Rodolphe Trouilleux
Publié le 22/01/2012

Crac boum hue!


Dans le métro parisien, cette semaine. Les gars, pas tout jeunes, sont entrés à la station Saint-Jacques. Chapeautés de feutres noirs, ils étaient vêtus de costumes de même couleur. Le plus grand s’est adossé à une portière opposée au quai et le petit, plus énergique, a fait une pirouette en s’accrochant à la barre centrale. Puis il a commencé une sorte de monologue, assez comique, sur la conjoncture, la crise et le déficit. Instinctivement, beaucoup des voyageurs occupant le wagon – on était en début d’après midi – avaient tourné la tête vers l’infini, jouant mal l’indifférence. D’autres semblaient amusés, un peu… Sur la banquette, en face de la mienne, était assise une jolie femme, au chic bourgeois et raffiné. Comme c’est la mode depuis quelque temps, elle avait gainé ses jambes de bas noirs qui, je dois l’avouer, troublaient quelque peu la lecture du volume d’austère littérature que je tenais entre les mains. Mes pensées étaient ailleurs… Ma voisine était sérieuse, trop, et ses jolis yeux ne trahissaient aucun passage de folie passagère sous ses cheveux auburn… Méfions nous de l’eau qui dort ! Les deux lascars musiciens avaient enchaîné coup sur coup deux tubes de Jacques Dutronc. Qu’ils chantaient bien et qu’ils étaient drôles ! Un début de sourire se dessina sur le visage de ma voisine puis elle sourit franchement, aux anges ! Et elle se mit à chantonner tout doucement : « Moi, j’ai un piège à fille, un piège tabouuuuuuu ! Qui fait crac boum hue ! Un joujou extra ! » Croyez-moi si vous voulez, mais certaines bourgeoises ne sont vraiment pas sérieuses. Et c’est vachement bien.
Rodolphe Trouilleux. 52 ans. Historien, nouvelliste, auteur de "Paris secret et insolite" (Parigramme) et d'un tout récent "Paris macabre" paru au Castor Astral dans la collection "Curiosa et Coetera". Je cherche à rendre accessible à tous l'insolite ou le merveilleux dans des textes historiques ou des fictions. J'ai écrit aussi plusieurs spectacles de rue pour le festival "Du rififi aux Batignolles".
 

Partager ce billet :

À voir aussi

Le 20 juillet 2015 à 10:19

De ces petits riens du tout qui nous gâchent nos soirées dansantes

Parmi les désagréments récurrents de leur vie quotidienne, les femmes subissent les types qui les tripotent sans leur consentement. Et ceux qui les insultent. Et ceux qui, sans mots orduriers, les insultent plus encore. Et c’est de cela dont je vais te parler aujourd’hui. J’appartiens à ce que les sociologues ont nommé jenesaisplustropcomment, mais tu sais cette nouvelle catégorie socio-professionnelle : milieu culturellement privilégié mais économiquement pas super à l’aise*. Je te raconte ma vie pour t’expliquer mon contexte. Donc je fréquente tout un tas de personnes de même catégorie socio-professionnelle (grosso modo), je vis en province (au fin fond du monde pour tout dire) et je ne suis pas confrontée au « harcèlement de rue » tel qu’il existe dans les grandes villes. Non, je suis confrontée au mec super lourd, sexiste, cultivé, de classe moyenne à moyenne supérieure. Alors je ne sais pas comment ça se passe rapport au harcèlement de rue, mais celui que je viens de décrire, c’est une plaie.   Parce qu’il a raison. Parce qu’il a fait des études supérieures ou qu’il a un job socialement valorisé. Parce que tout le monde sait, mais que personne n’en parle. L’omerta. Parce que franchement, tu pourrais rigoler, quoi. C’est pas méchant. Oh ça va, n’en fais pas tout un pataquès.   Ras le bonbon. Et c’est vraiment le cas de le dire. Ce qui n’est pas supportable dans certains quartiers ne l’est pas plus un cocktail à la main. L’argent n’achète pas tout (tu le vois là, le Carlton qui se rapproche, mais je ne sombrerai pas dans cette facilité). Ma problématique face à cette espèce de néandertalien, c’est que je m’en veux. Beaucoup. Par mon manque de réaction, à chaud. Par cet effarement qui a chaque fois me prend à la gorge et m’empêche de renvoyer droit dans ses cordes l’importun. - « Comment un homme cultivé peut se comporter ainsi au 21ème siècle ? » - « Peut-être qu’il rigolait en fait ? » - « C’est moi qui suis trop réactive… » Etc. Etc. Etc. Culpabilisation culturelle et éducative (et pourtant vis-à-vis de cette dernière, j’ai plutôt été bien instruite). Finalement, « je dois bien la chercher » cette façon de faire chez l’homo erectus qui me fait face. Et puis j’apprends au fil des conversations, des bavardages des uns et des autres, qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Qu’untel est très connu pour avoir la main leste sur toute rotondité qui passe à sa portée, que tel autre aime bien coincer les filles dans des coins sombres « sans vraiment leur faire de mal, hein ». Ah ? Et il commence où « le mal » que l’on fait à un être humain ? Là où les autres ont décidé qu’il devait l’être pour leur propre confort moral ? Il commence là où il y a plainte. Où la personne (homme, femme) incriminée dans une relation subie – même « uniquement » verbale – dit qu’elle a vécu cela de façon négative, humiliante, qu’elle s’est sentie salie. Et si elle n’est pas reconnue comme victime (« Oui, c’est un connard, non ce n’est pas de ta faute » fait déjà l’affaire pour moi) il y a fort à parier que la prochaine fois elle laissera de nouveau passer le harceleur, sans le faire trépasser (métaphoriquement, je suis pour la non-violence). Enfin, lui ou un de ses congénères. Et culpabilisera encore. Et le cercle vicieux, blablabli. Alors, toi, homme égalitariste, féministe, du 21ème siècle, s’il te plaît, quand tu es au courant qu’un type n’est pas bien reluisant dans ses attitudes avec la gent féminine, aucune d’entre nous ne te demande d’aller lui casser le nez APRES qu’il se soit comporté comme le dernier des Cro-Magnon. En revanche, n’hésite pas à nous mettre en garde AVANT. On y gagnera tous du temps, de l’énergie et du LOVE sur cette planète. Parce que ce Cro-Magnon-là, il te fait du mal à toi aussi, à ton genre, à ton sexe, à ce que les femmes pourraient trimballer comme préjugés et réactions, par défense. Give Peace a Chance. Mais Fuck les affreux.   * « Intellos précaires » me souffle l’oreillette. Dessin : James

