Ed Wood
Publié le 23/08/2014

En bon dilettante, je pense avoir trouvé un moyen de travailler les mains dans les poches: je vais devenir pickpocket !


Ed Wood

Poète trash et licencieux, il mélange les mots et les cinq sens pour faire rougir les spectateurs de tout âge. Amoureux de la langue française et de ses jolies formes il s’amuse à confronter la décadence de ses propos à un langage précieux et raffiné. Son péché préféré ? La luxure, qu’il célèbre avec malice et gourmandise dans des textes finement ciselés au sein du Grandiloquent Moustache Poésie Clud et du groupe Ed Wood Is Dead. 

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Le 28 novembre 2014 à 10:22

Yasmina Reza : "J'ai eu la chance de travailler avec des acteurs exceptionnels"

Entre burlesque et minimalisme, Yasmina Reza met en boîte la décentralisation culturelle avec Comment vous racontez la partie. Et le public du Rond-Point joue sa partie en applaudissant tous les soirs les débats littéraires organisés dans la salle polyvalente d'une petite commune de province. Jean-Daniel Magnin – Pourquoi traiter sur scène de notre relation au culturel ? N'est-ce pas un sujet très "boutique" ? Cela dit le spectacle passe formidablement la rampe et réussit à nous concerner tous – comment vous y êtes-vous prise ?Yasmina Reza – Au fond j’ai souvent traité la relation à la culture et au « culturel ». Dans Art, Une pièce espagnole  ou Le dieu du carnage entre autres… C’est la première fois que je le fais aussi frontalement. Mais en prenant comme protagonistes les acteurs mêmes de ce milieu, je m’échappe aussitôt de la thématique. Ce qui se noue entre eux, les lieux, les rapports inopinés, les préoccupations intimes sont ce qui m’intéresse. Si je devais résumer ce qui a été le fil de mon écriture, je dirais que j’ai fait là une énième variation sur l’éloignement et la solitude (autres thèmes habituels). – En vous lisant et en regardant la pièce, on a l'impression de voir par transparence ce qui se joue en secret à l'intérieur des personnages. Qu'attendez-vous de vos comédiens ? Quel regard portez-vous sur eux pendant les répétitions ?– Je vous remercie de voir ça. C’est exactement au cœur de notre travail. Cela demande une très grande concentration pour les acteurs. Ils ne peuvent jamais penser : je ne dis rien, je me repose un peu. Ce qu’ils ne disent pas à voix haute et qui n’est pas écrit avec des mots, est quand même écrit dans la pièce. Tout est en gros plan. De par la situation même et aussi de par la nature de ma mise en scène. Tout ce qui est raté, mal réglé, hésitant, tout ce qui est de l’ordre de la non-assurance a été répété avec le plus grand soin. Tous les trous, les silences involontaires, la gêne. J’ai beaucoup d’affection pour ces personnages perdus à Vilan-en-Volène. Et j’ai aussi de l’affection pour la salle des fêtes qu’ils occupent finalement en dansant. – Voyez-vous souvent des mises en scène faites à partir de vos textes ? Est-ce une expérience dépaysante ? Vous pourriez monter d'autres pièces que les vôtres ? Pourquoi ?– Quand j’ai débuté, je me déplaçais assez souvent pour voir les mises en scènes de mes pièces. Je veux dire à l’étranger. A présent presque pas. Sauf pour les grandes créations, notamment en Allemagne où mes pièces sont souvent crées avant la France. Ce n’est pas seulement une expérience dépaysante, c’est aussi une expérience traumatisante parfois. Si vous n’êtes pas en adéquation vous vous retrouvez dans une situation intenable…. Je serais très heureuse de monter d’autres pièces que les miennes, mais il faudrait que ça vienne à moi… –  Que saviez-vous du spectacle avant de commencer le travail de mise en scène ? Qu'est-ce que ce travail vous a permis de découvrir dans la pièce que vous ne connaissiez pas ?–  Je savais certaines choses. L’esprit du décor, de la lumière… Je savais aussi que j’allais m’intéresser aux corps. A tout ce qui est mouvement, façon de se tenir dans l’espace, gestes, aussi minuscules soient-ils. Ma formation va dans ce sens. J’ai étudié chez Lecoq, je me sens proche de la musique, de la danse. Mon écriture est je crois très organique, pas du tout intellectuelle. Il en va de même pour mon rapport physique à la scène. J’ai eu la chance de travailler avec des acteurs exceptionnels, très inventifs et répondants. Les acteurs vous révèlent toujours des couleurs cachées… – D'où viennent les larges extraits du roman de Nathalie Oppenheim, Le Pays des lassitudes, cités dans la pièce ? Sont-ils des pastiches, des textes orphelins "en réserve" ou sont-ils au contraire arrivés en cours d'écriture ? Quels écueils avez-vous dû éviter ? Quels enjeux leur avez-vous confié ?– Un d’entre eux était en effet un texte « orphelin ». Je l’aimais bien. C’est le chapitre de Philippe dans la voiture. Je suis parti de lui pour articuler le reste. J’ai construit un roman en creux, avec l’imaginaire de ce qu’on en dit et qu’on n’entend jamais. Ce qui m’a amusée, c’est de laisser planer un doute au départ sur la qualité de l’écriture de N.Oppenheim. Le texte que je trouve le plus abouti (et que je pourrais revendiquer comme personnel) est le dernier : le Carré des inconnus, que Zabou effectue en slam. – Puisque c'est le travers moqué dans la pièce, un mot sur le roman d'autofiction si souvent mis en avant par l'édition française ?– Pourquoi pas ? Aucun genre n’est mauvais en soi.

