Christian Chavassieux
Publié le 04/01/2015

Phylogenèse


Le premier pithécanthrope à inventer des histoires a été élevé au rang de dieu avant d'être dévoré, pour que le clan assimile ses récits. Certes, il n'en demandait pas tant. Je me demande s'il ne reste pas encore un peu de sa crainte chez les auteurs qui commencent un roman.
Chavassieux écrit, "et c'est bien à peu près tout ce qu'il est capable de faire", soulignent ses ex. On peut retrouver ses petites phrases et de courtes nouvelles sur son blog, KRONIX. Il est aussi l'auteur de plusieurs romans (le baiser de la Nourrice, Le psychopompe, chez JP Huguet éditeur, Mausolées et Les Nefs de Pangée, chez Mnémos, et L'Affaire des Vivants, chez Phébus), de pièces de théâtre (Le rire du Limule, Peindre, Pasiphaé, Minotaure...) mises en scène par François Podetti au sein de la compagnie NU, de textes poétiques (Les chants plaintifs, édition La petite fabrique ou Nos Futus, chez Sang d'Encre), d'un essai sur sa ville (J'habitais Roanne, chez Thoba's éditions), il est invité à participer à des revues (MIcrobe, le chasse-patate, etc.). 

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Christian Chavassieux

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Le 25 décembre 2013 à 08:54

Noël au bal con

On m'avait demandé une chronique riche en esprit de Noël. J'étais là, penché sur ma planche à chronique, soucieux, angoissé. L'esprit de Noël. Soit je critique la commercialisation et les blagues de l'oncle Roger après trois verres, c'est une plate-forme dédiée au rire de résistance ici, que diable, et je tombe dans les clichés. Soit au contraire, je parle de la joie qui illumine les cœurs des enfants quand la nature a revêtu son blanc manteau, et je tombe dans les clichés. Que faire ?, me disais-je, quand soudain, l'esprit de Noël m'est apparu. Je ne l'ai pas reconnu tout de suite, parce qu'il était en slip.   - Salut mec, grimpe sur mon dos, je vais te montrer un truc, tu vas kiffer sa race », me dit-il tout de go.- Ouais, ouais, je connais la combine, tu vas m'emmener voir les Noëls d'antan, les Noëls futurs et à la fin, y aura une morale. Tout le monde sait ça. #OLD. »- Pas du tout, tu m'as pris pour Dickens ou quoi ? »- Dickens ? »- Bah le mec qui a écrit le conte de Noël avec les esprits et tout. »- C'est pas l'oncle Picsou ? »   Bon. Il m'a expliqué que les excursions dans les Noëls passés, ça ne se faisait plus trop, parce que ça créait des drames familiaux (« Quoi ? Maman, tu nous avais toujours affirmé « Nous, à Noël, tout ce qu'on avait, c'était une orange et on ne se plaignait pas » et que vois-je ? Noël 1957, deux oranges ! Je suis outré et je vais donc me plaindre rétrospectivement. Je ne suis pas très content de cet ours reçu en 1982 alors que j'avais expressément stipulé dans ma lettre au père Noël « Pas de putain d'ours cette année ! ») et que les excursions dans les Noëls futurs, ça se faisait plus trop, parce que Noël, dans le futur, ça ne marche plus tellement depuis que les extrémistes athéistes ont réussi à faire rebaptiser « Fête du sapin et des boules ».   Là, je lui ai dit d'aller droit au but, parce que je n'avais que 1500 signes à disposition et que j'approchais des 1515, ce qui n'est jamais rassurant pour un Suisse, et il m'a répondu « allons allons, c'est Noël, tu peux bien dépasser pour une fois ».   Il m'a donc emmené voir l'esprit de Noël Gallagher, ancien chanteur d'Oasis devenu chanteur de Banga suite à un drame familial, et ça n'a pas été facile de le retrouver, il l'avait perdu, puis l'esprit de Noël Mamère, ancien présentateur télé devenu maire pour qu'on arrête tous ces jeux de mots avec son nom (ça n'a pas marché), puis l'esprit de Noël Godin, qui est mon idole, puis l'esprit de Léon Noël, qui habitait la route qui monte vers la forêt, au village, à l'époque, mais on ne l'aimait pas trop (je n'ai jamais su pourquoi), malgré son nom palindromique.   Il m'a demandé si je voyais où il voulait en venir, j'ai répondu non, il a pris sa tête entre ses mains, je lui ai répondu que c'était une attitude ridicule pour un esprit, il est parti boudeur, j'ai terminé ma chronique.   Bons baisers de Fort-de-France.

Le 26 mai 2012 à 16:09

Le problème avec Secret Story

Le problème avec Secret Story 6 qui a commencé hier soir c’est que quoi que tout ait déjà été dit sur le degré profond de débilité d’une émission qui tendrait en comparaison à donner un air intelligent à Nadine Morano, il arrive un moment où tu réalises que dans quelques années arriveront sur le marché du travail de jeunes gens qui jamais n’auront connu le monde sans qu’il soit rythmé par une de ces annuelles Foires du Néant, du Bikini et du Grammaticide reines des prime-time et qu’en posant ton café deux secondes pour imaginer à quoi ce futur pourrait ressembler tu réalises que tu pourrais un jour hériter d’un collègue qui, balayant ta citation de Desproges d’un méprisant revers de la main déclamerait fièrement au pot de départ de Jean-Louis une des plus belles citations philosophiques de Benjamin Castaldi, jetterait au feu les poèmes de Victor Hugo que ses enfants ramèneraient de l’école pour leur faire étudier un recueil des plus beaux tweets de Mickael Vendetta, garderait en évidence sur son bureau un portrait de Moundir dont il s’inspirait largement pour conquérir de jeunes femmes qui céderaient facilement à ses désirs, immédiatement conquises par son sens de l’humour ravageur savamment acquis depuis le berceau grâce à l’écoute appliquée d’un hilarant Christophe Dechavanne qu’il considérerait comme un génie contemporain, t’offrirait un sourire dédaigneux lorsqu’à la cantine tu avoueras n’avoir jamais lu « Miette », premier chef d’œuvre poignant d’une Loana ayant détrôné Anne Frank au rayon des légendaires martyrs féminines, devenant peut être même un jour ton supérieur hiérarchique et te mettant à la porte pour faute professionnelle suite à une sombre histoire d’inversion de deux mots dans une citation de Steevy Boulay, t’obligeant alors à quitter ton bel appartement de la rue Bataille et Fontaine devenu hors de prix, et te présentant pour une demande d’HLM à la Mairie, mais que c’est au moment où ton cerveau commence à se demander si le buste de Marianne sous tes yeux est réellement moulé sur le modèle de Vincent MacDoom que tu réalises que, merde, ton café est déjà froid, et que le café froid, honnêtement, c’est dégueulasse. C’est ça le problème avec Secret Story 6.

Le 27 juin 2014 à 16:40

In bed with moi

L'autre soir en allumant ma lampe de chevet, j'ai vu la tête de mon chien qui dépassait du bord du lit, puis, après avoir éteint et rallumé, j'ai vu la tête de mon chat.   Ma femme m'a quitté après que je lui ai offert un polochon gonflable. C'est au moment où je lui mordillais l'oreille qu'il a éclaté.   On trouve chez Mister Smart des pyjamas qui se chargent en électricité pendant la nuit et qui peuvent alimenter un rasoir ou une brosse à dent.   Depuis quelques semaines j'ai parfois pendant mon sommeil la sensation qu'un gros canard se jette sur moi et me réclame les plumes de mon oreiller.   Une nuit au milieu d'un rêve, un ressort a crevé mon matelas et a bondi vers moi. Il avait une petite tête d'homme avec une moustache et des favoris blancs. Comme je lui demandais ce qu'il faisait là, il m'a dit en anglais qu'il se posait la même question.   Lors d'une de mes nombreuses bonnes fortunes sentimentales, un soir, au bord de l'extase, mon lit s'est rabattu sur le mur.   J'ai sur ma table de nuit une version du Kamasutra en braille en cas de panne.   A mes heures perdues je bricole mon matelas : réglage de la tension des ressorts, répartition des masses de bourre, variables d’inclinaison – et après, hop, au lit.   On trouve chez Mister Smart des bonnets de nuit dont le pompon s’éclaire quand on dort.   De mon lit je peux voir mon jardin, et avec ma longue-vue je peux voir le jardin de mon voisin. C'est là que, dimanche matin, j'ai vu ma femme batifoler parmi les fleurs en chemise de nuit. En retournant ma lorgnette j’ai vu mes pieds comme s’ils étaient loin de moi et tout petits, comme ceux d’un enfant.

Le 29 mai 2012 à 08:34

Shape

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 6

> premier épisode Le type est grand, mince, légèrement beckettien, peau laiteuse, imberbe, petites lunettes rondes, cheveux fins qui semblent sortis du lit, adulte sage ou ado attardé, peut-être un peu des deux, il s'appelle Philippe Gladieux. Je l'ai rencontré il y a quelques mois, au Théâtre de la Bastille, il faisait déjà les Lumières pour Yves-Noël Genod. C'était l'hiver et il s'agissait de La Mort d'Yvan Ilitch, le solo avec Thomas Gonzales. Lumières, c'est une façon de parler car dans La Mort d'Yvan Ilitch, Thomas G. était plongé dans les ténèbres, habillé de ténèbres. Le plateau était fait de noir et de nuit, velours noir, profond, nuit lunaire, avec cette sorte de lumière blanche, invisible, noire, qui rend les peaux phosphorescentes. C'était un soir de répétition pour Thomas (répétition chez Yvno = recherche du duende), je m'étais assis par hasard à côté de Philippe Gladieux. Il y avait un problème technique avec le néon que portait Thomas dans ses bras. "Salut. Salut. Olivier. Moi c'est Philippe." On parle à voix basse, on se serre la main. Philippe a cette douceur rare des vrais hétérosexuels, ceux qui n'ont aucun problème avec l'homosexualité, c'est à dire avec le féminin en eux. En même temps il est peut-être homo, en fait je ne sais pas et je m'en fous, mais je ne crois pas qu'il le soit, pas du tout. De Philippe émane un calme fascinant, plus que l'orientation sexuelle, c'est ça qui frappe en premier. Aussitôt je me dis que Duras aurait aimé travailler avec lui, je ne sais pas pourquoi mais j'imagine un feeling possible entre Duras et lui. Je n'ai jamais connu Duras mais je la connais comme si je l'avais faite, c'est ridicule mais tout ce que je vis me ramène toujours un peu à elle. Ma vie est dédoublée par la présence de Duras. LOL. Bon, Duras est morte, paix à son âme, Philippe travaille avec Yves-Noël Genod et c'est de ça dont on parle. Sur son site Philippe dit qu'il est "patient avec un sentiment d'urgence". Pour parler de lui il dit "éclairagiste". Il dit aussi : "Les volutes impriment comme des spectres dans l'espace des dessous. Au fil des heures, la circonvolution des pensées fait naître un vortex (d'où l'on verrait un langage organique). On n'imagine jamais rien, c'est la structure qui initie la clarté, nous lions en lisant ; le sujet intérieur. Dans une enveloppe, la lettre est pliée en trois. C’est toujours ce rythme ternaire !" Je navigue dans le blog de Philippe. Pour écrire cette chronique je pourrais l'interviewer, j'y ai pensé, mais je préfère garder encore un peu de distance avec lui. Ou plutôt je ne veux - pas tandis que j'écris sur lui - de cette distance que l'on a avec les gens qu'on connaît, les proches. J'apprends qu'il est l'inventeur d'un truc, un procédé qui s'appelle Shape. Philippe écrit qu'en éclairage traditionnel, il "navigue manuellement, attentif au pré-mouvement. Il joue la lumière en inspirant l’air de la pièce, séduisant jusqu’au filament de la lampe; un élan d’autofiction. Parce que les consoles d’éclairages n’étaient pas adaptées à sa recherche, il en a conçu une d’un type nouveau, sans séquentiel, sans mémoires. Shape est un procédé traduisant en lumière les percepts du corps. Son organicité, sa réactivité en terme de rythme, impulsions, sensualité ouvre un espace imaginaire comme on regarde les nuages, le feu ou un être aimé. Techniquement, Shape interfère sur la lumière comme un filtre virtuel. Si le soleil est un ensemble de projecteurs, alors Shape s'insère entre lui et le sol, créant les ombres. Par exemple on pourrait reconnaître un arbre dans le vent ou l'eau de la mer ou un ventre qui respire... Shape restitue les flux où ils subissent une suite de transformations sur lesquels Philippe peut agir en temps réel en terme d'intensité, dynamique, s'adaptant aux situations de l'instant, aux nécessités de surprendre, accompagner, guider, suspendre, figer... Le spectateur y met ses rêves, ses peurs, ses désirs.  Ainsi naît l'abstraction, de l'absence de l'arbre ou de l'eau. Parce qu'on y voit pas nécessairement de l'eau mais un macrophage qui se nourrit de lui même ou un spectre in-voluant en l'eau. On perd l'équilibre en changeant de référentiel. Et l'on se propulse dedans, comme aspirés par le vide. Pourquoi aurait-on peur du silence sinon ? Shape participe de qui se décompose, se découvre, tisse un lien entre le sujet, les interprètes et l'imaginaire de chacun. Une relation d'équivalence." C'est sur ce mot que j'arrête ma lecture, "Equivalence", je ne veux pas en savoir plus, pour l'instant. Au Rond-Point Philippe fait les lumières, bien sûr, mais aussi le son. Comme dit Yvno, "l'ambiance du lieu, c'est lumière du jour, fenêtres ouvertes, 7h du soir, c'est l'idée d'un jardin, du théâtre comme jardin. Il y a des plantes. Mais surtout beaucoup d'imaginaire. Philippe a un iPhone et de temps en temps il fait sortir des chants d'oiseaux qui viennent, du coup, de derrière les spectateurs - c'est très agréable – et qui se mélangent aux bruits réels de la rue et de la soirée – les Champs-Elysées - parfois un corbeau, mais c'est pas toujours un corbeau, parfois une manif... Jeu de mot lacanien à la con: Gladieux, Glas / Dieu... Tu sais ce que c'est que le glas, Yvno ? Bien sûr, tu sais, mais je vais te le dire quand même, j'aime trop faire mon wikipedia : le glas est une petite sonnerie faite avec une cloche publique pour signaler la mort d'un habitant. Une idée pour le spectacle ? Pour qui sonne ce glas ??? Sinon, oh, une fois, oh oui je m'en rappelle, c'était génial, des chevaux sont passés sur l'avenue ! Et en parlant de chevaux, "Phlippe", tu sais ce que ça veut dire ? Celui qui aime les chevaux. Tout est déjà écrit, depuis le début.

Le 30 mai 2013 à 08:50

Chante, danse et mets tes baskets !

Je dis pas ça pour râler, mais je me méfie de la danse.Non pardon, je sens qu'il faut que je résume. Alors voilà. Dans la ville de Berne, quelques casseurs se sont mêlés à une manifestation très peu autorisée, sobrement intitulée "Tanz dich frei", ce qu'on pourrait traduire en français par "Danse-toi libre", je ne vais donc pas le traduire, ça vaudra mieux pour tout le monde. En Suisse, on n'aime pas trop les casseurs, parce qu'ils cassent et ce n'est pas bien. Du coup, les autorités aimeraient bien que cela ne se reproduise jamais, parce que sinon, on commence comme ça et on finit autrement. Ils ont donc, le plus logiquement du monde, songé à attaquer en justice Facebook, parce que c'est par ce biais que les invitations avaient été lancées. Je ne suis pas du genre à spoiler, mais ils n'ont aucune chance de gagner ce procès. Le puissant lobby des vendeurs de fax aurait trop peur que cela ne fasse jurisprudence.Et puis, ils se trompent de cible. C'est à la danse qu'il faut s'en prendre. La danse, sans laquelle rien de tout cela ne serait arrivé. La danse, sans laquelle Stromae nous aurait été épargné. La danse sans laquelle les escarpins ne seraient rien. La danse, sans laquelle la dance n'aurait jamais vu le jour. Qu'a apporté la danse à la société ? Saturday night fever, la lambada, la danse des canards... Le seul apport utile au quotidien de la danse, c'est l'invention du casse-noisette. C'est maigre.Il faut, de toute urgence, porter plainte contre ce fléau.Ou, à la rigueur, contre la liberté.

Le 7 janvier 2013 à 10:14

Henry Bauër (1851-1915)

Les cracks méconnus du rire de résistance

On connaît le rejeton officiel d'Alexandre Dumas dont la Marguerite Gautier a ouvert bien des écluses. On ne fait pas grand cas aujourd'hui, par contre, de son autre fils, le fringant bâtard Henry Bauër, surnommé « le mousquetaire de la plume », un géant fascinant qui avait hérité du bel esprit virevoltant de son paternel. « Comme lui, relève Jean Savant de l'Académie d'Histoire, il aurait pu déclarer, en éclatant de rire, au sortir d'un dîner plutôt morne, alors qu'on lui demandait : - Eh bien, Dumas, comment s'est-il passé ce dîner ? » « - Ma foi, si je n'avais pas été là, je me serais bien ennuyé. »   Considérant que l'art d'écrire, qu'il possède magnifiquement, se doit d'être « inséparable de l'action », Henry Bauër, durant son adolescence, ne loupe aucun charivari anti-professoral, aucun sabordage de cérémonial austère ni aucun tohu-bohu contre la culture académique. C'est l'époque où l'on ne peut représenter au Français ou à l'Odéon les pièces des auteurs barbants bien en cour sans que ce ne soit le couac. Sitôt le lever de rideau, en effet, ou bien de jeunes hutins sautent sur scène pour y improviser des tirades malséantes, ou bien, empêchés de le faire par les sergents de ville quadrillant la salle, ils opèrent dans la légalité en éternuant, en toussant, en hoquetant et en applaudissant intempestivement sans fin ni cesse acculant le spectacle à se jouer comme une pantomime.   Henry Bauër n'est pas pour autant un garnement irréfléchi. C'est en parfaite connaissance de cause et de manière méthodique qu'il rompt en visière, stipule son biographe Marcel Cerf, avec « le plat et le vulgaire, l'artifice et les conventions, la grossièreté de style et la banalité de la pensée ». Dans sa préface cinglante à L'Alphabet pour les grands enfants du dessinateur Hermann Paul, en 1898, il remonte à la source du décervelage universel : « Aux premières lettres que balbutie l'enfant, on lui apprend à former les mots de respect héréditaire, les termes de préjugés, de conventions sociales, les vocables de religions à l'image de la société et de ceux qui la gouvernent. On lui inculque, avec les notions rudimentaires, toutes les variétés du mensonge qui composent l'État et la loi des hommes réunis. »   Dans l'une de ses chronique à L'Écho de Paris, il proclame son pacifisme radical : « Aurais-tu du goût, mon fils, pour le métier militaire, l'uniforme, les roulements de tambour et la flamme des drapeaux ? Apprends que le continuel souci, le suprême effort des nations concourt à s'entretuer ; que patrie et gloire correspondent à ce massacre prémédité, systématique, à ce déchaînement organisé de l'animalité, de la sauvagerie, qu'on nomme la guerre. »   Dans une allocution historique en l'an 1900, il célèbre l'artiste se trouvant « opprimé par les traditions scolastiques, les règles du faux goût, les modes, les grammaires qui emprisonnent l'imaginaire, oblitèrent la vision et opposent convention, formule et discipline au développement et à l'expansion des facultés créatrices ».   Des positions de principe irréductibles qui amènent le redouté critique du Réveil et de La Petite République à tirer l'épée pour tous les pestiférés de la fin du XIXe siècle : Henri Becque, Octave Mirbeau, Richard Wagner, Émile Zola, Gerhart Hauptmann, Oscar Wilde, Auguste Rodin, Félix Fénéon… À superviser une traduction nouvelle de la pièce de théâtre la plus subversive-carabinée, selon moi, qui existe : Un ennemi du peuple d'Ibsen. À en venir quasiment aux mains pour défendre Ubu-Roi qui fait scandale au théâtre de L'Œuvre en décembre 1896 et qui personnifie pour lui le nécessaire « vent de la destruction, l'inspiration de la jeunesse, contemporaine qui abat les traditionnels respects et les séculaires préjugés ». Bauër et Jarry pour lors doivent faire face à une impressionnante curée orchestrée par le maurassien Léon Daudet, par le pauvre André Gide et par l'illustre littérateur salonnard Ernest Lajeunesse « que l'on comparait volontiers à un pou, précise Marcel Cerf, en raison de sa laideur ». Le duel Lajeunesse-Bauër est passé à l'histoire. Ernest Lajeunesse à Henry Bauër : « - Je n'ai pour vous que du mépris. » Bauër : « - Et moi, je n'ai pour vous que de l'onguent gris. » Il faut savoir que l'onguent gris est un médicament d'usage externe contre les poux.   Les pugilats culturels de Dumas junior n°2 ne tournèrent pas toujours bien (son biographe indique que « l'aventure d'Ubu lui porta un grave préjudice » au point qu'« en quelques semaines, sa situation s'écroula »). Mais son activisme politique lui valut également, on peut l'imaginer, quelques désagréments.   Rien qu'en 1870, le carabin Bauër se fait embastiller quatre fois pour « cris séditieux », « rébellion et outrages à agents », « incitation à la désobéissance » et « coups à magistrat ». Il a cependant l'embellie car il est extirpé de Sainte-Pélagie par les émeutiers du 4 septembre 1870 et de Mazas par ceux de la nuit de colère du 22 janvier 1871. La Commune, dont il n'arrêtera pas de vitupérer la pondération et les ridicules, le nomme en pleine semaine sanglante chef d'état-major général au Ve arrondissement. « Il tient ses barricades comme un enragé », raconte Jules Vallès et s'acoquine avec les pétroleuses du carrefour Bréa-Vavin.   Déporté dans la presqu'île de Ducos (Nouvelle-Calédonie), d'où sa vieille maman essaie à toute heure de le faire évader, il goûte régulièrement du cul-de-basse-fosse. Pour se distraire entre deux punitions, il fait répéter une pièce canaque à des bagnards grimés de la tête aux pieds et a droit à une grandiose surprise : le jour de la générale, c'est une authentique révolte indigène qui éclate. Henry exulte moins, en 1876, quand les représentations de sa pièce La Revanche de Gaëtan au théâtre du bagne sont annulées cette fois par un cyclone.   En amour en tout cas, Henry Bauër ne sera guère à plaindre. Il fera criquon-criquette avec moultes beautés, vivra l'amour fou même au bagne (avec une cantinière de 23 printemps) et s'offrira pendant sept ans une passion amoureuse à sa stature : Sarah Bernhardt, la belle gredine-même (on le rappelle rarement) qui entraîna Zola dans la défense de Dreyfus.

