Jean-Christophe Royer
Publié le 11/08/2013

Prises de Choux - Humour paysan & Dérivés #13


Né le 11/12/65 à Saint-Malo
Habite à Colombes(92) 
Concepteur-rédacteur en publicité.
Marié, deux enfants, un chat, sept guitares.

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Le 9 novembre 2010 à 10:00

Martin Page et "La mauvaise habitude d'être soi"

Le chroniqueur de ventscontraires.net publie deux nouveaux livres

Martin Page fait partie de l'escadre de ventscontraires.net depuis le début, on peut lire ses drôles de billets là et les chroniques de Klemperer Jr, un projet qu'il a initié là. Mais ce sont loin d'être ses seules activités d'écriture. Il est aussi romancier, et vient de le prouver à nouveau avec un roman jeunesse à lire même si on a dépassé la date-limite de l'adolescence, Le club des inadaptés (Ed. L'Ecole des Loisirs). Et il est novelliste. Son dernier ouvrage paru aux Editions de l'Olivier est un recueil de sept nouvelles irrésistibles de loufoquerie, réunies sous le titre énigmatique de La mauvaise habitude d'être soi. Sept bijoux d'absurdité à l'implacable logique qui vous tournent la tête, dont voici un extrait pour ventscontraires.net. (Les illustrations du livre, tout aussi loufoques que les textes, sont signées du "Requin Marteau" Quentin Faucompré)."Je suis bien plus proche des autres depuis que je vis à l'intérieur de moi-même. La conscience de mon insularité m’a permis de réaliser qu'il est nécessaire de construire des ponts pour aller vers autrui ; qu'il n'y a rien de naturel ni d'évident. Ce n’est pas parce que l’on habite le même monde que l’on peut se comprendre et être proches les uns des autres. Au contraire. Les gens qui pensent ainsi se trompent. Il y a des zones d'ombres à l'intérieur de moi-même et cela m'effraie. J'ai peur de ce qu'elles renferment, je crains de m'y perdre. Mais comme je suis curieux et aventureux, je les explore doucement, pas à pas, avec une lampe de poche et mon appareil photo. Je fais des découvertes : des choses oubliées, qui me reviennent en mémoire quand je les vois, des choses inédites aussi, qui me surprennent. J'ai ainsi retrouvé des jouets d'enfance, des vieux meubles, des fruits en bocaux et des animaux empaillés, des nounours et des vêtements poussiéreux, des armes (revolver, fusil de chasse, piège à loup, dague) et des fioles contenant des liquides vert, mauve et rouge, des photos jaunies, des mannequins en plastique vêtus démodés, des coquillages et des pièces en or dans une boîte en fer.Habiter à l'intérieur de soi-même, c'est à la fois vivre dans un lieu familier et côtoyer l'étrangeté. Il n'y a pas de ciel, pas d'horizon, cela ne paraît pas très grand et pourtant il n'y a pas de limites. Je ne veux pas dire que j'y suis confronté à l'infini, mais, plutôt, que l'espace s'étend au gré de mes pas. Mon domicile dépend de mes explorations."(extrait de la nouvelle "A l'intérieur de moi-même" / illustration : Quentin Faucompré)

Le 28 décembre 2010 à 16:59

Au secours les mots : Thomas Vinau défend le mot "parasite"

Délivrons les mots récupérés et dévoyés!

