François Raffenaud
Publié le 11/05/2010

La mémé


Dialogues de quartier

– T’as vu ta mère ? T’as vu où elle est ta vieille mère depuis des mois ?...Elle est dehors, dans la rue, devant la charcuterie, sur un tabouret… Elle fait la manche ! Honte à toi de laisser ta vieille mère mendier comme ça !
– Je sais, ça fait quelques temps qu’elle fait ça… Qu’est-ce que tu veux que je lui dise ?
– Honte à toi de laisser ta pauvre vieille mère faire ça !
– Mais ça lui plaît ! Plutôt que de rester dans son studio qui donne sur la cour où elle ne voit personne, elle prend son petit tabouret, son coussin, son sac et elle se met là où il y a du passage. Pour ne pas avoir l’air idiote comme ça dans la rue, elle tend la main c’est tout !
– Honte à toi !
– Tout le monde la connaît. Les commerçants lui donnent des bricoles. Le boulanger des petits pains. En sortant de l’école, les enfants aiment bien demander une petite pièce à leurs parents pour la mémé. Ça leur apprend la charité. Et quand on les envoie chercher la baguette du soir, ils repassent la voir et elle sort pour eux un petit pain de son sac ou une jolie pièce.
– Honte à toi !... Depuis des mois !
– Et toi, depuis des mois, tu lui as donné quoi à ma vieille mère ?
– … Honte à toi !

Quelques grandes villes, Paris, Istanbul, New-York, quelques belles années à Londres et puis retour à Paris.
Pas mal de métiers physiques, mais surtout conteur et chanteur d’histoires.
Pas mal d’univers ; les lourds rideaux de velours des théâtres privés, les grandes boîtes noires nationales, les longues jambes et les plumes des revues, les festivals sur gazon anglais et les voix fumées des clubs de nuit.
Une femme aimée, une petite fille et un bureau célibataire pour accoucher seul des dialogues et des gens.

 

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Le 10 mai 2015 à 07:55

Hommage aux pauvres « ingrats, gloutons et désobéissants »