Le 23 juin 2015 à 11:18

Dany-Robert Dufour : "Le toutou à sa mémère est un loup qui oublié qui il est"

Néoténiser la Nature "La passion de l'Homme néoténique, c'est de "néoténiser" le monde — la création vivante. Pensons aux bonzaïs, au loup transformé en toutou à sa mémère... Car ce toutou est un loup qui a oublié qu'il est un loup. On l'a soustrait à la meute quand il était petit. Il a perdu les caractères sociaux de la meute — marqués par la dominance. Le néotène l'a retirés de la meute, en choisissant de préférence les petits louveteaux ratés. Il se produit un fantastique transfert de dominance : l'Homme devient le substitut du chef de meute : le néotène, ce raté, devient aux yeux du chien le mâle dominant — même si c'est une vieille grand-mère chevrotante. A eux deux ils reforment l'ancien attelage "loup de la meute" et "mâle dominant". La fascination des humains pour les petits chatons, les petits d'animaux, c'est la tentation de néoténiser, de domestiquer, de transformer éléphants, félins, animaux sauvages en "animaux d'Homme". Une domestication de toutes les formes du vivant, en fonction des besoins infinis de ce néotène qui n'est jamais achevé et qui donc en veut toujours plus. C'est parce qu'il avait moins qu'il compense en voulant toujours plus. Ce qu'on appelle la pléonexie (du grec πλεονεξία (pleonexia) formé de pleon "plus" et echein "avoir") : en vouloir plus, sans fin, sans visée. Ce qui pose des questions graves. On est en train d'instrumentaliser, de détruire la Nature à force d'y prélever sans fin pour assouvir nos besoins. Si le néotène qui n'avait pas sa place dans la création veut prendre toute la place, il finira par détruire la Nature. Il est en train de faire disparaître les vrais animaux. Telle est l'action de ce petit néotène lancé dans sa course infinie à la toute puissance." Dany-Robert Dufour est professeur de philosophie de l'éducation à l’université Paris-VIII, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie de 2004 à 2010 et ancien résident à l'Institut d'études avancées de Nantes en 2010-2011. Il enseigne régulièrement à l’étranger. Son travail porte principalement sur les processus symboliques et se situe à la jonction de la philosophie du langage, de la philosophie politique et de la psychanalyse. Lettres sur la nature humaine à l'usage des survivants, Petite bibliothèque philosophique, Calmann-Lévy, 1999Le délire occidental : et ses effets actuels dans la vie quotidienne : Travail, loisir, amour, Les liens qui libèrent,‎ 2014

