Ses seins ronds et fiers semblent toujours se porter aussi
bien, sous son sous- pull moulant en lycra mauve. Jamais ils ne renoncent,
jamais ils ne baissent la tête. Nadine est célibataire, en tout cas elle n’a
pas d’alliance et personne ne vient la chercher à la sortie du boulot. Elle
habite un petit pavillon juste derrière l’école primaire, et elle prend le bus
tous les matins pour se rendre au supermarché Paclerc, où elle exerce
l’admirable métier d’hôtesse de caisse.
Chacun de mes passages en caisse n°4 -en général le jeudi
soir et le lundi matin- sont l’occasion d’un étrange rituel que nous partageons
Nadine et moi, de façon quasi- inconsciente : alors que je m’apprête à sortir mon portefeuille
afin de m’acquitter de l’impôt citoyen en faveur de la croissance et de la
relance de la consommation, elle soulève soudain son frêle menton vers moi, me
sourit sensuellement (ça lui échappe), et me demande d’une voix simple, mais
qui me fait immanquablement sursauter (et parfois, je l’avoue,
rétrospectivement, bander) : « vous avez la carte de fidélité ? ».
Me dit-elle avec son regard vert. J’ai souvent l’irrépressible envie de lui
répondre que oui, qu’à elle je pourrai être fidèle toute une vie, que ses
lèvres naturellement
glossées me donnent
des rougeurs, que quand je la voie j’ai envie de chanter, que je me déshabille
tous les soirs et que je mets mon pyjama en pensant en elle, et tant d’autres
choses si romantiques. Mais je me contente de dire non, de penser cyniquement
que jamais je n’ai été fidèle à quelqu’un ou à quelque chose, ni que personne
d’ailleurs ne l’a jamais été à moi-même, alors que je ne vais pas commencer ma
carrière en fidélité par un supermarché. Ca fait bip, je mets ma carte, je tape
mon code, et un nouveau client me dérobe alors le sourire et les seins de
Nadine.
Je sors, écrasé par la désillusion, affamé de sexe et d’amour, tout
espoir tué.
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