quitté votre travail ? Ne pensez pas que nous ayons peur de vous (…) Cris dans la foule : - Nous ne voulons plus travailler ! Parpaille, fourrant la main dans la poche : - Combien ? Vos conditions ? La paye… Cris dans la foule : - Nous ne voulons plus de paye ! Nous ne voulons plus être payés ! Parpaille, élevant en l'air une pièce d'or : - Par jour ? Cris dans la foule : - À bas ! Nous ne voulons pas d'argent ! Nous ne voulons pas d'argent ! Le gréviste Pasme : - Nous ne voulons pas de votre argent ! Allez-vous-en, car nous vous repoussons de nous ! Ô hommes malheureux ! Allons ! Chassons les riches d'ici et faisons une ville de pauvres ! Cris dans la foule : - Oui ! Oui ! En avant ! Quelqu'un crie : - Mort aux riches ! Un autre, d'une voix perçante : - Aux armes ! » On sait que les événements prendront un autre tour à partir du troisième acte, Claudel étant foudroyé par la grâce entre l'acte II et l'acte III, je ne plaisante pas. Le dramaturge veillera en effet à ce qu'en fin de représentation ses insurgés se convertissent en bloc au catholicisme romain et qu'en lieu et place de l'harmonie anarchote, ils édifient sur les éboulis du capital une monarchie de droit divin. Un des personnages-clé de la pièce, Pasme, restera pourtant irréductible, il partira fonder tout seul « une ville pour l'homme » : « - Il ne faut plus d'argent, et nous le jetterons au vent comme de la sciure de bois. » En 1987, dans le remake au bois bénit de La Ville, Claudel se hâtera de remercier ce Pasme compromettant qu'il faudrait renvoyer facétieusement dans l'arène chaque fois que la pièce se joue quelque part. On retrouve encore le Paul Claudel incendiaire dans l'acte III de la première version de L'Échange (1894) à travers le personnage de Lechy Elbernon incarnant dans le drame l'amour-plaisir pétroleur. Et c'est naturellement aux Bonnes déchaînées de Jean Genet qu'on pense ici. « Lechy Elbernon : - C'est moi qui ai mis le feu à la maison, Thomas Pollock, et ta fortune s'en va avec la fumée épaisse et jaune, et voici que tu n'as plus rien ! Hourra ! hourra ! Servantes, mettez le feu à la maison afin de la nettoyer ! Que tout ce qui peut brûler brûle ! Que la manufacture brûle ! Que la récolte brûle quand on l'a mise en meules ! Que les villes brûlent avec les banques ! Et les églises, et les magasins ! Et que l'entrepôt mammouth pète comme une pipe de rhum ! (…) Et toi, tu brûleras aussi dans le milieu de l'enfer où vont les riches qui sont comme une chandelle sans mèche. Afin que tu te consumes comme de la laine et comme de la pâte qui se réduit comme une plaque de fer ! » Dans une lettre à André Gide, en 1911, le consul de France Claudel a commenté de la manière suivante les péchés de jeunesse que nous venons d'exhumer : « Dieu, que l'on peut être bête quand on a vingt ans ! Comment ai-je pu donner le jour sans frissonner à de pareilles extravagances ! »