Le 9 octobre 2014 à 08:45

Hérisson - 2009

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #4

Août 2006, Ludovic Michel, producteur, me donne carte blanche, je prépare un cabaret pour son théâtre les Déchargeurs, J’existe (foutez-moi la paix), j’y chanterai, danserai, jouerai, avec ma sœur Marie Notte et la pianiste Karen Locquet. Au même moment, Muriel Mayette est nommée brutalement à la Comédie-Française. On se connaît à peine, on se fréquente à la SACD, sous les toits de Paul Tabet et de Corinne Bernard, à l’étage Beaumarchais. Je l’ai interviewée quelques fois, mais elle me confondait avec un journaliste du Figaro qui l’avait lynchée lors de son Clitandre, que j’avais encensé. J’aimais son insolence, sa force de destruction du convenable dans les dorures de la Comédie-Française, sa jeunesse et la grâce de son audace, sa liberté. Elle me propose de la rejoindre, d’occuper le poste de secrétaire général. Je la préviens que mon cabaret J’existe sera créé au moment de ma prise de fonction, qu’il ne s’agit pas d’un objet correct, mais ça lui va, c’est ce qu’elle veut, une sorte d’artiste, un trublion à ses côtés. Nous travaillerons ensemble trois saisons, dont deux inoubliables d’une passion du travail et d’une fête d’être ensemble et complices, soudés, alliés. Trois ans, où se créent aussi Deux petites dames vers le Nord, mis en scène par Patrice Kerbrat, avec Catherine Salviat et Christine Murillo, puis Journalistes, petits barbares mondains, mise en scène par Jean-Claude Cotillard, avec Zazie Delem, Romain Apelbaum, Sophie Artur, Hervé-Claude Ilin et Marc Duret. « C’est une bombe » disait Edy. Je le paierai cher, longtemps, je l’aurais bien cherché. Trois années aux côtés de Muriel Mayette dans la maison de Molière, j’écris cinq cents pages d’un journal que j’intitule Pourquoi il faut brûler la Comédie-Française. Non publiable. Écrit par nécessité, sauver sa peau tous les jours. Mais des réalisations et des rencontres, des résultats et des montagnes de dragons terrassés. L'aventure de Hérisson En 2008, Anne-Laure Liégeois, au Festin de Montluçon me propose de participer à l’aventure de Hérisson. Elle réunit quelques auteurs, des metteurs en scène, des commandes d’écriture autour d’un thème imposé, quelques jours dans un gîte, une pièce courte, un sujet, cette fois-ci le fait divers, et des représentations itinérantes dans le village d’Hérisson, Auvergne. Je m’absente du Français pour participer au jeu, j’écris les premières scènes de Et l’enfant sur le loup. Anne-Laure met en scène Valérie Schwarz et Olivier Dutilloy sous un arbre de Hérisson. Travail ciselé, précis, rigueur extrême de la musique, tension terrible, maîtrise impressionnante des corps tendus, menacés, de l’horreur devenue farce, d’un rire provoqué pour libérer, salutaire et sain. L’année suivante, je retourne à Hérisson, je suggère à Anne-Laure le thème qu’elle ne trouve pas encore. Noël, fête de famille, rite obligé et terrain miné. Elle s’en empare, je passe à nouveau trois jours isolé dans la grande maison, je fais des crêpes, presque à chaque repas. Rémi De Vos, Christian Siméon, Philippe Blasband, Marie Nimier, chacun mange mes galettes et débat de la thématique, C’est Noël. Marie Nimier compose Noël revient tous les ans, qu’Anne-Laure mettra en scène. La commande est lancée, autour de Noël donc, écrire une pièce courte, d’une demi-heure, pour trois hommes et deux femmes. J’entreprends de composer les premières nouvelles scènes de C’est Noël tant pis. Les scènes qui précèdent l’isolement des personnages dans les lieux clos, avant le « sombre précurseur ». Je saisis la contrainte, je réduis la distribution, je préserve les personnages originels de la première mouture, le père et la mère, entourés de deux fils et d’une pièce rapportée, Geneviève. Il est question alors d’augmenter la pièce d’instants concrets d’une vie réelle, de faits divers, de choses vraies. D’écrire des situations, de faire traverser des moments à des personnages auxquels donner une existence charnelle. Les figures jusqu’ici semblaient osciller entre des entités abstraites, cérébrales, et des caricatures plus ou moins méprisées de pauvres gens. J’écris. Et je me mets à aimer mes personnages. Les épreuves transforment les projets Les épreuves traversées à la Comédie-Française et ailleurs, vie sentimentale, amoureuse ou amicale, transforment les projets, j’écris des histoires de réconciliations, d’amours mal foutues mais d’amour. La condescendance cruelle, ou la férocité sans appel des peintures de Moi aussi je suis Catherine Deneuve, de Journalistes, de Et l’enfant sur le loup, évoluent, s’adoucissent, se nourrissent d’une sorte de tendresse qui viserait la grande trêve. La grand-mère est encore là, mais elle a disparu, elle est sous la table du repas de famille, personne ne le sait encore. C’est elle qui meurt dans la partie suivante. Pour l’instant, elle est rangée sous l’espace sacré des déjeuners du dimanche, on dira qu’elle est nue. On dira qu’elle est devenue folle. On dira de cette figure matriarcale tutélaire autour de qui tout le monde se réunit malgré la haine et l’horreur, qu’elle a perdu pied, et qu’elle est devenue pure, nue, une figure suprême, l’icône d’un monde perdu. Pour l’instant, on prépare le sapin. La pièce commence là, le père s’occupe des boules, la mère fera les carreaux, on attend les enfants. Une contrariété maximale entre les deux mastodontes de la famille, le père et la mère, une vexation sexuelle. Il n’a pas voulu de la faveur qu’elle s’apprêtait à lui accorder. Une gentille fellation. Puis les enfants arrivent et les contrariétés s’accumulent autour du rite judéo-chrétien fabriqué pour réconcilier tout le monde et purger les rancœurs. On a confondu la bûche et la galette, le gigot est congelé, les papiers cadeaux sont à refaire. La mère s’effrite, le père se décourage, les enfants passent le temps, on cherche la grand-mère, et quand on la découvre, heure panique et climax. On file à l’hôpital, et le père et la mère, seuls au monde, se retrouvent, et s’embrassent. C’est noël, et il est aussi question d’amour, de cet amour oublié, négligé, mis de côté, qui revient tout d’un coup, souvent du côté de la menace de la mort, dans la catastrophe. J’écris ça, que Thierry Roisin met en scène à Hérisson, avec Pierre Ascaride dans le rôle du père. La proposition ne convainc pas, la pièce ne fonctionne pas, le projet de la mise en scène non plus, c’est une rencontre qui ne se fait pas entre des acteurs, une esthétique, un lieu, des mots, ça ne marche pas. Ça ne prend pas. Ça n’existe pas. On entend, on voit, on comprend, mais on ne saisit pas, on ne reçoit rien, on ne vit pas. Parfois, rien Les metteurs en scène inventent des mots pour évoquer la présence de l’acteur, sa grâce, sa puissance, sa force, son énergie vitale sur le plateau, la brûlure. Brook dit « l’être là », Py parle de « la joie », Vitez disait « question de vie ou de mort ». Pour la rencontre entre un texte et une mise en scène, pareil. Mêmes termes, même terminologie. Parfois, rien. Néant. Le texte ne va pas, la mise en scène ne sait pas, les acteurs ne peuvent pas. Ils ne vont pas ensemble. C’est la vie, c’est l’absence de vie. Et ça laisse des tas de regrets. Il y a quelque chose ou quelqu’un qui n’est pas là, et qui manque. Une vie. C’est l’épopée qui fait défaut, l’invention d’une forme qui manque, ou le déficit de la nécessité impérieuse du comédien d’être là et de faire ça plutôt que n’importe quoi d’autre. L’un des trois, ou les trois. Et c’est la mort. J’en veux au texte de n’avoir rencontré personne. J’enterre mon C’est Noël, à Hérisson cette année-là. > première partie

