Agnès Pierron
Publié le 12/04/2012

Tout juste bon à ramener au Perreux !


 

Dans l'argot des coulisses, ramener au Perreux, c'est renvoyer un décor qui, selon le metteur en scène, ne convient pas, ne joue pas.

 

C'est le renvoyer là où il a été construit : dans les ateliers de décors, situés généralement à l'Est de Paris, la banlieue la moins chère au regard du délire immobilier de la capitale et des quartiers résidentiels. L'Est, c'est Pantin, Aubervilliers, Le Perreux... L'Ouest, c'est Neuilly, Sceaux, Saint-Germain-en-Laye...

 

Dans le langage courant, être complètement à l'Ouest, c'est être décalé, à côté de ses pompes, à côté de la plaque.

 

Car, « le bon côté » n'est-il pas là où l'on est ? Comme l'expression vient du milieu du spectacle, et que les machinistes, les techniciens ont élu domicile plutôt vers l'Est, être de l'autre côté, c'est se retrouver du « mauvais côté ».

 

Dans le milieu du cinéma, s'entendre dire : - T'es à l'Ouest ! doit se comprendre comme : - Tu gênes sur le plateau ! Les studios de cinéma ne se trouvent-ils pas à Joinville !

 

Bien sûr, on peut penser à l'Ouest américain, aux westerns, à la conquête de l'Ouest.

Mais, il est une expression, to go west, qui veut dire : être bousillé par la came. A rapprocher de passer l'arme à gauche. La gauche étant, depuis longtemps, considérée comme le mauvais côté, la sinistra italienne.

 

Balzac évoque l'un de ses contemporains ayant « le nez à l'Ouest ». Comme Alexandre, César, Louis XIV, Newton, Voltaire, Frédéric II, Byron, tous des hommes célèbres tenant leur tête légèrement penchée vers la gauche. Disgracieux !

 

De son côté, le soleil se couche à l'Ouest et se lève à l'Est. N'est-il pas plus valorisant d'être debout que couché et préférable de se lever tôt que de se coucher tard ?

 

Un décor bon à ramener au Perreux, son lieu de fabrication, une fois sur scène, a l'air gauche, l'air de ne pas être à sa place.

Une phrase, un destin. C'est parce qu'un copain de Fac me reprochait de « ne pas faire assez la con » que je suis entrée au Conservatoire de Nancy. C'est ainsi que, comme disent les Québécois, je suis tombée en amour avec le théâtre.

A mon grand étonnement, j'y ai appris que j'étais une « nature comique »...

C'est pour rendre au théâtre ce qu'il m'avait apporté que j'ai écrit La Langue du théâtre (Dictionnaires Robert), une œuvre testamentaire en quelque sorte.

C'est parce que, travaillant sur les citations du Robert des noms propres, j'avais l'impression de ne rien saisir, tant le champ d'investigation était vaste, que je me suis vouée à un « théâtre de spécialité » : le Grand-Guignol, sur lequel j'ai écrit plusieurs ouvrages qui m'ont entraînée à faire des conférences dans plusieurs pays.

 

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Agnès Pierron

 ! 

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Le 1 février 2011 à 14:15

Jacques Le Glou (1940-2010)

