Peut-on vous considérer comme un
marathonien du minuscule ?
42,195 kilomètres à petits pas,
vous n’y pensez pas ! Mais disons, pour filer la métaphore,
que je cours volontiers sur plusieurs distances, le roman, la note,
la chronique. Et bien sûr, quand j’écris un roman, je n’en
considère pas moins que mon unité d’écriture est la phrase, donc
il y a une tension vers l’aphorisme ou la formule. Et quand je
prends des notes, au contraire, celles-ci se proposent aussitôt
d’enfler démesurément et de se développer aux dimensions d’un
livre. Si bien que j’ai dû mettre au point une stratégie que je
trouve assez fine : je laisse mes romans devenir des aphorismes et
mes aphorismes des romans ; ainsi, finalement, mes deux pentes
naturelles d’écriture sont suivies jusqu’au bout.
Avez-vous accompli votre devoir
autofictif aujourd’hui ? Prenez-vous parfois de l’avance ?
Avez-vous des réserves secrètes ? Où, quand, comment expédiez-vous
les trois aphorismes du jour ?
Mon devoir, il y a de ça hélas… Un
comble, puisque l’idée au départ était justement d’être
souverainement libre, qu’il s’agisse du format (si peu apprécié
des éditeurs) ou des contenus : tous azimuts. Mais l’assiduité
aussi fait partie du principe de l’entreprise et je me dois de ne
pas lâcher l’affaire. Il me semble que se dessine ainsi, jour
après jour, un tracé qui vaut bien ceux de l’électroencéphalogramme
et de l’électrocardiogramme pour juger de ma santé physique et
mentale. C’est aussi la forme d’une vie. J’ai souvent en effet
des notes d’avance, elles me viennent par rafales… Mais je
construis le petit triptyque quotidien juste avant de le poster,
comme on dit, avec l’envie souvent de donner à lire les notes les
plus récentes. Quelques-unes finissent par être oubliées dans le
puits sans fond de l’ordinateur. Enfin, je publie mon billet vers
minuit, depuis chez moi ou depuis mon netbook si je n’y suis pas.
Etes-vous maniaque, bordélique,
voleur, prolixe, jaloux, douloureux ?
Maniaque et pointilleux comme la
plupart de ceux qui rêvent d’une révolution générale qui ne
laisserait pas debout une seule pierre de ce monde…
Pour vous ces pépites d’écriture
sont-elles :
-
des romans morts-nés ?
-
des graines de romans ?
-
des fulgurances aussi vite
oubliées qu’écrites ?
-
autre ?
Des décharges nerveuses, des parades
et des ripostes, des épées tirées et des sabres avalés. Des
pensées d’idiot affectant la forme sentencieuse que le sage
affectionne, ou au contraire des idées auxquelles je tiens lancées
comme des plaisanteries. En fait, je crois que je n’en sais rien.
Tout est possible dans ce carnet, des formes élaborées, des
griffonnages, toutes sortes de tentatives hasardeuses, de
spéculations, de paradoxes.
Pourriez-vous un jour écrire un “De
qui se moque-t-on ?” sur l’aphorisme ?
Non, parce que ce serait redondant.
Tout aphorisme en effet dit plus ou moins cela, « de qui se
moque-t-on ? »
Etes-vous un geek de la littérature ou
un poète du net ?
Je n’ai pas la religion d’Internet. Je publie mes livres, y
compris
L’Autofictif. J’écris pour
l’essentiel au crayon sur de petits carnets ou de grands cahiers,
et encore c’est parce qu’on ne trouve plus de stylet et de
pierres à graver. Mais je dois reconnaître qu’Internet offre à
l’écrivain l’expérience inédite de la présence, le direct,
lui qui semblait voué à ne pouvoir jamais exister qu’à
contretemps de ses contemporains, comme s’il évoluait de son
vivant même à la manière d’un fantôme, dans la brume d’une
indécidable et toujours virtuelle postérité. Paradoxalement, donc,
c’est ce monde virtuel d’Internet qui lui permet de prendre corps
dans l’époque et de vivre l’écriture comme un art martial, où
le réflexe compte autant que la méditation.
> Le dernier billet d'Eric Chevillard sur ventscontraires.net
> Les aphorismes d'Eric Chevillard mis en ligne sur son site l'Autofictif sont rassemblés et édités par les éditions de l'Arbre vengeur