Agnès Pierron
Publié le 11/12/2012

Faire le Grand Chabanais


C'est, de la part du public, manifester sa désapprobation devant un spectacle qui ne l'a pas satisfait. C'est, pour parler clairement, faire le bordel. Soit en proférant des huées, soit à la fin du XIXe siècle surtout en lançant sur la scène différents projectiles ; des tomates bien mûres, surtout.

L'expression fait référence à un bordel de luxe, le Chabanais, situé au 12 de la rue Chabanais, à Paris, entre la Bibliothèque Nationale de la rue de Richelieu et la Comédie-Française.

Ouvert en 1878, il était fréquenté par une clientèle de haut vol, en particulier par le prince de Galles.

Là, il avait ses habitudes et son fauteuil surnommé l'Indiscret, destiné à des goûts raffinés.

Cet accessoire n'était pas le seul ; il y avait aussi une baignoire. Edouard VII la faisait remplir avec du champagne ; des prostituées triées sur le volet, ses préférées, y prenaient un bain. Il buvait quelques verres de cette eau en compagnie de quelques amis. Cette baignoire en cuivre était très sophistiquée : un cygne aux ailes déployées était sculpté comme le sont les femmes aux seins arrogants, placées à la proue d'un navire.

Elle fut vendue, en 1951, à un antiquaire parisien. Acquise à un prix fabuleux par des admirateurs de Salvador Dali, elle lui fut offerte, en 1972, alors qu'il demeurait à l'Hôtel Meurice. Il la fit garnir de fleurs et y fit installer un appareil téléphonique surmonté d'un immense récepteur.

Autant dire qu'il ne partageait pas les passions d'Edouard VII.

On ne doit pas au Chabanais seulement une manière de dire. Rendre visite au Président du Sénat s'employait, à la Belle Epoque, en guise d'excuse par un homme souhaitant cacher à son épouse, sous un prétexte professionnel, une escapade galante. Un équivalent, dans le vocabulaire du théâtre à : avoir un raccord à faire, être raccord. Autrement dit : mettre au point, à la dernière minute, le spectacle avant la représentation.

Rendre visite au Président du Sénat figurait sur les documents officiels au moment de la visite de souverains. Entre la soirée de gala à l'Opéra et la réception à l'Hôtel de Ville, le chef du Protocole de l'Elysée prenait soin de prévoir, pour les plus audacieux, une visite au Chabanais qui, célèbre dans le monde entier, faisait partie du rayonnement français.

Une phrase, un destin. C'est parce qu'un copain de Fac me reprochait de « ne pas faire assez la con » que je suis entrée au Conservatoire de Nancy. C'est ainsi que, comme disent les Québécois, je suis tombée en amour avec le théâtre.

A mon grand étonnement, j'y ai appris que j'étais une « nature comique »...

C'est pour rendre au théâtre ce qu'il m'avait apporté que j'ai écrit La Langue du théâtre (Dictionnaires Robert), une œuvre testamentaire en quelque sorte.

C'est parce que, travaillant sur les citations du Robert des noms propres, j'avais l'impression de ne rien saisir, tant le champ d'investigation était vaste, que je me suis vouée à un « théâtre de spécialité » : le Grand-Guignol, sur lequel j'ai écrit plusieurs ouvrages qui m'ont entraînée à faire des conférences dans plusieurs pays.

 

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Agnès Pierron

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Le 18 septembre 2012 à 09:17

