Gilles Boulan
Publié le 07/04/2012

Les Girafes du Roi Léopold


Histoires d'os 29

La découverte du célèbre gisement d’ignanodons de Bernissart devait donner lieu à une fructueuse campagne de fouilles dans ce petit village du bassin houiller du Hainaut. Au total, près d’une trentaine de squelettes de dinosaures furent extraits de la veine argileuse où ils reposaient depuis 125 millions d’années avant d’être remontés dans une église désaffectée, reconvertie en atelier de reconstruction reptilenne.

 

Le Roi Léopold II eut l’occasion d’admirer ces fossiles remarquables pour lesquels il fit édifier une aile nouvelle au Muséum des sciences naturelles de Belgique. Et l’étrange ressemblance de ces créatures d’un autre âge dressées sur leurs armatures métalliques, avec des animaux vivants croisés au Congo belge lors de ses visites coloniales devait interpeller sa souveraine perspicacité. Au point qu’il fit part de ses réflexions à Louis Dollo, l’architecte de leur remontage osseux : « Je vais vous dire ce que j'en pense... Si c'est une sottise, vous l'oublierez... Car ce n'est pas mon métier de m'occuper de ces sortes de questions et j'estime que chacun doit se confiner dans le domaine de sa spécialité. Je crois que les iguanodons étaient des sortes de girafes ». 

 

Le paléontologue n’eut pas l’insolence de répliquer au Monarque qu’il ferait mieux, en effet, de se confiner dans son domaine. Il se contenta de lui répondre : « Oui Sire, mais des girafes reptiliennes car c'étaient des animaux écailleux comme le sont habituellement les reptiles et non pas des animaux velus, comme le sont ordinairement les mammifères. » L’explication avait le mérite de respecter l’étiquette à défaut de respecter l’orthodoxie zoologique et les iguanodons ne furent pas offensés de cette extravagance royale.

Né en 1950 à Deauville, Gilles Boulan vit, travaille et écrit à Caen et dans sa région. Passionné par les sciences de la nature, il effectue d’abord des études supérieures scientifiques (doctorat de paléontologie des vertébrés ) avant de consacrer l’essentiel de ses activités à l’écriture et au théâtre. 

Il est l’auteur et l’adaptateur de nombreux textes pour le théâtre dont la plupart ont été portés à la scène ou édités (en particulier chez Lansman) 

Depuis l’été 95, il anime avec René Paréja et la compagnie Nord Ouest Théâtre, le projet de La Famille Magnifique, théâtre itinérant sur un camion pour lequel il écrit plus d’une trentaine de courtes pièces. Nombreuses représentations sur l’ensemble de la Normandie, dans plusieurs régions de France ainsi qu’en Belgique, en Angleterre, en Tunisie, au Quebec et en Algérie.

Collaborateur régulier du Panta Théâtre à Caen, il y organise des soirées lectures et des rencontres avec des écrivains de théâtre. Il y anime également le Comité de lecture et le Prix Godot des lycéens et des collégiens en partenariat avec le Rectorat de Caen

Cinq de ses pièces ont fait l’objet d’une création radiophonique sur France Culture notamment dans le cadre du Nouveau Repertoire Dramatique de Lucien Attoun.

 