Le 23 juillet 2015 à 08:30

Gros sur la patate

Pubologie pour tous

On pourrait croire que cette publicité n’est rien d’autre qu’un tableau niais, absurde et clichetonnant d’un bonheur familial parfait tel qu’on en rêvait dans des temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Eh bien c’est plus ou moins le cas. Car ce spot est en fait une reprise de ce spot, datant de 1976. Et puisque la publicité est un miroir de la société, menons une analyse comparative des deux versions pour en tirer des conclusions sur l’évolution (ou la non-évolution) de la société. On notera par exemple, que l’on fait moins d’enfants en 2011 qu’en 1976 : 3 contre 6. Les deux restant cependant au-dessus du taux de fécondité français. Car chez nous, au moins depuis Pétain, une famille parfaite est une famille nombreuse. C’est aussi toujours Madame, en rose, qui cuisine, même si Monsieur, en bleu, est présent en 2011, alors qu’il est absent en 1976. Pour ça, merci les 35 heures ! On remarque ensuite des changements dans les préoccupations des parents. Dans les années 1970, Madame fait de la purée Bidule car elle est « sûre que tout le monde en reprend ». Puis l’obésité est passée par là, 3 des enfants de la première pub sont morts avant 40 ans d’une maladie cardiovasculaire, et l’on s’est mis à privilégier la qualité à la quantité. En 2011, Madame est « sûre de ce qu’il y a dedans », mais aussi, heureusement, « sûre que tout le monde est content ». Ben oui, 35 ans ont passé, mais le rôle de bobonne est toujours le même : contenter Monsieur et ses petits chérubins. Mais comment fait-on pour savoir aussi précisément ce que les gens attendent de la vie et de la purée lyophilisée en 2011 ? Eh bien, on n’a pas trouvé de meilleure idée que de le leur demander. Alors on a plusieurs façons de faire bien sûr. Dans le cas de ce chef-d’œuvre audiovisuel, il est fort probable qu’on ait réuni dans la même salle une petite dizaine de mamans avec deux points communs. D’une part, elles font de la purée lyophilisée à leurs enfants, et d’autre part, elles ont du temps à perdre pour des études consommateurs. Face à ces femmes, un spécialiste hautement qualifié (comprendre : un étudiant en psychologie) observe, relance et oriente la discussion, qui sera enregistrée et décortiquée pour trouver LA vérité de ce que vivent au quotidien les consommateurs de purée lyophilisée. Non, bien sûr que non n’attend pas que le consommateur nous donne une idée. Non. Bon, d’accord, quand, à la 12ème minute, Madame Duchemin a glissé un « ben une chose est sûre hein, quand je fais de la purée Bidule, je suis sûre de ce qu’il y a dedans ! », ça ressemblait à l’idée qu’on a eue, mais ça n’a fait que révéler une solution qu’on avait déjà à l’esprit sans le savoir. Bon par contre, je mettrais ma main à couper que pourtant, personne n’a dit « ben une chose est sûre, moi quand on me prend pour une cruche, ça me donne envie d’acheter de la purée Bidule !»

Le 11 février 2012 à 08:02

La publicité, ou l'art de maquiller le cadavre

Ô temps de cerveau disponible, reprends ton vol ! Pitié ! La pub, c'est un peu la voix du sage, celle qu'on refuse d'écouter. Pas la sagesse bouddhiste, c'est vrai, ni taoïste, je l'accorde, ni épicurienne, ni rien du tout. Non, là, c'est nouveau, ça vient de sortir ! Et nous les récalcitrants, enfin, certains d'entre nous (je ne parle pas de moi), on ferait n'importe quoi pour échapper à la réclame. On commence par boire pour prétexter d'aller pisser pendant la pub, et on finit par boire pour oublier qu'on la regarde. Mais on la regarde. Et « beaucoup plus » qu'un produit, on nous vend le monde tel qu'il devrait être. Le : « beaucoup plus que... » sert à montrer la valeur ajoutée du truc. Résultat, on croit bêtement acheter de la soupe et on se retrouve à partager un repas convivial en famille. Merci ! J'avais pourtant acheté la brique en format individuel ! On nous parodie honteusement Simone de Beauvoir pour vendre du Blédina : « On ne naît pas mère, on le devient. » Est-ce à dire que les femmes se font baiser, dans l'histoire ? Mais non, enfin ! Et cette autre pub pour une voiture : « Sans cœur nous ne serions que des machines. » Résultat, dans les chaines de l'usine où on la construit, la bagnole, on a entendu des DRH dire aux ouvriers : « Allez, les mecs, vous avez compris : on met du cœur à l'ouvrage ou on vous remplace par des machines ! » Car oui, parfois les slogans tiennent leurs promesses...