Faire rire le velours

La hantise des gens de spectacle, qu'ils soient sur la scène ou dans les coulisses, est de faire rire le velours. Autrement dit, de jouer devant une salle quasiment vide. Le velours dont il s'agit est celui des fauteuils. En effet, un théâtre à l'italienne, quand il n'est ni une cathédrale de béton ni un paquebot mais une bonbonnière, est rouge et or : l'or du bois et des stucs des balcons et des corbeilles, avec angelots joufflus et fessus, guirlandes de fleurs, femmes nues, cariatides ; le rouge du velours des fauteuils, un rouge spécial d'ailleurs appelé rouge-théâtre. Ce rouge fut choisi par Napoléon, qui voulait se démarquer ainsi des théâtres de l'Ancien Régime, le bleu étant la couleur des Royalistes et des théâtres de cour. Voyez celui de Marie-Antoinette à Versailles. Selon les propres dires du petit caporal, le rouge rendrait les femmes plus belles- comme des fleurs dans une corbeille – en ravivant leur teint. Plus prosaïquement, les éclairagistes contemporains considèrent que le rouge sait jouer avec la lumière. Et, comme le remarquait Georgio Strehler : « le rouge, c'est la seule couleur qui, lorsqu'on éteint la lumière, devient une couleur chaude. » L'expression faire rire le velours présente une variante : jouer pour (ou devant) les banquettes. Ces banquettes renvoyant, vraisemblablement, à celles des bouis-bouis, des petits théâtres de dernière catégorie et non aux banquettes de la scène classique, appelées banquettes des gentilshommes. Celles que le succès du Cid de Corneille, en janvier 1637, avait fait placer... sur la scène. Et qui réduisaient sensiblement l'espace scénique. Si les banquettes des bouis-bouis n'étaient pas confortables, celles des gens de bel air, installées sur le théâtre et payées très cher ne devaient pas l'être davantage : c'était des chaises paillées. Ce n'est que plus d'un siècle plus tard que, grâce à l'intervention du Comte de Lauraguais, cet inconvénient des banquettes sur le théâtre, a pu disparaître. Que ce soit faire rire le velours ou faire rigoler les banquettes, il s'agit toujours d'une manifestation de vie. Si un fauteuil vide est, dans l'argot des coulisses, un mort, les expressions, elles, sont plus toniques. Le théâtre n'est-il pas un spectacle vivant, quoi qu'il en soit ? Et pour désamorcer l'angoisse de la salle vide, un conseil de coulisses : « Venez armés, l'endroit est désert ! »

Le 12 juin 2012 à 10:07

Il y a un loup !

Quand c'est flou, c'est qu'il y a un loup !   C'est la formule, venue, dit-elle, de sa grand-mère, que Martine Aubry reprend à son compte pour dévaloriser François Hollande se présentant à la Présidence de la République. Le jeu de la rime mis à part, il n'est pas certain que tous les électeurs aient bien compris de quel loup il s'agit. Ségolène Royal non plus, d'ailleurs, puisqu'elle a rétorqué qu'il vaudrait mieux se méfier d'un loup qui, s'il lui arrivait de montrer les crocs, serait bien susceptible de mordre...   En fait, le loup est un mot de l'argot des coulisses qui est lié, justement, à du flou, à un moment de flottement, à une impression de vague, de confus... donnés par un texte en cours de répétition. En retravaillant, il est possible d'arriver à tuer le loup.   Une seconde acception du mot est à considérer au moment de la représentation. C'est encore un instant de flottement, puisqu'il s'agit vide laissé entre la sortie d'un personnage et l'entrée d'un autre. Ce qui rend mal à l'aise le spectateur, par une attente inassouvie.   L'histoire du théâtre a retenu deux célèbres loups. Un soir que Madame Dorval jouait avec Bocage l'Antony d'Alexandre Dumas, le régisseur fit tomber le rideau avant la phrase finale : « Elle me résistait, je l'ai assassinée ! » L'effet attendu étant grillé, le public réclame de relever la toile. Ce qui est fait ; Mme Dorval reprend sur son fauteuil sa pose de femme assassinée ; mais Bocage n'apparaît pas. Ce qui a pour conséquence un tumulte monstre de la part du public. C'est alors que, ne perdant rien de son sang-froid, l'actrice se lève, s'avance jusqu'à la rampe et annonce : « Mesdames et Messieurs, je lui résistais, il m'a assassinée ! »   Une autre fois, c'est M. de Féraudy qui, jouant à la Comédie Française, se fit attendre pendant une bonne minute. Un siècle au théâtre, où le spectacle doit avoir trouvé son rythme. Inquiets, ses camarades s'adressent des signes désespérés. Le public commence à murmurer. Enfin, le retardataire entre en scène sur les chapeaux de roue et sur ces mots : « J'arrive à temps ! »   C'est ce qui s'appelle faire une entrée !