« Je n’aime pas les pauvres, s’écriait l’irréductible Georges Darien dans La Belle France en l’an 1900. Leur existence qu’ils acceptent, qu’ils chérissent me déplaît ; leur résignation me dégoûte. À tel point que c’est, je crois, l’antipathie, la répugnance qu’ils m’inspirent qui m’a fait révolutionnaire. Je voudrais voir l’abolition de la souffrance humaine afin de n’être plus obligé de contempler le repoussant spectacle qu’elle présente. » Octave Mirbeau s’étonnait lui aussi que « les misérables ne brûlent pas plus souvent la cervelle aux millionnaires qu’ils rencontrent ». C’est dans le même état d’esprit qu’en 1891, le grand Oscar Wilde a fricassé un des plus stupéfiants chefs-d’œuvre du livre d’inadhérence aux normes, L’Âme de l’homme sous le socialisme, réédité il n’y a pas longtemps aux Mille et Une Nuits ainsi qu’aux Cahiers de l’Herne, et disponible en e-book. Après avoir filé une belle giroflée aux réalités sordides de la société victorienne (la misère matérielle et intellectuelle des ouvriers, le culte du veau d’or et des possessions, le règne du paraître, de l’hypocrisie, du conformisme, la sanctification de la virilité, de la famille, de la religion, du sport). Après avoir défini férocement la démocratie (« le bâtonnement du peuple par le peuple et pour le peuple ») et avoir dénoncé un grand soir prolétarien qui déboucherait sur une « caserne industrielle », une tyrannie collectiviste, une négation dialectique des désirs individuels. Après avoir bien souligné, du bout des lèvres et un verre de cherry brandy à la main, que, pour lui, la vraie révolution, ce n’est pas de sacrifier ses inclinations égoïstes au profit d’une société vertueuse, mais c’est tout au contraire de magnifier ce qu’il y a de plus égoïste en nous, de plus personnel, de plus subjectif, de plus libidinal dans un monde réinventé : le monde du complet épanouissement de chacun. « La réalisation de soi-même est le premier but de la vie. » « La forme de gouvernement qui convient le mieux à l’artiste est l’absence totale de gouvernement. » « L’homme ne vaut que dans ses libres associations. » Après toutes ces fracassantes mises au point, L’Âme de l’homme sous le socialisme ne manque pas de se gausser de la charité ordinaire qui « abaisse, démoralise » et encourage la soumission. « Ne nous dit-on pas souvent que les pauvres sont reconnaissants de la charité qu’on leur fait ? Certains, sans doute, mais les meilleurs d’entre eux ne le sont jamais. Ils sont ingrats, mécontents, désobéissants, révoltés. Ils ont bien raison. La charité n’est à leurs yeux que ridicule et dérisoire esquisse de restitution, ou une aumône sentimentale que les sentimentaux accompagnent généralement d’une arrogante prétention à exercer leur tyrannie sur la vie privée des pauvres. Pourquoi ceux-ci devraient-ils se montrer reconnaissants des miettes qui tombent de la table des riches ? Ils devraient y être assis, et ils commencent à s’en rendre compte. Quant à être mécontent, quiconque ne le serait pas dans de tels décors et avec un tel mode de vie ne serait qu’une parfaite brute. La désobéissance, pour qui connaît l’histoire, est la vertu spécifique de l’homme. C’est par la désobéissance qu’il a progressé, par la désobéissance et par la révolte. On loue parfois les pauvres de leur frugalité. Il est aussi grotesque qu’insultant de conseiller aux pauvres la frugalité. C’est comme si on conseillait à un homme qui meurt de faim de moins manger. Il est absolument immoral pour un travailleur de la ville ou de la campagne de cultiver la frugalité. L’homme n’est pas fait pour prouver qu’il peut vivre comme un animal mal nourri. Il doit refuser ce genre d’existence, et se mettre à voler (…) Quant à la mendicité, il est moins dangereux de mendier que de voler, mais il est plus noble de prendre que de mendier. Non : un pauvre, qui se montre ingrat, peu frugal, mécontent, et révolté, a des chances d’être une véritable personnalité et d’être capable de grandes choses. » Hé oui, c’est comme ça, Wilde et Darien nous invitent en quelque sorte à choisir nos pauvres. Comme on choisit ses compagnons de jeu, de table, de combat ou ses partenaires sexuels. Dans tous les cas, il importe de savoir sélectionner ses mauvaises fréquentations. Mais voilà le moment pour Oscar Wilde de s’en prendre violemment dans son pamphlet à toute forme de travail ne dispensant pas du plaisir. « Tout travail monotone, ennuyeux, tout travail impliquant des contacts répugnants, des conditions déplaisantes, devrait être accompli par la machine. Les machines doivent travailler pour nous dans les mines de charbon, assumer les services d’hygiène, chauffer les vapeurs, nettoyer les rues, transmettre les messages sous la pluie, se charger de toutes les besognes fastidieuses ou déprimantes. (…) L’esclavage humain est odieux. L’avenir du monde dépend de l’esclavage mécanique. » Et c’est là évidemment que « le poète au tournesol » soulève des tempêtes en milieu rebelle. C’est en proposant tout à trac comme les abondancistes des années 70, Jacques Duboin et Cie, et comme les situs dans quelques-uns de leurs premiers textes traitant de l’automation généralisée, La Grande Relève des hommes par la machine. Je suis persuadé, pour ma part, qu’on peut être, fût-ce au prix d’acrobaties vertigineuses,  à la fois wildephile et proluddite, qu’on peut sans se renier tantôt bousiller impitoyablement des machines antipathiques et tantôt les mettre au service des conseils d’anti-travailleurs qui s’annoncent. Le débat est lancé. Les jeux ne sont pas faits.  

Le 9 septembre 2014 à 09:26

Il remplaçait les magazines dans les salles d'attente de médecins par des exemplaires récents

Troyes – Depuis plusieurs mois, des cabinets médicaux de la région de Troyes se plaignaient d’étranges agissements dans leur salle d’attente. Les magazines laissés à la disposition des patients étaient systématiquement remplacés par des exemplaires récents et intéressants à lire. Reportage. La police l’a interpellé, alors qu’il opérait dans le douzième cabinet médical, après une traque longue de plusieurs mois. « Nous avons reçu de nombreux témoignages, à la fois de patients et de docteurs qui étaient paniqués par ce qu’ils avaient vu et lu ». Amanda, une jeune fille qui avait rendez-vous chez son médecin raconte ce qu’elle a vécu. « Sur la table, à la place des Paris-Match, du Point et l’Express il y avait des magazines et des journaux récents, comme Humanoïde Magazine ou le Monde Diplomatique. J’ai cru m’être trompée de cabinet » explique la jeune fille encore choquée. Peu à peu une psychose s’est installée. De nombreux patients n’osaient plus voir leur médecin de peur de tomber nez à nez avec des magazines intéressants. Le jeune homme a raconté aux policiers son mode opératoire, achetant tout à fait légalement des dizaines de magazines et journaux récents et les posant simplement sur les tables. « Je voulais juste rendre service. Chaque fois que je vais voir le médecin, je me retrouve à ne lire que des dossiers sur l’immobilier ou le classement des villes de France de l’année passée. Je n’en pouvais plus » assure-t-il par le biais de son avocat. Dans l’immédiat, la police enquêtait sur une autre affaire trouble, cette fois à Paris. Des chauffeurs de taxi affirment ainsi qu’un mystérieux passager aurait  trouvé un moyen de changer la fréquence de leur radio, les empêchant ainsi de pouvoir écouter RMC durant tout le trajet de leur course.