Le 30 mai 2011 à 09:30

Albert Libertad (1875-1908)

Les cracks méconnus du rire de résistance

Il faut l’avouer, ventre de bœuf !, la plupart des porte-trompette historiques de l’individualisme libertaire, les Max Stirner, les Georges Palante, les Ernest Armand, ne furent pas plus que ça de grands comiques. Ni de grands risque-tout mettant en aventures leur vie même. Ce qui n’ôte naturellement rien à leurs fracassants mérites. Le théoricien et agitateur anarchiste-individualiste Albert Libertad, que j’aime surnommer « le scandaleux béquillard », se distingue d’eux par ses facéties perpétuelles, par son goût de la provocation ostrogothe et par son art de mettre continuellement ses actes en accord avec ses idées intempérantes. L’historien Bernard Thomas, dont il faut lire coûte que coûte Les Vies d’Alexandre Jacob 1879-1954. Mousse, voleur, anarchiste, bagnard (Fayard), nous raconte qu’au lycée de Bordeaux où il enchaînait les mauvaises blagues, le petit estropié Albert Joseph était devenu « pour la plupart de ses professeurs l’incarnation du diable ». Ce qui fait qu’on avait fini par le boucler dans une maison de correction de Gironde d’où il s’était vite criqué. Et, c’est appuyé sur les deux échalas de châtaigniers qui lui servaient de béquilles, qu’il avait entrepris de grignoter les 600 km qui le séparaient de Paris en brandissant d’un air menaçant, chaque fois qu’il avait les crocs, ses gourdins sous les sourcils des passants bien mis. Dans la capitale, Albert dit Libertad a tôt fait de personnifier à merveille le « professionnel de la déstabilisation » selon Charles Pasqua. – En tout lieu, il ne cesse de crier advienne que pourra : « Esclaves, brisez vos chaînes ! » – Il frigousse pour des canards rebelles (Le Libertaire, Le Journal du peuple ou L’Anarchie dont il est le maître queux) des articles inouïment poivrés contre « la société actuelle empuantie par les ordures conventionnelles de propriété, de patrie, de religion, de famille, et par notre ignorance, écrasés qu’on est par les forces gouvernementales et l’inertie des gouvernés ». – Il aide les galapiats recherchés à échapper aux pandores. – Il reproche aux ligues antimilitaristes de ne pas faire assez de retape pour la désertion et aux syndicats « révolutionnaires » de ne pas envoyer les patrons se faire lanlaire (« Le syndicat est pour le moment le dernier mot de l’imbécillité prolétarienne. ») – Il apostrophe les prédicateurs pendant les messes : « En quel nom cet oiseau-là, sur son perchoir, serait-il le seul à avoir la parole ? » s’indigne-t-il le 5 septembre 1897 au Sacré-Cœur. « Tas de crapules ! Tas de veaux ! » La Gazette des tribunaux nous apprend que ce jour-là « cinq hommes durent réunir leurs efforts pour l’expulser de l’église », ficelé dans un drap sacré. – Il insulte les électeurs devant les bureaux de vote : « Nous ne voulons pas voter, mais ceux qui votent choisissent un maître, lequel sera, que nous le voulions ou non, notre maître. Aussi devons-nous empêcher quiconque d’accomplir le geste essentiellement autoritaire du vote. » – Il urine sur ce qu’il appelle « le culte de la charogne » : « Il faut jeter bas les pyramides, les tumulus, les tombeaux ; il faut passer la charrue dans les clos des cimetières afin de débarrasser