Thomas Vinau
Publié le 12/03/2012

Mark Linkous, clochard céleste


Portrait 31

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Mark linkous connaissait pas mal de choses. Connaître au sens biblique du terme. Connaître dans sa chair. Mark Linkous connaissait l'histoire de ces étoiles que l'on voit encore briller une fois qu'elles se sont éteintes. Il savait que la lumière n'était pas ce qui allait le plus vite. Il savait que le coeur est un manche de couteau que l'on marque d'une encoche à chaque nouvelle blessure. Il savait jouer de la guitare et chanter aussi, accessoirement. Il savait également se transformer en cheval. En brouillard. En fumée. En Bombyx du laurier. Il savait parler la langue des signes avec le singe accroché dans son dos. Mark Linkous est né en 62 et il est mort en 2010. Il a produit des album avec Daniel Jonhston ou Danger Mouse. Tom Waits et Radiohead étaient prêts à lui porter ses courses. David Lynch a essayé avec lui de transformer la nuit en Martinet. Beck, Vic Chessnutt, les Flaming Lips ont travaillé dans ses limbes. Mark Linkous était un Apaloosa neurasthénique. Un cauchemar de moineau. La dame blanche au fond du grand canyon. Sparklehorse laisse une brassée de roses noires et glacées. Une sorte de thé chaud âpre et délicat dont la buée s'échappe de la tasse en forme de petites têtes de morts. Mark Linkous s'est tiré une balle dans le coeur.

Né en 1978. Habite dans le sud avec sa petite famille. S'intéresse aux choses sans importance et aux trucs qui ne poussent pas droit. Est un etc-iste et un brautiganiste. Se prend parfois pour le fils de Bob Marley et de Luke la main froide. S'assoit sur le canapé. Se reprend. Décapsule. Ecrit des textes courts et des livres petits.
etc-iste.blogspot.com 