Parce que la langue est le lieu d'un champ de bataille idéologique, il faut s'occuper des mots dénaturés ou vidés de leur sens par les politiques et les médias. Klemperer Junior invite des auteurs à les réhabiliter. Postez vous aussi vos contributions ici.En Grèce antique, le parasite était un officier qui percevait le blé et assistait le prêtre. Il prenait de droit une part sur ce qu’il percevait. Chez les Romains et jusqu’au Moyen-Age, le terme désigna un pique-assiette, qui était là pour divertir le seigneur pendant son repas. Il y prenait sa part et faisait rire le gros pour l’aider à digérer. Le parasite paie son repas en "monnaie de langue", comme l’écrit Michel Serres. Dans les "salons" latins, il devint de bon ton d’avoir son parasite à la table. La technique se développa, s’affina, trouva ses adeptes, ses écoles. Il s’agissait, non sans ironie, de flatter, d’écouter, de faire rire, de ne jamais contredire directement. Le parasitage était un art de la brosse mais aussi de la satire. Avec une fonction éminemment sociale. Le riche y trouvait son lustre et l’artiste son ventre. Le parasite habile s’en moquait à ses dépens. Il connaissait les arts, les lettres, la poésie. L’anecdote est belle du tyran Denys et du parasite Philoxène. À la fin d’un banquet le tyran lit un de ses poèmes puis demande son avis à Philoxène sur la qualité des vers. Celui-ci répond que son poème ne vaut rien. Denys, vexé, l’expédit aux carrières. Le lendemain, le tyran l’invite à nouveau et lit un autre poème. Philoxène se lève et dit "Que l’on me reconduise aux carrières". Sa repartie désarme le tyran et le sauve. Exercice difficile que celui de bouffon et de pique-assiette, de troubadour et de satiriste. Mais sans talent, le parasite n’est qu’un lèche-botte que l’hôte aime humilier. Un profiteur. Un lâche. C’est cette dernière dimension qui est restée, oblitérant totalement l’insolence poétique de l’art parasitaire. À partir du dix-huitième siècle, le mot illustre, en biologie et en médecine, un organisme qui vit aux dépens d’un autre. Puis au vingtième, il s’infiltre dans le langage informatique, voire économique. Qu’il désigne un ver, un virus ou un homme, il n’est plus connoté que négativement. Comme c’est dommage. Le parasite, le pou, le poète, ont en commun ces façons de profiter du gros corps qu’ils devraient servir. Avec élégance et finesse, ils savent saper. Thomas Vinau s'intéresse aux choses sans importance et aux trucs qui ne poussent pas droit. Est un etc-iste et un brautiganiste. Se prend parfois pour le fils de Bob Marley et de Luke la main froide. S'assoit sur le canapé. Se reprend. Décapsule. Ecrit des textes courts et des livres petits. Il est aussi chroniqueur pour ventscontraires.netetc-iste.blogspot.com

Le 17 avril 2012 à 10:11

Ce qui fait chanter les abeilles

Un jour, on entend une féministe évoquer la forme phallique des buildings new-yorkais et on se dit que les termites doivent être de sacrés phallocrates. De la sociologie à l'entomologie, en effet, il n'y a qu'un pas, que les réactionnaires refusent de faire sous prétexte que l'homme n'est pas un animal comme les autres. Pourtant le triste sort des insectes devrait interpeler notre fibre humaniste. Prenez les abeilles. Toutes ces ouvrières qui triment dans les champs pour une caste de larves oisives et une reine aussi grasse qu'ingrate, même pas élue au suffrage universel, ça fout le bourdon. On les met en face de frelons venus d'Asie, mais elles, elles ne font pas le poids. Ajoutez à cela la précarité de leurs logements -que dis-je, leurs cellules !- on est carrément dans le surréalisme ! Et leur véhicule de fonction ? Quatre ailes, enfin, c'est ringard ! Et que fait Mélenchon ? Rien ! Ça veut tout dire ! Ah, nul doute que si elles tricotaient des sous-vêtements pour Lejaby, elles auraient voix au chapitre de l'insurrection citoyenne, les abeilles. Mais non. Pourtant, si les larmes de ces petites victimes du plus vil royalisme se mêlaient à leur pollen, nul doute que le miel produit aurait le goût de bouchon si amer du cérumen. En tout cas, personnellement, j'ai beau ne pas sortir de St Cire, je considère que l'organisation sociale de ces insectes est un vestige du passé que la marche de l'Histoire aura tôt fait de balayer. Les pesticides m'en soient témoins.