Les cracks méconnus du rire de résistance

Aux alentours de Noël 2010, certains « professionnels de la profession » du 7e art français s’étant rendu à Nantes pour un dernier hommage à l’ex-vice-président d’Unifrance, le producteur-distributeur-exportateur de films volontiers invendables Jacques Le Glou, firent tout d’un coup une drôle de tête. C’est que les chansons d’agit-prop qui retentissaient pendant la crémation s’avéraient être d’un radicalisme inouï : « Toutes les centrales sont investies,Les bureaucrates exterminés,Les flics sont sans merci pendusÀ la tripaille des curés... » Eh oui, le directeur de scène à l’Opéra de Marseille en 1967, fer de lance du fameux ciné-club Jean Vigo et de la Cinémathèque d’Henri Langlois, le « pêcheur d’auteurs » intransigeant tels que Jean Eustache, Leos Carax, Cédric Kahn, Paul Vecchiali, le diffuseur dans le monde de perles rares ayant fait l’événement à Cannes (La Maman et la putain, Marius et Jeannette, La Vie rêvée des anges), le grand manitou du festival du cinéma et de la gastronomie de Dijon était aussi un fieffé gredin qui s’enorgueillissait de n’accueillir dans son fastueux bar privé cannois du Carlton que les plus importants producteurs internationaux et les pires gibiers de potence (de l’agitateur belge malotru Jan Bucquoy au braqueur de banques libertaire Roger Knobelpiess). -    Orchestrateur de la rédaction du Monde libertaire, Jacques Le Glou est mis à pied pour avoir écrit : « Grand malheur pour la pensée française ! André Breton est mort et Louis Aragon toujours vivant ! » -    Compagnon de mauvais coups des situationnistes, il remet en place avec eux en 1969, place de Clichy, à Paris, la statue de Charles Fourier sur son socle resté vide depuis que les nazis l’avaient déboulonnée. « La statue, réplique exacte de la précédente, était en plâtre mais finement bronzée. À vue d’œil, on la croyait vraie. Elle pesait quand même plus de 100 kg. D’après un témoin cité par France Soir, "huit jeunes gens d’une vingtaine d’années étaient venus la déposer à l’aide de madriers. Une jolie performance si l’on sait qu’il n’a pas fallu moins de trente gardiens de la paix et une grue pour remettre le socle à nu." »-    Ami loyal de Guy Debord (un des rares à n’avoir pas été envoyé aux pelotes), il est à l’origine de la sortie du DVD et de la ressortie dans les salles de ses ciné-pamphlets.-    Ses propres écrits anarcho-enragés étaient très chouagamment fricassés. Relevons une exhumation annotée d’un chef-d’œuvre de la subversion poivrée Hurrah ! ou la révolution par les Cosaques (1854) d’Ernest Coeurderoy, une préface incendiaire à Prise de possession (1888) de Louise Michel, une lettre d’amour fou à la pétroleuse Michelle-Marie Weber venant de casser sa torche.-    Et c’était un conteur hors pair. Ses aminches adoraient l’entendre raconter comment il avait été un roi de la contrebande durant son adolescence, comment il avait réussi à sauver sa boîte Mercure Distribution grâce à une partie de poker, comment il était parvenu à vendre un film coquin qu’il n’avait jamais vu au nabab Menahem Golan, comment il avait compris dans les bordels de Hong Kong que la débauche pouvait être un véritable art ou comment, pour retrouver des bien-aimés dans une réception huppée de Cannes sans être enquiquinés au passage par ses myriades de relations, il s’était métamorphosé en élégante lady (que je n’aurais certes pas identifiée si elle ne m’avait sorti subitement : « Nono, c’est Jacqueline ! »). Mais le point d’orgue des activités « non normales » – comme il aimait dire – de Jacques Le Glou, ça restera son 33-tours (et plus tard, CD) Pour en finir avec le travail. Chansons du prolétariat révolutionnaire que les amis des lois ne sont pas arrivés à mettre hors d’état de luire. Il s’agit d’un assortiment de chansons célèbres, interprétées magnifiquement par Michel Devy, Jacques Marchais et Vanessa Hachloum (pseudo de Jacqueline Danno) que Le Glou, mais aussi son pote Roda-Gil et ses camerluches situs Debord et Vaneigem, ont diaboliquement détournées de leur sens premier. C’est ainsi qu’Il est cinq heures, parolé par Jacques Lanzmann et miaulé par Jacques Dutronc, est devenu un hymne à un mai 68 qu’on aurait poussé plus loin : « Les blousons noirs sont à l’affût,Lance-pierres contre lacrymogènes,Les flics tombent morts au coin des rues,Nos petites filles deviennent des reines.Il est cinq heures.Paris s’éveille. (bis) » Que La Bicyclette, parolée par Pierre Barouh, musiquée par Francis Lai, roucoulée par Yves Montand, s’est transmutée en La Mitraillette :    « Curés, salauds, patrons, pêle-mêle,    Vous n’aurez pas longtemps vie belle, Viendra la fête,(…)Et l’on verra cette sociétéSpectaculaire assassinéePar les Soviets du monde entier,À coups de mitraillette. » Et que Les Feuilles mortes de Prévert et Kosma s’appelle maintenant Les bureaucrates se ramassent à la pelle : « Tu vois, il faut s’organiserPour ne plus jamais travailler. » Saluons la mémoire du frère (d’armes) Jacques, le meilleur saboteur de goualantes tartignolles qu’ait connu la France, en prenant l’habitude de détourner loufoquement, au débotté, les paroles de chaque tube voulant s’insinuer dans nos noneilles.

Le 7 avril 2014 à 07:44

Le Professeur Pascal répond à vos questions

Faut-il se méfier des filles habillées en bleu marine ?

