Marlene Tissot
Publié le 05/04/2012

Tuer l'instant


On transforme le présent en passé de plus en plus rapidement. Comme si tuer l’instant permettait de mieux le regretter quand on ne sait pas le savourer.

Marlène Tissot est née par accident en juin 71. Après avoir cherché longtemps elle a fini par découvrir qu'il n'existait pas de mode d'emploi pour la vie. Maintenant, elle sait que c'est normal si elle n'y comprend rien à rien. Elle écrit des histoires pour éviter de parler, dort très mal et étouffe ses angoisses en écoutant de la musique très fort. On raconte qu’elle habiterait virtuellement sur un nuage
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Le 22 mai 2013 à 07:48

Barbares fourmis

Mon arrière-grand-mère n'aimait pas les fourmis. Elle se livrait souvent à des massacres spectaculaires sur ces insectes, mais comme elle était très âgée, je trouvais ceci très sage. Dans ses vêtements noirs d'un interminable deuil, elle faisait chauffer de grandes casseroles d'eau, puis à pas lents, elle sortait péniblement afin de déverser le liquide bouillant sur la fourmilière qu'elle avait repérée. Cela lui prenait du temps, occupait une bonne partie de sa rustre après-midi. Puis elle retournait à ses crochets pour poursuivre un napperon, en silence. Comme nous étions à la campagne, je pensais que ce geste était une pratique ancestrale pleine de bon sens, visant à protéger les pommes de terre qui poussaient ou les poules, d'une barbare attaque de fourmis. Les insectes mouraient tous d'un coup, assez logiquement. Imaginez un tsunami d'eau bouillante sur nos petites villes : nous n'y survivrions pas. Alors j'allais inspecter ce qui restait, un peu comme un Pompéi de fourmis. Elles étaient toutes figées dans leur industrieuse procession. Dans ces vestiges soudain de civilisations, il n'y avait pas beaucoup de surprises, car ces civilisations de fourmis étaient toutes les mêmes, comme si pour survivre, elles avaient dupliqué leur glorieuse mais modeste Histoire de France de fourmis. Je regardais ces désastres miniatures et imaginais avec effroi leurs dernières pensées, sans doute : « transporter pain » . Je me félicitais à chaque fois de ne pas être une fourmi, et de ne pas risquer l'ébouillantement surprise par ma sévère bisaïeule, notamment pendant mon sommeil. Un jour mon arrière-grand-mère est morte. Depuis cette terrible page tournée, les fourmis continuent leur civilisation abondamment distribuée, sans rancune, ni joie, ni mémoire, les poules sont toutes mortes, les pommes de terre toutes mangées.

Le 23 décembre 2012 à 09:16
Le 9 novembre 2013 à 08:29
Le 12 mai 2011 à 08:00

Tout est chaos ? A côté !

Je sais pas vous, mais tout est chaos   Entre la gare et le lieu où je travaille, il y a un gymnase*, dans lequel des hordes d'adolescents apprennent les équations différentielles pour pouvoir un jour présider aux destinées de la nation. Tous les jours, donc, je partage un bout de chemin avec eux et même que parfois, je traverse au rouge. Cela me permet de me tenir au courant des aspirations de la « génération Z » (au passage, si quelqu'un connaît quelqu'un au nommage de générations, j'aimerais bien leur dire deux mots), ce qui tombe super bien puisque je dois être « plus transgénérationnel ». Or, l'autre jour, alors que je tentais un dépassement hasardeux, quelle ne fut pas ma surprise d'entendre un jeune homme, muant et florescent, affirmer : « J'adorais ça quand j'étais petit. » Sans être vieux jeu ou quoi que ce soit, il me semble que les jeunes d'aujourd'hui sont nostalgiques de plus en plus tôt. Je suis ouvert d'esprit, j'ai moi-même, sans aller jusqu'à la nostalgie, eu quelques accès de mélancolie pendant mon adolescence, mais je ne sais pas si c'est bien, si vite... Oh, oui, on y pensait, on en parlait entre nous, on regardait avec envie ceux qui pensaient déjà que c'était mieux avant. Mais ça se faisait différemment, de manière plus naturelle. Je comprends, ils vont sur Internet, ils voient des sites nostalgiques, ils ont envie d'essayer eux aussi mais est-ce bien raisonnable ? Sinon, l'honneur est sauf, il avait aussi une coupe de cheveux ridicule.* NDLR : En Suisse, le gymnase est un lycée.

