Eric Chevillard
Publié le 11/06/2012

De qui se moque-t-on ?


12. Le balai

Bon, j’admets que je m’emporte un peu vite et que mon courroux enfle parfois démesurément des vétilles comme le sabot du taureau piaffant fait un nuage de dix grammes de poussière. D’un autre côté, je n’aime pas beaucoup être pris pour un naïf et, puisque vous parliez de poussière, je suppose qu’il ne se trouvera personne parmi vous pour défendre celui qui en est le plus sournois propagateur : le balai ! On le nomme et tout est dit : bas et laid. Quel vil torchon ! J’exècre ce maigre coucou qui exige dans la maison son placard individuel, semblable à un cercueil debout, afin que jamais nous n’oubliions que nous ne sommes que poussière, justement. On dirait la mort en sentinelle dans sa guérite. Il ne m’étonne pas que les sorcières aient fait leur monture de cette haridelle qui a plus de crin que de chair et dont l’os unique semble brouter en permanence la gerbe de paille qui pousse stérilement à son extrémité et ne donne pas de grain. Cela ne l’engraisse guère ; d’ailleurs, il n’en vient jamais à bout.       

Le balai est la pire des ordures. Une ordure impérissable comme l’uranium même, qui envoie à la poubelle, à la décharge, à l’incinérateur, des copeaux qui valent mieux que lui, des moutons duveteux, de chatoyants éclats de verre, des pétales de porcelaine, des miettes qui seraient des biscuits pour le moineau famélique. Puis il rassemble vicieusement nos saletés, lesquelles, si bien répandues sur toute la surface de notre domaine, se remarquaient à peine. Le balai nous réduit à elles, à ce vilain petit tas. C’est agréable.      

Puis quoi ? Le balai voudrait bien se faire passer pour un cantonnier zélé et infatigable. Or voyez-le à l’œuvre : l’un de ses bouts ne sert à rien ! Manche inepte qui ne brasse que du vide comme s’il s’agissait d’une consistante bouillie ! Il doit sa patine à nos seules mains calleuses. Sa tête hirsute est la plus affreuse chose que l’on puisse imaginer. À se demander si ce n’est pas elle en vérité qui secoue ses dartres et ses croûtes sur nos sols impeccables. Le balai devrait avoir la netteté claire et radicale du vent qui décape : il est plus crotté que la bêche, plus chevelu que la brosse, tout en lui nous répugne et nous révulse.      

Comment se débarrasser de lui enfin, mes amis ? Quel balai inventer pour balayer le balai ? Quel balai pour se retourner sans ménagements contre lui-même ? Ne pourrait-on en le harcelant comme il convient le pousser au suicide ? Et l’amener à se conduire au dépotoir de ce pas de valse gauche et heurté qui lui est propre et qui lui a toujours interdit de devenir sur les planchers vernis ce danseur mondain qu’il aspirait à être ? Ce ne sera pas facile, mais il faut essayer. Alors le monde sera sous sa poussière comme le fruit frais dans sa pruine : nous aurons de nouveau envie de mordre dedans.

Eric Chevillard est écrivain. Mais ses romans (une quinzaine, parmi lesquels Mourir m’enrhume, Palafox, La Nébuleuse du crabe, Du hérisson, Oreille rouge, Choir, Dino Egger) ne sont pas tout à fait des romans, ses nouvelles (Scalps, Commentaire autorisé sur l’état de squelette) ne sont pas exactement des nouvelles, sa poésie (Iguanes et moines)  n’est pas ce qu’on appelle de la poésie et son journal n’a rien d’intime puisqu’il est publié assidument sur son blog http://l-autofictif.over-blog.com/. Ses livres paraissent aux éditions de Minuit, Fata Morgana et l’Arbre vengeur.