OUI. Les filles en bleu marine sont généralement blondes et un peu fort en gueule. Elles ont des opinions bien arrêtées. Elles les clament haut et fort sur les plateaux télé et dans les soirées choucroute sur fond de musique bavaroise. A force de les voir et de les entendre, les gens se disent que le bleu marine est une couleur qui a du style : elle donne des opinions à ceux qui ne savent plus quoi penser, parce qu'ils ont tout essayé, la droite, la gauche, et même l'avant-centre de leur équipe de foot préférée. Donc, on voit maintenant des gens s'habiller et parler en bleu marine. Il y en a de plus en plus. Ils rêvent aussi en bleu marine, boivent du pastis bleu marine, mangent des steaks bleu marine. Là, je dis : stop ! Une seule couleur, c'est monotone. Ce n'est pas bon pour les yeux. A Berlin, dans les années trente, c'était la mode du brun ; tout le monde s'habillait en brun, même les chiens policiers. A la longue, les gens sont devenus tellement myopes qu'ils ne reconnaissaient plus leurs semblables. Fièvre brune, disait-on. Etrange maladie. L'Institut Pasteur cherche encore l'antidote. Quoi qu'il en soit, méfions-nous des filles habillées en bleu marine. On ne sait pas trop ce qu'elles cachent sous leurs jupes, une cage à oiseaux, un nounours ou un pitbull. Avoir des opinions, c'est très bien, mais ça ne suffit pas pour être intelligent. Et n'aimer qu'une seule couleur, c'est se priver de toutes les autres.

Le 18 septembre 2012 à 09:17

Faire rire le velours

La hantise des gens de spectacle, qu'ils soient sur la scène ou dans les coulisses, est de faire rire le velours. Autrement dit, de jouer devant une salle quasiment vide. Le velours dont il s'agit est celui des fauteuils. En effet, un théâtre à l'italienne, quand il n'est ni une cathédrale de béton ni un paquebot mais une bonbonnière, est rouge et or : l'or du bois et des stucs des balcons et des corbeilles, avec angelots joufflus et fessus, guirlandes de fleurs, femmes nues, cariatides ; le rouge du velours des fauteuils, un rouge spécial d'ailleurs appelé rouge-théâtre. Ce rouge fut choisi par Napoléon, qui voulait se démarquer ainsi des théâtres de l'Ancien Régime, le bleu étant la couleur des Royalistes et des théâtres de cour. Voyez celui de Marie-Antoinette à Versailles. Selon les propres dires du petit caporal, le rouge rendrait les femmes plus belles- comme des fleurs dans une corbeille – en ravivant leur teint. Plus prosaïquement, les éclairagistes contemporains considèrent que le rouge sait jouer avec la lumière. Et, comme le remarquait Georgio Strehler : « le rouge, c'est la seule couleur qui, lorsqu'on éteint la lumière, devient une couleur chaude. » L'expression faire rire le velours présente une variante : jouer pour (ou devant) les banquettes. Ces banquettes renvoyant, vraisemblablement, à celles des bouis-bouis, des petits théâtres de dernière catégorie et non aux banquettes de la scène classique, appelées banquettes des gentilshommes. Celles que le succès du Cid de Corneille, en janvier 1637, avait fait placer... sur la scène. Et qui réduisaient sensiblement l'espace scénique. Si les banquettes des bouis-bouis n'étaient pas confortables, celles des gens de bel air, installées sur le théâtre et payées très cher ne devaient pas l'être davantage : c'était des chaises paillées. Ce n'est que plus d'un siècle plus tard que, grâce à l'intervention du Comte de Lauraguais, cet inconvénient des banquettes sur le théâtre, a pu disparaître. Que ce soit faire rire le velours ou faire rigoler les banquettes, il s'agit toujours d'une manifestation de vie. Si un fauteuil vide est, dans l'argot des coulisses, un mort, les expressions, elles, sont plus toniques. Le théâtre n'est-il pas un spectacle vivant, quoi qu'il en soit ? Et pour désamorcer l'angoisse de la salle vide, un conseil de coulisses : « Venez armés, l'endroit est désert ! »

Le 22 décembre 2014 à 11:00

En quoi donc peut-on encore croire, ventre de boeuf ?