Le 19 mai 2015 à 06:27

La Pitié ou la Potence

Le Pauvre est décevant

Le Pauvre, ailleurs, est un calendrier d'ONG. Le Pauvre, ailleurs, est un sujet photographique. Ses oripeaux bariolés, ses activités étranges, ses sourires caressants, ses élans affectifs, ses danses, ses artisanats de bouts de ficelle. Le Pauvre, ailleurs, lorsqu'il n'est pas trop insistant, est une composante agréable du voyage. Il vous reconnaît, vous ouvre les portes de la réalité de son pays. Il chante pour vous, vous enseigne les rudiments de sa langue et rit si vos chorégraphies manquent de grâce. Certes il exagère parfois un peu les prix et tente de vous prendre vos lunettes de soleil mais vous savez vous montrer ferme.Son charme principal réside dans son immobilité : sa vocation est de rester là où il est né et de n'en point bouger. Il ne vous suit pas dans l'avion et vous n'emportez que des images qui feront de très beaux fonds d'écran, un diaporama pour les amis ou le sujet d'un blog qui confirmera vos talents de voyageurs.Mais le Pauvre, ici, est décevant. Lorsque l'on est friand d'humanitaire à l'étranger, il est difficile moralement d'adopter une posture de rejet du Pauvre du bas de chez soi. Cela nécessite la construction d'un discours imparable, humaniste et étayé. Ce racisme  ne peut s'affirmer comme tel par quelqu'un comme vous qui pense être imprégné des valeurs de la gauche. Parce que, comme le rappelle Jérôme Valluy : « du fait de la mémoire de la Shoah et de ses soubassements racistes (…) le racisme se trouve disqualifié tant comme théorie scientifique que comme discours politique. (...) De ce fait, la xénophobie se substitue parfois au racisme d'antan, en introduisant plus de précautions dans la désignation des stigmates de l'altérité honnie »1. Il s'agit donc de prouver ce que Pierre Bourdieu2 résumait en une phrase :  « ils n'ont que ce qu'ils méritent » et ainsi de vous protéger de toute culpabilité d'être un xénophobe social. Dès l'occupation d'un terrain par des Pauvres, vous vous présentez à eux. Vous sentez l'urgence humanitaire à portée de main. Poussé par une recherche affective et par votre goût de l'altérité, convaincu que vous serez reconnu, remercié et adopté, vous vous imaginez déjà racontant à vos amis des anecdotes concernant X ou Y ou sur l'enfant à naître qui portera sans doute votre prénom. Vous amenez des vêtements et des chaussures, ceux qui attendaient depuis des mois que vous alliez les déposer dans une association de recyclage. Parfois vous amenez de la nourriture que vous achetez dans un magasin discount dans lequel vous n'allez jamais pour vous-même.Mais très vite vous êtes déçu : les femmes trient les vêtements, rejettent ce qui ne correspond pas à la saison et refusent  les pantalons. Tout le monde  boude vos tenues indiennes. Face à  la nourriture, votre incompréhension s'accentue : les mères vous rendent les ingrédients inconnus dont elles ne peuvent lire le mode d'emploi ainsi que les préparations culinaires dont elles ne connaissent pas la composition. Vous vous effrayez de l'accumulation d'aliments gras dans le menu des enfants qui se déroule comme un apéro sans fin. Vous cherchez les 5 fruits et légumes par jour. Vous peinez à comprendre l'impossibilité de stockage dans l'exiguïté des espaces de vie, l'envie de suivre la mode dans un tel contexte et l'existence de goûts et de couleurs chez le Pauvre.Puis vous surprenez le retour des mères de leur activité de mendicité. Pourquoi emmener les bébés  avec elles ? Il serait tellement plus sain de les déposer à la crèche ou chez l'assistante maternelle plutôt que d'exciter la pitié des passants avec leurs visages joufflus. Vous interprétez avec horreur ces carences éducatives sans vous poser la question de la faisabilité. Vous qui savez gérer vos enfants, qui les levez tous les matins dans une maison chauffée et éclairée pour les emmener à l'école, vous demandez poliment mais agacé pourquoi les sauvageons qui farfouillent dans votre sac ne sont pas en classe à apprendre votre belle langue. Vous êtes gêné par les miroirs argentés qui dissimulent les