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Le 15 janvier 2015 à 12:09

Des histoires

« La flamme est un monde pour l’homme seul »Gaston Bachelard Sous le ciel bas et lourd (de la connerie) qui pèse comme un couvercle, le lendemain est advenu et il a bien fallu mettre un jour devant l'autre. Nous, les grands, encore choqués du coup de conscience derrière la nuque, du morceau de coeur arraché, du recul infligé à la petite épaule rougie de la liberté après la déflagration. Et vous, les petits, nos petits, ou sonnés, ou perdus, ou aussi méticuleusement que possible protégés de l'avalanche lourde et froide, perpétuelle, de tous ces mots accumulés pêle-mêle sur l'ère du temps. Des mots comme terroriste, attentat, prophète, traque, manifestation, otages, juif,  etc. Tous ces mots qui n'expliquent rien. Toutes ces petites boîtes à peur. Lorsqu'on n'y prend garde ce genre de graine ne fait rien pousser de bon. Alors tout le long du jour je m'échine, parce qu'à 5 ans on ne comprend pas le lien entre un dessin et un cadavre, à t'épargner des giboulées sanguinolentes de la bêtise. Télé éteinte bien sûr (ça c'est la base) mais surtout, tenter de t'abriter sous le parapluie de mon rire de cette pluie perpétuelle d'oiseaux morts, de jugements et d’avis, qui tombent partout de la bouche des gens autour de nous, et dont on met un peu plus de temps à trouver la tache incrustée de souillure. Oui, d'abord commencer par n'en rien dire, l'en préserver parce que quoi, ça suffit déjà comme ça la petite Suzie dans la cour qui nous rend chose, l'hôpital pour les vers de terre, la bataille de Laval et Gragger au pays des Legochima, cette histoire de cuillère cassée à la cantine qui se paiera un jour, et l'autre là-bas qui est méchant, bref on a tous une journée chargée, sans parler du cauchemar de l'araignée jaune, ça en fait du pain sur la planche. Et puis surtout ne jamais te laisser l'occasion de demander Papa pourquoi tu pleures ? Et c'est ainsi cahin-caha, à pousser notre boule de peine, que tout ce petit monde atteint un nouveau soir, soleil couché dans l'heure du bain, avec l'envie de dire bêtement merci (on ne sait à qui) d'être après tout, encore intact jusqu'à demain. Et c'est là l'erreur fatale. Bain donc et réflexe (oh l'amateur) de rallumer le poste radio comme ça d'un clic en même temps que le chauffe-serviette, trois mots tombent dans le silence rouge "(...)ont été décapités(...)" avant de bondir sur le bouton et d'enchaîner piteusement sur Nostalgie. Mais c'est trop tard on le sait déjà, d'évidence tu as été touché, à bout portant, par ces trois balles perdues venues de nulle part. Je le vois dans les yeux tout ronds triple diamètre que tu me fais. Le temps d'imaginer comment commencer à dire l'horreur, te voilà qui éclate de rire pendant que moi parfaitement coi, je mets du temps à déchiffrer ce que tu répètes plusieurs fois  : "ont tété, ont tété, comme les tétés des filles" pour finalement me raccrocher, soulagé comme pas deux, au demi croissant de lune, fleur ouverte de ton énorme sourire. Cette fois c'est bon mon cochon mais la prochaine... Car il y aura une prochaine horreur à traverser en lui tenant la main comme on visite des ruines, n'est-ce pas ? Et comme dit Woody Allen "Je hais la réalité, mais c'est le seul endroit où se faire cuire un bon steak." Alors quoi mon p'tit gars, que fait-on de tout ça, de cette réalité, ce mur, ces mots et ces images qui constituent le mur, qui constituent le monde, ces chiens féraux, bêtes sauvages prêtes à te sauter à la gorge, meute de peine et de douleur, d'incompréhension, de questions, de crocs en verre aussi déformants qu'aiguisés, comment les dompter, petit bonhomme, les tenir à distance, avec le fouet de notre amour ? D'autant que j'ai comme l'impression que tu commences jeune ! Moi à ton âge à part le goût des bonbons bananes je n'habitais pas trente-six mystères, tandis que toi, mon minot, avec des questions comme Où est ce qu'on est quand on n'existe pas ? Ou comme Mais dans quoi il est l'univers ? À 6h45 du matin avec des petits bouts de rêves encore collés au bord des paupières, on ne peut pas dire que ta douce curiosité me facilite la mastication des cornflakes. On se débrouille avec les réponses. On se débrouille toujours avec les réponses. Plus ou moins bien. Parce que la vérité n'est pas faite pour consoler. Moi, vois-tu, mon père est mort quand j'avais trois ans. On m'a dit qu'il était monté au ciel. Alors j'ai demandé quand est-ce qu'il allait redescendre. Je voudrais faire en sorte que tu n'attendes jamais que quelque chose redescende du ciel, à part des martinets et des flocons de neige. Je voudrais répondre à toutes tes questions sans en clore aucune. Je voudrais que tu puisses construire une cabane dans le baobab de ta curiosité. Je me dis que depuis toujours les hommes se sont raconté des histoires pour s'épargner de la peur et se consoler de la mort. Je me dis que toutes ces histoires ont fait quelques bons livres et pas mal de mauvais massacres. Je me dis que je voudrais te raconter des histoires sans jamais te mentir. Les vraies histoires ne sont pas des mensonges, ce sont des dragons sauvages qui permettent d'amadouer le monde, tu le sais déjà pendant que nous nous appliquons à l'oublier. Ce dont il faut te préserver ce n'est pas le potentiel d'horreur qui existe en vivre ; tu connais déjà les loups, les sorcières, les ogres et les enfants abandonnés dans la forêt par leur père. Tu connais déjà l'obscurité. Ce dont je dois te préserver c'est la paralysie, l'incapacité à traduire le monde dans une autre langue que celle de la peur et en particulier que celle de la peur des adultes. Ce que je dois te transmettre c'est la capacité à en dire, à en penser, à en faire des histoires. Tous les Dieux sont des histoires et toutes les histoires sont des Dieux. Nous construisons en racontant, nous nous construisons en nous racontant. Tout le piège consiste à confondre histoire et mensonge. Dieu est une histoire d'apparition qui sert à expliquer la disparition. Un enfant ne demandera jamais tout seul qui nous a créés, par contre il ne manquera pas de demander ce que c'est que de mourir. A cette question mon fils, je t'ai raconté l'histoire que j'ai choisie. Il y en a d'autres. Poussière d'étoile, fumier, réincarnation de moustique, paradis, esprit animal, tu te choisiras la tienne. Chacun ses silex pour tenir dans le noir. Mais veille à partager le feu.