Je ne crois pas en tout cas En Dieu, « ce grand linge sale, dont le nom n’est jamais invoqué que pour faire tourner en eau de boudin la colère du peuple aux poings de pierre, aux yeux de flamme, et qui, tant qu’il n’aura pas été chassé comme une bête puante de l’univers, ne cessera de désespérer de tout ». René Crevel. À lire ses très jouissives Œuvres complètes, éditions du Sandre, 2013. En l’abstinence : « La règle stoïque de subvenir à nos besoins en supprimant nos désirs équivaut à se couper les pieds pour ne plus avoir besoin de chaussures. » Jonathan Swift. À lire les désopilants Modeste Proposition et autres textes, Folio, 2012. Et Résolutions pour l’époque où je deviendrai vieux et autres opuscules humoristiques, Flammarion, 2014. À la morale et au bon goût : « La morale et le bon goût sont un vieux ménage : ils ont pour enfants la bêtise et l’ennui. » Francis Picabia. À lire le tranche-dedans Man Ray / Picabia et la revue Littérature, Centre Pompidou, 2014. En l’électoralisme : « Nous ne voulons pas voter, mais ceux qui votent choisissent un maître, lequel sera, que nous le voulions ou non, notre maître. Aussi devons-nous empêcher quiconque d’accomplir le geste essentiellement autoritaire du vote. » Albert Libertad. À lire le féroce Et que crève le vieux monde !, Mutines Séditions, 2013. En la gauche parlementaire : « Toutes les oppressions, suppressions, prohibitions légales qui se sont accomplies depuis la malencontreuse invention du régime parlementaire sont dues beaucoup plus à l’opposition qu’aux gouvernements : je dis beaucoup plus, parce que c’est à deux titres que ces mesures tyranniques incombent à l’opposition, premièrement parce que c’est elle qui les a provoquées, en second lieu, parce qu’elle s’est rendue régulièrement complice de leur adoption en les discutant. » Anselme Bellegarrigue. À lire ses explosifs Textes politiques présentés par Michel Perraudeau, L’Age d’Homme, fin 2014. Au travail : « Le droit au travail, c’est un nonsense. Le monde ne peut être sauvé que si tous les hommes refusent de travailler. Il faut apprendre à tous la paresse avec sa beauté difficile. Il est urgent de déshonorer le travail. » Albert Paraz. À lire les truculents Le Gala des vaches. Valsez saucisses. Le Menuet du haricot. L’Age d’Homme, 2013. À la cause du peuple : « Qu’est-ce que c’est que le Peuple ? C’est cette partie de l’espèce humaine qui n’est pas libre, pourrait l’être, et ne veut pas l’être ; qui vit opprimée, avec des douleurs imbéciles ; ou en opprimant, avec des joies idiotes ; et toujours respectueuse des conventions sociales. C’est la presque totalité des Pauvres et la presque totalité des Riches. C’est le troupeau des moutons et le troupeau des bergers. » Georges Darien. À lire son impitoyable L’Ennemi du peuple. L’Age d’Homme, 2009. Et je ne crois pas plus, comme Ernest Cœurderoy, En la propriété : « Ta propriété !, c’est le vol ; elle engendre le vol – à détruire. » Au mariage : « Ton mariage !, c’est la prostitution ; il perpétue la prostitution – à détruire. » En la famille : « Ta famille !, c’est la tyrannie ; elle motive la tyrannie – à détruire. » Au devoir : « Ton devoir !, c’est la souffrance ; il répercute la souffrance – à détruire. » À lire le génial Jours d’exil d’Ernest Coeurderoy, en trois tomes. Archives Karéline, 2010. Non, jambon à cornes !, je ne crois pas en toutes ces carabistouilles. Mais en quoi donc peut-on encore croire ? En la Zomia par exemple. En la Zomia que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam il y a encore quelques printemps. D’autant moins qu’elle n’apparaissait sur aucune carte. La Zomia, chouagamment décrite par le prof d’anthropologie de Yale James C. Scott dans Zomia ou l’art de ne pas être gouverné (Seuil),  qui est aussi bien que son titre, serait, d’après notre puits d’érudition, « la dernière région du monde dont les peuples refusent obstinément leur intégration à l’État-nation ». Assez récent, le terme Zomia désigne l’ensemble des territoires se nichant à des altitudes supérieures à environ 300 mètres, des hautes vallées du Vietnam aux collines élevées du Nord-Est de l’Inde, en passant par le massif continental du Sud-Est asiatique (le Vietnam, le Cambodge, le Laos, la Thaïlande, la Birmanie) et par quatre provinces chinoises. « Il s’agit d’une étendue de deux millions et demi de kilomètres carrés abritant près de cent millions de personnes appartenant à des minorités d’une variété ethnique et linguistique tout à fait sidérante ». Et les habitants de cet immense territoire montagneux à la périphérie de neuf États et au centre d’aucun, et à cheval sur les découpages régionaux courants (Asie du Sud-Est, Asie de l’Est, Asie du Sud), réussissent depuis deux millénaires à échapper aux contrôles des gouvernements des plaines. Traités de « barbares » par les États entendant les soumettre, les peuples nomades évoluant dans cette vaste zone d’insoumission ont en effet mis en place des stratégies de résistance parfois étonnantes pour échapper au travail forcé, aux impôts et aux corvées, à la conscription, aux guerres, aux épidémies, aux hiérarchisations diverses et aussi à l’enfermement dans des identités imposées (« leur identité, précise James C. Scott, c’est l’autonomie »). Leurs pieds de nez non-stop aux contraintes de la société d’en bas et aux « discours de civilisation » « n’imaginant jamais la possibilité que des gens choisissent volontairement de rejoindre les barbares » sont favorisés bougrement par leur dispersion physique dans de gigantesques espaces accidentés pas encore fliqués, leur mobilité infinie, leurs modes de survie (le pastoralisme, le glanage, l’agriculture itinérante) et leur sens développé de l’auto-organisation spontanée qui sonneraient le glas du vieux monde autoritaire-marchand s’il se propageaient. Propageons donc. Dong, dong, dong, dong, dong !