Le 11 juin 2014 à 15:11

LETTRE OUVERTE AU PUBLIC (TENTATIVE D'EXPLICATION)

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs,Nous sommes des artistes, interprètes et techniciens. Nous sommes affiliés au régime particulier de l’assurance chômage des intermittents du spectacle, c'est-à-dire qu'il nous est possible, selon un certain nombre d'heures travaillées dans l’année, de percevoir une indemnité de chômage. C'est le droit de tout salarié. Il s'agit d’un régime spécifique, mais non d'un régime de « privilégiés ». Les professionnels du spectacle cotisent pour le régime général. Tout salarié doit pouvoir bénéficier des indemnités de chômage à partir d'un certain nombre d'heures travaillées. Pour les intermittents, ces heures travaillées sont discontinues. Il a fallu inventer un mode de calcul spécial. Les intermittents en majorité sont favorables à une réforme de leur système. Mais les propositions portées depuis 2003 par un comité de suivi composé de professionnels et de parlementaires n'ont pas été examinées. Certains abus constants d'employeurs comme les sociétés de production ou de diffusion audiovisuelles, notamment celles du service public, et nombre d'inégalités remarquables ont conduit à une réforme indispensable de ce statut. Mais l'accord dit du 22 mars, que le ministère du travail devrait signer à la fin du mois de juin, privilégierait s'il venait à voir le jour les intermittents qui travaillent beaucoup et pénaliserait les plus précaires. Le travail nécessairement discontinu des intermittents impose un régime mutualisé, il appelle une solidarité à laquelle le Medef et les syndicats non représentatifs des métiers de la culture s’opposent. C'est pourquoi les intermittents aujourd’hui se mobilisent, face au Medef principalement dont les calculs et les propositions restent étrangères en tous points aux préoccupations et aux pratiques de nos métiers, et aux intérêts fondamentaux de la politique culturelle de notre pays dont on sait la capacité de rayonnement international et les retombées économiques positives.Les intermittents exigent le non-agrément de l’accord du 22 mars. Aujourd'hui, nous ne nous exprimons pas par la grève car notre action ne connaîtrait pas l'impact de celles menées par nos camarades dans ces lieux de vastes rassemblements que sont les festivals. Mais nous sommes en tous points solidaires des grévistes et des manifestants, intermittents, artistes ou techniciens du spectacle, dont l'activité et l'existence professionnelle sont simplement menacées, et avec elles (comme on l'a compris en 2003 à la suite l'annulation du festival de Montpellier, des Francofolies, du festival d'Avignon et de multiples manifestations festives et culturelles, et puisque c'est l'argument qui compte), tout un secteur économique d'une importance exceptionnelle alors que la culture est une source d'enrichissement pour la France supérieure à celle de la mode, du luxe, de l'industrie automobile ou de celle de l'armement*. *Pour comparer les derniers chiffres connus, l'Etat aura dépensé en faveur de la culture en 2011, 14 milliards d’euros. Mais la culture aura apporté au produit intérieur brut (le PIB est la production de richesses par les acteurs économiques internes au pays) 57,8 milliards. Soit l'équivalent de l'industrie alimentaire et de l'agriculture réunies, deux fois les recettes des télécommunications, sept fois celles de l'industrie automobile. Le seul spectacle vivant a augmenté la richesse de la France de 8,6 milliards. Si comme l'écrivait Proust, les artistes, "cette famille magnifique et lamentable", sont "le sel de la terre", ils sont aussi la mine d'or des comptes nationaux. (Ces chiffres émanent d’une étude conjointe sur l'apport de la culture à l'économie menée par le ministère de l'Économie et des Finances et le ministère de la Culture et de la Communication.) Jean-Michel Ribes, Pierre Notte, le Théâtre du Rond-Point sources :http://culturecommunication.gouv.fr/Presse/Communiques-de-presse/Etude- conjointe-sur-l-apport-de-la-culture-a-notre-economie-confiee-a-l-inspection- generale-des-finances-et-a-l-inspection-generale-des-affaires-culturelles-par-Pierre- Moscovici-ministre-de-l-Economie-et-des-Finances-et-Aurelie-Filippetti-ministre-de- la-Culture-et-de-la-Communicationhttp://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/la-culture-rapporte-sept-fois-plus- au-pib-de-la-france-que-l-automobile_1368593.htmlhttp://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20140103trib000807739/la-culture- contribue-sept-fois-plus-au-pib-que-l-industrie-automobile.html