Le 29 avril 2014 à 14:39

Papa dit régulièrement « À boire ou je tue le chien ! »

MAMAN est dans la cuisine. Tout d’un coup, elle s’écrie « Personne n’a vu mon petit ami ? » Silence. Consternation. Maman a un petit ami. Elle est en train de nous dévoiler l’existence de sa double vie. Elle est devenue folle. Sur un coup de tête, elle va nous révéler les méandres d’une sexualité que je préférerais ne pas connaître. Quelqu’un finit par lui demander « quel petit ami ? » Eh bien, mon petit ami. Maman a un naturel confondant pour évoquer ce petit ami dont je ne savais rien, dont je n’imaginais même pas l’existence. Au bout d’un moment, on finit par comprendre que maman est en train de faire un gâteau et qu’elle a besoin de son petit tamis, rangé sans doute dans le mauvais tiroir. Je suis rassuré. PAPA conduit la 4L. On est allé se promener en Bretagne. Au retour, il décide de s’arrêter au Mont-Saint-Michel. Juste rester quelques instants, faire une courte halte. Mais un agent explique qu’on doit obligatoirement stationner sur le parking payant. Papa n’a pas envie. L’agent explique qu’il n’y a pas d’autres solutions. Papa tente de parlementer. Sans succès. Tout d’un coup, papa s’énerve, remonte dans la voiture, nous lance « Regardez bien le Mont-Saint-Michel les gamins, vous n’êtes pas prêt de le revoir ! » Maman dit ordinairement « Bon, qu’il me dit, je m’occuperai de vous, le lendemain, il était mort. » Papa Maman en chantant cette chanson. Papa Maman je redeviens petit garçon.  

Le 20 août 2011 à 08:58

Marche à l'ombre

Il y a différentes méthodes pour ausculter la célébrité chronique d’un écrivain : un éditorial dans un grand hebdomadaire saluant chaque nouvelle parution, le score des ventes en poche de ses romans, leurs traductions à l’étranger, la faveur des jurés littéraires en automne, l’engouement des plagistes en été, une notice dans les dictionnaires, la curiosité des thésards… et l’inscription de son nom sur une plaque en émail accrochée au coin d’une rue. La voirie parisienne qui trace, indifférente, son bonhomme de chemin, ne suit pas toujours cette logique. La postérité n’est pas fille de la Poste. Sade ? Aux oubliettes de la toponymie. Sartre ? Inconnu au cadastre. Kafka, Shakespeare ? A la trappe. Georges Bataille et Alfred Jarry errent aussi dans le no man’s land des âmes perdues. Lot de consolation, leurs homonymes sont honorés : Henry Bataille (1872-1922), dramaturge nîmois, et Jarry, le calligraphe de Louis XIV. Le palmarès de Voltaire qui appelait à cultiver notre jardin est en béton : un boulevard parmi les plus longs de la capitale, une cité, une rue, une impasse, un quai, une station de métro. De quoi rendre asthmatique ses lecteurs piétonniers. Stendhal, qui dispose d’un passage, d’une villa, d’une rue est le seul à se voir décerner une plaque pour l’un de ses personnages, en l’occurrence Lucien Leuwen. La circulation parmi nos grandes plumes n’est pas exempte d’embouteillages et de fulgurants raccourcis. Siècles et mouvements esthétiques se carambolent allègrement. La rue Cazotte prend sa source rue Charles-Nodier et se jette rue Ronsard. La rue Albert-Camus s’accoude à la place Robert-Desnos. Lord-Byron fait la liaison entre Chateaubriand et Arsène-Houssaye. L’avenue Molière meurt impasse Racine tandis que Gérard-de-Nerval débouche sur le boulevard périphérique. Les surréalistes auraient gouté ce jeu des cimaises, cousin du cadavre exquis.

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