Le 13 décembre 2012 à 08:26

France-Allemagne : leçon de politesse comparée

Vivant à Berlin, j'ai tendance comme, je pense, de nombreux français expatriés à trouver les Allemands abrupts et parfois très désagréables, voire malpolis. Ma théorie, car ce n'est rien de plus, c'est qu'il y a un profond malentendu entre ce qu'est la politesse pour un Français et pour un Allemand. Pour nous, Français, la politesse consiste à mettre les formes, à sourire, à être aimable, à dire bonjour, à rendre le bonjour, à le re-rendre et encore et encore, à dire au revoir pendant des heures, à se présenter en faisant des ronds de jambes, à tenir la porte, bref, à rendre agréable le quotidien par pleins de petites attentions qui, si elles ne sont pas là, c'est pas grave c’est normal, mais, si elles sont là, la politesse à la française exige qu'elles soient rendues ou au moins "actées" (l'autre en prend connaissance et vous en rend grâce au minimum d'un signe de tête, d'un sourire, d'un merci). Si ce n'est pas le cas, vous êtes un malotru, une connasse, un fils de pute, et on peut à bon droit vous faire la gueule et une crasse, parce que vous n'êtes « vraiment pas poli ». En Allemagne, la politesse – et je crois vraiment que c'est à ça que ça correspond – c'est de respecter l'autre en respectant les horaires et les règles. Bref, rendre le quotidien agréable, dans le sens où tout est à sa place en son temps.  Si vous le faites, vous êtes poli, sinon êtes un malotru, une connasse, un fils de pute, et on peut à bon droit vous faire la gueule et une crasse, parce que vous n'êtes « vraiment pas poli ». Quand un Allemand ignore votre bonjour, votre sourire, votre rond de jambe,c'est  parce que tout simplement ça ne veut rien dire pour lui. C'est comme si une négresse à plateau venait, en signe de politesse, vous agiter l'étui pénien de son mari sous le nez ; je me mélange au niveau anthropologique, pardon, mais c'est pour la blague, en même temps, ah ah ah, on a ri, c’est si bon de rire, reprenons… Pour elle, c'est peut-être le comble de la politesse, mais vous, vous ne saurez pas forcément comment réagir (pour info, il convient alors de vomir en chantant joyeusement l'hymne national pygmée). Eh bien votre voisin allemand, c'est pareil. Quand vous l'attendez et que vous lui tenez la porte, pour lui, c'est bizarre, parce vous n'avez pas à faire ça : il n'est pas dans les temps pour passer la porte, elle doit se fermer, voilà. Si vous l'attendez, vous cassez le rythme normal et lui peut à bon droit penser que vous attendez quelqu'un derrière lui ou que vous avez une crampe au bras, la main collée à la porte, ou que sais-je... En revanche, si vous avez décidé de marcher sur la piste cyclable, si vous ne dites pas bonjour à tout le monde alors que vous êtes le dernier arrivé (bonjour qu'on n'est d’ailleurs pas obligé de vous rendre, car vous êtes le dernier arrivé, même si vous à l’heure, vous êtes en retard...) alors vous êtes un butor et on peut à bon droit être bien désagréable avec vous, parce que vous dites fuck à la société, avec désinvolture. Ainsi, mon joli scooter m’a, l’autre jour, valu un billet rageur d'un voisin car mon poney mécanique était parqué, un soir de neige, sous le porche qui n'est – pour reprendre les termes du billet doux (même si bon… doux écrit en allemand, ça fait un peu billet doux dur) – "ni un lieu de stationnement, ni un lieu de passage" (sic pour le lieu de passage, parce qu’un porche, si c’est pas fait pour passer en dessous, je vois pas bien à quoi ça sert, enfin bon…). Bref, je me demandais comment faire un gros bras d’honneur à ce voisin vengeur et anonyme, tant vous savez que c’est quand même plus facile de rendre la justice quand on est caché derrière un masque et qu’on n’a pas de compte à rendre. En même temps, un Allemand, lui, n’hésitera pas à venir vous faire la morale en direct, il assume bien… C’est plutôt un truc d’Américain ou de Mexicain, de rendre la justice sous pseudo (Zorro, ce gros pédoque, les super-héros, ces baltringues). Mais là, le type n’avait pas signé, je ne pouvais pas lui envoyer un chien de ma chienne, pas moyen de savoir comment lui casser les pieds de façon impolie, voire carrément insultante, c’est mieux. J’ai finalement trouvé : il me suffira tout simplement de passer sous le porche comme de rien. Cela sera bien suffisant pour dire au gars "leck mich am Arsch" (littéralement : « lèche-moi au cul », expression toute berlinoise qui correspond à notre "je t'emmerde, va te faire foutre, pauvre cul"). Bien sûr, je prends le risque de me faire dégonfler les pneus dans la nuit, mais la cordialité des relations franco-allemande est à ce prix.   Mit freundlichen grüssen, vôtre.  

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