Nicolas Delesalle
Publié le 27/07/2013

L'objet du délire #9


Malédiction, plus que deux minutes.

Malédiction, plus que deux minutes, vite, courir, porter les enfants, les valises et le deuil de la voiture 3, pourquoi, pourquoi faut-il que ce soit toujours la voiture 19 et jamais la 3, pourquoi faut-il toujours galoper sur ce quai long comme une autoroute, charrier les choux et les sacs et le poids de la rage, toujours la voiture 19, toujours, pourquoi, pourquoi le serveur de la SNCF ne délivre-t-il que de la 19, jamais de 3, à la rigueur de la 4, pourquoi, pourquoi y a t-il quatre façons de glisser ses billets dans la machine à composter et pourquoi est-ce seulement la dernière qui fonctionne, toujours, pourquoi, et qui sont ces élus déjà assis à leur place en 2, 3 ou 4, que faut-il faire, avec qui faut-il coucher, faut-il toujours courir, encore, même en vacances, et dépasser les amoureux soudain esseulés sur le quai, les gens bien installés derrière le double-vitrage de leur condescendance, le regard en biais du contrôleur tandis que la trotteuse accélère sa course sur l'horloge suspendue, et ce pigeon qui s'en fout des trains et des montres, il picore de la merde en miettes et ne se demandera jamais pourquoi la voiture 19 est toujours au bout du bout du monde, et moi je cours, je cours sur un gigantesque point d'interrogation, pourquoi, pourquoi personne n'a jamais pensé à installer des putain de tapis roulants comme dans les aéroports, pourquoi on ne placerait pas une fois sur deux la voiture 19 en tête de train pour que ceux de la 3 découvrent les plaisirs du sprint, pourquoi faut-il toujours courir comme un dératé, porter les valises et ce sentiment de culpabilité ? Parce que t'es toujours à la bourre, crétin des Alpes.
Le jour où les éléphants se maquilleront les cils en utilisant des oiseaux-mouches plongés dans de la poudre de charbon, j'écrirai une biographie raisonnable. 

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Le 25 septembre 2013 à 15:22

L'objet du délire #12

Il est là, il attend.

Il est là, il attend, c'est son heure, c'est maintenant, il le sent, mais il ne dit rien, pour conjurer le sort, par superstition, faut pas vendre la peau de la nuit avant de l'avoir crevée, ça fait si longtemps qu'il attend, il en a fait des sorties inutiles, il entendait les voix des hommes, les rires de filles, le choc des talons, le froissement des jupes, mais l'écho finissait par s'évanouir, lointain, étranger et à chaque fois il revenait défait, silencieux, un peu triste, un peu anéanti, et tous ces soirs maudits où ce n'est pas lui qui a été choisi, il en a vus passer devant lui des salopards, des moches, des bariolés, des déformés, même des troués, il restait là, sans un mot, dans l'obscurité, avec ses pensées et sa solitude, sa rage élastique qui lui sautait à la gueule, mais c'est fini, c'est fini, c'est son tour, c'est son heure, il le sait, il le sent, il perçoit les pas sûrs qui viennent de la salle de bain, il devine l'humidité des orteils, les empreintes laissées sur le parquet et qui s'évaporent presque aussitôt, il renifle le musc du parfum qui emplit la chambre, petit vertige, bientôt la plongée dans la nuit, il le sait, il le sent, c'est son heure, c'est maintenant, et les autres le comprennent aussi, le vieux défraîchi qui n'espère plus rien, il a eu sa chance jadis avec Lola, avec Agathe, avec tant d'autres, le bariolé dont tout le monde rigole et qui fut un jour à la mode, le rouge, si agressif autrefois, trois fois vainqueur et aujourd'hui délavé par les échecs, le gris, terne et trop petit, le blanc trop élargi, avec son teint blême de fantôme malade, et même les trois noirs, les triplets de l'enfer, eux qui ont tout raflé ces derniers mois, sentent que le vent a tourné, ils ne se tiennent plus aussi bien qu'avant, ils fatiguent, alors que lui est frais, net, il est prêt, il attend, c'est son heure et voilà que la porte s'ouvre enfin. Une main se tend. Il sourit. Oui, il sourit quand les doigts s'agrippent à lui. Lui, l'élu. Le caleçon qu'on choisit le soir où l'on va pécho.

