Manault Deva
Publié le 11/10/2012

Alouette


Dans ce monde sans dessus-dessous, toujours un peu plus fou, je poursuis ma quête effrénée d'une femme qui marche sur le bitume et à chaque pas est freinée par les secondes qui la consument. Je devrais marcher sur les mains, ce serait tellement plus aérien… l'air de rien, un brin d'air et qui sait, je pourrais m'envoler, la tête en bas, les pieds au ciel, comme un vertige, la pose est belle !                                                                                                                    

Les orteils dans l'atmosphère et la tête pas si fière, cramoisie à l'envers, donne l'ordre à ces foutus compères, de mettre pied à terre. Mais, ils n'en font qu'à leur tête…les pieds... et folle, elle en fait un fromage, la tête… un peu veau, mais pas bête, la voilà qui stoppe net, un coup de gueule... et aux pieds!                                              

Sur terre, il vaut mieux ne jamais avoir les idées à l'envers, sinon on risque d'avoir à faire à des casse-pieds ou à des fortes têtes! Sur terre c'est sûr, il vaut mieux être normal...Mais c'est quoi au juste la normalité?

Je ne bois pas, je ne fume pas, je ne me drogue pas, (je sais c'est nul!)  mais j'écris... même pas la nuit, la nuit je dors. J'écris tout bas, je crie parfois et puis je cause...because ...j'aime ça ! Je cause, je cause dans le poste sur  France Inter.  Depuis 2009, même si je suis sentimentale, j'envoie des bons baisers, pas toujours tendres...normaaal, faut pas se fier à mon sourire, je suis capable du pire !

> Bons baisers de Manault, sur le site de France Inter 

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Le 13 décembre 2011 à 08:02

Jésus, reviens, ils sont devenus fous

Ah ! Les vilains méchants, les sombres iconoclastes ! Mécréants, incrédules, apostats. A deux semaines de Noël, vous faites de la peine au petit Jésus qui a tant souffert pour nous, sur sa croix. Et à sa maman qui a enduré les souffrances des mamans sans en connaître les plaisirs. C'est-y pas un crève-cœur ? Pour qui c'était, les contractions ? Pour sa pomme. Pour qui c'était la précarité ? Pour sa pomme. Va-t-en accoucher dans la paille entre des bestioles qui puent, toi qui manies le blasphème avec tant d'aisance, et qui prétend de surcroît ramasser de la monnaie avec, alors qu'ils vivaient comme des cloches, ceux que tu injuries. Et pour qui c'était les larmes de la maman devant le cadavre de son enfant unique ? Tout ça pour racheter vos vilains penchants, vos fautes inavouées. Les croisades, les guerres de cent ans, les guerres de trente ans, les guerres où l'on meurt à vingt ans, les conquêtes colonisatrices, les inquisitions, les misères, les holocaustes, les tortures, le mépris des autres, les viols, les assassinats, l'amour de l'or qui est aussi mauvais pour l'homme que le phylloxéra l'est pour la vigne, c'est pour quoi qu'il est mort, le petit Jésus ? Pour vos museaux. Pour vos vilaines trognes de jouisseurs. Bien sûr, les guerres, la misère, les mauvais sentiments. Mais il en faut bien pour prendre conscience de ce qu'est le mal. Et à qui pourrait-on donner à la sortie de la messe s'il n'y avait pas de pauvres ? La pauvreté des autres permet aux personnes bien d'être gentilles. Deux mille ans que l'on vous dit que Dieu est amour et vous ne comprenez toujours pas ? Va-t-y falloir qu'on vous casse les dents, qu'on vous caresse les côtes et l'épine dorsale avec des gourdins, qu'on vous fasse brûler vifs pour vous faire comprendre ce qu'est l'amour universel ? Sales gens. Vous n'avez pas de coeur. Quelle injustice. Jésus, reviens, ils sont devenus fous.

Le 24 juin 2014 à 10:26

Dans de beaux draps

Il est 13h 24 et le drap percale 200 fils au centimètre carré n’a pas l’impression que la conversation va reprendre de si tôt entre elle et lui. Le matin, lui s’était absenté et avait flâné au marché en espérant trouver des mangues, parce que d’après lui les mangues étaient aphrodisiaques, bien plus que le gingembre et les asperges. Son apriori était dénué de valeur. Il s’était imposé pourtant de ne pas vivre sans valeur, mais là c’était la fin de la semaine, et il s’était autorisé un peu de complaisance. Elle avait dormi et réussi à passer la barre de midi, ce qui est considéré comme un signe de santé par les chercheurs scientifiques, et de dépression chez les lecteurs d’hebdomadaires. Ce devait être une journée resplendissante, les enfants étaient pris en charge par des organisations douteuses et allaient certainement se retrouver devant des écrans malveillants, et la sortie culturelle du soir, qui devait être une mission laborieuse pour l’un comme pour l’autre, venait d’être annulée par des intermittents. C’était une journée qui se devait d’être auréolée d’une grâce indolente, comme il n’en existe plus que dans les agglomérations où les loyers sont inférieurs à 300 euros par mois. Une journée exceptionnelle par son inexistence, s’accrochant au néant comme un soin de première nécessité. Une journée dévouée à un espace de moins de trois mètre carrés, comme il se plaisait à dire. Enfin, cela faisait un moment qu’il n’avait plus utilisé cette expression. Il avait bien compris qu’il ne fallait pas faire le malin, ni s’extasier sur des trouvailles poétiques, surtout si elles étaient teintées d’humour, et dénuées de valeurs. Mais la nature dominicale et le souvenir d’avoir vu un prêtre avec un nez rouge et un sourire narquois sur le chemin du marché, lui avait permis ce petit trait. Le prêtre avait beau avoir bu, et être satisfait de sa vie, il n’allait pas avoir ce privilège. Il se le répéta deux ou trois fois comme une formule magique. Ne trouvant pas de mangue, il se contenta d’huîtres, et de branches de céleri, ayant lu quelque part que les oligo-éléments aidaient à la production de sperme, et que les tiges de céleri produisaient de la testostérone. A chacun sa spécialité. Depuis quelque temps il s’était intéressé à la production de spermatozoïdes. A sa propre production, cela va sans dire. C’est elle qui avait éveillé en lui cet intérêt. Elle lui avait lu à voix haute un article passionnant à ce sujet. C’est surtout la constitution de la matière onctueuse qui avait marqué son intérêt, et il s’était mis à la considérer comme une recette culinaire, dont il voulait percer le secret. Elle était plutôt intéressée par le contenu que par le contenant gélatineux et y vouait un véritable culte. Impossible pour elle de parvenir à une quelconque jouissance sans en imaginer au moins une demi douzaine, de profil, de face, en gros-plan ou de plein pied. Elle pouvait les décrire avec une acuité déconcertante. L’inspiration lui venait en prenant le métro. Sa manière à elle de déjouer les regards mâles et lourdingues farcis d’illusions, était de prendre des notes mentales assez rapides de détails vestimentaires et d’anthropologie sociale approximative, pour ensuite en déguiser son sperme comme avec une panoplie. Elle avait vu un jeu destiné aux filles sur une Nintendo DS qui ressemblait à ça, sans les spermatozoïdes évidemment, et cette gymnastique mentale lui permettait donc d’en préciser la nature. L’habit fait le moine, pensait-elle en les déguisant. Lui ne comprenait pas cette démarche. Le spermatozoïde devenait par là un homme en devenir. Ce qui était faux, approximatif, et dénué de valeur, puisque le but du spermatozoïde était de se fondre dans un ovule, et pas juste de prendre le métro avec du gel dans les cheveux et une cravate de chez Tie Rack. De retour au bercail, en dégustant les huîtres et les asperges au lit, ils se préparaient, lui et elle, l’un comme l’autre, à s’abandonner à du sexe « de très bonne qualité ». Ils savaient que la performance était une nécessité, et qu’il ne fallait pas juste se contenter de se contenter. Elle avait acheté à New York une petite toile microscopique, à une époque où la nano peinture était en vogue. Cette peinture d’à peine 12 centimètres carrées représentait un homme nu faisant le poirier devant une femme, et s’intitulait « At least the sex is good. »  D’après elle, c’était le meilleur titre jamais trouvé pour une œuvre. D’après lui, c’était les meilleures huîtres qu’il avait goutées de la saison. En le voyant manger ses huîtres, elle ne put s’empêcher de lui décrire comment elle voyait se dessiner devant elle la prochaine fournée de spermatozoïde qui se constituait en lui grâce aux oligo-éléments. Il y avait : un joueur de flûte de pan, un Ashkénaze, et un retraité avec une barbe de nain de jardin, et un marathonien. Il lui reprocha amèrement de n’imaginer que des mâles. Ca le gênait qu’elle pense autant à d’autres hommes avant de faire l’amour. Elle savait aussi bien que lui qu’un spermatozoïde pouvait être mâle autant que femelle, et que ce n’était pas parce qu’ils prenaient plus de place sur les banquettes de métros et qu’ils louchaient systématiquement dans son décolleté qu’il fallait leur prêter plus d’attention. Mais elle lui rétorqua avec son sang froid habituel que cela lui était nécessaire, qu’elle devait évacuer toutes les mauvaises images des hommes au même titre que lui devait évacuer tous ses spermes. Que si elle se permettait de les évoquer, c’était juste dans l’idée qu’elles les envoyaient à une mort certaine. Elle faisait un régime alimentaire très strict qui avait pour vocation de créer en elle des fluides vaginaux suffisamment puissants pour ralentir ses spermes mâles, qui étaient les plus rapides, et permettre aux spermes femelles, plus lents, d’atteindre victorieusement l’ovule. Elle avait appelé ça la technique du lièvre et de la tortue. Mais, les asperges aidant, la testostérone monta en lui, se fraya un chemin à travers tous les couvercles qu’il avait soigneusement mis sur son sexisme latent, et il avait déversé un chapelet d’obscénités concernant ses ovules, qu’il compara à des célébrités dénuées de neurones, et elle s’en était fâchée, lui rappelant que son ovule était unique, qu’elle n’en revenait pas qu’il puisse oublier un détail aussi important. Elle le planta là, haletant dans sa rage masculine. Sur le marché, elle trouva une mangue, qu’elle croqua sous les yeux avisés du primeur.

Le 9 mai 2011 à 10:00

L'assassin de la licorne

Histoires d'os 11

Connue depuis l'Antiquité, la Licorne a très fortement marqué l'imaginaire du Moyen Age et de la Renaissance, époques où l'on prêtait à sa fameuse corne torsadée des vertus thérapeutiques contre certaines maladies incurables (en particulier contre la peste).  Elle était également utilisée comme panacée contre les poisons et contre les venins.La dite corne se consommait fraîche, en poudre diluée dans un verre d’eau selon la prescription des charlatans de l’époque et elle provenait alors de l'appendice nasal d’un mammifère marin, le narval. Mais elle pouvait aussi provenir d'ossements fossiles et dans ce cas, elle coûtait moins cher. Car la corne de la licorne n'était pas qu'un symbole, l'ingrédient d’une mythologie courtoise, elle circulait sur le marché où elle pouvait se négocier plus de dix fois son poids en or.Face à ce commerce florissant et à l'opposition de l'Université, Ambroise Paré réussit à prouver par des expériences simples, l'inefficacité médicale de la corne de licorne. Notamment dans sa prévention des poisons à la cour. Mais le chirurgien autodidacte qui de surcroît ignorait le latin, dut patienter jusqu’à un âge fort avancé avant de publier en français son Discours de la licorne et ce, en dépit du crédit dont il jouissait auprès du Roi qui l'assurait de sa protection. Il s'attirait ainsi les foudres de l'Eglise et l'hostilité de tous ceux, médecins et autres apothicaires qui tiraient profit de la légende. Au dépens de ce malheureux narval qui dans ses rêves les plus inspirés, éprouvait des difficultés à s’imaginer cheval blanc.

Le 22 février 2013 à 08:26

Prendre un billet de parterre

Expression issue d'un jeu de mots : parterre / par terre ; tomber, ramasser une gamelle ou une gadiche. La grande crainte des auteurs – contemporains - , des metteurs en scène comme des comédiens, c'est la chute, le flop, le four, le bide. On dit chuter, faire flop ou faire four, prendre un bide.   Mais il ne s'agit pas seulement d'un jeu sur les mots. Le public fréquentant le parterre fut, longtemps, particulièrement redouté. Le parterre correspondait à l'orchestre d'aujourd'hui. Ce public est turbulent ; d'autant plus que, de 1546 à 1782, il est debout. On parle du parterre debout. Ce qui s'explique par le fait que, dans les jeux de paume, premiers lieux fixs des troupes jusque-là itinérantes, les spectateurs entraient par une seule porte, placée au fond de la salle, remplissant ainsi, à mesure, un espace sans fauteuils. Il faudra attendre 1782 pour voir un parterre assis.   Le parterre debout est prêt pour la bagarre ; d'autant plus qu'il n'existe pas de vestiaire – le dépôt de cannes n'a été institué qu'en 1817 – et que l'épée au côté comme la canne à la main incitent à des réparties immédiates et, parfois, violentes.   Mais, la plupart du temps, les réparties du plaisant du parterre demeurent verbales. Un exemple suffira à en donner le ton. La comédienne Adrienne Lecouvreur (169-1730) avait pour partenaire un certain Pierre Tronchon de Beaubourg, bon comédien, mais pas gâté par la nature, ni par son nom. Quand elle a cette réplique : - Seigneur, vous changez de visage ! un plaisant du parterre n'hésite pas à répondre : Laissez le faire !

Le 2 octobre 2010 à 09:54

Les Yippies

Les cracks méconnus du rire de résistance

On n’en entend plus guère parler. Et pourtant, flottant dans leurs pantalons « groovy » découpés dans des drapeaux américains chapardés, les yippies personnifièrent youpitamment, à la puissance mille, tout ce qu’il y eut de plus déraisonnablement libérateur et de plus burlesquement transgressif dans les années 68. En lançant à la mer la bouteille de tequila de « la révolution dans le plaisir sans entraves », le maxbrotheresque yip (Youth International Party) parvint à « foutre une belle merde » dans les rangs des piliers de l’establishment US comme dans ceux des contestataires psycho-rigides rêvant de substituer à l’oppression capitaliste un despotisme bureaucratique éclairé.C’est ainsi que, ne doutant de rien, les guérilleros loufoques yippies, galvanisés par leurs fuck-leaders Abbie Hoffman et Jerry Rubin, préconisèrent et pratiquèrent dans les seventies le sabotage branquignolesque des cérémonies lugubres, le déboussolage des horloges publiques, l’invasion malotrue des plateaux télé en direct life, la diffusion à grande échelle de vrais secrets d’État ou de fausses directives officielles, le déclenchement incongru des dispositifs d’alarme, l’attentat pâtissier à répétition, l’impression de faux diplômes, le coulage à pic bouffon des meetings électoraux, la mise en panique des Bourses à l’aide de fumigènes et d’avalanches de dollars, le travestissement gredin (« Prends l’habit de juges, de pasteurs, de flics, deviens un imposteur ! »), le cisaillage-surprise des cravates dans les endroits huppés ou la propagation de beaux appels au désordre : « La révolution, c’est abolir les programmes et changer les spectateurs en acteurs. »On se doute que quelques faits d’armes tirebouchonnants des turlupins yippies sont passé à l’Histoire.- En 1967, au grand gala des sénateurs libéraux, des galapiats yip yip s’étant fait engager pour renforcer le personnel de la réception entrent dans la salle du festin entièrement nus et servent aux sénateurs en lieu et place des quartiers de tartes aux pommes prévus… des têtes de cochons.- En 1968, des manifestants contre la guerre du Vietnam, chargés rudement par la flicaille et gazés, réussissent 24h plus tard à injecter les gaz lacrymogènes de la répression de la veille dans le système d’aération du Hilton.- En 1970, à différentes reprises, des adeptes du « Do what that wilt ! » camouflent leurs tires en taxis et viennent cueillir à la sortie de leurs hôtels des délégués de congrès de big boss pour « les débarquer de l’autre côté de la frontière de l’État ».- En 1971, le procès du « troublemaker » Abbie Hoffman, auteur du légendaire « Steal this book », est épique. « Quand nous sommes arrivés devant la Cour, le juge portait sa robe de juge, mais nous portions nous aussi des robes de juge. Nous nous sommes levés et lui avons dit : « Vous êtes tout seul, on est plusieurs, vous êtes coupable ! » (…) Nous avons fait de chaque audience un théâtre, un cirque, une école et le champ de bataille d’une lutte à mort. » Un soir, après des débats mouvementés, Abbie Hoffman, sur son 31, flanqué de son pote l’écrivain-cinéaste Norman Mailer et d’une poignée de comparses, vêtus aussi chiquement qu’eux, a surgi dans le club ultra sélect où son juge avait l’habitude de dîner et s’est installé avec sa bande à la table à côté de lui. « On lui a offert un verre. Le juge a demandé au garçon de transporter sa table à l’autre bout de la salle. Nous l’avons poursuivi avec la nôtre. »Et si, comme les tueurs à gags yip yip, nous prenions le pli de « recréer la réalité partout où nous allons en vivant nos désirs » frappadinguement ? Et si, à notre tour, nous devenions d’incontrôlables yippies en faisant voir de toutes les couleurs aux père la trique de toute farine ?Illustration : Abbie Hoffman

Le 30 novembre 2015 à 11:39
Le 20 novembre 2011 à 09:08
Le 17 octobre 2014 à 08:45
Le 16 octobre 2013 à 08:48

Jérôme Deshusses

En compagnie de Max Stirner (L'Unique et sa propriété), de Valérie Solanas (Scum Manifesto), de Raymond Borde (L'Extricable), le petit Suisse Jérôme Deshusses fait partie du grain fin des polémistes kamikazes qui ont réussi à « mettre en panique la surface des choses » (comme disait Borde) avec un seul et unique brûlot autoricide. La fort estimable et assez drôlette œuvre séditieuse passée du bonhomme Deshusses (Sodome-Ouest en 1965, et son remake Le Grand Soir en 1971, chez Flammarion tous les deux ; La Gauche réactionnaire en 1969 chez Laffont) n'annonçait pas vraiment à vrai dire le frénétique chef-d'œuvre de la subversion cravachante qu'est Délivrez Prométhée(Flammarion) qui allait nous tomber sur la bouillotte en 1978 et dont l'exceptionnelle puissance de feu dévastatrice n'a pas diminué dune pichenette. Sans se payer de mots ni « se perdre dans le labyrinthe des ergoteries causales », en ne graciant rien ni personne (et surtout pas les honnêtes ouvriers abrutis ou les braves mères de famille pète-sec), l'auteur y fait très savamment « manger du potage aux moules » à « tout ce qui nous aide à passer notre vie à devenir vieux » (René Crevel). C'est ainsi que sont tour à tour réduits en cannelloni par Deshusses : 1. Les principes de l'économie marchande. « Croissance et plein emploi à tout prix et dans tous les sens : l'idéal de Keynes est aussi la devise des cellules cancéreuses. » 2. L'autogestion comme remède miracle. « Des ouvriers qui possèderaient en commun une cimenterie ne le lui donneraient pas un sens nouveau et leur idéal resterait le même ; plus dynamiques, ils viseraient directement le profit au lieu de s'en tenir à leurs salaires. L'autogestion peut bien changer le personnel d'une usine, pour un temps, en une troupe de boyscouts égalitaires et intéressés, libérés de la tutelle patronale et soumis à celle de la concurrence, mais elle ne changera pas une fabrique d'obus en œuvre de paix. Les travailleurs possèderaient-ils tous leurs moyens de production, ni le profit, ni la croissance, ni l'ennui au travail, ni bien entendu la pollution, ne cesseraient d'être des règles. » 3. La sujétion aux pollutions. « Le même public qui déteste qu'on lui parle de pollution demande qu'on la supprime tout en réclamant ce qui la crée : du veau blanc, des fruits plus sucrés que nature, des aérosols, des avions surpersoniques, du plastique partout, du papier en quantités croissantes, bref, la production industrielle tout entière. Il y a quelques années, les usines Ford avaient mis au point un véhicule dans lequel il devenait presque impossible de se tuer ; la voiture ressemblait autant à un œuf mollet qu'à un engin lunaire, et le public la refusa dès les premiers sondages. » 4. « La parade lugubre » de la publicité « qui n'est horrible que par sa ressemblance quasi parodique avec ceux qu'elle convainc. » 5. La misère du couple capsulé, « chaste et productif ». 6. Le mythe du travail crétin désaliéné. « Notre travail, dit-on, serait aliéné par ce qu'il ne nous permet plus de signer nos œuvres, ni de créer au lieu de les produire, ni d'en suivre le développement de leur genèse à leur finition ; tronçonné en mille parties dont aucunes séparément n'a de sens, il nous condamnerait à mille gestes identiques et insignifiants, nous empêchant de voir ce que nous faisons, etc. Mais quel genre de foi devrions-nous avoir pour éprouver quelque réconfort à signer des poupées-gigogne, des brosses à dent, des fers à repasser ou des boîtes de sardines, et que gagnerions-nous en noblesse à suivre ces nobles objets de leur naissance à leur accomplissement comme si nous en étions les créateurs ? (…) La vraie aliénation est là : signé ou non, confectionné par une chaîne d'ouvriers ou par une chapelle artisanale, un fusil-mitrailleur est un fusil-mitrailleur. Gérée par des patrons ou par ses ouvriers mêmes, une usine de plastique est une entreprise polluante, profiteuse et en général inutile. L'ouvrier qui produit en chaîne des carabines à répétition tout en maudissant son travail sauve du moins son âme, quand l'artisan qui fignole les mêmes carabines en chantonnant déshonore la sienne. Taper des factures pour de l'argent est moins ridicule que de les taper par idéal. L'usine-famille est une escroquerie bien pire que l'usine-pensum et il faut avoir une identité servile, c'est-à-dire nulle, pour s'identifier aux services comptables d'une fabrique de café en poudre. » 7. Les attrape-gogos religieux. « Être petit, se faire pardonner, louer sans fin une autorité qui dispense de réfléchir et une omnipotence qui dispense des dangers dans l'action, accumuler le bien commun comme un à-valoir et les sacrifices comme une rente, feindre de voir un but dans le salut des autres pris comme un moyen de réaliser le sien propre, qu'on situera après la mort afin de mieux pouvoir faire le mort pendant la vie : telles sont toutes les religions, telle est, partout, l'idéologie humble. » 8. Les crises d'orgueil national. « Une nation n'est rien d'autre qu'une immense entreprise commerciale envenimée de patriotisme. » 9. Les joyeusetés de la boxe. « Ainsi la boxe s'intitule “ noble art ” : art parce qu'elle se vend mieux que les tableaux, noble parce qu'elle a pour but le coma post-traumatique. » 10. La mystique de la défonce. « L'avantage du psychédélisme est d'offrir tout le bazar religieux, déjà bon marché en soi, avec un supplément de délire et un rabais d'exercice. » 11. Le culte de l'automobile. « Non seulement la voiture avilit tout et tout le monde, non seulement elle est sale, non seulement elle pue, mais encore elle est laide dans tous les tons et de toutes les manières possibles. On nomme beauté d'une voiture son prix, sa vitesse et son confort, soit, dans l'ordre, le fric, la compétition et l'épate. » 12. L'ABC de l'éducastration. « Si l'école est une préparation à la vie sociale, c'est qu'elle donne les mêmes encouragements à la fraude, aux faux-semblants, au conformisme, à la bassesse ; le bon élève ne peut être rien d'autre que le prototype du lâche besogneux et du larbin compétitif. » 13. L'aberration de « la dette d'amour envers les parents ». « Cet amour est aveugle, mais comme l'obéissance militaire ; il a la réputation d'un instinct “ qui ne se commande pas ”, alors qu'il est lui-même de commande. Il se présente comme universel alors qu'il est la partialité même, comme une justice alors qu'il est inique, et comme une dette alors qu'il est indu. Les liens du sang relient autant que la noblesse de sang ennoblit. » 14. La duperie de la révolution marxiste. « Grâce au marxisme, toute la séculaire rancœur humble passe d'une religion à une autre : même culte de la discipline et de l'autorité, même pudibonderie, même matérialisme sournois, même messianisme vulgaire, même… Grâce au marxisme, nous savons maintenant que Marx, et avec lui tous les schémas de révolutions calculées, avaient tort dans tous les domaines et sur tous les points. D'abolition de la famille, du couple, de la censure, de l'ordre militaire, de la rentabilité, pas question ; d'égalité réelle, absolue, pas question ; de société non hiérarchique, d'enseignement non disciplinaire, de travail non aliéné, de philosophie non conforme, pas question ; la révolution, donc la grande différence entre régimes, ne portera pour commencer que sur le reste ; et on n'aura plus qu'à voir que ce reste ne consiste en rien. »   Depuis 1978, plus de nouvelle de Jérôme Deshusses. Lors de ma prochaine escapade en Helvétie, je me lancerai sur ses traces.

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