Le 23 avril 2011 à 10:30

Les yeux d'Elsa

Pubologie pour tous

Avant de se plonger dans les yeux d’Elsa, il faut savoir que cette campagne d’affichage, datant de 2010, a été une petite révolution dans le monde bien rangé du luxe. Pourquoi ? Parce qu’il y a un PRIX. Place Vendôme, déjà faire de la pub c’est limite, alors mettre un prix, vous n’y pensez pas. C’est putâssier. Avec un â, comme dans Versâilles. Alors pour compenser, on donne à la montre un nom en forme de phrase. Nom qu’on illustre par une photo d’un jour qui se lève, d’un beau bleu-vert lagon lagune laguna de la couleur des yeux de l’égérie. C’est fait exprès d’ailleurs. Pour ce genre de publicité, on fait un casting de stars, on les place devant la fenêtre, et si leur couleur d’yeux est celle du ciel, eh bien c’est gagné. Et sinon, il y a Photoshop. Là il y a eu Photoshop, c’est d’ailleurs pour cela qu’Elsa, 42 ans, a l’air d’en avoir 17. Mais les 42 ans d’Elsa ne sont pas un défaut. Ils sont une force. C’est son expérience qui lui permet de jouer si bien le jour qui se lève, amour. On le voit bien, dans ses yeux laguna, l’amour du jour qui se lève. Elle semble même un peu surprise d’ailleurs que l’amour se lève le jour, c’est probablement parce qu’elle était en train de faire la fofolle sur un trampoline de fils de soie, c’est pour ça qu’elle est décoiffée. Mais pas trop parce que les fils de soie ça ne rebondit pas très bien. Elsa, elle joue très bien l’air chagrin-enamouré-rêveur. Mais ça ne marche pas. Parce qu’on ne lui a pas dit à Elsa, mais faire la moustache avec ses cheveux, ça ne fait pas très chagrin-enamouré-rêveur, même si c’est rigolo. Mais surtout, Elsa, elle ne va pas nous faire croire que le jour se lève alors qu’il est dix heures à sa montre. Parce que soit elle vit au Pôle Nord Elsa, soit elle croit que tôt le matin c’est dix heures. Et ça c’est bien un truc de riches.

Le 8 juillet 2010 à 07:00

Maman (1)

Dialogues de quartier

- J’ai lu ton livre… Ça m’a un peu secouée.- Je t’avais prévenue, maman, ce n’est pas une histoire très divertissante. - Non, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est loin de la vie que nous avons bâtie, ton père et moi. - C’est sûr. - Mais déballer l’histoire des quenelles, quand même, c’est un peu dur à avaler. - Quelles quenelles ? - Non, je sais, tu ne dis pas explicitement que ce sont mes quenelles de poisson, mais je suis ta mère et je sais lire entre tes lignes. Quand tu dis que tu es devenu ce que tu es devenu parce que je faisais tous les dimanches la même chose… Je ne sais plus ce que tu as inventé… « sempiternelle », tu dis… Et que c’était chaque fois aussi dégueulasse …  « Dégueulasse » ce mot là je l’ai en travers de la gorge ! - Mais maman, la mère de mon bouquin ce n’est pas toi, c’est la mère du personnage. C’est un roman noir ce n’est pas une autobiographie. - Peut-être, mais ça, les gens ne le savent pas ! Je faisais la panade, moi-même je te signale, dès le samedi soir et le poisson venait tout frais du marché. Alors jeter ça comme ça, « dégueulasse », en pâture aux voisins et à tout le monde… - Je ne pense pas que les voisins, s’ils en viennent à lire mon roman, cherchent un rapprochement avec toi et surtout avec moi. Je ne suis pas comme le personnage : violeur et psychopathe.- Je n’en sais rien ! Personne n’en sait rien. C’est ta vie ça ! Tu ne nous dis pas tout et c’est normal. Mais que tu n’ais jamais aimé mes quenelles, ça au moins tu aurais quand même pu me le dire… Dégueulasse ?!