Le 26 juillet 2011 à 09:00

Steph & Max, des spectateurs pas tout à fait comme les autres

Ce duo de graphistes fait pour nous son festival d'Avignon

Certains les appellent « les p’tits ». Il faut dire qu’il reste de l’enfance dans le regard de ces trentenaires. Et pas seulement… Leur insatiable curiosité les conduit dans les capitales du monde, à la recherche de menus plaisirs esthétiques et de grandes joies gourmandes. Dernière capitale nommée, celle du théâtre, Avignon. « Steph & Max » (et non pas « Max & Steph ») ont planté leur tente à deux pas du Palais des Papes pour ne pas perdre une miette du Festival. Ils ont envoyé régulièrement leurs cartes postales graphiques à ventscontraires.net. Pour en savoir davantage sur ces tourteraux passionnés de graphisme et de théâtre, nous leur avons posé quelques questions…Qui êtes-vous ?Un binôme permanent!Vous êtes nos envoyés très spéciaux à la grand-messe d’Avignon, mais pour vous, c’est quoi, le festival ?C'est deux heures de patience pour tenter d'avoir quelqu'un au bout du fil le jour de l'ouverture des réservations. C'est l'excitation, la densité, c'est la cour Calvet, le cloître, l'électricité du public, ceux qui gueulent, ceux qui doublent, ceux qui hurlent au scandale, ceux qui ont été bouleversés.Comment sont faites les cartes postales que vous envoyez à ventscontraires.net ? Et quelle est cette phrase que vous choisissez ?C’est une interprétation subjective, une phrase qui s'échappe du spectacle. Pour le matériel : des feuilles bristol, un porte-mine, une gomme, un cutter, un x-acto, une planche à découper, de l’encre typographique, un pinceau-tampon et une application "scan" iPhone. En clair : un pochoir et un mail avec notre téléphone.Vos coups de cœur de ce festival ?«Enfants » et « La levée des conflits », de Boris Charmatz, « Cesena », le spectacle de l’aube par Anne-Teresa de Keersmaeker & Co et « I am the wind » de Patrice Chéreau. Beaucoup de danse, donc, cette année.Vos coins préférés là-bas ?Et puis quoi encore ? Trop contents d’avoir quelques havres de paix dans la grande foule, on se les garde, ou on les file aux copains!Vous y serez l’an prochain ?Oh oui.Et sur ventscontraires.net ?On fera de notre mieux. On a d'ailleurs quelques cartes postales de retard, prêtes à envoyer.Plus d'infos sur www.dupont-barbier.com

Le 21 mars 2013 à 08:48

"Prenez mon ours !"

Au théâtre, s'il y a des chats (avoir un chat dans la gorge, Agnès et son petit chat qui est mort), des hirondelles (celui ou celle qui rôde autour de la boîte à sel, l' « accueil » d'aujourd'hui, les soirs de Première, pour obtenir une place gratuite), des mouches (un terme d'éclairage), des lièvres (la patte-de-lièvre étant une sorte de houppette utilisée pour le maquillage, des rats (les machinistes qui travaillent dans les dessous d'un théâtre à l'italienne, les soutiers), des sauterelles (une sorte de crochet), des saumons (un morceau de fonte servant à fixer les portants au sol), des cygnes (les cloisons en forme de col de cygnedes loges d'une salle à l'italienne), à notre connaissance, il n'y a pas de cochons. En revanche, il peut y avoir des ours. Dans l'argot des coulisses, c'est une mauvaise pièce, qui dort dans les cartons d'un auteur. Au XIXème siècle, elle pouvait dormir dans les cartons d'un directeur de théâtre qui, à défaut d'une meilleure proposition, pouvait la sortir d'un oubli profond. Il était en mesure, alors, d'exiger de l'auteur de lécher son ours, autrement dit de parfaire son œuvre, comme l'oursonne lèche son ourson pour l'amener au meilleur de sa forme. Le mot « ours » a une origine historique pris dans un contexte théâtral : le comédien Odry jouait le rôle d'un montreur d'ours dans une folie-vaudeville, L'Ours et le Pacha, créé aux Variétés le 10 février 1820. Il était amené à répéter à tout propos : « Prenez mon ours ! Mon ours danse la gavotte, prenez mon ours ! Il pince de la guitare, prenez mon ours ! » A cause du succès de la pièce – jouée cinq cents fois – la formule « prenez mon ours », répétée à satiété, devint la formule consacrée des directeurs de théâtre, quand ils voyaient arriver un auteur, un manuscrit sous le bras. Les circonstances de l'apparition de la formule sont renforcées par l'image de l'ours qui hiberne, pour se réveiller aux beaux jours. Comme lui, la pièce dort pour arriver sur la scène au moment propice.

