Je vous signale le passage à Paris d'un chroniqueur de ventscontraires basé à Budapest : le réalisateur hongrois János Xantus vient présenter vendredi 18 novembre à l'Institut hongrois son dernier film "Kiki
dans le groupe", un documentaire tourné à Budapest qui nous fait plonger à l’intérieur d’une séance de psychodrame. Dans ce doc qu'il ne signe pas de son seul nom, János
Xantus met curieusement en jeu sa position de réalisateur…Evidemment il y a Xantus lui-même,
cinéaste hongrois qui passe très jeune les frontières avec un premier long
métrage,
L’Esquimaude a froid, remarqué
dès 1984 à la Quinzaine des réalisateurs. Suivent une vingtaine de longs et
moyens métrages où il développe une cinématographie très personnelle – à la
fois perverse, burlesque et fantastique – qui n’est pas sans analogie avec celle
d’un David Lynch. Est-ce aussi parce que Xantus est metteur en scène de théâtre
et qu’il a l’âme d’un pédagogue (il est un des piliers de l’Ecole de cinéma de
Budapest) ? Filmer le processus du psychodrame revient pour lui à filmer
l’acte même de mettre en scène.
Il a ainsi choisi de signer son
film avec les deux psychodramatistes de l’Ecole hongroise à la manœuvre sous sa
caméra : la psychanalyste Zsuzsa Merei ainsi que le
pédopsychiatre Andras Vikar – le tandem est fameux en Hongrie et vient animer
depuis une quinzaine d’années des groupes de psychodrame à Paris. Véritables
maïeutes des récits que le groupe va produire, ils accouchent la mise en scène
en adoptant une position alternée « dedans-dehors ». Ici c’est Andras
Vikar qui accompagne la protagoniste dans son chemin intérieur, alors que
Zsuzsa Merei a pris la position de retrait propre au thérapeute pour veiller au
bon déroulement des opérations.
Mais la mise en scène pourrait
tout aussi bien être signée par Kiki, la jeune protagoniste du film, puisque Kiki
distribue rôles et répliques aux membres du groupe qui vont rejouer
avec elle les scènes intimes repêchées dans son enfance parmi la minorité
magyare de Slovaquie. Telle
est la singularité du psychodrame de l’Ecole hongroise: le protagoniste tisse
la toile théâtrale qui va l’enserrer et finira par se déchirer (si tout se
passe bien) en libérant l’émotion d’une vérité confinée.
Ainsi la mise en scène peut-elle revenir
au groupe en son entier : c’est le groupe qui improvise sur le canevas élaboré
à tour de rôle par l’un de ses membres, c’est donc le groupe qui fournit la
matière dramatique du film…
Cependant il ne faut pas négliger
le parquet qui craque, quelques reflets sur les buffets vitrés, la poussière des
bibliothèques lourdement chargées… Et se demander si le véritable maître du
film n’est pas un fantôme – l’esprit du lieu de tournage, ce salon où
Kiki
a été "capté" ? Car cette salle oblongue et chaleureuse se trouve être le
cabinet du grand psychologue et pédagogue Ferenc Merei (1909-1986), père de
Zsuzsa et maître d’Andras Vikar. C’est lui, Merei, qui introduisit le
psychodrame à Budapest, lui qui a donné ce tour si hongrois à l’invention de
Moreno, en centrant le « Théâtre spontané » (comme Moreno avait d’abord intitulé le
psychodrame) sur la dynamique de groupe et le jeu subtil des relations
interpersonnelles… Merei, intellectuel juif ayant étudié à la Sorbonne,
combattu au sein de l’armée rouge, dirigé l’Institut de psychologie de Budapest
et connu le goulag intérieur, clôturera son œuvre en faisant de cet appartement
de la rue Pasarieti – dans le sud verdoyant de Buda – l’épicentre de la contreculture
du Budapest des années 70-80.
János Xantus, alors étudiant
en cinéma, y passa lui aussi, comme tant d’autres jeunes artistes et
intellectuels chevelus de l’époque, pour explorer les vertiges interdits de
l’intelligence de groupe et y expérimenter ce qu’il remettra en jeu dans
chacune de ses créations : « une créativité totalement libre. »
> programme cinéma de l'Institut hongrois