regards des jeunes. Leurs déplacements en meute vous mettent mal à l'aise. Vous cherchez votre sac à main du regard. Vous vous sentez visé par leur potentiel d'incivilités. Vous en oubliez la définition de l'adolescence et ne décodez plus les comportements.Et puis, cerise sur le gâteau bien roboratif, voici la valse des grosses berlines et des beaux habits. La Mafia ! Vous avez enfin la preuve d'une  fortune illégale donc cachée et la misère devient un décor. Ces « crasseux, méchants clowns » comme les appelait Louis Ferdinand Céline3, vous jouent, vous en êtes sûr, la comédie de la misère. Vous ne voyez plus les mains rougies des femmes qui lavent le linge dans les bassines d'eau froide. Vous ne voyez plus les gazinières allumées pour réchauffer les tôles. Vous ne voyez plus les stigmates de la fatigue sur les visages des enfants. Et vous niez les mouvements des nuisibles sous les détritus. Vous ne voyez que des individus fainéants et menteurs. L'urgence humanitaire n'est plus. Leurs atavismes immoraux sont indubitables. Et si votre cœur est toujours soulevé, c'est par les remugles de la benne ouverte en plein ciel ainsi que par la vue des ruisseaux de fange qui coulent derrière les grillages. On peut aborder la pauvreté de deux manières : en mettant en cause le système injuste qui la produit ou en accusant les déficits moraux des individus. Il s'agit bien ici d'un symptôme de ce que Ruwen Ogien4 définit comme la préoccupation actuelle des plus nantis : leur peur de « l'effondrement d'un certain ordre moral fondé sur le goût de l'effort, le sens de la hiérarchie, le respect de la discipline et le contrôle des désirs » entre autres. Vous trouviez les hommes beaux et les femmes altières, vous pensez maintenant qu'un peu plus de discrétion et de modestie siéraient mieux à leur position. Nous sommes très loin de l'injonction de Baudelaire5 « assommons les pauvres ». Celui-ci souhaitait réveiller le mendiant silencieux, docile et honteux en le rouant de coups : « Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l'orgueil et la vie. » Il s'agit aujourd'hui de blâmer les victimes, pas de compatir.  Alors la bascule peut s'effectuer dans votre tête telle qu'elle s'est déjà effectuée au sein des ministères dans son accompagnement des plus défavorisés : de l'Etat maternant à l'Etat paternaliste qui contrôle, punit et redresse6. Gentil voyageur plein de pitié pour les Pauvres que vous croisez lorsque vous « faites» le Burkina Faso, vous réclamez « la potence » pour ceux d'ici. Vous avez décillé les yeux : il faut qu'ils partent,  ceux qui ont pris la route pour venir s'échouer sur nos rivages et qui ne comprennent pas qu'ils sont seuls responsables de leur vie misérable. Ils sont le miroir de notre impuissance à modifier la société injuste dans laquelle nous nous faufilons. Ils sont  la limite de nos convictions et de nos capacités compassionnelles et de solidarité. Aurons-nous honte un jour de notre inaction et de nos discours pour la justifier comme nous avons eu honte hier devant les morsures infligées par les rats sur les visages des bébés des bidonvilles de Saint Denis et de Nanterre7 ? ________________________________________________________________________________Le titre de ce billet fait référence au livre de Bronislaw Geremek La potence ou la pitié, l'Europe et les pauvres du Moyen Age à nos jours.  Gallimard, 1987.1 Jérôme Valluy, Immigration et xénophobie d'état, In Les métamorphoses du contrôle social. Sous la direction de Romuald Bodin, La Dispute, 20122 Pierre Bourdieu, La distinction- Critique sociale du jugement, Les Editions de Minuit, 1979.3 Louis-Ferdinand Céline, Correspondance avec Roger Nimier, 23 juillet 19594 Ruwen Ogien, La guerre aux pauvres commence à l'école, Grasset, 2013.5 Charles Baudelaire, Assommons les pauvres ! In Le spleen de Paris, Michel Levy, 1869.6 Loïc Wacquant, La fabrique de l'état néolibéral : insécurité sociale et politique punitive, In Les métamorphoses du contrôle social. Sous la direction de Romuald Bodin, La Dispute, 20127 Robert Bozzi, Les gens des baraques, Arte France, 2004.

Le 7 octobre 2014 à 09:07

Ghislain

P { margin-bottom: 0.21cm; } Parents, je n'accède pas à votre convocation du droit à l'image pour m'interdire de prendre en photo votre enfant alors que vous l'avez transformé sciemment en banderole politique vivante, banderole qui à chaque fois que je la croise dans la rue, le métro, le bus, me crache au visage, me tord le cœur et me fait pleurer comme jamais encore quelqu'un ou quelque chose n'avait réussi à le faire. Vous vous devez de tout assumer jusqu'à votre petit Ghislain qui porte ce ballon en étendard. Je ne vous autorise pas à vous comporter comme si cela n'était pas important ou comme si je devais ne pas y répondre par le mépris, la colère ou la haine. Je vous interdis de penser que vous avez le droit d'évoquer ces sentiments sans que je n'aie de mon côté les mêmes droits à les utiliser pour vous répondre. Je vous interdis de me rétorquer que je n'ai d'autre droit, encore, que celui de vous tendre ma joue. Je vous interdis de m'imposer vos valeurs judéo-chrétiennes comme je m'interdis de vous imposer les miennes. Je vous interdis de vous draper dans ce que vous appelez une forme de bienveillance, d'amour et de partage sans concevoir une seule fois que si, vos paroles, vos slogans, vos logos, sont bien au contraire d'une violence inouïe envers tous ceux qui souffrent à travers le monde à cause très exactement de vos voix, de vos ballons et de ce qu'ils impliquent envers ces gamins, ces hommes et ces femmes qui, ne pouvant concevoir vivre dans cette société que vous leur fabriquez, préfèrent la quitter un peu plus rapidement plutôt que de l'affronter. Chacun de vos slogans soi-disant pacifiste, chacun de vos tracts empli d'amour, sont autant de mollards contre les gens comme moi qui ne vous ont rien demandé hormis _pardon_ le fait d'accéder tout simplement aux mêmes droits que vous. Vos mots sont autant d'armes que vous tendez à vos enfants qui, si l'envie leur en prend, les utiliseront contre les "autres" et parfois même contre eux-mêmes sans savoir ce qu'ils font.  Alors oui, je prends en photographie votre petit Ghislain parce qu'il est votre symbole autant que le mien, j'ai le même droit que vous de l'utiliser. En lui faisant porter ce ballon, vous m'y avez de facto autorisé. Je lui floute le visage, non pas par peur de ce droit à l'image (encore une histoire de droit), mais parce que je lui espère un libre arbitre qui lui permettra de s'émanciper de vous et de vos valeurs que les miennes jugent mortifères.  Je veux montrer la photo de votre petit Ghislain à cette petite et jolie Juju qui m'est chère et qui a sensiblement le même âge que votre enfant pour lui dire : "tu vois ma chérie, ce petit Ghislain beau comme un cœur, blond comme un Petit Prince, il est comme toi, il va bâtir un monde, celui de tes enfants et des enfants de tes enfants. Il n'a pas vraiment choisi de tenir ce ballon, il n'a pas vraiment choisi d'être une banderole politique qui tue des gens, partout dans le monde et en France. Je vous souhaite tellement que toi et Ghislain bâtissiez le monde dont je rêve, parce que tu sais, moi, franchement, à cause de tous ces ballons qui font moches dans le ciel, qui s'envolent, se répandent et tout envahissent depuis quelque temps, j'ai bien envie de baisser les bras et de me reposer _ oh, un tout petit peu_ à l'abri d'un arbre, la joue posée contre le sol humifère et tendre de mes rêves, cette joue que jamais plus je ne tendrai vers qui que ce soit...

Le 14 juillet 2010 à 14:37

Kodi

On rigole bien en France. Kodi (Claude-Michel Wilfrid) a 26 ans.  Kodi avait un travail, une vie sociale et une vie tout court, comme tout le monde. Il habitait Port-au-Prince. Oui mais voilà : à Port-au-Prince il y a eu un tremblement de terre, et Kodi y a tout perdu, comme ça, en quelques minutes (certainement dans le but de faire son intéressant, Kodi, tout le monde le sait, est comme ça). Une explosion au propane, ça pardonne pas : Kodi est brûlé au visage, aux mains, au torse, au dos et aux jambes. Comme Kodi ne fait rien à moitié, il possède également de nombreuses plaies ouvertes, certainement pour se donner un genre, faire son rebelle et se la péter grave devant ses potes (quel sacripant ce Kodi!). Jusque là me direz-vous, ce n'est pas très drôle. Rassurez-vous, c'est maintenant que ça va le devenir, promis. Kodi, cet immonde opportuniste, a bénéficié de la mesure qui a permis à de nombreux Haïtiens de séjourner en France pour traitements d'urgence. Alors la France, comme c'est un grand pays, elle l'a soigné le Kodi pendant tout ce temps. Sans rien demander. Très généreusement. A Lamalou-les-Bains. Lamalou-les-Bains c'est très joli en plus. Parce que la France elle a la classe atomique : elle ne rechigne devant rien, et a un cœur gros comme ça. Oui mais voilà, Kodi est en France depuis bientôt trois mois, et la France, et bien, elle permet aux Haïtiens de ne rester que trois mois, c'est la loi (la France elle est altruiste mais elle a des règles). Alors dans sa très grande mansuétude, eh bien elle a décidé qu'il fallait le renvoyer à Port-au-Prince le Kodi. Parce qu'après tout la France, elle est bien gentille, mais cette petite frappe de Kodi faudrait pas qu'elle prenne ses aises ici et ne profite trop du système. Il est pas complètement soigné Kodi ? Bah, il avait qu'à cicatriser plus vite aussi (il est d'un lent ce Kodi... c'est le premier pour faire des conneries, mais pour ce qui est de cicatriser dans les délais impartis, on attend toujours...). Alors Kodi, on va le renvoyer là-bas. Bon d'accord, il ne peut plus vraiment se servir de ses mains, aura des difficultés certaines à retrouver du boulot dans son état mais bon, la France elle fait ce qu'elle peut hein et quand elle dit trois mois, et ben elle dit trois mois: la France, elle transige pas avec les contrats ! Le Kodi il est bien mignon, mais faut pas pousser mémé dans les orties non plus.  La France, elle aime pas les profiteurs. Quel salaud ce Kodi... Je vous l'avait dit, on rigole bien en France... > plus dans le Midi Libre > plus sur Facebook

Le 28 octobre 2015 à 09:23

La beauté du sport amateur

Au bout de trois tours, j'avais fini par comprendre qu'il s'agissait de prendre la balle et de la passer à son voisin. Elle était un peu plus petite qu'une balle de hand, mais très lourde. De loin, elle donnait une impression de souplesse, mais au toucher, elle était d'une matière s'approchant du formica. Elle passait de mains en mains, un peu comme un témoin dans une course de relais. Nous faisions des pas chassés autour de ce qui ressemblait à un but de football.Il n'y avait aucune urgence, aucune pression, aucun élan. Personne ne tentait de marquer, ça ne devait pas être l'objectif. L'ambiance était à la désinvolture. Les membres des équipes (il y en avait manifestement trois, puisque les uns portaient un t-shirt bleu, d'autres un t-shirt vert, et les derniers des protège-tibias jaune) affichaient un air de détachement, voire de dédain à l'égard du jeu. C'était tellement ostentatoire que je me mis à croire qu'ils obéissaient là à une des règles. Alors j'ai fait la moue – j'ai senti une forme de contentement de la part des Verts, dont je faisais partie. En tout, on comptait seize joueurs.Tout le monde parlait à mi-voix, je ne distinguais pas grand chose. Il n'était pas question du match que nous étions en train de jouer, c'est sûr. J'étais le seul sans moustache.Il y avait un arbitre, placé à une cinquantaine de mètres de nous sur le terrain vague (nous nous trouvions sur un long espace en extérieur, moitié boueux, moitié herbu). Il portait un mégaphone à sa bouche régulièrement. "200 !", cria-t-il. Puis : "145 !". Il se passa un long moment encore avant qu'il répète : "145, j'ai dit !". Selon ce que je constatais, les joueurs ne modifiaient pas leur comportement, ni le rythme ni rien.D'autres projectiles entrèrent soudain dans le jeu, sans que je comprennent d'où ils venaient. En lieu de balles, il fut plutôt question de billes en métal. Quelqu'un les projetait sur nous à toute force, alors qu'on continuait les pas chassés. Aucun mouvement d'esquive de la part des joueurs. Rapidement, ils se mirent à saigner, des ecchymoses, des plaies. Des arcades sourcilières éclatèrent, je me protégais comme je pouvais, tout en continuant de passer la balle à mon voisin.L'arbitre agita une clochette à l'autre bout du terrain. Aussitôt, les Bleus exultèrent, sauts en l'air, chant de victoire. Les Jaunes se congratulèrent chaleureusement. Les Verts n'étaient pas mécontents non plus. "On a fini troisièmes, pas mal", me glissa un coéquipier qui pansait son genou. Bon esprit, me dis-je. On se donna rendez-vous à l'année prochaine.

Le 8 octobre 2012 à 09:14

C'est long les vacances...

(têtes de brochets)

Le village était vide. 18 âmes au total. Un seul commerce qui faisait à la fois tabac, poste, presse, bar, restaurant et hôtel. La journée s'étirait mollement. - Des crocodiles dans le canal du midi ! - Oui monsieur ! - Non monsieur ! - Impossible ! - Non monsieur! - Encore un coup de Napoléon ! Les deux types qui s'exclamaient au comptoir attiraient l'attention des quelques clients qui erraient dans la salle. Leurs éclats de voix n'étaient ponctués que du bruit des verres sur le zinc et des crépitements réguliers du grille mouche électrique. la salle était sombre, lugubre, mais fraîche. Les trois vieillards collés aux tables étaient ravis de ce semblant d'animation. - Parfaitement monsieur ! - Non ! - Si ! Il les a échangé à Haïti contre des molosses à esclaves et les à réintroduit aux portes de Toulouse... Chaque bête est marquée au fer rouge d'un tricorne et d'une longue-vue sur les écailles... - J'ai déjà vu ça dans un film... sauf que c'était des robots et que cela se passait en Espagne. - Je vous parle de l'histoire monsieur, la grande Histoire ! - C'est le titre d'un film ? - Non monsieur ! - Oui monsieur ! - Parfaitement monsieur ! Crépitement de mouches. Je lève les yeux et remarque les énormes têtes de brochets qui ornent le mur comme des trophées de chasse Le patron offre une tournée générale de brune et quatre madeleines pour le public de vieillard. L'odeur d'un plat de tripoux qui mijote dans la cuisine clôt le bec aux deux zouaves.

Le 16 novembre 2013 à 08:53

Mario Rigoni Stern, clochard céleste

Portrait 45

Mario Rigoni Stern est un morceau de neige. Il né en 1921 dans sa montagne, à Asiago en Vénétie et meurt en 2008 au même endroit. Ne croyez pas pour autant que ses pieds n'ont pas goûté plus large. La seconde guerre mondiale le souffle comme un flocon, incorporé par les Italiens, qui soutiennent l'Allemagne. Champs de guerre de France, d' Albanie, puis contre les Russes, puis emprisonné par les Allemands, avec les Russes qu'il devait combattre. Lorsqu'il comprend que le printemps n'empêche personne de mourir, il choisit l'hiver. Mario Rigoni Stern s'évade par la neige en 1943. Deux années d'errance, de la Prusse Orientale jusqu'à Turin. Deux années à marcher dans sa faim comme dans les congères. Après guerre, une fois rentré, il devient employé du cadastre pour se consacrer à la montagne et à l'écriture. Mario Rigoni Stern est le flocon qui brûle la langue de tous les sergents perdus dans la neige. Mario Rigoni Stern est la goutte glacée qui capture la lumière au bout des serres d'un rapace. Mario Rigoni Stern est la larme figée au bord de l'oeil de Primo Lévi. Il sait que les promesses du ciel fondent comme le givre. Que la mort est une couverture pleine de souvenirs. Que des baies poussent dans l'hiver. Il se consacre à sauver ce qu'il reste. L'allure d'un arbre, l'odeur d'un plat, du tabac partagé, la piste d'un oiseau, l'amitié. Des traces de pas dans le grand vide blanc d'après l'horreur. En France il est édité par La fosse aux Ours.