Le 29 mars 2012 à 10:07

Une histoire de papier peint

Faire le papier peint , dans le domaine du théâtre, c'est faire de la figuration, faire de la frime, traîner la frimante.   Et, de manière plus imagée : apporter une lettre, faire le troisième hallebardier dans le brouillard ou un bec de gaz dans le lointain.   Le milieu du cinéma emploie : faire le papier peint dans le bastringue pour stigmatiser celui qui, quand c'est le coup de feu sur le plateau, reste les bras croisés à regarder.   Faire le papier peint, c'est ne pas jouer, ne pas participer. Quand, dans les bals, les jeunes filles restaient en plan, n'étaient pas invitées à danser, on disait qu'elles faisaient tapisserie.   Avec le papier peint, c'est l'idée de la minceur qui vient. La figuration est un rôle qui n'a pas de relief même s'il s'agit d'une figuration intelligente.   D'une femme très mince, on dit qu'elle peut passer derrière les affiches sans les décoller.   Cette femme, plate comme une limande, a le cul en papier peint, le cul gaufrette. A la Belle Epoque, on disait qu'elle aurait pu refaire son lit dans un canon de fusil.   Dans le domaine érotique, avoir la queue en papier peint, c'est ne pas être en mesure de bander, ne pas présenter de relief, ne pas avoir le profil grec. C'est, comme disait Serge Gainsbourg, bander foulard Hermès.   En revanche, décoller le papier peint, c'est entrer en érection.   Décoller est une injonction : dans le monde de l'édition, un livre qui ne décolle pas des étagères est un échec.   Ce qui n'a pas de relief est dévalorisé. Longer les murs n'est pas faire preuve d'une attitude bien glorieuse. Un revêtement couleur de muraille n'est pas attrayant.   Quoi qu'il en soit, il n'est pas agréable de faire partie du décor, des meubles.   Il est préférable d'être une tête de gondole ou une tête d'affiche.

Le 17 octobre 2012 à 10:53

On joue poudre, ce soir !

