Duanra
Publié le 07/02/2012

Cour de récré


Durant les 30 dernières années  de ma vie j'ai fait ce rêve récurrent où j'essayais en vain de repasser mon BAC, (non je n'ai pas mon BAC).
Ce n'est que depuis quelques mois que je ne le fais plus, ce qui me permet enfin de dessiner sans culpabiliser, c'est à dire sans me dire que je devrais réviser au lieu de perdre mon temps.
 
 

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L'objet du délire #13

Tu peux pas.

Tu peux pas partir comme ça, allons, viens-là, tu vas pas finir comme ça, je t'ai dans la peau, je t'ai dans la tête, on a partagé trop de trucs salés, trop d'instants empilés, trop de secondes sacrées, tu peux pas, tu peux pas me laisser là, tout seul, tout nu sans toi, tu peux pas t'en aller comme ça, on a trop vécu, on a trop vu, trop lu, trop bu, trop entendu, j'étais là pour toi, t'étais là pour moi, on parlait pas, mais tout était là, le monde et les mots, les images et les sons, les jeux et les joies, mes doigts sur toi, ta glace sous ma pulpe, mes yeux dans ta voix, non, non, tu peux pas, tu peux pas t'en aller comme ça, tu vas faire quoi, tu iras où, je serai qui sans toi, rappelle-toi, la musique et le soleil et le printemps et les tempêtes et le métro et les voyages et les petits mots et les grands cris et ces silences et ces séismes, tu vois bien, tu peux pas, tu peux pas me laisser là, et les nuits grises, les sms tordus, l'alcool dans les circuits et les urgences et l'amour en trois lettres et la mort en six mots, je sentais tes pulsations, tu connaissais le goût de mes poches, on ne se quittait pas, partout, en haut, en bas, de travers, dans les zigzags, on parlait pas, tout était là, non, tu peux pas, tu peux pas t'en aller comme ça, je t'ai dans la peau, je t'ai dans la tête, je vais faire quoi, je serai qui, allez, me laisse pas, t'en vas pas, reste avec moi, où es-tu, reviens, reviens, me laisse pas. Me laisse pas. Putain d'Iphone.