Le 1 mars 2012 à 09:06

Le mois de mars m'inquiète

Je dois vous l'avouer, ce bon gros et gentil mois de MARS aux joues rosies par les bourrasques printanières, ce mois qui fête avec le sourire saint Habib, sainte Larissa et saint Gontran, patron des valets de chambre, ce charmant mois de mars qui rallonge la lumière du jour pour que le poète puisse terminer son quatrain sans la lampe halogène qui abîme la rime, eh bien, ce mois de mars m'inquiète. Car, à le regarder de plus près, il est bizarre. D'abord, comme la limande-sole et le ris de veau, le mois de mars n'a pas de milieu. En effet, où est la mi-mars ? Qui le sait ? Le 15 du mois ? Non. Car 15 et 15 font 30 et mars comporte trente et un jours. Le 16 serait-il alors son centre ? Non car 16 et 16 font 32. Je vous épargne le 17... Mars est donc un mois en déséquilibre, d'où son manque de morale. Il n'est qu'à voir la façon dont il quitte le signe des Poissons pour pénétrer dans celui du Bélier ! Attitude zodiacale pour le moins volage, sans compter qu'à peine Mars, le dieu de la guerre, lui donne son nom, qu'il le prête aussitôt à une planète rouge où vivent de petits hommes verts... A ce propos, on vient de découvrir que les traces de vert et de rouge sur la planète Mars indiqueraient la présence de Basques qui s'y seraient réfugiés pour pouvoir pratiquer tranquillement leur tennis avec des paniers à pain au bout des bras sans qu'il y ait trop de monde qui rigole autour.   Extrait de Mois par moi : almanach invérifiable © Actes Sud 2008 http://www.actes-sud.fr/catalogue/theatre-arts-du-spectacle/mois-par-moi