Il est rare qu'une expression de l'argot des coulisses soit signée. C'est pourtant le cas pour celle-ci : Jouer poudre. Antoine Vitez (1930 -1990) qui était metteur en scène, comédien, directeur d'acteurs, poète, en est l'auteur. Il l'a employée un soir de répétition générale. Un soir comme celui-la, il faut que les acteurs se ménagent, qu'ils ne donnent pas tout, qu'ils ne mettent pas le moteur à fond. Ou, pour employer une expression imagée communément utilisée dans le vocabulaire du théâtre : qu'ils fassent la rue Michel. L'expression faire la rue Michel est née d'un calembour entre « le compte » et « la rue Michel-le-Comte », une rue située à Paris, entre le Marais et Beaubourg. Cela fera le compte, cela fera l'affaire, « ça ira comme ça » pour être plus familier. Avant d'affronter le public le soir de la première.   Jouer poudre ne fonctionne pas sur un jeu de mots mais sur une réalité : celle du maquillage. Il se réalise ainsi : d'abord la crème, pour hydrater ; ensuite la poudre, pour matifier. La poudre s'applique avec une houppette ; autrefois, on utilisait une patte-de-lièvre. Au XIXe siècle, le figurant qui ne pouvait se permettre qu'une partie du maquillage, était surnommé une tête à l'huile. Comme il n'était pas rémunéré, il faisait les choses à moitié et se contentait d'appliquer une crème, la plupart du temps, de mauvaise qualité qui lui laissait le visage luisant, comme passé à l'huile. C'est ainsi que jouer poudre, c'est ne donner qu'une partie de ses possibilités d'acteur.   De son côté, l'écrivain Jules Claretie, qui demeura longtemps en poste comme administrateur de la Comédie-Française, produisit ce néologisme : empoudrerizé pour : poudré à l'excès. Antoine Vitez, qui était très cultivé, avait-il suffisamment lu Jules Claretie pour prendre connaissance de cet adjectif ? Lui, adoptant, une expression liée à la rétention, à la retenue ; Jules Claretie un adjectif stigmatisant l'excès, le trop-plein.   La poudre de riz a pour fonction, non seulement d'empêcher la peau de briller, mais aussi de prendre la lumière des projecteurs, sans pour autant donner une impression mortuaire. La tragédienne Rachel, très maigre et très pâle, utilisait une poudre spéciale censée aviver un tant soit peu son teint et à laquelle elle donne son nom : la poudre Rachel. La poudre n'a, cependant, pas que des effets positifs. La poudre blanche, dont les mimes se couvraient le visage, avait été selon les médecins, la cause de plusieurs décès. Jean-Charles Deburau (1829-1873), le fils du célèbre interprète de Pierrot, n'est-il pas mort au cours d'une crise d'asthme .   Puisqu'il s'agit d'une partie du maquillage s'effectuant en deux temps – crème/poudre – Antoine Vitez aurait-il pu, tout aussi bien, dire « jouer crème » ? Mais la crème est pourvue de trop de connotations érotiques ! La crème, c'est le sperme, crème d'amandes ou sirop des gourmandes... Et, faire mousser la chantilly, cette si jolie manière de dire, est liée à la fellation ; et à la prostitution, une mousseuse, c'est une prostituée.   Si le maquillage se fait en deux temps, Antoine Vitez a eu doublement raison de créer une expression attachée à l'histoire du théâtre, ainsi qu'à l'une des ses pratiques. Avec une dimension poétique.