Le 30 juin 2014 à 08:59

Il faut marier Justine !

Nos contemporains n'apprécient guère – en matière de théâtre, s'entend – les expressions imagées et tombées en désuétude. Parce qu'elles prennent des airs par trop folkloriques et que la mise en scène, c'est du sérieux. Et pourtant, il arrive qu'elles mériteraient d'être réactivées. Je pense en particulier à celle-ci « Il faut marier Justine ! » Autrement dit : « cela fait longueur ! » Cette dernière manière de dire faisant plus ésrieux même si, et c'est une chance, elle ne se réfugie pas dans le concept. De fait, de nombreux spectacles contemporains ne parviennent pas à trouver une chute. Non seulement ils peuvent vous maintenir assis – sans entractes – pendant presque trois heures d'horloge, mais au moment d'en finir, eh bien, ça n'en finit pas ! Mais venons-en aux circonstances de la création de l'expression, née comme on s'en doute au XIXe siècle. Ce n'était pas pendant l'horreur d'une profond nuit, mais pendant les répétitions d'un vaudeville. L'héroïne, qui se prénommait Justine, devait épouser à la fin de l'acte son amoureux transi. Il venait de lui faire la cour pendant plus d'une heure. Lors d'une ultime répétition, le directeur du théâtre -le metteur en scène n'était pas encore né – s'impatienta : décidément, cela n'en finissait pas. Il s'en prit à l'auteur : le dialogue était sans âme et il fallait accélérer le dénouement. Notons qu'à cette époque-là, les acteurs jouaient beaucoup plus vite qu'aujourd'hui et il ne faisait pas un sort à chaque mot. Le directeur trouva la solution qui s'imposait : marier Justine ! L'incident créa un précédent. Quand une longueur se faisait sentir en cours de répétitions, chacun réclamait une coupure par cette formule comprise de tous : « il faut marier Justine ! » L'expression semble comprise aussi du grand public puisqu'on la retrouve, de manière allusive, sur une publicités des années 1890 pour « la Grande Cordonnerie nationale » : « Favart... Justine, c'est bien toi... dans mes bras ! Mme Favart... Je le voudrais bien... mais... Favart... Dans mes bras ! La situation le commande ! »   Il faut dire que l'allusion joue sur deux références : l'expression de théâtre et aussi Les Infortunes de la vertu de Sade, où l'héroïne se prénomme Justine.