Le 15 janvier 2015 à 12:09

Des histoires

« La flamme est un monde pour l’homme seul »Gaston Bachelard Sous le ciel bas et lourd (de la connerie) qui pèse comme un couvercle, le lendemain est advenu et il a bien fallu mettre un jour devant l'autre. Nous, les grands, encore choqués du coup de conscience derrière la nuque, du morceau de coeur arraché, du recul infligé à la petite épaule rougie de la liberté après la déflagration. Et vous, les petits, nos petits, ou sonnés, ou perdus, ou aussi méticuleusement que possible protégés de l'avalanche lourde et froide, perpétuelle, de tous ces mots accumulés pêle-mêle sur l'ère du temps. Des mots comme terroriste, attentat, prophète, traque, manifestation, otages, juif,  etc. Tous ces mots qui n'expliquent rien. Toutes ces petites boîtes à peur. Lorsqu'on n'y prend garde ce genre de graine ne fait rien pousser de bon. Alors tout le long du jour je m'échine, parce qu'à 5 ans on ne comprend pas le lien entre un dessin et un cadavre, à t'épargner des giboulées sanguinolentes de la bêtise. Télé éteinte bien sûr (ça c'est la base) mais surtout, tenter de t'abriter sous le parapluie de mon rire de cette pluie perpétuelle d'oiseaux morts, de jugements et d’avis, qui tombent partout de la bouche des gens autour de nous, et dont on met un peu plus de temps à trouver la tache incrustée de souillure. Oui, d'abord commencer par n'en rien dire, l'en préserver parce que quoi, ça suffit déjà comme ça la petite Suzie dans la cour qui nous rend chose, l'hôpital pour les vers de terre, la bataille de Laval et Gragger au pays des Legochima, cette histoire de cuillère cassée à la cantine qui se paiera un jour, et l'autre là-bas qui est méchant, bref on a tous une journée chargée, sans parler du cauchemar de l'araignée jaune, ça en fait du pain sur la planche. Et puis surtout ne jamais te laisser l'occasion de demander Papa pourquoi tu pleures ? Et c'est ainsi cahin-caha, à pousser notre boule de peine, que tout ce petit monde atteint un nouveau soir, soleil couché dans l'heure du bain, avec l'envie de dire bêtement merci (on ne sait à qui) d'être après tout, encore intact jusqu'à demain. Et c'est là l'erreur fatale. Bain donc et réflexe (oh l'amateur) de rallumer le poste radio comme ça d'un clic en même temps que le chauffe-serviette, trois mots tombent dans le silence rouge "(...)ont été décapités(...)" avant de bondir sur le bouton et d'enchaîner piteusement sur Nostalgie. Mais c'est trop tard on le sait déjà, d'évidence tu as été touché, à bout portant, par ces trois balles perdues venues de nulle part. Je le vois dans les yeux tout ronds triple diamètre que tu me fais. Le temps d'imaginer comment commencer à dire l'horreur, te voilà qui éclate de rire pendant que moi parfaitement coi, je mets du temps à déchiffrer ce que tu répètes plusieurs fois  : "ont tété, ont tété, comme les tétés des filles" pour finalement me raccrocher, soulagé comme pas deux, au demi croissant de lune, fleur ouverte de ton énorme sourire. Cette fois c'est bon mon cochon mais la prochaine... Car il y aura une prochaine horreur à traverser en lui tenant la main comme on visite des ruines, n'est-ce pas ? Et comme dit Woody Allen "Je hais la réalité, mais c'est le seul endroit où se faire cuire un bon steak." Alors quoi mon p'tit gars, que fait-on de tout ça, de cette réalité, ce mur, ces mots et ces images qui constituent le mur, qui constituent le monde, ces chiens féraux, bêtes sauvages prêtes à te sauter à la gorge, meute de peine et de douleur, d'incompréhension, de questions, de crocs en verre aussi déformants qu'aiguisés, comment les dompter, petit bonhomme, les tenir à distance, avec le fouet de notre amour ? D'autant que j'ai comme l'impression que tu commences jeune ! Moi à ton âge à part le goût des bonbons bananes je n'habitais pas trente-six mystères, tandis que toi, mon minot, avec des questions comme Où est ce qu'on est quand on n'existe pas ? Ou comme Mais dans quoi il est l'univers ? À 6h45 du matin avec des petits bouts de rêves encore collés au bord des paupières, on ne peut pas dire que ta douce curiosité me facilite la mastication des cornflakes. On se débrouille avec les réponses. On se débrouille toujours avec les réponses. Plus ou moins bien. Parce que la vérité n'est pas faite pour consoler. Moi, vois-tu, mon père est mort quand j'avais trois ans. On m'a dit qu'il était monté au ciel. Alors j'ai demandé quand est-ce qu'il allait redescendre. Je voudrais faire en sorte que tu n'attendes jamais que quelque chose redescende du ciel, à part des martinets et des flocons de neige. Je voudrais répondre à toutes tes questions sans en clore aucune. Je voudrais que tu puisses construire une cabane dans le baobab de ta curiosité. Je me dis que depuis toujours les hommes se sont raconté des histoires pour s'épargner de la peur et se consoler de la mort. Je me dis que toutes ces histoires ont fait quelques bons livres et pas mal de mauvais massacres. Je me dis que je voudrais te raconter des histoires sans jamais te mentir. Les vraies histoires ne sont pas des mensonges, ce sont des dragons sauvages qui permettent d'amadouer le monde, tu le sais déjà pendant que nous nous appliquons à l'oublier. Ce dont il faut te préserver ce n'est pas le potentiel d'horreur qui existe en vivre ; tu connais déjà les loups, les sorcières, les ogres et les enfants abandonnés dans la forêt par leur père. Tu connais déjà l'obscurité. Ce dont je dois te préserver c'est la paralysie, l'incapacité à traduire le monde dans une autre langue que celle de la peur et en particulier que celle de la peur des adultes. Ce que je dois te transmettre c'est la capacité à en dire, à en penser, à en faire des histoires. Tous les Dieux sont des histoires et toutes les histoires sont des Dieux. Nous construisons en racontant, nous nous construisons en nous racontant. Tout le piège consiste à confondre histoire et mensonge. Dieu est une histoire d'apparition qui sert à expliquer la disparition. Un enfant ne demandera jamais tout seul qui nous a créés, par contre il ne manquera pas de demander ce que c'est que de mourir. A cette question mon fils, je t'ai raconté l'histoire que j'ai choisie. Il y en a d'autres. Poussière d'étoile, fumier, réincarnation de moustique, paradis, esprit animal, tu te choisiras la tienne. Chacun ses silex pour tenir dans le noir. Mais veille à partager le feu.