Le 29 octobre 2011 à 09:02
Le 7 décembre 2010 à 07:10

Les Artivistes

Les cracks méconnus du rire de résistance

On le sait surtout grâce à un très très fortiche panorama* des nouveaux modes de résistance facétieux contre « notre monde criminel de bêtise » (René Crevel), l’artivisme, c’est l’art de vivre tout de suite séditieusement, ludiquement, hédonistement, tordboyautesquement au nez et à la barbe des interdits de tout poil. La fort mauvaise nouvelle pour les propriétaires de la planète et les gouverneurs de notre « société des passions tristes » (comme l’appelle notre camerluche Miguel Benasayag) entendant mettre nos existences en coupe réglée, c’est que de dangereux activistes, prêts à tous les crimes anti-autoritaires burlesques, y en a de plus en plus en liberté.Y a les organisateurs des fausses manifs sarkozystes où l’on porte des masques du président en scandant : « Touche pas à mon yacht ! » ou « TF1 sur toutes les chaînes ! ».Y a les piedsnickeléesques Yes Men réussissant à se faire inviter officiellement dans des conférences internationales comme porte-parole de grandes institutions, telle l’OMC, pour en dévoiler ubuesquement la vraie nature totalitaire.Y a les clowns battants british allant s’enrôler pour la guerre d’Irak emmitouflés dans des vestes vert et rose et coiffés de paniers en osier. Y a leurs homologues parigots désireux eux aussi de « rendre l’art de la pitrerie à nouveau redoutable » en se pointant subitement, à la mairie de Neuilly par exemple, pour la nettoyer au Kärcher.Y a les mutins de Reclaim the Streets mettant en branle de gigantesques « carnivals against capital » et perçant le bitume londonien avec des marteaux-piqueurs pour y planter des arbres.Y a les altermondialistes fute-fute ayant rendu hommage à Archimède pendant les bagarres de Gènes en éblouissant tout à coup les carabiniers les chargeant avec des centaines de miroirs. Ou alors les Tutti Bianchi ayant repoussé pneumatiquement les assauts policiers avec « des gommones » (caoutchouc en italien).Y a les sans-cravate éteignant ni vu ni connu les écrans de téloche d’endroits publics à l’aide de « TV be gone » pendant des retransmissions bien choisies (résultats électoraux, coupes du monde de foot…).Y a les guerrilla girls qui, constatant que « moins de 5% des artistes exposés dans les sections d’art moderne sont des femmes alors que 85% des nus sont féminins », mettent des masques de gorille pour poser la question aux visiteurs de musées « Faut-il que les femmes soient nues pour entrer au Metropolitan Museum ? »Y a les space hijackers de Mayfair parvenant perversement à « faire de la police, à son grand désespoir, un partenaire de jeu » en se lançant, par exemple, lors de manifs, à la poursuite de leurs propres camarades.Ou les ecowarriors se prélassant dans d’immenses hamacs surplombant les autoroutes.Et puis, ça ne finira jamais, y a encore– Le « laboratoire d’imagination insurrectionnelle » de John Jordan.– Le « Billboard Liberation Front » (Front de libération des panneaux publicitaires) se proposant de « réinventer la signalétique urbaine grâce à de discrets tours de passe-passe sémiotiques ».– Le « Parti faire un tour » de Gaspard Delanoë.– Le « Théâtre de la perturbation électronique » de Ricardo Dominguez.– Le « Graffiti Research Lab » d’Evan Roth et James Powdedly mettant à la disposition des graffeurs sauvages des « outils de communication urbaine » comme le laser tag.– La « Banque du miel » grenobloise d’Olivier Darné, un organisme financier « ne prêtant qu’aux ruches » et conviant les citadins à « manger la ville ».– Ou La « Frivolité tactique » regroupant des pétroleuses chantantes et dansantes affrontant les forces de l’ordre avec des plumeaux.Tremblez !, piliers de « l’État diarrhée verte » (Maurice Blanchard). Avec de tels artistes du coup d’éclat surprise, avec de tels agitateurs louf-loufs échappant à tous les schémas idéologiques, l’insurrection qui vient risque de vous donner plus de fil à retordre que prévu.*  Frigoussé par les merveilleuses amazones du désordre Stéphanie Lemoine et Samira Ouardi, l’épastrouillant Artivisme est paru en novembre 2010 aux éditions Alternatives. Autres hymnes bougrement instructifs à la nouvelle rébellion poilante : Guérilla Kit de Morjane Baba (éd. La Découverte), Les Nouveaux Militants de Laurent Jeanneau et Sébastien Guernoud (éd. Les Petits Matins) et la série Désobéir des éditions du Passager clandestin orchestrée par Xavier Renou.

Le 21 septembre 2010 à 14:56

Le Guili-guili show

Rire et résistance en République islamique d'Iran

Contrairement aux idées du prêt à porter médiatique en vogue, il ne faut pas confondre les Iraniens et les institutions qui les gouvernent. Plus les lois morales d’une société sont rigoureuses, plus forte est l’envie de rire et de s’en moquer. Plus il y a d’interdit, plus le désir de transgression devient un état permanent de la société, un passe-temps collectif. Les gens ne s’identifient pas aux lois, ils se mettent en face d’elle et n’arrêtent pas de chercher des moyens de les détourner. Tout peut devenir objet de dérision. Au début de la révolution islamique, il y avait à la télévision une émission animée par un ayatollah qui donnait une interprétation et une explication minutieuse à des situations improbables que pouvait rencontrer dans sa vie tout bon croyant : « Si lors d’un tremblement de terre un homme habitant le cinquième étage tombe sur une femme résidant au quatrième et qu’à l’issue de cette collision un enfant naît, le fruit de cette union est-il légitime ou illégitime ? ». Cette émission qui se voulait sérieuse rencontra un immense succès comique. Les Téhérani l’appelaient le « Guili-guili show ». Vingt ans plus tard la censure s’est assouplie, elle autorise la sortie du Lézard, long métrage de Kamal Tabrizi racontant l’histoire d’un voleur qui s’échappe de prison déguisé en mollah et qui se retrouve malgré lui le saint prédicateur d’une mosquée de village. Il est harcelé par de jeunes apprentis mollahs qui lui demandent ce qu’a prévu le Livre pour le cas où deux cosmonautes homme et femme se trouvent en apesanteur dans l’espace et se touchent ? « Doivent-ils faire un mariage provisoire ? ». En trois semaine, ce film a pulvérisé le record de fréquentation de toute l’histoire du cinéma iranien, avant d’être retiré des salles par les autorités…

Le 22 février 2014 à 08:06

S'émerveiller... Serait-ce ringard ?