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Le 21 juin 2014 à 11:24

La République dans de beaux draps

Depuis 1989, où des peines-à-jouir ont rebaptisé « Assemblée nationale »  la station de métro « Chambre des députés », il était à craindre que la République ne couche plus dans le même lit. La présidentialisation des institutions n’avait pas seulement gagné les esprits, elle avait aussi contraint les corps, au point que le chef de l’État du moment choisit deux palais officiels distincts pour domicilier ses deux familles. Depuis les portes n’ont cessé de claquer à l’Élysée, entre des femmes qui s’en vont et des Présidents qui vont et viennent, ce qui suggèrerait que la literie maison est à ressorts. Mais faute d’écoutes circonstanciées de la NSA,  la qualité des ébats présidentiels demeure un des derniers secrets d’État. Seules en parlent celles qui ne savent pas, celles qui savent demeurant mutiques sur le sujet en dépit de propositions éditoriales à sept chiffres. Par peur des représailles ?  Osons l’hypothèse qu’il est plus valorisant de porter le deuil d’un amour désintéressé, que le dépit d’un coup pourri, révélant en creux le sacrifice de ses propres sens pour la seule jouissance narcissique de s’être frottée au pouvoir suprême. Qui s’y frotte s’y nique ?  Dans une France où un roi devint légendaire pour avoir cru jusqu’à 40 ans (du moins le prétendait-il) qu’il avait un os entre les jambes,  les Français sont enclins à penser que le monarque républicain qu’ils ont élu est doté d’un tempérament à la hauteur de ses prérogatives, bref que la fonction crée l’orgasme. Sinon, à quoi bon, hein ? Certes il y a des exceptions : le général De Gaulle n’avait pour maitresse que la France à laquelle il avait roulé une pelle définitive le 18 juin 1940. Georges Pompidou avait des mœurs paisiblement bourgeoises et sagement éclairées.  Ses successeurs ont en commun d’avoir été longtemps députés, donc de bien connaître la buvette à laquelle on accède par la salle des conférences où est érigée une statue du bon roi Henri IV – le souverain sévèrement ossifié – dont le socle est gravé de cette citation : «  le violent amour que je porte à mes sujets me porte à trouver tout aise et honorable. » Ca peut donner des idées. Et même de plus précises encore si, les alcools aidant on rêve d’alcôves au vu des bas-reliefs de la buvette sortis de la Manufacture de Limoges, où de langoureuses naïades ne cachent rien de leurs corps dénudés. Mais attention ce n’est parce qu’il y a souvent le bordel en séance, que  le palais Bourbon tournerait au lupanar.  C’est au sens métaphorique que l’on doit interpréter  cet effet de tribune de Jean-Marc Ayrault du temps qu’il était député d’opposition : «  Monsieur, le premier ministre, l’Assemblée nationale n’est pas une chambre à coucher ! » Pourtant l’on y couche, l’on y couche à l’Assemblée nationale, la plupart des députés disposant de bureaux avec un couchage possible. Un simple canapé clic-clac utile pour les élus de province, pas forcément commode pour des galipettes crapuleuses. D’autant que la nuit (et même le jour) les cris intempestifs peuvent être entendus des voisins,  et que toute personne étrangère qui entre dans le bâtiment doit laisser sa carte d’identité à des huissiers assermentés.  L’ « escort » badgée peut nuire à une carrière bien bordée.  Et puis, les élus de la République n’ont pas toujours la tête à ça. Surtout en ces temps de débandade politique face aux défoulements populistes.

Le 1 juin 2011 à 08:30

La guerre des os

Histoires d'Os 12

La Guerre des os a bel et bien existé. Authentique western paléontologique qui opposa dans les années 1870, deux anciens amis, Edward Cope et Othniel Marsh, professeurs émérites des universités de Pennsylvanie et de Yale, lancés dans une guerre fratricide dont les nombreux cadavres gisaient au sein des sédiments des contrées inhospitalières de l’ouest.  Leur différend avait débuté le jour où le premier ayant invité le second à venir admirer sa nouvelle découverte - un dinosaure marin nommé Elasmosaurus - se vit reprocher par son confrère d’avoir négligemment placé le crâne de l’animal à l’extrémité de sa queue. Cette remarque avisée ne devait pas flatter le savant susceptible qui en prit ombrage et les deux hommes brouillés à vie se livrèrent, à sa suite, une concurrence impitoyable dont le but inavoué était de découvrir le plus grand nombre de dinosaures.  Au cours de cette course au fossile, tous les coups ont été permis, jusqu’à monnayer les services de l’illustre Buffalo Bill et de quelques guerriers crows familiers du terrain. On cachait à l’équipe adverse l’emplacement de ses fouilles, on missionnait chez elle des espions et des saboteurs déguisés en paisibles migrants et on pratiquait la débauche au sein des fouilleurs de l’autre camp. On allait même jusqu’à détruire les découvertes de l’adversaire et les coups de poings volaient aussi bas que les ptérodactyles. Tout juste si on évitait les échanges de coups de feu !  Après trente années de conflit, cette guerre des os devait prendre fin avec le décès d’Edward Cope. Elle se soldait par l’invention de plus de 80 espèces nouvelles de dinosaures  Dont le célèbre Diplodocus qui en sourit encore.