Le 29 octobre 2011 à 08:18
Le 19 mai 2015 à 06:27

La Pitié ou la Potence

Le Pauvre est décevant

Le Pauvre, ailleurs, est un calendrier d'ONG. Le Pauvre, ailleurs, est un sujet photographique. Ses oripeaux bariolés, ses activités étranges, ses sourires caressants, ses élans affectifs, ses danses, ses artisanats de bouts de ficelle. Le Pauvre, ailleurs, lorsqu'il n'est pas trop insistant, est une composante agréable du voyage. Il vous reconnaît, vous ouvre les portes de la réalité de son pays. Il chante pour vous, vous enseigne les rudiments de sa langue et rit si vos chorégraphies manquent de grâce. Certes il exagère parfois un peu les prix et tente de vous prendre vos lunettes de soleil mais vous savez vous montrer ferme.Son charme principal réside dans son immobilité : sa vocation est de rester là où il est né et de n'en point bouger. Il ne vous suit pas dans l'avion et vous n'emportez que des images qui feront de très beaux fonds d'écran, un diaporama pour les amis ou le sujet d'un blog qui confirmera vos talents de voyageurs.Mais le Pauvre, ici, est décevant. Lorsque l'on est friand d'humanitaire à l'étranger, il est difficile moralement d'adopter une posture de rejet du Pauvre du bas de chez soi. Cela nécessite la construction d'un discours imparable, humaniste et étayé. Ce racisme  ne peut s'affirmer comme tel par quelqu'un comme vous qui pense être imprégné des valeurs de la gauche. Parce que, comme le rappelle Jérôme Valluy : « du fait de la mémoire de la Shoah et de ses soubassements racistes (…) le racisme se trouve disqualifié tant comme théorie scientifique que comme discours politique. (...) De ce fait, la xénophobie se substitue parfois au racisme d'antan, en introduisant plus de précautions dans la désignation des stigmates de l'altérité honnie »1. Il s'agit donc de prouver ce que Pierre Bourdieu2 résumait en une phrase :  « ils n'ont que ce qu'ils méritent » et ainsi de vous protéger de toute culpabilité d'être un xénophobe social. Dès l'occupation d'un terrain par des Pauvres, vous vous présentez à eux. Vous sentez l'urgence humanitaire à portée de main. Poussé par une recherche affective et par votre goût de l'altérité, convaincu que vous serez reconnu, remercié et adopté, vous vous imaginez déjà racontant à vos amis des anecdotes concernant X ou Y ou sur l'enfant à naître qui portera sans doute votre prénom. Vous amenez des vêtements et des chaussures, ceux qui attendaient depuis des mois que vous alliez les déposer dans une association de recyclage. Parfois vous amenez de la nourriture que vous achetez dans un magasin discount dans lequel vous n'allez jamais pour vous-même.Mais très vite vous êtes déçu : les femmes trient les vêtements, rejettent ce qui ne correspond pas à la saison et refusent  les pantalons. Tout le monde  boude vos tenues indiennes. Face à  la nourriture, votre incompréhension s'accentue : les mères vous rendent les ingrédients inconnus dont elles ne peuvent lire le mode d'emploi ainsi que les préparations culinaires dont elles ne connaissent pas la composition. Vous vous effrayez de l'accumulation d'aliments gras dans le menu des enfants qui se déroule comme un apéro sans fin. Vous cherchez les 5 fruits et légumes par jour. Vous peinez à comprendre l'impossibilité de stockage dans l'exiguïté des espaces de vie, l'envie de suivre la mode dans un tel contexte et l'existence de goûts et de couleurs chez le Pauvre.Puis vous surprenez le retour des mères de leur activité de mendicité. Pourquoi emmener les bébés  avec elles ? Il serait tellement plus sain de les déposer à la crèche ou chez l'assistante maternelle plutôt que d'exciter la pitié des passants avec leurs visages joufflus. Vous interprétez avec horreur ces carences éducatives sans vous poser la question de la faisabilité. Vous qui savez gérer vos enfants, qui les levez tous les matins dans une maison chauffée et éclairée pour les emmener à l'école, vous demandez poliment mais agacé pourquoi les sauvageons qui farfouillent dans votre sac ne sont pas en classe à apprendre votre belle langue. Vous êtes gêné par les miroirs argentés qui