Le 10 décembre 2010 à 08:45

Mon chauffeur de métro

Le bon tuyau pour vos voyages souterrains

J’ai un tuyau faramineux à vous filer si vous voyagez en métro. Le meilleur conducteur, c'est lui. Il s'appelle Denis Lavigne — déjà ce nom qui fleure bon le nectar — il écoute les Fabulous Trobadors et il me file So Foot à la fin de son service. Surtout, il est confortable : jamais un coup de patin qui t'envoie valdinguer contre la mémère effarouchée, et toujours il t'informe d'une voix posée sur le pourquoi du comment t'es en rade dans le tunnel. C'est sobre, ce n'est pas l'autre, le Tony Truand qui raconte ses conneries, je dis pas que c'est mal mais ça lasse.Donc, je ne voyage plus qu'avec lui, ou, quand ce n'est pas possible, qu'il est en vacances, avec Sylvette l'Antillaise à la voix chantante. Sinon, je reste à quai. J'en ai soupé des conducteurs qui font durer le signal de fermeture des portes à te casser la tête, qui cliquent vingt fois sur le micro avant de passer une annonce — ou sans en passer, les cons — hurlent dans le micro comme si on était au Stade de France ou chuchotent comme s'ils disaient une horreur. Et qui klaxonnent quand ils croisent un collègue, soit toutes les deux minutes, qui te laissent moisir sans rien dire quand tout s'éteint (remarquez, quand je roupille, c'est pas moi que ça gêne), qui pilent, qui ne disent rien quand c'est le terminus etc etc... C'est vrai que ça restreint mes déplacement tout ça, mais vous savez quoi ? J'habite dans le métro, alors tant qu'à faire, autant choisir son tôlier, non ?Dessin © dominiquecozette

Le 15 septembre 2014 à 15:21
Le 25 décembre 2011 à 08:55
Le 10 décembre 2012 à 11:09
Le 20 octobre 2014 à 10:17

D'ailleurs,

Madame Koodra les a vus. C'est ma voisine, la maison d'à côté. Elle est restée sous le choc toute la soirée, incapable de raconter la "rencontre". Elle a même dû laisser passer 28 h avant de trouver la force de se rendre à la gendarmerie d'ISpeCX, qui est la plus proche de notre tredj3. Vers 22h, leur dit-elle, une gigantesque masse est apparue, qui prenait un tiers de l'horizon. La lumière fut soudain vive comme en plein jour. Trois formes s'en sont échappées et se sont rassemblées devant elle, translucides et phosphorescentes, se contorsionnant à grande vitesse. Elle se sont arrêtées devant son visage avant de disparaître. Avez-vous pu distinguer un visage ou un corps ?, demanda un gendarme. Il avait une triple épaulette, ce qui était la marque de la plus haute autorité de la brigade. Non, pas de visage, mais une intelligence, c'est sûr. Le gradé prit note de la totalité du témoignage, puis glissa le document dans un grand tiroir destiné à la numérisation. D'ISpeCX, les récits de ce genre étaient immédiatement transmis à Bordatz, où ils étaient traités puis classés selon des degrés de crédibilité. Celui de Madame Koodra recevrait la note de 7/d, soit la plus élevées, mais elle ne le saurait jamais. Pirtz, mon fils de 8 ans, nous avait entendu parler de l'histoire de notre voisine, sa mère et moi. Le soir même, sur la terrasse du tredj3, alors que nous regardions le ciel, il me demanda : "Papa, tu crois que quand je serai grand, il y aura des voyages dans l'espace ?- Tu voudrais aller où ? - Elle est si bleue. Et d'ici on la voit si bien...- Sur la Terre ?- Sur la Terre, papa !"