 

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Eric Chevillard

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Le 21 février 2013 à 08:52

Yves Pagès, François Wastiaux : Pouvoir-Point #1

> Episode suivant   Dans ce premier extrait de leur conférence-performance "Pouvoir-Point", l'écrivain-éditeur Yves Pagès et le metteur en scène François Wastiaux nous plongent dans la restructuration du groupe éditorial Librenvi, une entreprise fictive mais dont la novlangue manageriale poussée à l'absurde devient comique – et ça fait du bien. A la tribune, Jean-Michel Michel, saisissant chef d'orchestre d'un récital PowerPoint plus vrai que nature et finalement terrifiant. "Un certain Jean-Michel Michel, leader d’un groupe éditorial ayant récemment pris de l’ampleur (Librenvi International Editing) réunit ses proches collaborateurs et cadres supérieurs pour fêter les dernières mutations en cours. Lors de cet exposé, il développe ses thèmes favoris dans le domaine « managemental », à l’aide de schémas et de mots-clefs projetés sur écran. Son discours, hanté par les barbarismes de l’ère du temps, mais sans jamais tomber de la caricature, finira par se déliter de lui-même, puis par mordre la poussière, entre trou de mémoire et délire pseudo-théorique touchant au « fractal », à la « pixellisation du désir » et à l’horizon hyper-contextuel de l’industrie du support papier. En guise de catastrophe finale, l’orateur en voie de décomposition n’aura plus qu’à laisser chanter en lui cette étrange prière d’insérer : « Ô Lord, won’t you give me a Mercedes Benz ?! ». " Enregistré le 30 novembre 2012 dans la salle Topor du Théâtre du Rond-Point Avec le soutien de voQue & Cie En partenariat avec Cinaps TV et Rue 89   Vous pouvez également retrouver le podcast audio complet de cette conférence-performance.  