dissimulent les regards des jeunes. Leurs déplacements en meute vous mettent mal à l'aise. Vous cherchez votre sac à main du regard. Vous vous sentez visé par leur potentiel d'incivilités. Vous en oubliez la définition de l'adolescence et ne décodez plus les comportements.Et puis, cerise sur le gâteau bien roboratif, voici la valse des grosses berlines et des beaux habits. La Mafia ! Vous avez enfin la preuve d'une  fortune illégale donc cachée et la misère devient un décor. Ces « crasseux, méchants clowns » comme les appelait Louis Ferdinand Céline3, vous jouent, vous en êtes sûr, la comédie de la misère. Vous ne voyez plus les mains rougies des femmes qui lavent le linge dans les bassines d'eau froide. Vous ne voyez plus les gazinières allumées pour réchauffer les tôles. Vous ne voyez plus les stigmates de la fatigue sur les visages des enfants. Et vous niez les mouvements des nuisibles sous les détritus. Vous ne voyez que des individus fainéants et menteurs. L'urgence humanitaire n'est plus. Leurs atavismes immoraux sont indubitables. Et si votre cœur est toujours soulevé, c'est par les remugles de la benne ouverte en plein ciel ainsi que par la vue des ruisseaux de fange qui coulent derrière les grillages. On peut aborder la pauvreté de deux manières : en mettant en cause le système injuste qui la produit ou en accusant les déficits moraux des individus. Il s'agit bien ici d'un symptôme de ce que Ruwen Ogien4 définit comme la préoccupation actuelle des plus nantis : leur peur de « l'effondrement d'un certain ordre moral fondé sur le goût de l'effort, le sens de la hiérarchie, le respect de la discipline et le contrôle des désirs » entre autres. Vous trouviez les hommes beaux et les femmes altières, vous pensez maintenant qu'un peu plus de discrétion et de modestie siéraient mieux à leur position. Nous sommes très loin de l'injonction de Baudelaire5 « assommons les pauvres ». Celui-ci souhaitait réveiller le mendiant silencieux, docile et honteux en le rouant de coups : « Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l'orgueil et la vie. » Il s'agit aujourd'hui de blâmer les victimes, pas de compatir.  Alors la bascule peut s'effectuer dans votre tête telle qu'elle s'est déjà effectuée au sein des ministères dans son accompagnement des plus défavorisés : de l'Etat maternant à l'Etat paternaliste qui contrôle, punit et redresse6. Gentil voyageur plein de pitié pour les Pauvres que vous croisez lorsque vous « faites» le Burkina Faso, vous réclamez « la potence » pour ceux d'ici. Vous avez décillé les yeux : il faut qu'ils partent,  ceux qui ont pris la route pour venir s'échouer sur nos rivages et qui ne comprennent pas qu'ils sont seuls responsables de leur vie misérable. Ils sont le miroir de notre impuissance à modifier la société injuste dans laquelle nous nous faufilons. Ils sont  la limite de nos convictions et de nos capacités compassionnelles et de solidarité. Aurons-nous honte un jour de notre inaction et de nos discours pour la justifier comme nous avons eu honte hier devant les morsures infligées par les rats sur les visages des bébés des bidonvilles de Saint Denis et de Nanterre7 ? ________________________________________________________________________________Le titre de ce billet fait référence au livre de Bronislaw Geremek La potence ou la pitié, l'Europe et les pauvres du Moyen Age à nos jours.  Gallimard, 1987.1 Jérôme Valluy, Immigration et xénophobie d'état, In Les métamorphoses du contrôle social. Sous la direction de Romuald Bodin, La Dispute, 20122 Pierre Bourdieu, La distinction- Critique sociale du jugement, Les Editions de Minuit, 1979.3 Louis-Ferdinand Céline, Correspondance avec Roger Nimier, 23 juillet 19594 Ruwen Ogien, La guerre aux pauvres commence à l'école, Grasset, 2013.5 Charles Baudelaire, Assommons les pauvres ! In Le spleen de Paris, Michel Levy, 1869.6 Loïc Wacquant, La fabrique de l'état néolibéral : insécurité sociale et politique punitive, In Les métamorphoses du contrôle social. Sous la direction de Romuald Bodin, La Dispute, 20127 Robert Bozzi, Les gens des baraques, Arte France, 2004.