l’humanité de ce qu’on appelle le respect de la mort. » – Il malmène les béni-oui-oui : « Je mets mes bâtons sur le visage du premier imbécile ou du premier coquin qui bavera sur nos talons. » – Il répond du tac au tac aux juges d’instruction qui le convoquent : « Monsieur, vous mandez, vous ordonnez et vous me menacez d’avance de faire intervenir la force publique pour me contraindre à comparaître en personne devant vous. Quelle arrogance ! Pensez-vous qu’il n’y ait plus au monde que des esclaves soumis et tremblants sous vos ordres ? (…) Laissez-moi donc tranquille et faites comme moi : allez vous baigner, c’est la saison. » – Et il appelle à la révolution immédiate sans freins non seulement dans les « causeries populaires » qu’il anime mais aussi dans les tribunes politiques où il n’est pas du tout invité. « Personne, commente l’historien Jean Maitron, n’entend sans appréhension le bruit de ses cannes. Car c’est un prélude de vacarme et de rixes. » C’est que, dès qu’on lui coupe la parole qu’il a pris indûment, Libertad se laisse couler à terre et fait tourniquer furibardement ses béquilles dans les jarrets des autres orateurs ou des cerbères tentant de l’évacuer. Relevons encore que, dans sa vie privée proprement dite, Albert Libertad ne fut pas en reste. Il brûla toutes ses pièces d’identité, il répudia à vie dans ses chroniques comme dans sa correspondance l’emploi des majuscules, il refusa d’inscrire ses lardons à l’état civil : « L’état civil ? Connais pas. Le nom ? Je m’en fous, ils se donneront celui qui leur plaira. La loi ? Qu’elle aille au diable ! » Et, pour qu’il soit bien clair que les mariages bourgeois, il s’en tamponnait le coquillard, il ne concubina guère qu’avec des… paires de sœurs (on connaît les Mahé et les Morand). Mais ne quittons pas notre strapiat en rif favori sans applaudir à tout rompre deux de ses plus splendides fulminations. Faisons la grève des gestes inutiles ! (entre 1905 et 1908) « Décidons de ne plus mettre la main à un travail inutile ou néfaste. Cessons tous de fabriquer le luxe, de contrôler le travail, de clôturer la propriété, de défendre l’argent, d’être chiens de garde et travaillons pour notre propre bonheur, pour notre nécessaire, pour notre agréable. » Suicidons le suicide ! (1905) « Tous les jours, nous nous suicidons partiellement, je me suicide lorsque je consens à demeurer dans un local où le soleil ne pénètre jamais. Je me suicide lorsque je fais un travail que je sais inutile. Je me suicide lorsque je ne contente pas mon estomac par la quantité et la qualité d’aliments qui me sont nécessaires. Je me suicide chaque fois que je consens à obéir à des hommes et à des lois qui m’oppriment. Je me suicide lorsque je porte à un individu par le geste du vote le droit de me gouverner pendant quatre ans. Je me suicide quand je demande la permission d’aimer à maire ou à prêtre. Le suicide complet n’est que l’acte final de l’impuissance de réagir contre le milieu. (…) La vie n’est pas mauvaise en soi mais les conditions dans lesquelles nous la vivons. Donc, ne nous en prenons pas à elle mais à ces conditions : changeons-les ! » PS. : Les appels les plus corsés à la mutinerie radicale de Libertad ont été réédités par Agone sous le titre Le Culte de la charogne.

