Savoir-vivre
Mon
ami G. L. n’a plus le goût à rien, à commencer par le goût à vivre. Il
cultive son indolence avec une rigueur féroce. Lorsqu’il lit, c’est
pour mieux s’endormir sur la volumineuse Anatomie de la mélancolie de Richard Burton ou le Pseudodoxi epidemica de Thomas Browne qui lui sert alors d’oreiller revêche. Ses cauchemars sont ses seuls loisirs et le jeu du pendu son
dernier centre d’intérêt. Jusqu’à ce triste jour, c’était avant hier,
où la grande idée lui est venue. Puisqu’il a tout raté, il ne ratera pas
sa sortie. Un sucide, mais quelque chose de grandiloquent, voilà ce
qu’il va imaginer. Un acte désespéré dont on se souviendra longtemps.
Aussi mon ami G. s’est décidé – un effort pour lui – à recenser les
suicides possibles. Les barbituriques, c’est un peu trop chimique, les
armes à feux, c’est bruyant ; quant à la noyade, il déteste l’eau
froide. Bien sûr, il y a les suicides romantiques, mais c’est à son goût
un peu trop… romantique. Après une courte réflexion, il décide de se
rendre à la bibliothèque de son quartier, certain qu’il trouvera là une
documentation des plus précieuses.
– Bonjour Madame, Je cherche des livres rares sur le suicide…
–
Au fond là-bas, il y a un rayon sciences humaines, puis ce sont les
arts du cirque, ensuite c’est les rayons des livres sur la question.
Une
fois sur place, mon ami s’aperçoit que le rayon est vide. Pas un seul
livre sur le sujet qui l’obsède ! Un peu interloqué, il retourne voir la
bibliothécaire et lui fait part de son étonnement.
La bibliothécaire le regarde, désabusée :
– Oui, hélas, je sais cela, ce sont des lecteurs sans scrupules, ils ne rapportent jamais les livres !
Depuis mon ami ne fréquente plus les bibliothèques.