Le 29 août 2015 à 10:10

Perdu dans Tokyo #5

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

24 août  Les trottoirs. Quand il y en a, ils sont divisés par des lignes jaunes en relief destinées à la circulation des aveugles. Systèmes sonores et bandes jaunes partout. Tout est prévu, organisé, pensé pour les aveugles et les mal voyants. La plupart des trottoirs sont divisés encore par une ligne plus fine, les passants ne partagent pas leur territoire. Il y a deux sens. Ceux qui montent et ceux qui descendent. Trottoir intérieur et trottoir extérieur. Parfois pour les vélos, parfois non. Escalators, pareils. Si je ne marche pas dans l'escalator, je me bloque à droite, et je ne bouge plus. Une sorte de bande d'urgence qu'on respecte absolument, même en cas d'absence d'affluence. Traverser la route, pareil. On attend le signalement, le bon signal vert pour les piétons, même s'il n'y a ni voiture ni bruit de voiture ni fantôme de voiture à des kilomètres. On attend, on respecte. Et on fait la queue les uns derrière les autres. J'imagine que sans ça, sans ces prérogatives, la ville entière plongerait dans le chaos et la barbarie. Les caméras de surveillance, qui jonchent partout la ville, contribuent sans doute à ce maintien de l'ordre. Ueno Changement de quartier, de ville, de temps, d'humeurs, d'hôtel. Quartier moins raffiné. Plus populaire. Plus agité, plus pressé, bordélique. Plus touristique aussi. Plus agressif. Même Shinjuku semble plus paisible. Des artères immenses, entrecoupées d'autoroutes superposées, des trains en hauteur, des ruelles étroites aux ciels de nœuds de fils électriques, croisées d'avenues géantes. Des quartiers saturés de lumières électriques et des déserts d'obscurités, quadrillés jusqu'au fleuve ; deux à trois fois la Seine. Des Japonaises me proposent des choses en japonais. Massages probablement. Bars, cafés, restaurants, échoppes, cahutes, marchés, drugstores, partout. Je me laisse fasciner par les Book Off, quatre étages de dvd, cd, mangas, dont des multitudes à cent yens, soit quatre vingt centimes à peu près l'objet. Rayons mangas, beaucoup de romances, de combats, beaucoup de pornographie. Des rayonnages de mangas avec garçons, jeunes hommes ou très jeunes hommes aux relations explicites, sexes toujours cryptés mais le reste y est. Je crois comprendre que ces rayonnages sont réservés aux femmes et aux jeunes filles, et je ne trouve pas d'équivalence réservée aux hommes ; mangas représentants des femmes et des jeunes filles aux rapports clairs et nets. Mais j'enquête, je poursuis, je peaufine, j'affine ma recherche. Je serai spécialiste de la question.    Feu d'artifice Hirota et Mugi m'emmènent voir à l'Est de la ville un feu d'artifice attendu par des milliers de Tokyoïtes. Costumes traditionnels d'été, le kimono, sandales en bois rehaussées avec bruits dingues. Un monde fou dans le métro, dans les ruelles anciennes, pour rejoindre des points stratégiques de vues possibles sur la fête. Les places sont payantes à certains endroits, c'est « sold out ». On n'ira pas jusqu'à la rivière, on reste en retrait, à quelques centaines de mètres, derrière des maisons, du côté des rizières d'une très proche banlieue, à vingt minutes de train, puis vingt minutes de marche. Là, c'est gratuit. Les routes tout autour sont fermées. Ça commence. Il fait nuit noire, il est 18h50. Le 15 août, on assistait avec les copains au feu d'artifice de Dieppe, où il y a la mer et une fête foraine. La différence ici, c'est qu'au feu d'artifice de Tokyo, il y a surtout un feu d'artifice. Une heure entière, rythmée, avec parties et sous-parties, huit mille effets annoncés. Grand spectacle de mégalopole, avec compétition d'artificiers. Sur le bord des chemins, on vend des boulettes de porc, des brochettes de viande et de saucisses de Francfort. Il faudra compter près de deux heures pour le retour au centre ville. Autant pour s'en remettre. J'observe fasciné que mes camarades comme les centaines de spectateurs avec lesquels je voyage trimbalent leur poubelle, sac plastique, énorme, moyen, petit, avec détritus triés, « combustibles » et « non combustibles. » On rentre avec chez soi. On ne laisse rien nulle part. On sort, on déballe ou on achète, puis on range, on remballe, on rapporte et on jette. La ville est d'une propreté suspecte. Ce soir, pour la première fois en une semaine, j'ai marché sur un mégot.    25 août. Premier jour de répétition On lit la pièce, on fait du café, il y a des spéculos, des petits gâteaux au chocolat blanc, à profusion. On chante. On se rappelle le dispositif de 2010. Les leurres du décor sont près, le sol est quadrillé de scotch blanc. Grand plateau. On reverra la fin de la pièce, traduction d'une fin réécrite pour la version Bulgare qui n'a rien à faire là. On s'y perd trop, on raccourcira. Masako et You traduisent, travaillent depuis la traduction de Machiko, plus vivante qu'une précédente, vraisemblablement signée par un universitaire, très littéraire. You m'assiste, Yoko produit et joue la mère. Natsui joue Marie, Kaze joue le frère  et Akiko Geneviève. Le régisseur et l'administrateur sont là. On travaille six heures à quitter le jeu démonstratif, explicatif, commenté. On cherche les figures, les créatures, les folies de chaque monstre, on condense, on intensifie, et on revoit les mouvements. Intensif travail de réajustement. Les comédiens maîtrisent tout, parfaitement.  Diner italien Restaurant avec deux petites tables et une carte d'Italie au mur. Yoko commande des salades, avec lardons, mozzarella, tomates, jambon de pays, elle insiste « mange des légumes ». Le régisseur s'appelle Georges. Il fera tout, construction des décors, des meubles, accessoires, peintures. Je demande à chacun de m'indiquer son quartier favori dans Tokyo. J'irai. Tension palpable autour de la question des lumières. J'en ai parlé à Masako, qui en parle à You, qui en parlera à Yoko, alors que j'aurais dû en parler directement à You, mon assistante. La question de la place de chacun est posée. Essentielle, grave. Chaque place, responsabilité, dès le premier soir, est évoquée. Tension vive à ce sujet. Je comprends, j'entends bien. Je ferai gaffe. Je raccompagne Masako au métro, qui me rassure. Tout va bien, tout est normal, c'est comme ça, toujours. Un Tokyoïte de vingt-deux heures passe, mallette à la main, chemisette blanche, il grogne après nous, fort, violent, nous ne sommes pas à notre place sur le trottoir. On s'écarte. J'ai envie de pleurer. Masako change de place, mais elle ne réagit pas, tout va bien, tout est normal.   26 août Trop chaud sur les trottoirs. On promène des petits chiens mais on les porte. Le sol est brûlant. Les chiens sont dans des paniers, à vélo, beaucoup de bicyclettes dans cette sorte de Los Angeles plat et organisé. Beaucoup de vélos sur les trottoirs, c'est la loi. Sauf à Ginza, quartier commerçant ultra chic, on ne prendra pas le risque de laisser bousculer une dame qui irait chez Vuitton. Nombreuses femmes à porter des jupes à rayures blanches et noires. Moins de garçons aux cheveux roux, quelques blonds rares, décolorés à outrance, mais cette mode que j'observais lors de ces cinq passages à Tokyo semble dépassée. Certaines promènent leurs chiens entre copines. S'il pleut, les bestiaux peuvent porter des imperméables. Je n'ai jamais croisé une seule crotte de chien ni de rien jusqu'ici dans les rues de la ville. Encore une différence marquante avec la ville de Dieppe.  Deuxième jour de répétitions. On s'attarde sur les états, les enjeux. Jouer une seule chose, pour commencer, un état, qui n'est pas forcément celui qui est écrit, mais qui est là, qui sous-tend tout, qui porte tout, et les liens, les rapports qu'il induit. Jouer, et vite, et droit, et fort. Pas ce qu'on dit, ce qu'on est. Incarner. Et revenir à des choses vraies. Oublier les ponctuations, les points nécessaires ajoutés lors des traductions successives, revenir à une musique plus limpide, plus rapide. On travaille six heures, petite pause, quelques minutes, et filage de l'ensemble, une heure de mouvement général dessiné.   27 août Les Tours Dans la nuit de Ryogoku, je croise des cafards qui semblent n'émouvoir personne, longs comme des doigts. Mais la ville est d'une telle rigueur côté de l'hygiène, même quand tout peut paraître insalubre, et les toilettes, publiques ou non, d'une telle propreté, tout le temps et partout, que les cafards n'ont plus rien à voir avec la crasse, ils sont là comme des chats. Des mouches, des grillons. Pas grave. Je me promène à l'opposé, dans Asakusa, repérages autour du temple, très beaux lieux, jardins, sculpture de flamme de Philippe Starck, « Asahi Flame », près de laquelle est érigée la plus haute tour de la ville, la skytree, plus de six cent mètres. Folie récente, masse grise et quadrillée, aux lumières savantes qui lui tournent autour, la nuit. Elle est noyée ce matin dans la brume. Jusque là, la Tour de Tokyo, dite Dai-Jingu, au Sud, en rouge et blanc, semblait une petite chose miniature un peu perdue dans les immensités de la ville. Sorte de réplique volontaire de la Tour Effel. La Dai-Jingu pourtant est plus haute que son modèle français. Question de proportions et d'environnement.   28 août In excelsis ordi Je me souviens des catastrophes passées dans d'autres villes, cités de soudain ressentiments. Crise de paranoïa à Venise, pickpocket à Rome, crise d'angoisse au Caire, crise d'aphte à New-York. A Tokyo, crise d'ordinateur.  Le mac en panne, plus rien. Ni voix de Radio France, ni poadcast, fini House of cards, deuil de skype, plus de lien, plus d'outil. Écrire, compliqué. Correspondre, difficile. Regarder, écouter, voir, impossible. Panique à bord. Journée à Ginza à chercher l'Apple store. Un ascenseur sans bouton, automatique, qui s'arrête à tous les étages, monte et descend, tout le temps, mais les Japonais eux-mêmes sont perdus, ils cherchent à appuyer quelque part, cela me rassure. On est tous pareil, on cherche le bouton. À l'ouverture du quatrième étage, déjà une file d'attente. Réservation obligatoire. Revenir dans l'après-midi, horaires de répétitions.  Catastrophe, crise de larmes infantiles. On diagnostique l'appareil mort. « Traumatisme accidentel ancien ». Quelques cent mille yens pour une réparation et une récupération des données. Compter plus de dix jours minimum. Repanique. Masako me prête une tablette, Machiko me renseigne depuis Paris pour que je puisse louer un PC à l'hôtel, tandis qu'un noyau dur de l'équipe du théâtre, amical et dévoué, se plie en quatre pour m'envoyer un ordi du bureau. Vingt-quatre heures plus tard, l'ordi se réveille, s'allume, répond, repart, revis, fonctionne. Je suis à deux doigts de le fracasser contre un mur. Répétition Le responsable du son, la créatrice des lumières, un agent, l'administrateur, la comédienne qui jouait Marie dans l'ancienne version, une responsable de la billetterie et le régisseur Georges assistent à la répétition. Long travail sur les chansons, rendre les mots plus évidents, courts, limpides, fluides sur les notes. La pièce devait en France durer une heure vingt. Elle peut durer ici deux heures, dans la mesure où chaque phrase française prend en japonais deux fois plus de temps, de nuances, de tergiversations, de sens, de mots. Deux syllabes en français pour dire merci, quatre pour aligato. Quatrième jour de répétitions, et le dessin général de la pièce est tracé. Les mouvements, les déplacements, les enjeux. Demain, filage. Tout le monde demande un jour de repos. Ce sera dimanche. Les yeux On dîne dans un restaurant de brochettes. Salade de petits poissons frits.  Je mange, je ne regarde pas, puis je discerne des sortes de petites choses, longues et fines et blanches, comme des vers, avec deux billes noires. Je reconnais des petits poissons, ils croustillent. Je deviens adulte, j'en mange, et je me souviens de Marie Notte qui lançait des défis à Tokyo et à Beyrouth, promettait de manger les yeux des poissons servis avec la tête. Et elle gagnait toujours.        