Le 3 janvier 2012 à 10:06

Les katzenjammer kids d'outre-Rhin

Les cracks méconnus du rire de résistance

La guérilla burlesque contre les cornichonneries régnantes n’a pas été menée seulement en France par les dadaïstes et les situs, aux States par les yippies et les Yes Men, en Italie par les Indiens métropolitains, ou en Suède par les zazous de Christiana. Elle a fait rage aussi dans l’austère Allemagne déjà mise à mal par les insolences de l’humoriste Karl Valentin et par les niches de Max et Moritz. C’est de fait à Berlin qu’a été lancé en 1960 par des turlupins de la très anarchisante Kommune 1 le concept de la « Spassguerilla » « revisitant les procédés de la critique sociale sur le mode de l’impertinence créatrice ». Le catalogue des coups d’éclats loufoques des artivistes d’outre-Rhin est paru en 1997 et est tout de suite devenu culte. Il propose un « arsenal de tactiques d’agitation joyeuse et de résistance ludique à l’oppression : détournements, camouflages, happenings, théâtres invisibles, attaques psychiques, entartages ». Et, grandiose nouvelle, le petit manuel irrésistible du sabotage facétieux, signé par des entités collectives énigmatiques, Autonome a.f.r.i.k.a. – gruppe, Luther Blissett, Sonja Brünzels, vient d’être traduit, adapté en français et remis en partie à jour par une vieille connaissance : Olivier Cyran de la bande à Charlie Hebdo ancienne manière, un des tout premiers loustics à avoir été lourdé par le sordide Philippe Val. Titre du guide-manifeste propulsé fin 2011 chez nous par les éditions Zones : Manuel de communication-guérilla. « Tandis que la politique radicale traditionnelle mise sur la force persuasive du discours rationnel, la communication-guérilla ne s’appuie pas sur des arguments, des chiffres et des faits, mais cherche à détourner les signes et les codes de la communication dominante. Elle travaille à intensifier la charge subversive du non-verbal, du paradoxe, du faux, du mythe. Elle se définit comme l’art de mettre de la friture sur la ligne. »   De la friture sur la ligne sapant les modèles d’identification du pouvoir, les désobéissants allemands n’ont pas cessé d’en mettre. On leur doit quelques-uns des faux donquichottesques les plus tordants du dernier demi-siècle.   Les fausses circulaires En 1992, des papillons de la régie des transports publics annoncent que, pendant le sommet de Munich, les voyages en métro seront gratos. Durant cette période, aucun contrôleur n’ose coller une amende aux fraudeurs. De même, en 1971, quand les quartiers populaires de Berlin-Ouest sont submergés par des centaines de milliers de faux tickets de métro et de faux tickets-restaurants, la répression baisse les bras.   Les faux supporters En 1969, le président Nixon serre les mâchoires lorsqu’il constate que sont venus en force à un de ses meetings surmédiatisés des cagoulards du Ku Klux Klan agitant une pancarte : « The Klan supports Nixon ».   Les faux bulletins officiels Pendant la guerre du Golfe, des communiqués portant le sceau de l’administration municipale d’Usnabrück convient les habitants de la région à se porter volontaires pour des actions suicide en Irak. La ville dénonce cette « farce morbide », signale un dépôt de plaintes, et prie les citoyens de coopérer avec les enquêteurs. Mais c’est aussi un faux.   Les faux cadeaux En 1992, chaque membre du comité de promotion des Jeux olympiques d’été reçoit un sachet de marijuana agrémenté d’un petit mot obséquieux du maire d’Amsterdam : « le Comité olympique néerlandais tient à vous faire découvrir cette spécialité emblématique de notre ville ».   Les fausses manifs Dans les seventies, des contre-manifestants yippies conspuent les policiers new-yorkais rassemblés devant la mairie pour réclamer des hausses de salaire : « Retournez en Russie, sales communistes ! », « Lavez-vous ! ». À la même époque, les Indiens métropolitains inventent les fausses manifs de droite en scandant dans les rue d’Italie : « Moins de salaires, plus de travail ! ». Boyautantes également, les manifs tonitruantes de minuit contre les tapages nocturnes.   Les fausses affiches En Grande-Bretagne, des fripons placardent à l’entrée des grands magasins des « free shopping day » (aujourd’hui, tout est gratuit). Tandis qu’on peut lire à Francfort : « Chers clients, afin de mettre à l’essai notre nouveau système antivol, nous vous demandons de bien vouloir passer par les caisses sans payer. »   Alphonse Allais, Marcel Mariën, Abbie Hoffman et les autres sultans du canular justicier peuvent dormir tranquille dans leur tumulus : de nouveaux gredins sont là pour « mettre en panique la surface des choses » (Raymond Borde) ni vu ni connu.

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