Le 27 mai 2011 à 09:30

Je ride me voir si belle en ce miroir

Pubologie pour tous

Quand on fait de la publicité pour les cosmétiques on se retrouve souvent devant un dilemme. Car voilà, on raconte aux gens que tout vieux et moches et gros qu’ils sont, affalés devant leur télé avec une bière et un cheeseburger réchauffé au micro-ondes, on va les rendre jeunes et beaux et minces et aussi bronzés en prime.   Le dilemme n’est pas que tout cela est impossible, ça c’est une donnée négligeable. Le problème est que pour vendre de la beauté, on ne peut pas montrer des modèles moches. Voire même un peu imparfaits.   Dans les écoles de com, on ressasse l’exemple de cette marque qui a brillamment montré des gros, des vieux, des différents pour vendre des crèmes, a été encensée par la critique et… a vu ses ventes se crasher en beauté. Donc voilà, c’est pourtant simple, les gens aiment qu’on leur parle à eux tels qu’ils sont, mais en leur montrant des eux tels qu’ils ne seront jamais.   C’est pour ça qu’on montre toujours des trentenaires pimpants avec de faux cheveux blancs dans les pubs sur les colorations capillaires couvrantes. C’est pour ça que les jeunes acnéiques n’ont pas d’acné. C’est pour ça qu’on en arrive, dans une affiche pour un anti-rides, à montrer une femme tellement lisse et retouchée qu’elle semble avoir volé sa peau à un enfant, mais qui se trouve trop de rides alors elle s’étire pathétiquement les bords du visage. Mais heureusement pour elle, il y a un super antirides qui marche tellement bien qu’avant même de l’utiliser on n’a déjà plus de rides.   Ce n’est pas prendre les gens pour des cons. C’est essayer de les comprendre au mieux. Nuance.

Le 16 avril 2012 à 08:28

Chronique rurale

Huitième jour : l'enterrement de ma mère.

> Premier épisode                    > Episode suivant   Ce matin au petit jour, j’ai enterré maman sur la plage. Je l’ai récupérée après que la poule l’ait traînée toute la nuit et lui ait bouffée consciencieusement toutes les parties les plus grasses. Elle ne lui a laissé que les os et les poils. Beurk. J’ai dit une prière en espérant que quelqu’un l’entende, même si j’ai renoncé depuis longtemps à l’idée d’un Dieu « utilitaire ». J’ai l’impression en effet que la présence du Créateur est toute relative, c’est une sorte d’absence finalement. Ca ne me gêne pas outre mesure, d’ailleurs, puisque j’ai bien compris que vivre seul était précisément le principe de la condition humaine. Dieu nous propose de faire avec. Croire en Dieu est donc un acte purement gratuit, un des derniers encore possibles sur cette Terre. De cela je l’en remercie. Il faudra que j’en touche deux mots au Curé.   Après avoir sauté sur le sable à pieds joints pour bien tasser, j’ai quitté le corps de ma mère vers 9h30, et me suis dirigé vers le Nord. C’est ici que vous me retrouvez. Un vent saharien et radioactif me balaie gentiment la frange. Je croise un restaurant routier dont le toit, soufflé par l’explosion, a été entièrement recouvert de  cadavres d’ouvriers polonais employés par un sous-traitant de Bouygues sur l’ex-chantier de l’EPR, avant l’accident. Je les salue amicalement. Pas de réponse des polaks, belle mentalité !   Un peu plus loin, un peu plus tard. Dans une zone hyper- radioactive - comme l’est maintenant cette partie sinistrée de la Manche -, la sensation du temps est décidément très étrange. Je confirme même une nouvelle fois que je suis le témoin –et la victime- d’une véritable accélération du temps, une sorte de micro-climat spatio-temporel, encore un truc pas prévu par Einstein… Si je dis ça, c’est que mon ventre ne cesse de s’arrondir davantage, une journée semble être à minima l’équivalent d’un mois, et ce que je dois bien désigner comme mon utérus - malgré les doutes persistants sur ma féminité - est sujet à des contractions de plus en plus fréquentes. Je  suppose que j’approche du 7ème mois de grossesse. Je culpabilise un peu de n’avoir pas prévenu le Père et Nadine. Il me suffit pourtant de fermer un instant les yeux, et je les visualise tous les deux : l’un debout en chaire, éclairant les foules béates de la Maison de Retraite par ses enseignements contemplatifs ; l’autre assise en caisse n°4, éclairant pareillement la clientèle par l’évangile de ses deux seins fièrement dressés, son badge d’hôtesse ornant le droit tel un sermon sur la montagne.

Le 22 décembre 2012 à 11:44
Le 26 juin 2013 à 15:00
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