Le 12 novembre 2014 à 10:31

Alain Guyard : "La vraie philosophie se doit d'effrayer les bourgeois"

C’est un nouveau Céline, et je baise mes mots, smack, smack, smack, qui me met en éruption depuis quelque temps. Alain Guyard, à qui on devait déjà un polar carcéral totalement libératoire, La Zonzon (Le Dilettante), a en commun avec le frigousseur de Mort à crédit le parler en coups de vent cyclonal et le mauvais esprit piednickeléesque : son argot foutrement riche et son humour tirebouchonnant font plus penser à Rabelais, à Jean Yanne, au père Peinard qu’aux raplaplas esbroufeurs Frédéric Dard et Michel Audiard. Sa pensée dialecticienne pulvérise sur son passage tous les Finkielkraut de la galaxie. C’est que dans l’épastrouillant 33 leçons de philosophie par et pour les mauvais garçons (Le Dilettante aussi), le « décravateur de concepts » Guyard part en guérilla contre la philosophie « d’aspartame » pratiquée par des « bellâtres encostardés » ou des « petits crevés au teint hâve tout juste pondus de l’université qui font dans le concept avec des mines et des soupirs de rosière s’agaçant la framboise. » Leurs « plumes bien troussées », c’est « rien que du sémaphore anal à l’usage des autres petits salonnards. » À ces « clébards en train de se renifler la rondelle », Guyard oppose « les philosophes d’antan qui étaient de vraies épées, des mecs à la dure, honnis de l’ordre établi, gnières régulièrement soupçonnés par la flicaille, prenant systématiquement le rif contre la respectabilités ambiante. » « Il faut, pour oser entrer en vraie philosophie, du froid dans les châsses et un réel tempérament de castagneur, celui-là même qui effraie les bourgeois. » Et Guyard a beau schpile de démontrer que tous les philosophes qui comptent étaient de très mauvais garçons. La philo est d’ailleurs née en prison avec les Dialogues socratiques qui ne sont rien d’autre que « des conversations de parloir ». Plus qu’un accoucheur de vérités, Socrate était un avorteur (au sens littéral) de gonzesses et une mère maquerelle. Antisthène, c’était « le roi de la baston ». Diogène, c’était un « chanstiqueur de fausse mornifle ». Crates, c’était un punk à chien dont les « pets météoriques » semaient le trouble. Maître Eckhart, c’était « Iggy Pop chez les carmélites ». Gandhi, « derrière son sourire marloupin de pseudo-pacifiste, fut le premier skinhead. » Et on en apprend aussi des belles sur Marc-Aurèle, Descartes, Spinoza, Hegel, Stirner, Orwell, Nietzsche, Debord. Mais Alain Guyard ne s’en tient pas là. Estimant qu’un livre, pour être positivement philosophique, se doit d’être « dangereux à nos petits conforts intellectuels » et se doit de nous mettre en risque, il propose à ses lecteurs de s’aventurer dans des travaux pratiques à même de les entraîner fort loin : – Entrer dans l’arène pendant une corrida et encourager le taureau.– Tester un gros bonnet prétendant avoir de l’humour en l’entartant.– Vendre à la criée Les Douze preuves de l’inexistence de Dieu de Sébastien Faure à la sortie des mosquées.– Placarder partout des pubs pour des massages coquins à domicile avec comme numéro de téléphone de service celui de la police.– Substituer, lors d’une projection en plein air, aux bobines de Shrek celles de Hurlements en faveur de Sade de Guy Debord.– Dans les cafés-philo « branchouilles, décontractés et pédants », prendre la parole sans crier gare en ne la rendant plus. Se battre s’il le faut physiquement pour la conserver, l’objectif étant de faire perdre à l’interlocuteur sa capacité à philosopher ». Comme quoi, ainsi que disait Sénèque, la philosophie « doit enseigner à faire, non à dire ». Les petits derniers sulfureux d’Alain Guyard : La Zonzon, Le Dilettante, 2011, réédité au Seuil Points 2013. 33 leçons de philosophie par et pour les mauvais garçons, Le Dilettante 2013. La Fleur au fusil, Camino Verde, 2014.

Le 4 mai 2012 à 09:09

Je suis chocolat !

Dans le langage courant, être chocolat, c'est être berné, roulé dans la farine et, plus familièrement, être entubé, l'avoir dans l'os, pour ne pas aller plus loin dans la grossièreté.   Il est admis que cette manière de dire viendrait d'un numéro de clowns ; des clowns qui se produisaient, à Paris, au Nouveau Cirque, en 1896.   George Tudor Hall, dit Footit (1864-1923) était un clown blanc au costume pailleté ; il portait des culottes à pompons laissant nus de gros mollets et un chapeau pointu ; son maquillage renforçait la grimace sanglante de la bouche. Jean Cocteau, qui a vu le spectacle, évoque «  sa voix de duchesse folle », apportant sur la piste « une atmosphère de nursery du diable, où les enfants retrouvaient leurs malices sournoises »   Raphaël Padilla, dit Chocolat (1868-1917) était cubain. Il portait un habit rouge, des escarpins vernis, des bas de soie, un gilet blanc, un petit chapeau melon qu'il ne manquait pas d'épousseter chaque fois qu'il tombait par terre. Avec lui, Footit était d'une mauvaise foi extraordinaire, comme l'annonçait une entrée de clowns appelée Les Deux bouts de bois. Et quand il avait perdu, Chocolat qui était l'Auguste, n'avait de cesse de répéter : «  Je suis Chocolat ! ».   Pour Félicien Champsaur, l'auteur de Lulu – Roman clownesque (1929), Footit « est noir comme l'âme d'un banquier »... surtout quand il entraîne son partenaire dans des jeux cruels du genre : « Nous allons jouer à nous crever les yeux. C'est moi qui commence ! »   C'est l'éternel conflit du fort et du faible, la domination du naïf sur le malin.   Il était tentant pour l'histoire du spectacle et des mots de s'arrêter à cette date : 1896. Mais faire le chocolat existait au moins une décennie auparavant, utilisée par les bonimenteurs dans le sens de jouer à la dupe pour mieux entréper, pour mieux berner le client, le gogo, le pigeon, celui qu'il convient d'arnaquer.   En fait,si le clown Chocolat a donné un corps et un costume à l'expression, elle est bel et bien liée au langage lui-même. Le chocolat étant l'équivalent du cambouis, du charbon, du goudron pour évoquer la sodomie.   Se faire ramoner la turbine à chocolat ou se laisser faire une visite guidée des usines Suchard, c'est aimer le chocolat, avoir des penchants sodomites.   Être chocolat, n'est-ce pas plus jouissif que cette fade expression se faire avoir ? Et, pour se consoler, avoir recours à du chocolat... en tablette.

Le 8 avril 2011 à 09:27

A propos du film GAZA-strophe

Dialogue de deux scuds par vents contraires

Jean-Pierre : Ce film tourné à Gaza au lendemain de l’opération « Plomb durci » de janvier 2009  m’a bouleversé. Bouleversé par ces images d’après cataclysme, bouleversé par le contenu effroyable des témoignages, bouleversé par la dignité des témoins, bouleversé par l’acharnement d’Israël à massacrer les populations civiles. Catherine : Evidemment, moi aussi j’ai été bouleversée ! On ne peut pas rester insensible à l’intolérable. Néanmoins, passé le stade de l’émotion légitime et sans entrer dans une critique de film hors de propos, le point de vue des réalisateurs m’a dérangé. Jean-Pierre : C’est justement ce qui m’a interpellé. Ce zoom sur la catastrophe organisée que semblent nous confier les victimes. Dans le cas présent le point de vue de l’adversaire ne m’a pas manqué. Catherine : Moi, si. Au contraire de toi, face à un sujet aussi sensible, les répétitions des témoignages, au-delà de leur légitimité et de leur véracité, des images de dévastation, sans analyses et sans réflexion géopolitique m’ont donné une sensation de contrainte et de manque. Je n’aime pas que l’on m’impose une adhésion. On ne se refait pas. Jean-Pierre : Moi, j’aime être en empathie totale et personne ne m’a forcé ! D’autant que tu sembles oublier une dimension capitale du film : l’humour et la poésie. Lorsque je les entends respirer la poésie de Mahmoud Darwich au milieu des ruines, je ne peux m’empêcher de penser aux témoignages des rescapés des camps d’une autre catastrophe… Catherine : Mais mon cher Jean-Pierre, je ne les ai pas oubliés. S’il y a une chose qui m’a profondément bouleversée dans ce film, c’est l’humain dans toutes ses dimensions et la poésie qui irrigue ce film, qui jaillit à la fin dans cette grotte de ruine où ces hommes sont terrés, dans un lyrisme sublimé. Jean-Pierre : Enfin un terrain d’entente ! J’en ajouterai un autre. Cette phrase qui revient dans un sourire tout au long du film : « Encore deux victoires comme ça et il n’y aura plus aucun Palestinien à Gaza ! ».   GAZA-strophe, film documentaire (95 mn – mars 20011) de Samir Abdallah et Khéridine Mabrouk. Projeté Espace Saint-Michel, Paris. DVD disponible.   > www.gaza-strophe.comJean-Pierre Thiercelin et Catherine Tullat

Le 9 septembre 2013 à 11:02

La boîte à sels

Vous avez bien lu, ce n'est pas une coquille : « sels » avec un « s ». En effet, il ne s'agit pas du sel mais des sels. Sels de réanimation pour les spectateurs – et surtout les spectatrices – trop sensibles aux représentations des mélodrames à la Porte-Saint-Martin, à la Gaîté, à l'Ambigu-Comique, au cours de la première moitié du XIXe siècle ou au Grand-Guignol à la Belle-Epoque et pendant les Années Folles. C'est en bas de la boîte à sels que le médecin de service – toujours obligatoire à chaque représentation et dont le théâtre d'épouvante avait fait un véritable personnage – dépose sa trousse contenu les premiers secours, en particulier des sels. On a beaucoup glosé sur cette boîte, puisqu'autrefois les boîtes à sel (sans « s ») étaient hautes. De l'importance de l’orthographe... Aujourd'hui, à « boîte à sels » est préféré le mot « contrôle ». beaucoup moins poétique, moins imagé et surtout plus impérieux. C'est là que les spectateurs invités peuvent retirer leurs billets avant la représentation. Elle est située dans le hall, à l'accueil. Au T.N.P de Villeurbanne, elle est surnommée, en raison de sa forme, « camembert ». Il y a d'autres boîtes au théâtre : la boîte noire liée aux pendrillons, ces lourds tissus noirs garants de l'illusion théâtrale. Il est une autre boîte, celle à rictus ou à inflexions, renvoyant à tous ces trucs, à ce catalogue d'inflexions stéréotypées mis à la disposition des comédiens. C'est Samson Fainsilber, disparu en 1984, que j'ai rencontré à plusieurs reprises, qui se plaisait à perpétuer cette survivance du vieux jeu. Ce ne sont plus que les vieux briscards du théâtre qui osent lancer : « rendez-vous à 20 heures devant la boîte à sels ! ». Les autres, les up-to-date, préféreront « on se retrouve à l'accueil ! »

Le 30 novembre 2011 à 09:00

Conversation entre un dépressif et un terrien

Texte inédit de David Foenkinos

Le dépressif : Je voulais te dire quelque chose.Le terrien : Oui.Le dépressif : En ce moment, je vois quelqu’un.Le terrien : Moi aussi.Le dépressif : Quoi ? Toi aussi, tu vois quelqu’un ?Le terrien : Ben oui. Je te vois toi. Tu es en face de moi.Le dépressif : Mais non… je parlais de voir quelqu’un.Le terrien : Quelqu’un ? Je le connais ton quelqu’un ?Le dépressif : Ben non. Je ne crois pas. En général, c’est mieux de voir quelqu’un qui n’a pas de relation avec son entourage.Le terrien : Je ne te suis pas du tout.Le dépressif : Je vois un psy quoi !Le terrien : Ah d’accord. Tu aurais dû le dire toute de suite. Je n’ai jamais compris cette manie de dire quelqu’un pour parler d’un psy. C’est la seule profession qu’on ne dit pas, c’est louche, non ?Le dépressif : Si tu veux tout savoir, je ne réfléchis pas à ça en ce moment.Le terrien : Et pourquoi pas le boucher ?Le dépressif : Quoi, le boucher ?Le terrien : Pourquoi on ne dirait pas « quelqu’un » pour parler d’un boucher. Quand tu vas acheter de la viande, tu dis à ta femme que tu vas voir quelqu’un. C’est pas plus con. Tiens, moi je vais faire ça. A partir de maintenant, mon quelqu’un c’est le boucher.Le dépressif : Bon je crois que je n’aurais pas dû venir te voir.Le terrien : Oui, pardonne-moi. C’est ton quelqu’un qui m’a embrouillé. Je ne supporte pas qu’on ne définisse pas les choses. Tant qu’on y est, on pourrait dire que « quelque part » c’est la Suisse. Et même la Suisse du Sud, si je veux.Le dépressif : J’ai l’impression que tu ne vas pas fort en ce moment. Je me demande si tu ne devrais pas voir quelqu’un.Le terrien : Ah, non j’ai déjà mangé de la viande hier.