Le 1 novembre 2013 à 08:57
Le 3 septembre 2011 à 08:53

Pas volée

Pas de sous-titre cette semaine, en raison de la situation

Cette semaine, on m'a demandé de faire une chronique de reprise, ce qui m'a surpris, puisque je pensais ce site axé culture plutôt que couture. La reprise est en effet une opération consistant à supprimer les trous des chaussettes, afin de pouvoir ensuite les porter en toute quiétude. Car il est inutile de rappeler que chaque année, dans le monde, des dizaines de milliers d'accidents de pieds sont dus à des chaussettes trouées. Il faut pour cela se munir de fil de couleur chaussette et d'un oeuf en bois (dont on ne peut pas se servir ensuite pour faire une omelette en bois, à cause des normes européennes de sécurité). Par extension, la reprise économique est une activité consistant à supprimer les trous de l'économie en période de crise, par exemple quand tout le monde raccommode ses chaussettes au lieu d'en acheter de nouvelles, entraînant irrémédiablement une terrible récession dans le domaine de la chaussetterie, qui peut ensuite entraîner dans son sillage des conséquences, dont certaines terribles. Il faut alors se munir d'un oeuf de poule aux oeufs d'or et de fil de soie pour raccommoder durablement la conjoncture. Un exercice long, douloureux (à cause des épingles) et économiquement irresponsable puisque, tous les politiciens avisés vous le diront, quand la situation économique commence de marquer des signes de faiblesse, mieux vaut en acheter une nouvelle que de tenter de réparer l'ancienne, sinon que deviendront les fabricants de situations économiques ?

Le 5 janvier 2013 à 09:53

Tribulations d'un best-seller avant sa publication

Histoires d'os 37

Best-seller incontesté de la paléontologie, Sur l’origine des espècesde Charles Darwin a mis plus de vingt ans à voir le jour. Et, paradoxalement, dans une certaine précipitation. En effet, dès 1836, date du retour de son voyage autour du monde sur le Beagle, le jeune Charles Darwin commençait déjà à élaborer sa célèbre théorie de la sélection naturelle des espèces sur la base de l’observation et de la description des faunes actuelles et fossiles, qu’il avait récoltées dans des territoires génétiquement isolés comme par exemple, l’archipel des Galápagos. A peu près à la même époque, un autre naturaliste, Alfred Wallace, formulait lui aussi l’idée d’une évolution des espèces. Cette convergence de points de vue et les conseils empressés de quelques disciples zélés devaient pousser le prudent Darwin (qui prétend-on, hésitait encore pour ne pas contrarier une épouse très croyante) à publier plus tôt que prévu son Extrait d'un essai sur l'origine des espèces. Titre jugé trop long par l'éditeur qui imposa le titre actuel. Le livre sortit en librairie le 24 novembre 1859 et les 1250 exemplaires de l’édition originale furent épuisés le jour même. Il sera réédité à six reprises entre 1859 et 1872. Pourtant, le compte-rendu officiel de la Royal Society, homologue britannique de notre Académie des sciences, conclura l’année 1859 en regrettant « une année scientifique un peu décevante, où rien de très important n'a été découvert »  

Le 6 août 2011 à 08:38

Le cerveau millimétré

J’aime le papier millimétré. Avec lui, on sait toujours où l’on va. Un centimètre est un centimètre, sauf les jours de pluie, bien sûr, car il s’étire, et le centimètre de la réalité devient un centimètre virgule un millimètre ou même deux millimètres sur le papier. Alors la transcription de la réalité s’en trouve imperceptiblement changée, car dessiner ainsi n’est pas confortable et la mauvaise humeur qui s’en suit est peu propice à l’annotation rigoureuse de cette sorte d’éléments pondérateurs. Bref, on CROIT dessiner ce que l’on mesure, et sans y prendre garde on majore tout – dans une proportion raisonnable – mais indéniable. Et par un petit glissement analogique, qu’en est-il de l’influence de la pression atmosphérique sur l’enregistrement de nos impressions ? Les aires du cerveau aussi, après tout, forment un support plastique – non pas extensible à l’infini, hélas – mais du moins variable en volume selon les circonstances. Et alors, des yeux charmants, une silhouette pleine de vénusté, des propos spirituels même, ne prennent-ils pas dans notre mémoire une place un peu disproportionnée si on les croise sous un ciel bas ? Je ne suis pas loin de le penser. Evidemment, il en serait de même pour les mauvaises rencontres, mais si les mufles et les laiderons n’échappent pas à cette extension générale, le mal n’est pas grand, les souvenirs les meilleurs sont plus vivaces, paraît-il, que les mauvais. Dans cette perspective, un été pluvieux n’est pas une calamité, bien au contraire. Nous en sortirons tous grandis.

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