Le 15 mars 2015 à 09:04

Un autre / épilation par laser

Je m’étais toujours dit que mon identité me faisait tort. Le jour où j’ai su que j’allais pouvoir rencontrer Anna, une étoile montante du tennis russe, j’ai décidé de me métamorphoser. De fond en comble. Devenir un autre. Pour tenter de la séduire. J'ai teint mes cheveux et mes sourcils. J'ai mis des lentilles de couleur. Le jeune homme brun venu d'ailleurs est devenu un jeune blond aux yeux bleus. Aiat Fayez est devenu Alain Fayer. Mais il manque quelque chose pour parfaire la métamorphose. Je vérifie méticuleusement la teinture de mes cheveux. Je cherche le défaut qu’il faut rectifier. J’examine les sourcils et les cils : force est de constater que tout est parfait. Tant mieux. Je décide de m’épiler le corps au laser pour me débarrasser une fois pour toutes de mes poils noirs. Il y a un institut de beauté discret à quelques rues de là ; les fenêtres sont teintées, je ne risque pas de perdre mon incognito devant tout le monde. Je m’y rends ; dès que je vois la petite brune au teint mat de l’accueil, je reconnais une compatriote. Tout se complique aussitôt. Elle me regarde, essaie de me trouver à travers mon regard, de trouver mon moi originel. Je commence à donner des signes d’agitation, c’est plus fort que moi ; je sens les gouttes de sueur ruisseler de mon front ; je lui explique ce que je souhaite, elle se met derrière son ordinateur, demande mes nom et prénom. J’émets, la voix étranglée : « Alain Fayer. » Elle n’a pas compris le nom. Je répète avec un trémolo dans la voix : « Fayer. » –  « Avec un z à la fin ? » – « FA-YER, dis-je en haussant la voix, AVEC UN R. » Elle me regarde bizarrement maintenant ; il manquerait plus que je sois obligé de m’excuser. Elle m’explique la différence entre l’EPILATION PAR LASER et l’épilation par lumière pulsée. J’opte pour le meilleur, qui est le plus radical. Elle me tend un questionnaire médical que je remplis à la vitesse de la lumière. Elle va s’occuper de tout, le dermatologue viendra en dernier lieu pour enclencher la machine. Parfait. Elle m’enjoint d’entrer dans la pièce pour me déshabiller. Je pousse la porte, avance de quelques pas ; impression immédiate d’être à l’hôpital. Tout est blanc dans la pièce, très propre. Il y a une machine sortie du mur sur laquelle je vais devoir me coucher avant qu’elle ne rentre dans le mur. Ça ressemble à s’y méprendre à celles utilisées pour traiter le cancer. Je me demande ce que je fous là. Je maudis mes origines, mon pays natal, et tout ce qui me concerne de près et de loin. La petite brune entre. « Vous ne vous êtes pas déshabillé ? » – « J’étais sur le point. » – « Je reviens dans cinq minutes alors. » Elle sort. Je me déshabille avant d’enfiler la robe de chambre. Elle va rentrer et voir le contraste entre mes poils noirs et mes cheveux blonds. Ses doutes vont se dissiper. J’espère juste qu’elle ne dira rien. Qu’on finira la séance sans un mot. Elle revient. « Ça y est ? » Je fais oui. Elle m’explique comment ça va se passer. Je vais devoir mettre des lunettes spéciales, puis je me coucherai sur le ventre, la machine entrera dans le mur, les rayons laser vont détruire les poils de mon dos, mon bassin, et plus bas. La machine sortira. Je me mettrai sur le dos et ce sera la même chose pour les poils de devant. J’écoute comme un bon élève. Je suis si gentil quand j’ai peur. « Vous êtes originaire de quel pays ? » fait soudain la petite. Je n’en reviens pas. J’ai l’impression d’avoir mal entendu, ce qui s’est déjà produit. « Pardon ? » Elle a un grand sourire ce qu’il y a de plus naturel : « Vous êtes originaire de quel pays ? » Le processus chimique que je connais bien se déclenche automatiquement dans mon corps : le cœur se met à battre dans mes oreilles, la gorge devient sèche, le regard perd son éclat, la sueur envahit le visage. Je le ressens clairement ; mais elle, ne le voit-elle pas ? Elle n’en a pas l’air, pas vraiment en tout cas, puisqu’elle ne passe pas à autre chose, elle reste sur sa question, elle reste sur l’attente de la réponse, elle ne veut pas retirer ce qu’elle a demandé alors que je suis en train de le lui proposer tacitement. A l’amiable. Revenons à nos moutons. Faisons comme si de rien n’était. Ce qui a été n’a pas été. Même le blanc qui s’ensuit n’y fait rien. Elle doit être sûre d’avoir à faire à autre chose qu’un Français. « Vous ne voulez pas le dire ? » demande-t-elle en gardant le même sourire qui me paraît maintenant maléfique. « Si, si, fais-je en souriant comme si je pensais à quelque chose d’autre. Je me demandais justement si vous n’étiez pas une compatriote. » Elle me regarde en riant, mais cette fois c’est elle qui est là, pas l’esthéticienne, c’est la petite brune compatriote dans tout ce qu’elle est et n’est pas, dans tout ce qu’elle a et n’a pas. Elle me demande dans ma langue maternelle si je viens du même pays ; je réponds oui dans la même langue, et bizarrement, cela me libère, ou du moins me calme, même si je sais qu’elle ne fera jamais allusion à la couleur de mes cheveux et de mes yeux mais qu’elle n’en pensera pas moins. Elle continue de me questionner dans notre langue maternelle : si je suis ici depuis longtemps, si j’aime la France, si j’aime les Français, si je rentre souvent au pays natal, si je compte rester ici. Un à un tombent de mon être des pans de mon incognito, et je les entends s’écraser au sol, je sursaute presque à chaque question, je réponds de bonne grâce, attendant juste que ce cauchemar se termine mais elle en redemande, ça n’en finit pas. Elle aime beaucoup la teinture de mes cheveux, elle le dit, oui, le plus naturellement du monde, dans cette langue maternelle qui me porte malheur ; et elle me complimente après que je lui ai confirmé que j'ai fait la décoloration moi-même, sans l'aide d'un professionnel. En revanche, elle se permet, c’est son expression, même si elle se permet tout, absolument tout, maintenant qu’elle me voit K.O. debout, elle se permet d’émettre une réserve sur la couleur des yeux : elle aurait, dit-elle, choisi des lentilles vertes qui iraient mieux avec mon teint. Dont acte. Elle poursuit en disant qu’elle tente de convaincre son petit ami de se teindre les cheveux mais qu’il n’en a pas le courage. J’explose soi-disant de rire mais on entend clairement que c’est un faux rire, la preuve, elle coupe court à la discussion et m’enjoint de chausser les lunettes spéciales. Je m’exécute en la remerciant, sans savoir pourquoi. Aiat Fayez, Un autre, Editions P.O.L, 2014

Le 10 août 2010 à 12:46

Libertude, égalitude, fraternitude

L'autre feuilleton de l'été - 8

En exclusivité pour les aficionados de ventscontraires.net, voici les meilleures feuilles du livre que Christophe Alévêque publie avec Hugues Leroy chez Nova Editions.Dimanche 6 mai 200723h05. Patrick Poivre d’Arvor, depuis Paris, hasarde une question : il se fait injurier dans le même charabia obscène : « ’ttsilenn rüjess haümerivv ! ». Pour finir, l’orateur épanche sa colère sur un Hongrois —pêcheur, apprendra-t-on — qui se moque de lui depuis un balcon voisin : le poing levé vers le rieur, le candidat vocifère des sons d’un autre monde, tandis que les cris des loups redoublent. La liaison est bientôt coupée. Quelques mois après ces troublantes péripéties, des reporters de la BBC auront l’idée de faire analyser les exclamations par des spécialistes. Selon ces derniers, Nicolas Sarkozy s’exprimait à l’envers. Ralentie et inversée, la bande audio ferait entendre distinctement les paroles : « Virez-moi le préfet », « Virez-moi ce journaliste », puis « Dégage, pauvre idiot » et « Viens le dire ici, descends me le dire en face ». Simple coïncidence ? Le Quotidien du Médecin interroge Patrick Poum, cardiologue au Val-de-Grâce. Selon l’éminent professeur, « un malaise vagal cause fréquemment des troubles de l’élocution » où il semble parfois reconnaître des mots intelligibles. « C’était réel, proteste le journaliste britannique. Et vous imaginez un seul instant, si les Français avaient élu un tel homme à la présidence ? » 23h30. Ségolène Royal, ses enfants et son chien roulent vers Paris dans une voiture électrique de la société Heuliez, poursuivis par une flottille de motos, de voitures de presse — mais aussi de simples promeneurs, heureux d’accompagner sur quelques kilomètres, les mains dans le dos, cette page d’histoire républicaine. La future présidente se trouve encore à une centaine de kilomètres de la capitale. Il faut s’arrêter souvent pour changer de batterie : fort heureusement, les batteries suivent, dans un camion diesel de la société Heuliez. A chaque pause, Mme Royal s’abstient de toute déclaration à la presse, mais elle prend des nouvelles de la petite greffée. La France entière suit le voyage et l’opération minute par minute, avant d’aller se coucher. Pour meubler l’antenne durant ce long voyage, et en attendant les bouchons aux portes de Paris, les chaînes rediffusent en boucle le moment qui a fait basculer l’élection… La suite demain...

Le 11 novembre 2013 à 14:59

La Berryer au Rond-Point #1

Trousses de secours en période de crise, saison 2 : la crise du travail

> Deuxième partie Invités : Eric Dupont-Moretti et Christophe Alévêque Candidats : Raphaël Charpentier et Michael Calais Contre-critique : Bertrand Périer et Edmond-Claude Frety Les 12 Secrétaires de la Promotion 2013 : Alexandre Vermynck, Constance Debré, Nicolas Pottier, Thomas Klotz, Florian Lastelle, Victor Zagury, Marie-Pompéi Cullin, Guillaume Vitrich, Antoine Vey, Rémi Lorrain, Xavier Nogueras, Sanjay Mirabeau. Enregistré le 30/9/13 dans la salle Renaud-Barrault du Théâtre du Rond-Point Durée : 1:10:48 Le grand oral désopilant du Barreau de Paris Entre catch verbal et jeux du cirque, cette joute oratoire mythique et saignante se déroule selon un rite immuable, où tous les coups – absolument tous les coups – sont permis. À chaque génération, les 12 meilleurs avocats du Barreau de Paris s’affrontent autour d’un invité de marque issu du monde du spectacle ou de la politique (Salvador Dali fit sensation en arrivant avec deux panthères dans la Salle des Criées du Palais de Justice). La « Berryer » – c’est le nom d’un avocat du XIXe siècle qui défendit toute sa vie ceux qui n’avaient pas les faveurs du pouvoir – se transporte exceptionnellement dans la grande salle du Rond-Point pour nous faire partager l’expérience unique d’une profession qui célèbre le travail dans le temps sacré d’une espèce de carnaval de l’esprit et de la parole.

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