Au premier jour sur place, rien ne se passe. Je dois juste
dire que la pluie mouille. Je suis arrivé à 7h30 par le train et la pluie tombe
depuis sans discontinuer. Les champs semblent remplis de vaches idiotes et
joyeuses qui pataugent dans la gadoue. Sur la route toute droite que
j’empruntai ce matin avec la mobylette grise prêtée par le Curé, le goudron
luit. Le ciel est fort bas, ça fait presque mal au crâne.
Pour informer le lecteur, je dois dire que je ne suis
préoccupé en cet instant que de mon propre moi-même et de la question du
pourquoi de mon existence stupide en cette époque stupide. Depuis une semaine,
impossible de me souvenir si je suis une fille ou un garçon. Il y a une sorte
de confusion absolue des genres, une hésitation quant à l’identification des
comportements sexués que je m’attribue. Je crois que la notion de genre a
définitivement basculé dans l’oubli, et que je cristallise en ce moment- même
ce basculement Historique. J’ai l’étrange et égocentrique sensation de me
trouver en un point central de l’Histoire et des événements, ici, au milieu de
cet océan d’herbe humide et de bouses de vaches, et qu’il y a comme un cœur
universel qui bat, que tous les regards sont tournés vers moi, que je porte une
sorte de responsabilité autour du cou qui me prend à la gorge.
Oppressé, je m’installe soudain dans une cabine téléphonique
abandonnée, dont le combiné ne semble relié à rien, je m’assois sur le genre de
rebord en métal inconfortable que l’on trouve toujours à l’intérieur des
cabines, je regarde une mouche buter bêtement contre la vitre, et j’attends. Si
je cligne un peu les yeux, je peux voir le Mont St Michel dans le lointain. Ca
me fait penser à la Mère Poulard et à un grand parking avec des bus.
Maintenant je dois mettre mon programme à exécution. Je dois
passer à la phase active de mon plan. Il n’est plus question de reculer. Il
faut avoir des couilles. Si j’en avais de grosses, ce serait d’ailleurs un
indice probant quant à mon identité sexuelle.
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