Le 28 septembre 2014 à 09:19

Ghislain l'effaceur

Portraits crachés #9

Quand il sera grand, Ghislain veut être Batman. Mais ça fait rire tout le monde car il est taillé comme un haricot vert. Puis Ghislain grandit et, donnant raison aux rieurs, il ne devient pas Batman. Mais il parvient à devenir redresseur de torts. Au petit matin, quand la cloche finit de sonner, Ghislain, allongé dans la trousse, attend son heure. Souvent, c'est long mais, concentré, il est prêt à bondir à tout moment. Quand on l'interroge sur son métier, Ghislain se compare à un gardien de but : il faut réagir en un clin d'oeil car il est le dernier rempart avant la catastrophe. Et aussi il arbore une magnifique tenue à rayures torsadées ; il est beau comme un sucre d'orge. Ça y est, l'erreur est là, on l'appelle ! Comme un prédateur, il saute sur la faute et, de sa pointe blanche, la dissout et l'absorbe en un clin d'oeil. Puis il se retourne avec agilité et, sortant sa pointe bleue, corrige sans discussion. Puis il retourne dans la trousse et reprend son affût. La journée se passe ainsi, dans une attente ponctuée d'interventions de la dernière chance. La tension ne retombe qu'à la nuit tombée. Alors il repose. Pourtant, une chose taraude Ghislain : il sait qu'il n'est pas éternel ; quand il sera sec, il mourra. C'est son destin de s'effacer devant son successeur, quand la performance ne sera plus au rendez-vous. Mais il sait que le maintien de l'ordre est un sacrifice. Tout ça lui trotte dans la tête tandis qu'il regarde le bellâtre à l'origine de toutes ces erreurs enlever le bas, évacuer sa cartouche usagée et s'en fourrer une nouvelle dans le croupion. Et après on dit que le stylo-plume, c'est classe.

Le 28 septembre 2014 à 07:53

Interdire les profs dans les écoles est-il la solution ?

Dans les années quatre-vingt, en milieu rural, les familles n’était pas procédurières, il ne leur serait pas venu à l’esprit de porter plainte contre un instituteur tortionnaire comme il en a existé quelques-uns, d’ailleurs les gamins gardaient pour eux les brimades. Ils apprenaient en silence certaines notions de ce que peuvent recouvrir les mots terreur et humiliation. L’apprentissage de l’injustice est-il potentiellement un atout ? Le traumatisme sera-t-il dépassé ? Sera-t-il un des éléments déterminants pour construire la personnalité (la confiance en soi, aussi) de l’enfant et de l’adulte  ? Aujourd’hui, on ne soulève plus le gamin par les oreilles quand il n’a pas appris sa leçon. On ne lui claque pas sa chevalière sur le crâne parce qu’il a enfin réussi brillement son problème de maths, et que « Tu vois, quand tu veux enfin travailler … »… On ne pince pas ses joues pour faire osciller sa tête dans une chorégraphie esthétisante quand il patine sur la récitation d’un poème de Maurice Carême. On m’a raconté l’anecdote suivante. Une lycéenne passe son oral  de Français. Pendant cet oral le professeur émet quelques réserves sur son analyse et sa compréhension du texte. Une heure plus tard les parents téléphonent à l’inspection académique et exigent des explications. Le professeur a la pression maximale avant de donner une note. L’exemple illustre ce qui peut désormais s’appliquer à l’école. Certains parents ont désormais leur mot à dire (leurs enfants sont des génies puisqu’ils en sont les géniteurs) et on ne badine pas avec l’humiliation de l’élève, c’est très grave et le professeur doit être sanctionné.