Le 17 mars 2015 à 11:03

Oh je vous vois venir

Oh je vous vois venir, vous froncez le sourcil, vous vous dites, ça y est, il va encore nous vendre quelque chose d’inutile, faire sa réclame de bonimenteur devant l'étal, un découpe-caillou, un aspirateur à encre, un tabouret à treize pieds, une machine à se caresser la nuque quand on pleure. Je vous comprends, je comprends votre défiance, Mesdames messieurs, mais laissez-moi vous présenter un produit tout à fait révolutionnaire, quelque chose qui va changer votre vie, croyez-moi, ça va tout chambouler, faites-moi confiance ! Je vous présente… l’autre, oui l’autre ! Oui, c’est tout, mais attendez voir. D’accord, d’accord, il n’a l’air de rien, vous vous demandez sûrement ce que vous pourriez bien en faire, et puis il va attraper la poussière ! Eh bien je vous comprends Messieurs dames, oui, je vous comprends, et moi aussi, au début, et je vous le dis tout de go, je me suis dis que l’autre est quand même particulier ! Sans le vexer, sans le juger, sans le cataloguer, l’objectiver, l’étiqueter, faut reconnaître que l’autre est différent, oui c’est vrai, il est différent. Physiquement, il faut le savoir : l’autre ne nous ressemble pas. Pas du tout. Il a un autre nez, une autre bouche, un corps tout autre. Parfois, rarement mais ça arrive, un autre pourrait presque se faire passer pour nous, mais non, si on regarde bien, c’est un autre, certains détails le trahissent, par exemple sa voix ou sa façon de penser jamais tout à fait la même, jamais tout à fait la nôtre. Ah il ne sent pas comme nous, il ne voit pas comme nous, il n’entend pas comme nous. L’autre ne fait rien comme nous. Et autant que vous le sachiez, l’autre ne fait aucun effort pour être comme nous, pour être nous, non, oh non, l’autre est fier, il s’entête à être lui, à être l’autre et parfois, le plus fou, c’est qu’il nous prend pour l’autre, alors que l’autre c’est lui ! Ah madame, monsieur, oui, je vous comprends, on peut ignorer l’autre et passer son chemin. Vous vous demandez sûrement où je veux en venir alors, si l’autre est l’autre et ne veut être que lui ? Hein ? D’autant que pour tout vous dire, l’autre est pénible, oh oui, parce qu’il faut tout lui expliquer, parce qu’il doit tout nous raconter, vous voyez je suis franc, je vous dis tout, absolument tout, y’a pas d’entourloupe : l’autre est une perte de temps considérable, ah oui, on irait beaucoup plus vite s’il n’y avait que nous. Oui, messieurs dames, sans lui, sans l’autre, la vie serait plus facile, plus tranquille, on serait entre nous, pas gênés par les différences. Mais y’a un mais, messieurs dames, y’a un mais parce que oui, l’autre peut parfois être utile. Pour jouer au football, il faut un autre, au tennis, au rugby, pour porter des trucs lourds, pour apprendre des machins qu’on ne connaît pas, pour faire l’amour, faut un autre, pour l’amitié, pour sécher les larmes et vous tenir dans les bras, faut un autre. L’autre peut aussi servir à construire des cathédrales, des chemins de fer, des métros aériens, des vélos, l’autre a des qualités pour mener les révolutions, découvrir de nouveaux continents et aller sur la lune, l’autre fait l’union qui fait la force. L’autre a beaucoup d’autres qualités encore, d’autant qu’il y a énormément d’autres, je ne vous parle ici que de certains d’entre eux, par commodité et par nécessité, on ne va pas y passer la nuit. L’autre peut être utilisé à la guerre comme ennemi. Il peut faire un excellent rival amoureux. Sans lui, pas d’espoir de lutte, pas de conflit et donc de résolution du conflit. Il faut être deux pour faire la guerre et la paix. Il faut un autre pour se réconcilier. L’autre peut encore décorer une journée de sourires ou de moues bougonnes, l’autre peut surprendre, épater, décevoir, trahir, sauver, l’autre sert à aimer, à enfanter, à haïr, à tuer, à vivre, il sert à se sentir seul dans la foule ou heureux en famille devant un feu de cheminée, il sert à se changer les idées, à penser contre soi-même, à s’ouvrir le crâne en deux avec une hache pour voir le monde de deux façons différentes ou de mille si on rempile avec mille autres, il sert aussi énormément dans les bouchons sur le périph ou sur l’A6 les jours de grands départs. Oui Madame monsieur, sous ses airs de rien, l’autre est probablement la chose la plus utile qu’il soit, mieux qu’un plumeau à plafond haut, qu’un dénoyauteur de figue de barbarie ou qu’un mixer à huîtres, l’autre, c’est le trésor de la ménagère, du père de famille ou du célibataire, de la jeune fille, de l’intello, du prêtre, de l’ado, des soldats et des enfants heureux. Et vous savez le plus fort ? L’autre est gratuit ! Je vous en mets deux  ?

Le 11 septembre 2010 à 09:47
Le 14 décembre 2010 à 15:12

La schizophrène et la neige

Carte postale franco-slovène

En Slovénie, mon pays de naissance, quand il neige c’est la routine. On ne commente pas. A peine si on regarde les flocons tomber. La vie suit son cours enneigé, point. On boit peut-être davantage de thé au sipak (hibiscus), davantage de kava. Mais bon, comme disait ma grand-mère, « pas de quoi réveiller ton grand-père » (mort bien avant ma naissance, je précise). En France, mon pays d’adoption et désormais de résidence, quand il neige c’est l’horreur. On accuse le gouvernement, la météo. Le flocon devient roi, il terrorise ses sujets con-gelés et fait la une des médias. Slovène par mon père, Française par ma mère, j’ai hérité de certaines caractéristiques de mes géniteurs, mais le mélange parfois se fait mal. Quand il neige à Ljubljana, je me mets à râler, en vraie Parisienne. Je fais exprès d’enfiler des chaussures inadaptées, d’emprunter sans raison impérieuse la voiture épave de mon cousin. Très vite je me retrouve en travers de la chaussée verglacée, ou coincée dans les embouteillages près du Pont aux Dragons. Avec, le plus souvent, une terrible envie de faire pipi. Et tout autour un tas d’automobilistes excédés qui m’engueulent à coups de klaxon enroué. A Paris, dès qu’il neige, je ris, je chantonne, je prie pour que la fine couche grossisse et tienne. A noter que jamais je ne prie en dehors du climat. Puis je sors avec mes vieilles grosses chaussures, je me promène, j’envoie des boules de neige aux gamins, qui me le rendent bien. Emportée par mon élan, j’en lance aussi sur les policiers. Hélas ils n’aiment ni l’humour ni la neige et répliquent par des tirs de flash ball que j’esquive prudemment, bien qu’ils m’assurent que leur nouvel outil de travail est sans danger. Bref, où que j’aille sous la neige, je me fais mal voir, je suis une exilée. Vivement le printemps.

Le 11 juillet 2013 à 09:53
Le 27 mars 2013 à 10:03

L'objet du délire #13

Tu peux pas.

Tu peux pas partir comme ça, allons, viens-là, tu vas pas finir comme ça, je t'ai dans la peau, je t'ai dans la tête, on a partagé trop de trucs salés, trop d'instants empilés, trop de secondes sacrées, tu peux pas, tu peux pas me laisser là, tout seul, tout nu sans toi, tu peux pas t'en aller comme ça, on a trop vécu, on a trop vu, trop lu, trop bu, trop entendu, j'étais là pour toi, t'étais là pour moi, on parlait pas, mais tout était là, le monde et les mots, les images et les sons, les jeux et les joies, mes doigts sur toi, ta glace sous ma pulpe, mes yeux dans ta voix, non, non, tu peux pas, tu peux pas t'en aller comme ça, tu vas faire quoi, tu iras où, je serai qui sans toi, rappelle-toi, la musique et le soleil et le printemps et les tempêtes et le métro et les voyages et les petits mots et les grands cris et ces silences et ces séismes, tu vois bien, tu peux pas, tu peux pas me laisser là, et les nuits grises, les sms tordus, l'alcool dans les circuits et les urgences et l'amour en trois lettres et la mort en six mots, je sentais tes pulsations, tu connaissais le goût de mes poches, on ne se quittait pas, partout, en haut, en bas, de travers, dans les zigzags, on parlait pas, tout était là, non, tu peux pas, tu peux pas t'en aller comme ça, je t'ai dans la peau, je t'ai dans la tête, je vais faire quoi, je serai qui, allez, me laisse pas, t'en vas pas, reste avec moi, où es-tu, reviens, reviens, me laisse pas. Me laisse pas. Putain d'Iphone.

Le 20 novembre 2011 à 09:08
Le 6 juillet 2013 à 10:35

Elisabeth Cotten, clochard céleste

Portrait 42

Tu connais l'histoire de cette chanson ? Écoute ce que la voix raconte sans le dire. Il y a cette petite fille. Elle a dans les douze ans. Elle est gauchère et vient de s'acheter sa première guitare grâce à l'argent des ménages qu'elle fait avec sa mère. Elle apprend toute seule, à l'envers. Le week-end elle chante à l'église. Elle habite à Carrboro, en Caroline du Nord, près de la voies ferrée. La nuit elle entend les trains de marchandise qui roulent vers l'inconnu en hachant l'obscurité. C'est ainsi qu'elle compose cette petite comptine lancinante, Freight Train, Freight train going so fast... C'est doux et sombre. La petite Libba comme on l'appelle y parle déjà de sa mort. When I'm dead and in my grave / No more good times here I'll crave / Place the stones at my head and feet / And tell them I've gone to sleep. Les années passent. Les trains de marchandises continuent à déchirer l'horizon. Elle reste là. Se marie à quinze ans. A des enfants. Travaille comme femme de ménage. Elle arrête plus ou moins de chanter. Presque vingt ans plus tard elle devient la bonne de Mike Seegers. Famille de musiciens. Il a trois enfants à qui elle chante ses chansons le soir pour les endormir. Il l'enregistre en 1958, la fait connaitre, passer à la télé. La vague folk des années soixante lui permet de finalement s'acheter une maison à Syracuse. Elle y enregistre un dernier album dans lequel elle chante avec son petit fils. Le train numéro neuf ne roule plus depuis longtemps.

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