Le 19 juin 2014 à 07:19

L'amour dure des millions d'années

Histoires d'os 49

N’en déplaise à notre versatilité moderne, ils s’aiment depuis 47 millions d’années. Une constance amoureuse que même Baucis et Philémon leur jalousent secrétement. Héros de cette intrique : neuf couples de tortues lacustres, aujourd’hui disparues vue la lenteur extravagante de leur procréation. On les a retrouvés, fossilisés en pleins ébats, sur de belles  plaques de schiste. Cas pour le moins exceptionnel d’érotisme paléontologique, tant il est vrai que la fossilisation surprend assez rarement ses victimes en pleine action. Les couples se sont formés à la surface de l’eau où le mâle, obstinément, a tenté d'enjamber la carapace glissante de sa docile partenaire. Puis, enfin parvenu à arrimer son impatience, il a aimé sa belle sans prendre la peine de dégrafer son encombrant corset d’écailles. Les amants satisfaits sont ainsi demeurés dans cette étreinte sportive, assez peu favorable à l’exercice de la nage. Lentement, ils ont coulé vers les eaux plus profondes où la mort les attendait sous forme de vapeurs toxiques. Ces amants éternels n’ont qu’assez peu de points communs avec Roméo et Juliette et il est douteux que le grand Shakespeare aurait daigné écrire le moindre vers sur leur infortune. Mais leur étreinte post mortem les rapproche des grands destins tragiques qui alimentent notre vision poétique de l'amour. Comment ne pas songer aux estampes japonaises devant cet émouvant Kamasutra zoologique ? A moins de laisser la parole à la sagesse de La Fontaine : qui veut voyager loin, ménage sa monture ? A défaut de septième ciel, la course de l’amour peut conduire au Musée. 

Le 24 octobre 2011 à 10:09

Rescapés du déluge

Histoires d'os 20

« Dieu créa le monde en six jours ». On connaît l’argument des créationnistes, il n’a pas changé depuis Mathusalem. Et sans prétendre se lancer dans une vaine polémique, on imagine difficilement comment notre bonne vieille terre, âgée de quelques milliers d’années, pourrait avoir porté des espèces disparues depuis des millions d’années.   Avant que des naturalistes ne décrivent et ne replacent dans l’ordre naturel ces formes vivantes d’un autre temps, avant qu’ils mettent en évidence le principe général de leur transformation et de leur évolution, ces créatures inconnues passaient le plus souvent pour des regrets du Créateur, inévitables ratés d’un projet ambitieux nécessitant quelques retouches. Bref, des monstres antédiluviens dont le sort n’avait pas lieu de susciter la sympathie ni même la considération.   Néanmoins, ils intéressaient, ils faisaient parler d’eux et provoquaient des réactions assez inattendues. Ainsi en 1788, on avait découvert un squelette inconnu dans la lointaine Patagonie. Celui d’un animal étrange, fossile de très grande taille que le Vice Roi de Buenos-Aires avait expédié à Madrid, le jugeant digne d’y figurer au sein des collections royales. Ce Paresseux géant (appelé plus tard Mégathérium) engendra dans la capitale espagnole, un tel mouvement de curiosité que le roi Charles III donna ordre d’en rapporter un spécimen vivant.   Sans doute supposait-il que l’animal avait pu s’embarquer, passager clandestin sur l’Arche de Noé ?

Le 12 avril 2013 à 08:36

Crocodiles à la mode de Caen

Histoires d'os 42

Autrefois, bien avant l'arrivée des vaches laitières et des chevaux trotteurs, il y avait des crocodiles dans la région de Caen. A Honfleur où Georges Cuvier les avaient identifiés au  début du dix-neuvième siècle. Mais également dans les carrières de la petite ville d’Allemagne (rebaptisée Fleury-sur-Orne après la Première guerre mondiale) où Geoffroy Saint Hilaire les avait reconnus, quelques années plus tard. L’étude de ces gavials fossiles avait conduit ces deux savants à deux interprétations opposées.  Pour Geoffroy Saint Hilaire, leur ressemblance avec leurs homologues vivants du Gange plaidait en la faveur d’une parenté générique et donc d’une pensée transformiste qui s’exprimait ainsi : « Il ne répugne point à la raison que les crocodiles de l’époque actuelle puissent descendre, par une succession non interrompue, des espèces antédiluviennes. » Pour Georges Cuvier, génie éclairé mais tenant du fixisme, ces animaux étaient génériquement différents de leurs homologues indiens. Au delà du cas de ces reptiles, prédateurs voraces des eaux tièdes, ce sont donc deux visions de l’évolution du monde vivant qui s’affrontèrent via les deux hommes au cours d’une célèbre polémique (dite Controverse des crocodiles de Caen) demeurée dans les annales de l’histoire scientifique française. Aujourd’hui, chacun le sait, on ne croise plus de crocodiles en liberté en Normandie. Comme d'ailleurs sur les bords du Nil. On dira donc qu’ils sont foutus. Mais ce n’est pas une raison pour ne plus en parler.

Le 29 décembre 2010 à 08:00

L'égarement des éléphants d'Hannibal

Histoires d'os 5

La dynastie des Stuart régnait de nouveau sur l'Angleterre et les doctes sujets de sa Majesté Charles II ignoraient tout de l'existence des dinosaures dans le royaume. Aux yeux du Révérend de cette tranquille paroisse, le gros os qui avait été extrait de la carrière voisine présentait "la figure exacte de la partie inférieure de l'os de la cuisse d'un homme ou, du moins, de quelque autre animal." Mais l'os était vraiment très gros. Au moins huit pieds de long selon sa propre estimation! De quel homme, de quel animal pouvait-il donc provenir?   Les érudits locaux penchaient pour une explication liée à l'histoire ancienne. Selon eux, le fémur aurait appartenu à un éléphant de guerre de la grande armée d'Hannibal qui se serait égaré sur le chemin de Rome. "Un sacré égarement!", leur rétorquait le pasteur avec circonspection, rappelant qu'on avait retrouvé plusieurs de ces os gigantesques dans les campagnes environnantes, jusque dans les décombres d'une vieille église en ruines. Il refusait de croire que même aux temps païens d'avant le christianisme, les Romains, ces bâtisseurs connus pour leur esprit pratique, aient eu l'idée saugrenue d'inhumer de tels animaux dans une terre consacrée. Et si c'était le cas, pourquoi se seraient-ils donné la peine de n'en enterrer qu'une seule patte ? Une patte beaucoup plus grande que celle de l'éléphant qu'il avait eu la chance de pouvoir admirer lors de la foire d'Oxford...    

Le 14 mars 2012 à 08:33

Le petit homme à la tête grosse comme une pomme

Histoires d'os 28

Découvert non loin d'Erfoud au Maroc, ce crâne est une anomalie paléontologique de la famille du Canada Dry. Crâne sphérique, mâchoire courte, trente-deux dents impeccablement alignées, trou occipital centré... il présente toutes les caractéristiques qui permettraient de le ranger, sans la plus mince hésitation, dans la lignée de nos ancêtres et le désigner comme un homme. Un homme du genre Homo, attention ! Pas un de ces avatars simiesques qu’on déniche en grande quantité dans les vallées d'Afrique de l'Est !   Toutefois, certains détails du crâne permettent d'entretenir une légitime suspicion. Ne serait-ce que sa taille ! Laquelle ne dépasse guère les dimensions de celle d'une pomme ! Mais il y a également son âge extravagant. Cet improbable fossile, cet ancêtre microcéphale de notre pensante espèce humaine  a été déniché dans un site mondialement célèbre pour son gisement de trilobites et autres animaux marins du Paléozoïque. En un mot, il n'aurait pas moins de trois cent soixante millions d'années. Environ cent fois l'âge de Lucy et des autres hominidés attestés, répertoriés sur la planète.   Proprement incroyable ! Et pour le moins aussi suspect que son état de conservation un peu trop idéal. A moins de considérer que les premiers locataires humains de notre bonne vieille terre étaient des lilliputiens et qu'ils vivaient debout sous l'eau, sans aucun équipement de plongée, bien avant l'ère des dinosaures et des impostures scientifiques.

Le 5 février 2013 à 10:18

Richard III retrouvé mort sous un parking, la police n'écarte aucune piste 

C’est un drame terrible mais aussi l’issue tragique d’une histoire qui aura passionné tout un pays pendant des siècles : Richard III a été retrouvé hier matin, mort, enterré sous un parking depuis plus de cinq cents ans. La police n’exclut aucune piste. La famille royale anglaise n’a pas pour l’instant délivré de communiqué officiel. Disparu depuis 1485 La police commence tout juste son investigation mais les premiers éléments sont eux connus du grand public. Richard III disparaît sans raison en 1485. « C’était un garçon sans histoires, nous n’avons jamais compris. Toutes ces années nous avons gardé espoir, nous pensions qu’il allait revenir, nous avons toujours pensé qu’il reviendrait » confie un proche parent, abattu par l’émotion. Brutalement disparu en 1485, il avait été officiellement déclaré mort en 1974. La police n’avait jusque là jamais pu confirmer ou infirmer une thèse. « Nous avions toujours pensé à une possible fugue, mais après l’autopsie, nous pourrons voir dans quelle direction orienter l’enquête ». Meurtre ? Suicide ? Accident ? Richard III avait-il des ennemis ? Que faisait-il sur ce parking à une heure aussi tardive? La police a donné une rapide conférence de presse, expliquant qu’elle n’écartait aucune piste et qu’il faudrait sans doute des semaines avant que l’on puisse parler de suspect et de mobile. « Nous avons beaucoup de monde à interroger, des emplois du temps à vérifier » a confié le chef de Scotland Yard, avant de conclure : « N’oublions pas la tristesse de la famille. Même si elle était au courant au travers des livres d’Histoire, il va lui falloir faire son travail de deuil » . Un drame qui pourrait ressouder le peuple anglais autour de la famille royale après les récents déboires du Prince Harry à Las Vegas. Si la disparition de Richard III est résolue, l’enquête sur les circonstances de sa mort ne fait que commencer.

Le 16 mai 2013 à 08:21

Jurassique safari en Deutsch-Ostafrika

Histoires d'os 43

Dans les années 1880, à l'image de ses grands voisins français et britanniques, le tout jeune Empire germanique s'aventurait à son tour dans une ambitieuse politique coloniale. Elle devait aboutir à l'annexion de la Deutsch-Ostafrika (l'actuelle Tanzanie).  Ce processus de colonisation de l'Afrique orientale s'accompagnait évidemment d'installations de comptoirs commerciaux, de prospections minières... Mais aussi d'expéditions scientifiques. C'est ainsi qu'à partir de 1909, deux paléontologues allemands dirigèrent une série de campagnes de fouilles sur le site de Tendaguru, riche en fossiles du Jurassique. L'ampleur de ces travaux étaient à la mesure du délire colonial et de la logistique prussienne. Cinq cent ouvriers indigènes travaillaient sans relâche sur le site ce qui avait rendu nécessaire l'édification d'un village de brousse ainsi que la mise en place d'équipements collectifs concernant la gestion de l'eau, les soins hospitaliers et le stockage des découvertes. Plus de 180 tonnes de fossiles furent ainsi prélevés, transportés à dos d'homme jusqu'au port de Lindi, à environ 5 jours de marche, afin d'y être expédiés par voie maritime en Allemagne. Interrompu par la Première guerre mondiale, cet incroyable safari jurassique ne devait pas survivre aux ambitions impérialistes du deuxième Reich, défait en 1918. En revanche, une de ses découvertes les plus spectaculaires, en l'occurrence le Brachiosaurus brancai, survivrait aux bombardements de Berlin et à la chute du Troisième Reich. Ce géant herbivore se trouve toujours au Muséum, symbole d'une épopée dont il contemple le souvenir avec indifférence, du haut de sa petite tête au bout de son cou démesuré.