Le 4 juin 2015 à 17:26

Le jeu le plus long

« Venez voir, j’ai trouvé quelque chose ! » L’urgence dans la voix de Christophe nous fit oublier instantanément nos jeux d’Indiens ; nous laissons tomber nos fougères, arcs de fortune, pour rejoindre notre camarade immobile, penché au-dessus d’une crevasse, dans cette partie de la forêt encore vierge de nos aventures. Lorsque nous vîmes ce qu’avait découvert Christophe, un silence terrifiant pétrifia nos petites personnes. Au fond du ravin, parmi la mousse et les orties, le corps d’un homme, inanimé. De son long bâton, autrefois un fusil, Jérémi toucha la dépouille. À notre surprise, l’homme n’était pas mort, et fut réveillé par ce contact timide. Nous ne bougions toujours pas, tétanisés — curieux aussi. « Que... qu’est-ce que je fous là, demanda le ressuscité, hagard ? »Il nous regarda un à un, se redressant difficilement sur ses coudes, les membres crissants enserrés dans ses habits en charpie.« Vous êtes qui, les gosses ?— Des Indiens, répondit Christophe, qui n’était visiblement pas sorti de son rôle. Je suis le grand chef sioux... Et Jérémi est un guerrier d’une tribu adverse.— Des Indiens, hein, réfléchit l’homme... Et les cow-boys ? Qui joue les cow-boys ?— Personne, expliqua Christophe. On n’aime pas les cow-boys. On est tous des Indiens.— Mais des Indiens qui se font la guerre, précise Louis.— Et toi, qui tu es, demandais-je à l’homme ?— Eh bien... Un cow-boy, je suppose... Il en faut bien un. » D’un geste sûr et maîtrisé, il extirpa de son holster invisible deux doigts vengeurs et « pan, pan, pan, pan », nous abattit un par un, sans que nous ayons eu le temps de bander nos arcs ou brandir nos tomahawks. Il souffla satisfait la fumée de son index, et tourna les talons, tandis que nos corps troués dévalaient dans des râles de souffrance les versants du ravin duquel nous l’avions réveillé. Et c’est à ce moment-là que nous nous retrouvâmes confrontés à la question de la mort. À quel moment, exactement, est-il toléré d’arrêter de jouer au mort ?De se lever... et d’enfin reprendre le cours normal de sa vie ?N’est-il pas raisonnable de rester immobile quelques minutes au moins, pour reconnaître, et rendre digne, l’acte de bravoure de celui qui nous exécute ? Ou bien l’étiquette exige-t-elle de feindre la mort pendant plus longtemps, bien plus longtemps, sans quoi le jeu de la vie et de la mort ne serait qu’une série de conflits arbitraires et sans issue satisfaisante ? Ces questions nous taraudèrent bien des nuits — des nuits qui se transformèrent en semaines, puis en années, et nous restions là, inanimés au fond de ce petit ravin, des acteurs de marbre enfermés dans le dilemme insoluble du jeu et du réel, de la mascarade et de la vérité. Nos trois corps poussaient, étouffés petit à petit par les vêtements infantiles dans lesquels ils avaient chu. Jusqu’au jour où un groupe de petites filles essoufflées croise notre sépulture sylvestre.L’une d’elles nous jette un caillou. « Arrête Sophie, tu es folle !— Quoi, c’est des morts, qu’est-ce que ça peut faire ?— Ils sont morts, tu crois ?— Ben oui, ils sont tout ridés tu vois bien. »Toutes poussèrent un délicieux cri en voyant Jérémi se redresser, grinçant et gémissant, extirpé de son rôle par le projectile.— Qu’est-ce que vous faites là, les filles ?— On...— Arrête, lui réponds pas, c’est un fantôme !, redoute la plus petite.— Mais non ; Sophie hausse les épaules : on joue aux princesses, qui s’enfuient du château.— C’est notre père, le roi, qui veut nous marier à un affreux type, explique une rouquine.— Ah... Je vois... » Jérémi observe un à un les petits visages, confondus entre terreur et curiosité, puis reprend :« Et les archers du roi... Ils sont à votre poursuite, j’imagine ?— Oui... Et toute son armée », précise une mignonne, tandis que secrètement, Jérémi extrait avec sang-froid trois flèches invisibles de son carquois imaginaire.

Le 18 mars 2012 à 08:31
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