Le 29 janvier 2012 à 09:14

Le noir et le rouge

Vous aviez chaussé ce jour-là – pourtant pluvieux – de magnifiques ballerines écarlates et, sur le quai de cette gare banlieusarde, on ne voyait que vos pieds tant ils contrastaient avec la grisaille ambiante. Un ruban rouge serrant vos longs cheveux bruns, vous étiez comme une enseigne vivante du roman de Stendhal. Je suis tombé aussitôt amoureux de vous, agréable figure romantique échappée d’un livre de ma bibliothèque. Dévot absolu d’une jolie voyageuse enveloppée de mystère, je ne pouvais vous quitter du regard. Pendant ce temps, vous notiez inlassablement des lignes et des lignes sur un grand cahier. Que pouviez-vous donc écrire ? La liste de vos prétendants ? Les prénoms d’un enfant futur ? Vous sembliez, en tout cas, fort inspirée, et votre charmante main – aux ongles rougis, forcément – courait sur le papier. Dans le même temps, mon imagination galopait : nous nous étions donné rendez-vous dans les jardins du Palais-royal. Un camélia rouge sang ornait votre chapeau cabriolet… Un sourire, votre tête doucement inclinée et une main tendue… J’étais Julien, le plus heureux des hommes… Quelques pas sous les arcades nous conduisaient au café de Foy où nous dégustions des glaces. Vous écoutiez mon boniment avec attention et grâce : je m’appelais Julien Sorel, admirateur de Napoléon, et je vivais dans une soupente où je cultivais ma passion pour la poésie… Vos boucles d’oreilles de grenats brillaient au soleil, vous étiez si légère… Si jolie… - Monsieur ! Votre écharpe traîne par terre ! Oh ! 2012 !  Vous êtes en face de moi, l’air navré. Le train arrive. - Merci mademoiselle. Vous êtes restée debout, sur le quai. Les portes du train se referment avec fracas. Nos regards se croisent et vous laissez échapper un magnifique sourire. Adieu Mathilde…

Le 2 septembre 2014 à 09:54

Au secours les mots : Nathalie Kuperman défend "chômeuse"

Délivrons les mots récupérés et dévoyés!

Parce que la langue est le lieu d'un champ de bataille idéologique, il faut s'occuper des mots dénaturés ou vidés de leur sens par les politiques et les médias. Klemperer Junior invite des auteurs à les réhabiliter. Postez vous aussi vos contributions ici.Nathalie Kuperman défend le mot "chômeuse".Je suis, depuis peu, chômeuse. Je deviens le mot, long et majestueux. Chô, je suis un accent qui me hisse vers le haut, meuse, je ne suis que langueur et, en gros, je vous emmerde. Parce que, bien sûr, quand on est affublé de ce mot-là, on peut devenir agressif. Parions que c’est idiot et qu’on va se calmer. Je me calme, voilà, j’explique.Chômeuse, je suis. Je ne suis pas une demandeuse d’emploi. Moi, je ne veux rien demander à personne. Le Pôle Emploi épaule avec son « ô » ô combien poétique les chômeurs, ces êtres étranges qui, semble-t-on nous dire, n’ont pas été capables de préserver leur travail. Car il y a toujours suspicion sur ceux qui ne font rien. Pardon, je parlais des chômeurs, alors que les demandeurs d’emploi se cassent la tête pour retrouver un but dans la vie : se lever tôt (encore un bel accent), s’engouffrer dans le métro (tiens, ce mot n’en possède pas, et pourtant, il le mériterait bien), et prouver du matin au soir qu’ils sont utiles à la société.Chômeuse. Ce mot, je n’y peux vraiment rien, me donne envie de m’étirer comme un chat. Je repense à une vieille pub vantant le fondant du Chaumes, un fromage très apprécié par les français.À ma fille de sept ans, je dis : « Maman travaille à la maison ». Devant ma fille de sept ans, jamais je ne me vanterai d’être chômeuse. Je ne m’étire pas, je ne bâille pas, je fais semblant de m’habiller le matin. Et je remercie le ciel (qui peine à être bleu en cette année 2010) de faire en sorte que ma fille ne connaisse pas mon mot : chômeuse. Je vous le livre ici comme un mot que je revendique et qui m’entoure avec son « ô » et son « euse », mais le défendre m’évite simplement de pleurer, d’éprouver de la honte, de me sentir finie.A lire, de Nathalie Kuperman :  Rue Jean-Dolent et J’ai renvoyé Marta aux éditions Gallimard et Petit déjeuner avec Mick Jagger aux éditions de l’Olivier, Hannah ou l'instant mort aux éditions Noviny 44, Nous étions des êtres vivants, Gallimard, La Loi sauvage, Gallimard.

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
La masterclass d'Elise Noiraud
Live • 16/04/2021
La masterclass de Patrick Timsit
Live • 16/04/2021
La masterclass de Lolita Chammah
Live • 16/04/2021
La masterclass de Tania de Montaigne
Live • 08/03/2021
La masterclass de Sara Giraudeau
Live • 08/03/2021
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication