Marlene Tissot
Publié le 05/04/2012

Tuer l'instant


On transforme le présent en passé de plus en plus rapidement. Comme si tuer l’instant permettait de mieux le regretter quand on ne sait pas le savourer.

Marlène Tissot est née par accident en juin 71. Après avoir cherché longtemps elle a fini par découvrir qu'il n'existait pas de mode d'emploi pour la vie. Maintenant, elle sait que c'est normal si elle n'y comprend rien à rien. Elle écrit des histoires pour éviter de parler, dort très mal et étouffe ses angoisses en écoutant de la musique très fort. On raconte qu’elle habiterait virtuellement sur un nuage
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Le 20 mai 2011 à 08:55

Nous avons remplacé notre mémoire par l'image

Restons vieux jeu

L’image omniprésente au XXIe siècle a immortalisé ce que l’Homme a déjà : le regard et la mémoire. Cette parodie est révélatrice: les gens ne cessent de se prendre et de prendre à tout va en photos. Pourquoi un arrêt sur image ? L’Homme aurait-il peur d’oublier le présent ? Notre appareil remplace notre cerveau mémoriel. L’instantanéité remplace le temps du récit, le temps de l’orateur. Voler ces instants et les publier pour que tout le monde voie ce que vous avez vu. Partager l’illusion d’être ailleurs, alors que vous êtes devant votre écran à lire. Mais nous ne voyons pas plus. Nous restons coincés entre une machine photographique, nos souvenirs et un écran. Pourtant ces instants peuvent être racontés, partagés   Une amie me racontait ces voyages passés des années 80 en Russie et en Birmanie. Les tensions dans ces pays lors de ses séjours l’empêchaient de prendre des photos. Mais son regard sur place ne l’empêchait pas de mémoriser ses événements. Elle peut vous les raconter en détails comme si c’était hier. Aujourd’hui nous croyons pouvoir tout dire, tout faire derrière notre écran. L’image tant modifiable, « photoshopée » en perd sa vérité. Nous voulons montrer quelque chose qui n’existe pas.   La mémoire est donc l’outil le plus précieux. La mémoire conserve les images, les odeurs, les sensations vécues. L’Histoire ne s’oublie pas. Le passé raconté est riche d’images. Cela s’efface avec le temps ou se déforme, mais cela garde une authenticité humaine.

Le 29 avril 2014 à 14:39

Papa dit régulièrement « À boire ou je tue le chien ! »

MAMAN est dans la cuisine. Tout d’un coup, elle s’écrie « Personne n’a vu mon petit ami ? » Silence. Consternation. Maman a un petit ami. Elle est en train de nous dévoiler l’existence de sa double vie. Elle est devenue folle. Sur un coup de tête, elle va nous révéler les méandres d’une sexualité que je préférerais ne pas connaître. Quelqu’un finit par lui demander « quel petit ami ? » Eh bien, mon petit ami. Maman a un naturel confondant pour évoquer ce petit ami dont je ne savais rien, dont je n’imaginais même pas l’existence. Au bout d’un moment, on finit par comprendre que maman est en train de faire un gâteau et qu’elle a besoin de son petit tamis, rangé sans doute dans le mauvais tiroir. Je suis rassuré. PAPA conduit la 4L. On est allé se promener en Bretagne. Au retour, il décide de s’arrêter au Mont-Saint-Michel. Juste rester quelques instants, faire une courte halte. Mais un agent explique qu’on doit obligatoirement stationner sur le parking payant. Papa n’a pas envie. L’agent explique qu’il n’y a pas d’autres solutions. Papa tente de parlementer. Sans succès. Tout d’un coup, papa s’énerve, remonte dans la voiture, nous lance « Regardez bien le Mont-Saint-Michel les gamins, vous n’êtes pas prêt de le revoir ! » Maman dit ordinairement « Bon, qu’il me dit, je m’occuperai de vous, le lendemain, il était mort. » Papa Maman en chantant cette chanson. Papa Maman je redeviens petit garçon.  

Le 22 mai 2013 à 07:48

Barbares fourmis

Mon arrière-grand-mère n'aimait pas les fourmis. Elle se livrait souvent à des massacres spectaculaires sur ces insectes, mais comme elle était très âgée, je trouvais ceci très sage. Dans ses vêtements noirs d'un interminable deuil, elle faisait chauffer de grandes casseroles d'eau, puis à pas lents, elle sortait péniblement afin de déverser le liquide bouillant sur la fourmilière qu'elle avait repérée. Cela lui prenait du temps, occupait une bonne partie de sa rustre après-midi. Puis elle retournait à ses crochets pour poursuivre un napperon, en silence. Comme nous étions à la campagne, je pensais que ce geste était une pratique ancestrale pleine de bon sens, visant à protéger les pommes de terre qui poussaient ou les poules, d'une barbare attaque de fourmis. Les insectes mouraient tous d'un coup, assez logiquement. Imaginez un tsunami d'eau bouillante sur nos petites villes : nous n'y survivrions pas. Alors j'allais inspecter ce qui restait, un peu comme un Pompéi de fourmis. Elles étaient toutes figées dans leur industrieuse procession. Dans ces vestiges soudain de civilisations, il n'y avait pas beaucoup de surprises, car ces civilisations de fourmis étaient toutes les mêmes, comme si pour survivre, elles avaient dupliqué leur glorieuse mais modeste Histoire de France de fourmis. Je regardais ces désastres miniatures et imaginais avec effroi leurs dernières pensées, sans doute : « transporter pain » . Je me félicitais à chaque fois de ne pas être une fourmi, et de ne pas risquer l'ébouillantement surprise par ma sévère bisaïeule, notamment pendant mon sommeil. Un jour mon arrière-grand-mère est morte. Depuis cette terrible page tournée, les fourmis continuent leur civilisation abondamment distribuée, sans rancune, ni joie, ni mémoire, les poules sont toutes mortes, les pommes de terre toutes mangées.

Le 18 août 2014 à 09:59

Démission

Je me suis appliqué

J'ai livré. J'ai coiffé. J'ai salué. J'ai couru. J'ai corrigé des dictionnaires. J'ai endormi des patients. J'ai servi des verres. J'ai musclé un poète. J'ai chassé en ligne. J'ai emballé des médicaments. J'ai cherché de l'or. J'ai mouché des enfants. J'ai vendu des parties de mon corps. J'ai loué des extrémités. J'ai marqué des buts. J'ai pelé les bananes d'une famille aisée. J'ai gratté les piqûres de moustique d'un industriel zurichois. J'ai charmé des serpents. J'ai soigné des morsures. Je me suis appliqué.   J'ai cuit des pâtisseries d'ici et de là. J'ai rempaillé des chaises. J'ai conseillé des touristes. J'ai encadré des équipes et des tableaux. J'ai raconté du vrai. J'ai menti. J'ai construit du solide. Je me suis appliqué.   J'ai enduit des murs, des sols, des plafonds. J'ai peint des murs, des sols, des plafonds. J'ai préparé des silures, des soles, des saumons. J'ai supervisé des cures sur la Costa del Sol pour un fabriquant d'avirons. Je me suis appliqué.   Et puis j'ai eu un regret subit et total. J'ai successivement cessé de chasser, de livrer et de cuire. Ah j'aurais voulu n'avoir rien fait de tout cela. Alors j'y suis allé à reculons. J'ai racheté tout ce que j'avais vendu, unité par unité. J'ai vidé ce que j'avais rempli, j'ai débranché, j'ai dépoli, j'ai désarticulé. J'ai remis les fautes dans le dictionnaire et la morve aux enfants. J'ai énervé les serpents, récupéré l'intégralité de mon corps, caché l'or, dit au revoir. Ce fut un très long travail, mais tout y est passé.   Je me suis assuré alors qu'il ne resterait plus une trace de mes activités professionnelles. Puis je suis passé à la compta prendre mon chèque.

Le 9 novembre 2013 à 08:29
Le 30 septembre 2014 à 08:49

Il ne se souvient plus de ce qu'il était venu faire dans cette pièce

Melun – Étrange histoire que celle de ce jeune homme qui s’est retrouvé seul chez lui, dans l’impossibilité de se souvenir pourquoi il venait de se lever de son canapé pour aller dans sa cuisine. Une histoire toujours inexpliquée au moment où nous écrivons cet article, mais qui heureusement se termine bien. Reportage Le trou noir Il est 16h38 quand Giovanni, étudiant en lettres décide d’arrêter son activité pour se rendre dans sa cuisine. Problème : une fois qu’il pénètre dans la pièce, il ne souvient plus du tout pourquoi il y est venu. De terribles minutes pendant lesquelles « Gio » comme le surnomment ses amis, est pris au dépourvu et ne sait pas comment réagir. « Je me suis retrouvé comme paralysé. Ça faisait comme un trou noir dans ma tête, mais tout petit » confie-t-il lors d’un point presse improvisé dans son salon. Le jeune homme va alors utiliser une technique, celle de revenir sur ses pas et de refaire exactement ses mouvements. Sans succès. Il s’inquiète, commence à respirer de plus en plus vite. Soudain, tout lui revient, comme une fulgurance. Il cherchait ses lunettes. Machinalement, il passe la main dans ses cheveux, pour justement les y trouver. Tout est bien qui finit bien. Mais l’instant de panique intérieure aura cependant duré plus de 3 minutes 12. Giovanni affirme ne plus courir aujourd’hui derrière sa mémoire perdue. « Parfois, je me dis que je suis pas loin d’être passé à coté de quelque chose » dit le jeune homme, expliquant qu’il aurait pu ne pas réaliser une action qui aurait pu influencer le reste sa vie. Mais le jeune homme promet qu’on ne l’y reprendra plus. « Depuis cet incident, je note chaque chose que je m’apprête à faire juste avant de les faire » ajoute-t-il en nous montrant un petit carnet qu’il garde toujours sur lui.

Le 23 décembre 2012 à 09:16
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