Le 17 novembre 2011 à 09:55

Balzac et le Baron Cerveau

Histoires d'os 21

« Cuvier n’est-il pas le plus grand poète de notre siècle ? Lord Byron a bien reproduit par des mots quelques agitations morales ; mais notre immortel naturaliste a reconstruit des mondes avec des os blanchis, a rebâti comme Cadmos des cités avec des dents, a repeuplé mille forêts de tous les mystères de la zoologie avec quelques fragments de houille, a retrouvé des populations de géants dans le pied d’un mammouth ».   En 1831, Balzac écrivait ces propos élogieux dans La peau de chagrin et son intérêt pour la nouvelle science paléontologique et les pionniers de son époque ne devait jamais se démentir même si quelques années plus tard, il devait se détourner de cette ancienne admiration et tourner en ridicule son grand poéte d’hier. Dans sa nouvelle satirique "Guide-âne à l’usage des animaux qui veulent parvenir aux honneurs", il l’affublait ainsi du titre de Baron Cerveau et le traitait d’habile faiseur de nomenclatures.   Pourtant, il ne faut pas imaginer que l’auteur de La Comédie Humaine avait soudain sombré dans une inexplicable versatilité. Très instruit de la querelle qui opposait Georges Cuvier, ténor de la science officielle, chef de file des anti-transformistes et Geoffroy Saint Hilaire sur la question de l’unicité du plan organique animal, il avait fait le choix de prendre le parti de ce dernier. Et c’est avec un égal enthousiasme qu’il écrivait à son propos: « La proclamation et le soutien de ce système, en harmonie d'ailleurs avec les idées que nous nous faisons de la puissance divine, sera l'éternel honneur de Geoffroy Saint-Hilaire, le vainqueur de Cuvier sur ce point de la haute science, et dont le triomphe a été salué par le dernier article qu'écrivit le grand Goethe.»   Cuvier et Saint Hilaire : Lord Byron contre Goethe ?

Le 27 juin 2011 à 09:03

Un dinosaure à déclarer

Histoires d'Os 14

Sous son képi autoritaire, le douanier italien ne voulait rien entendre. Il venait de contrôler la cargaison du véhicule et les explications savantes du jeune homme qui la transportait, ne faisaient que l’agacer. Ces caisses contenaient un squelette. Un cadavre d’animal auquel ce prétentieux prétendait naïvement faire franchir la frontière, au mépris des règles d’hygiène et des obligations douanières. L’homme avait beau lui expliquer dans son verbiage entortillé qu’il s’agissait d’un dinosaure, mort depuis des millions d’années et qu’on l’attendait à Venise pour l’exposer, très légalement, dans le nouveau Muséum, le zélé fonctionnaire demeurait intraitable. Il voulait bien admettre les raisons scientifiques du chercheur de fossiles et ne pas trop insister sur l’aspect sanitaire ni sur l’aspect moral d’une telle opération (ce n’était pas de son ressort) mais il devait aussi accomplir son devoir douanier. Dans la mesure où ce squelette était comme il l’avait compris, un objet de collection, il devait bien avoir un prix, une valeur à mentionner sur la déclaration afin que l’administration puisse calculer ses droits. Alors, c’était au tour du jeune homme arrogant de se montrer embarrassé. Et c’est ainsi qu’une équipe d’experts (juristes et paléontologues) fut dépêchée depuis Paris pour tenter d’apprécier le prix du kilo de dinosaure, une marchandise inestimable qu’aucun consommateur transalpin n’aurait songé à importer.