Le 23 novembre 2015 à 10:20

Le Réchauffement climatique de l'âme

Les quatre cavaliers de l’Apocalypse sont arrivés un par un, mais la destruction épiphanisée par le premier se perpétuera jusqu’à la destruction incarnée par le dernier. Alors, on leur donna pouvoir sur le quart de la terre, pour exterminer par l’épée, par la faim, par la peste, et par les fauves de la terre.  C’est à la fois successif et simultané. Le pouvoir pastoral est un des visages du cavalier blanc. Il est l’archétype du pouvoir spirituel décadent : le mauvais prêtre, le mauvais conseiller, le Brahmane au regard glauque. Sa contrepartie est l’apparition d’une spiritualité osmotique, la divinité intérieure telle que les gnostiques ont pu la vivre et la prophétiser dix-huit siècles avant notre époque. Le cavalier rouge symbolise les guerres mais aussi les pandémies criminelles : les serial killers comme les machines infernales répondant, par la violence, à la violence de l’Etat et à la violence des relations humaines. Mais c’est aussi et surtout le pouvoir des ksatriyas, la deuxième caste, devenant décadence, violence pure, folie criminelle. Son opposé est l’artiste devenu guerrier spirituel – ou encore les figures poétiques et chevaleresques, du prince Mychkyne à Buffy The Vampire Slayer. Le cavalier noir, c’est la famine, la pénurie de blé et d’orge, mais aussi la violence bancaire. C’est la troisième caste, les vaisya, devenant maléfique – mettant les Etats en faillite, se repayant sans cesse sur le dos des pauvres. Son opposé se réalise dans la générosité de ceux qui n’ont rien et qui donnent tout, ceux qui s’en tiennent à un principe d’égalité, de générosité et de justice, et que les pires événements ne réussissent pas à enténébrer. A ceux-là vont notre admiration et notre amour. Le cavalier blême, c’est la maladie, l’épidémie, la catastrophe climatique – dont l’autre image est l’étoile absinthe : Viens, Melancholia. Crame-nous, nous craquons. Embrase-nous, nous étouffons. Le réchauffement climatique est un des visages du dernier cavalier de l’Apocalypse, et comme tous les visages, il nous regarde tandis que nous le regardons. Les relations de la planète et du soleil sont des relations analogues à celles que nous entretenons avec l’ange ou avec l’amour de notre vie. Il a le visage que nous lui donnons ; nous avons le visage qu’il nous accorde. Le soleil éclaire la Terre et la Terre réémet la lumière qu’elle reçoit – mais les constructions des hommes s’interposent et dérèglent l’activité naturelle, accumulant le gaz dans l’atmosphère, entraînant l’augmentation de la température terrestre. A mesure que nous réchauffons artificiellement la Terre par l’accumulation de gaz dans l’atmosphère, selon l’image qu’il possédait chez les poètes et les visionnaires hallucinés, c’est comme si le soleil nous chiait à la gueule. On se rappelle Pierre Roux, le « fou littéraire » qui fascinait Raymond Queneau, expliquant que le soleil était « un des Satans de l’Univers (…) Le noyau est excrémentiel, c’est la fosse d’aisances de notre système, mais l’enveloppe est formée par les âmes des damnées des différentes planètes. » La pollution est une opération qui ne s’explique vraiment que par la pataphysique. Elle est une illustration parfaite du caractère irréversible des problèmes que nous sommes en mesure, non seulement d’observer, mais surtout de créer. C’est pourquoi, à cet accroissement du problème de la pollution répond un accroissement de l’homme comme entité problématique. Depuis un peu plus d’un siècle, nous vivons une époque apocalyptique. Et chaque apocalypse potentielle a été abolie par la transformation des poètes en « apocalypses » vivantes. Au début du XXe siècle, tout le monde voit l’Apocalypse à sa porte. La poésie de Baudelaire est toute entière tendue par l’imminence de la fin. Léon Bloy attend les Cosaques et le Saint-Esprit. Mais Alfred Jarry court-circuite l’Apocalypse en faisant de son propre cœur le lieu de son avènement. En 2011, au milieu de tout un tas de films catastrophes et catastrophiques, Lars Von Trier réalise la même chose avec Melancholia. Il montre une « fin du monde » vécue intensément par un individu singulier et interrompt ainsi par son intercession l’imminence de son advenue. A chaque « signe des temps » correspond une transformation du « signe dans l’homme » qui seule peut endiguer le désastre. Et c’est en nous-mêmes que nous devons observer la présence de l’effet de serre, l’accumulation du gaz dans l’atmosphère, l’augmentation de la température terrestre, l’élévation du niveau de la mer, l’acidification des océans et la fonte des glaciers. Comment ? En comprenant que le phénomène du réchauffement climatique est absolument connexe de celui de l’inflation de l’ego de l’individu contemporain jusqu’à la démence. Le narcissisme est une image de la pollution psychique ; tout homme se croyant plus fort que le bœuf mérite d’être traité comme un crapaud. Les « formes du narcissisme » n’ont cessé de se déplacer et de s’amplifier depuis les dandys qui vivaient – somme toute assez modestement – comme s’ils étaient en permanence devant un miroir aux candidats de téléréalité qui sont tout entier tendus par l’excroissance de leur ego, comparable à du gaz accumulé dans l’atmosphère de leur être. Et c’est comme si ces derniers avaient réussi à contaminer de leur raisonnement ridicule l’ensemble de la classe médiatique et politique. Dans un monde défini par la compétition des egos, tout, mais absolument tout, sera susceptible de se résoudre par la question de la réussite personnelle et de la jalousie des autres. A chaque fois que vous serez pris la main dans le sac, répondez à la cantonade que la personne qui pointe du doigt votre responsabilité dans cette malversation est « jaloux de votre réussite » et il n’y aura pas à chercher davantage.   « Le Jugement dernier s’effectue pour chacun au creux de son quotidien, écrit Chloé Delaume dans Une femme avec personne dedans, personne ne s’en rend compte et pourtant nous y sommes, ici l’Apocalypse. » Le soleil est une composante de l’âme : pas étonnant qu’à une ère d’intensification des egos, il cesse d’être un pôle d’orientation pour devenir une chiotte cosmique. Mais si nous anéantissons en nous l’esprit de compétition, si nous refusons de nous comparer et si nous cessons d’attribuer un sens quelconque à la réussite comme à la jalousie, alors le soleil cessera de nous faire peur. « Les hommes sont de petits soleils ambulants, écrivait aussi Pierre Roux : leur bassin est une fosse d’aisances. » Le soleil se transforme en anus parce que notre cœur est rempli de merde. Si nous arrivons à purifier notre relation au monde, alors le soleil redeviendra ce qu’il est pour les soufis : une image de la divinité qu’on ne peut pas regarder en face, mais dont la lumière se réfléchit sur tout ce qui nous entoure. Et nous danserons avec Rûmî quand il chante : « Tu deviendrais le soleil, si tu tournais autour du soleil, « Tu deviendrais un homme véritable, si tu tournais autour des sages « Tu deviendrais un rubis, si tu tournais autour de cette mine « Tu deviendrais un trésor, si tu tournais autour du Bien-Aimé. »

Le 30 septembre 2014 à 12:15
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