Le 3 juin 2011 à 08:30
Le 23 septembre 2011 à 08:39

De l'impitoyable engrenage du surf et autres légendes cosmiques

Je suis parti de Thomas Beecham, puis Grace Moore, une chanteuse qui a travaillé avec Beecham (je voulais voir une photo d'elle. Me suis dit "c'est surement une pin'up". On surfe avec ce qu'on a, et moi c'est souvent avec mes hormones). J'ai lu qu'elle était morte dans un accident d'avion en 47. Oh quel affreux destin, mourir si jeune ! Comme on sent bien ainsi l'œuvre de la Faucheuse ! J'ai voulu régler cette affaire d'accident d'avion, m'abîmer dans la contemplation de ces drames effroyables et compatir au sort de ces malheureuses victimes qui ont eu un jour si tragiquement rendez-vous avec l'acier de la mort. Morbide. J'ai tapé "accident avion 26 janvier 47", je pensais trouver des articles sur cet accident précis, des coupures de presse (Comme si, quoi ? Découvrir en Grace Moore l'amour perdu de ma vie ? Je n'aurais jamais dû m'abonner au "Journal de Mickey" en 1979. C'est cette maudite lecture qui m'a mis ce genre de rêves dans la tête). Paf ! "Chronologie de la musique populaire" où on apprend année après année, entre les dates de sortie des albums de Nolwenn Leroy et celles des retours sur scène d'Eddy Mitchell, celles des décès de nos plus importantes pop star... de l'antiquité à aujourd'hui. Je constate qu'en effet tout le monde a l'air de mourir un jour, qu'on soit moi ou Michael Jackson. Michael Jackson est mort !? Ca alors ! Ah ! Comme je me fais du mal à remuer le couteau dans ces bouquets de fleurs de sang séché ! Comme le temps passe ! Et quel salaud Mickey quand même ! Sais-tu que Michel Sardou est né d'un accident d'avion le 26 janvier 47 ? Franck Zappa, ce type m'a toujours intrigué, décédé en 1993. Je continue ma route qui me conduit de Zappa (via Nate Doog) à Varèse, compositeur français puis américain, né en 1883, pour qui Zappa éprouvait une grande vénération. On en oublie des gens sur la route quand même ! "Ionisation", zan ! "Amériques", zan ! Varèse, zan ! Ce type faisait de la musique électronique avant l'heure. 1928, respect ! Le Thérémin, incroyable ! Un instrument électronique inventé au début du XXème siècle par Léon Thérémin. Léon Thérémin, zan ! Lu ! Léon, avec qui Varèse espérait collaborer, s'en retourne en 1938, par nostalgie peut-être, dans son pays natal, la Russie. Il y travaillera avec Andrei Tupolev. Ah ! Ah ! Intéressant ! Je passe un long moment à écouter cette virtuose russe du Thérémin qu'est Lydia Kavina enchaîner des pots pourris à la con du "temps des cerises" à "l'internationale". Sordide. Lydia Kavina, zan ! Mais le Thérémin n'est pas le seul instrument de ce genre, il y a l'onde Martenot, 1928 aussi. Varèse aussi, encore. Maurice Martenot, zan ! Une heure. Thomas Bloch, l'instrumentiste. J'ai l'œil qui pend, l'oreille semi-liquide, je m'enfonce dans les hou ! et les zing ! de cet instrument pour neurasthéniques d'une autre planète. J'échoue sur le site de notre virtuose à nous, Jeanne Loriod, zan ! Fasciné de découvrir cette Grace Moore d'une autre dimension. La preuve que les vieilles filles embarquent aussi parfois dans les vaisseaux spatiaux. Zone 51 ? Crash d'un Ovni ? 1947 ? Oublié d'aller voir ça. L'onde Martenot est partout. Radiohead, Muse, Depeche Mode, FR3 (oui, Jeanne Loriod). Direction les compositeurs pour Onde (le petit nom de l'onde Martenot). Olivier Messiaen. Ca y est, l'étau mystique se resserre. Je renoue avec mon sujet. Olivier Messiaen, zan ! "Le Merle Noir" (pas écrit pour l'Onde) et "Dieu est parmi nous" (pareil, la vague de mon surf fait quelque fois des tourbillons). Quel étrange curé ce Messiaen quand même ! Comme Eminem. Eminem, zan ! Il y a certaines fois qui me paraissent incongrues. Eminem, genre "je t'encule mais Dieu me le rend bien". Comment ça marche ce truc ? je veux dire l'Onde. Je me tape la lecture du document technique de l'Ondéa, Onde Martelot réinventée en 2004 par une société française (les russes et les américains s'étaient cassé les dents sur le projet dans les années 70-80. Comme quoi, on est capable d'envoyer des fusées habitées dans l'espace et échouer dans la construction du matériel nécessaire à l'hypnose d'extraterrestres hystériques déguisés en professeur de musique et dont les doigts n'ont jamais tripoté autre chose que des clés de sol toutes molles). Là je crois que je me suis arrêté. Il commençait à faire très tard, ou très tôt. Grace Moore, insouciante, embarquait dans l'avion qui devait l'emmener de Copenhague à Carson City, Nevada, pour un récital. Elle y rejoignait son amant, le chef d'orchestre Thomas Beecham. A ce moment naissait Michel Sardou à qui la bonne fée Jeanne, qui avait dansé toute la nuit sur les musiques d'Olivier Messiaen, s'inclinant sur le berceau, de sa voix "venue d'ailleurs", proche de la scie musicale, promettait un destin mélodieux. Les étoiles émues par ce son familier commencèrent à s'ioniser. En huit minutes l'éruption produite dans le soleil (houuu ! Zing ! houuu !) atteignit la terre en Amérique. L'onde frappa un merle noir qui, désespéré, ses yeux devenus deux énormes et épouvantables cerises, se jeta contre l'avion de Moore. Les noyaux, mêlés aux pépins de l'oiseau, enrayèrent dramatiquement les ailes et les hélices de l'avion - instrument à vent si peu fiable au demeurant - dont la moitié du fuselage alla s'écraser comme une météorite dans le désert du Nevada et l'autre en pays communiste. Eh oui ! Le thérémin, jaloux, a de si longues plaintes !