Le 24 février 2012 à 12:33

Activité n'est pas travail

Une vie à peigner la girafe

Quand j’avais vingt ans, je cherchais un travail. On m’a demandé de peigner la girafe. Je me suis donné beaucoup de mal pour bien faire : échelle de corde pour l’escalade et brosse le poil, brosse le crin. Des heures durant. Quand j’avais trente ans, il me fallait nourrir mes enfants. On m’a demandé de peigner la girafe, pour avoir de l’argent. J’ai dit : « Pas question ! Je n’ai pas fait toutes ces études pour en arriver là! Je refuse de perdre mon temps et mes forces à de pareilles balivernes. Je ne suis pas prête à n’importe quoi pour survivre ! » Nous avons mangé des cailloux, dignement, mes enfants et moi. Quand j’avais quarante ans, je voulais encore travailler. Etrange obsession. On m’a demandé de peigner la girafe. J’ai organisé une vaste campagne pour revendiquer la liberté des girafes à vivre ébouriffées. J’ai convaincu la terre entière que les girafes étaient aussi belles et heureuses, poil en bataille que poil peigné. Un homme est venu me dire : « Arrêtez de peigner la girafe ! » Je l’ai gratifié du petit sourire suffisant de celle qui a tout compris avant les autres. Quand j’avais cinquante ans, j’avais pris des goûts de luxe qui me réclamaient salaire. On m’a demandé de peigner la girafe. J’ai plongé l’animal dans une préparation dépilatoire, puis je l’ai peint en vert. On m’a virée, j’ai perdu un procès long et coûteux contre la Ligue Protectrice des Animaux et mes goûts de luxe. J’ai pleuré sur mon sort d’artiste incomprise. Quand j’avais soixante ans, on m’a expliqué que j’étais trop jeune pour la retraite. On m’a demandé de peigner la girafe. J’ai trouvé cette activité émouvante et belle, j’ai vécu des moments de communion intense avec la girafe. J’ai découvert ma vocation de peigneuse de girafe. Quand j’avais soixante-dix ans, j’ai demandé à peigner la girafe.

Le 8 mai 2011 à 18:25

Jan Bucquoy

Les cracks méconnus du rire de résistance

Le turbulent conservateur du musée du slip (à présent itinérant) n’a jamais cessé de semer loufoquement le trouble en Belgique. On sait que chaque 21 mai, depuis 2005, brandissant un drapeau noir, le pendard prend réellement d’assaut le Palais royal de Bruxelles en enjambant acrobatiquement les barrages policiers dressés devant lui jusqu’à ce qu’il soit arraisonné, menotté et bouclé. Objectif du larron : convier les sans-logis à venir squatter les somptueux appartements inoccupés du roi Albert II et déclencher une insurrection ludique visant à métamorphoser les élections en une gigantesque loterie grâce à laquelle toutes les fonctions publiques, y compris les plus hautes, seraient désormais désignées par le hasard et pourraient dès lors être occupées quelque temps par votre poissonnier ou votre belle-sœur.Mais Jan Bucquoy ne s’en tient pas à sa tentative de coup d’état annuelle. Ses happenings burlesques transgressifs ne se comptent plus.•    Il a un jour convoqué le roi Baudouin par voie d’affiches à venir se faire décapiter sur la Grand Place de Bruxelles. Le souverain se faisant attendre au moment dit, le turlupin a coupé la tête de l’un de ses bustes avec une hache de bourreau vénitien avant d’être enseveli sous les gardiens de la paix.•    Il a brûlé en 1971, au grand dam de la presse culturelle, une gouache de Magritte valant 7 500 euros et en a collé les cendres sur une toile de façon à créer une nouvelle œuvre : « Les Cendres de Magritte ».•    Il a sorti en bédé une « Vie sexuelle de Tintin » qui lui a valu bien des désagréments. Les héritiers d’Hergé lui ont toutefois lâché la grappe dès qu’ils ont appris qu’il disposait de documents épicés sur l’antisémitisme de l’auteur de « Tintin au Congo ».•    Lors d’une de ses expos de collages sulfureux, au Cirque divers de Liège en l’occurrence, il a reçu la visite du parquet de la ville qui a saisi l’ensemble des œuvres montrées pour « outrage à la famille royale » et « insultes envers des chefs d’états étrangers ». Le lendemain, Bucquoy a exposé dans la même galerie des photocopies géantes de ses travaux confisqués. Nouvelle saisie du parquet. Une dizaine de mois plus tard, venant récupérer ses biens au palais de justice de Liège, le sacripant a redéployé les matériaux saisis devant l’austère bâtiment en offrant du champagne et des petits fours aux passants effarés.Les autres frasques « spitantes » du réalisateur-agitateur des 7 épisodes filmiques de « La Vie sexuelle des Belges » sont retracées gloupitamment dans « La Vie est belge » (éd. Michalon) et « Jan Bucquoy illustrated » (disponible aux Belles Lettres).

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