Shakespeare est toujours à l'honneur et aujourd'hui plus que jamais. Il est parfois mis en scène avec bien de l'intelligence. C'est le cas, à mon avis, à la Comédie Française avec Hamlet. Mais, si l'on regarde d'autres pièces, où est passée la dimension féérique ? Avec les moyens techniques contemporains, rien n'y apparaît comme impossible... Certes, l'illusionnisme était combattu dans les années 1970. Une attitude qui semble s'être prolongée jusqu'au nous : le spectateur n'a pas la tête à l'enchantement ; on ne la lui fait pas... Il est amené à être trop intelligent, conforté par tout un bataclan de dossiers et d'intentions du metteur en scène. Prothèses l'invitant à jouir là où lui dit de jouir. Le rêve est banni. Et son envers complice, le cauchemar, aussi. C'est pourquoi j'ai choisi quelques mots bien désuets et bien oubliés. L'apothéose : elle concerne le théâtre grec et à la féérie. C'est l'admission posthume des héros parmi les dieux de l'Olympe. C'est la mythologie qui, en Grèce ancienne, fournit les sujets. A la fin du spectacle, le deus ex machina ne manquait pas d'apparaître pour dénouer l'intrigue, trônant sur les nuages, accompagné de l'Olympe au grand complet. Au XIXe siècle, la féérie, fondée sur la magie du spectacle, ne manque pas de réussir l'effet de surprise final, parfois accompagné d'un feu d'artifice. Cette concrétisation scénique d'un moment de l'action porte le nom de gloire. La gloire date du XVIIe siècle. C'est une machine praticable, souvent en forme de char, faisant apparaître des personnages surnaturels. Au Théâtre des Tuileries, construit en 1660, le jeu des machines était si puissant que certaines gloires pouvaient enlever jusqu'à cent figurants à la fois. Il est une partie décorative qui entoure une gloire. C'est le gâteau de nuages. Les pièces à grand spectacle du XIXe siècle proposait apothéoses et gloires. Les comédiens apparaissaient sur des plateformes qu'il convenait de dissimuler aux yeux des spectateurs afin de maintenir l'illusion. Des nuages peints en masses moutonnantes – en gâteaux- arrivaient opportunément pour masquer la machinerie. Et voilà ce qui nous manque aujourd'hui. Pour ma part, j'ai envie que, au théâtre s'entend, on me fasse mousser la chantilly !

Le 31 mai 2011 à 08:22

Concours "Orgueil", nous avons une gagnante : Cécile C.

"Orgueil, poursuite et décapitation (comédie hystérique et familiale)" de Marion Aubert

Nous n'aurions jamais imaginé nos lecteurs si timides. Noyé sous une masse de torchons vaguement présomptueux et cliniques, d'où l'orgueil pur, joyeux et insouciant était aussi absent qu'au sein du système lymphatique d'un animal domestique, notre jury déprimait. Nous allions balayer, dissoudre et remettre les places en vente, quand une ultime missive nous parvint. Celle de Cécile C., notre gagnante, dont voici la prose allègre. Cécile vos deux invitations vous attendent donc au Théâtre du Rond-Point le samedi 4 juin à partir de 20h30. Voici son courrier :"Que ne ferait-on pas franchement pour obtenir 2 places gratuitement, obliger un être supérieur comme moi à se vendre de la sorte, sortir du placard  !! Montrer patte blanche, faire savoir, à tout le monde, tel un vulgaire étudiant d'HEC, moi qui suis douée, non pas sur-douée d'INTELLIGENCE, c'est bien simple c'est moi qui ai inventé l'intelligence, je déborde , je dégouline d'intelligence à ne plus savoir qu'en faire !! Pas besoin, de le proclamer à tout va, je me suis proclamée LA fille intelligente, pas besoin de le répandre à la populace, cela se lit sur mon visage. Les gens dans la rue se retournent sur mon passage, béats d'admiration et s'exclament, "Enfin, nous avons croisé une fille vraiment brillante". Lorsque j'ouvre la bouche, mon auditoire s'agenouille devant moi, ébloui, par la lumière de mon génie ! Excusez-moi mais il m'a fallu, un effort immense pour écrire ces quelques lignes parce même ne me connaissant vous devriez savoir que je suis la MIEUX, pas besoin d'envoyer ce mail comme le tout venant !!! Et en plus, si vous saviez comme je suis BEEEELLLE, mais là non, je ne vous ferai pas ce plaisir d'en dire davantage, je n'ai plus la place ! Estimez-vous encore heureux d'avoir reçu un mail d'un esprit vraiment exceptionnel comme le mien ! Bon, pas la peine, j'ai gagné, c'est ça j'ai les places ??? Vous avez mon mail, de toute façon, à très vite !" Cécile C.

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