Le 27 septembre 2011 à 11:18

Jean-Paul Clébert, clochard céleste

Portrait 25

Jean-Paul Clébert a été surnommé un temps, le clochard qui a failli avoir le prix Goncourt. Jean-Paul Clébert est né le 23 février 1926 et il est mort la semaine dernière, le 21 septembre 2011. Dans son nom, Jean-Paul Clébert est à une voyelle de clébard. Après avoir été cheminot, trimard, résistant puis avoir parcouru l’Asie, il tape la cloche dans le beau Paris Insolite des années cinquante. Ses compagnons de route ? Doisneau, Giraud, quelques surréalistes, quelques situationnistes. Il écrit au dos des paquets de gauloise après avoir découvert Bourlinguer de Cendrars. C’est lui qui l’introduira chez Denoël. Son seul maître, avec peut être Henry Miller à qui il fait visiter les bordels Parisiens. Clébert parlait des gitans, des arabes, des juifs, des caniveaux, des chiens, des petits matins rouges, des ficelles, des putes, des chineurs, de la faim et du vin. Il n’idéalisait rien et surtout pas la misère. Il montrait ce que personne n’en connaissait, sa beauté, sa fierté, son courage. Il était venu finir sa vie pas loin de chez moi, dans les collines du Luberon, loin du Paris frimeur qu’il ne reconnaissait plus, écrire des livres sur l’ail ou la Provence. Mais il sera resté jusqu’au bout du même bord ; «avec ces hommes qui crèvent de  faim, se foutent pas mal des beautés de la liberté et de la marche à pied, ont misé sur l’avenir et le boulot bien fait et dont on apprend du bout des yeux le décès dans la colonne des faits d'hiver, vieux et vieilles morts solitaires dans un taudis innommable, ou rongés tout vivants sur leur grabats par les rats». Les éditons Attila ont rééditées son Paris Insolite il y a deux ans.

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