Le 3 septembre 2012 à 11:50

Faire Fiasco

Une pièce qui fait fiasco est un bide, un four, une gadiche, un flop, autant dire un insuccès complet. Elle se ramasse une gadiche, prend un gadin, tombe, chute. Et, si l'on veut jouer sur les mots, elle prend un billet de parterre; le parterre correspondant aux places d'orchestre aujourd'hui, était composé d'un public très exigeant, qui n'hésitait pas à manifester, violemment, sa désapprobation. L'on y entend "par terre", tomber par terre, même plus bas que terre. L'expression est d'origine italienne "ha fatto fiasco". Fiasco est une bouteille entourée de paille, celle qui contient le vin de Chianti. Le lien entre cette bouteille et le théâtre est celui-ci : un jour du XVIIe siècle, l'acteur Guiseppe-Domenico Biancolelli, le fameux interprète du personnage d'Arlequin, a raté son effet – il n'a pas réussi à faire rire le public à l'occasion d'un jeu de scène où intervenait un accessoire : une bouteille paillée. Déçu, le public hurla "Fiasco! Fiasco!" : c'est la faute à la bouteille... Le compositeur italien Rossini annonça, dans une lettre à sa mère, le four réservé à la représentation de l'un de ses opéras, par le dessin d'une énorme fiasque de Chianti, bien ventrue. Mais le mot n'est pas resté dans le domaine du théâtre. En 1820, par un détour inattendu, il est passé dans le vocabulaire érotique par la littérature. Stendhal, l'auteur de La Chartreuse de Parme, était un grand amateur d'opéra et... de ses interprètes féminines. Pour dire qu'un homme se trouve dans l'inconfortable situation de ne pas parvenir à ses fins, il a dit : c'est le fiasco! Un fiasco est devenu l'équivalent de ces mots employés au XVIIIe siècle : un accident, un contretemps, un embarras.

Le 21 janvier 2014 à 10:19

Morceau de de sucre et petite côtelette

Le morceau de sucre désigne les applaudissements que reçoivent certaines vedettes dès leur entrée en scène. Elles marquent alors un temps d'arrêt afin de mieux jouir de cette reconnaissance du public. Mlle Mars, l'interprète préférée de Victor Hugo, ne commençait à jouer qu'à partir du moment où elle avait eu son morceau de sucre... La locution, qui n'est plus guère employée aujourd'hui, est révélatrice de la manière dont on considère un(e) comédien(ne) : comme une bête de cirque qui doit être stimulée, flattée avant de faire son numéro. C'est le chien savant qui, au cirque, reçoit un morceau de sucre tandis que la carotte est réservée au cheval et le morceau de viande crue donné au bout de la canne à viande est dévolu aux fauves. Le théâtre, avant le cirque, a proposé des chiens savants. Le Théâtre des Funambules, où se produisait le mime Deburau, fut appelé le « Théâtre des chiens savants ». Ils étaient costumés en tenue grand siècle : marquis à museau noir, duchesses à pattes blanches. Nicolas Brazier, dans l'une de ses chroniques (1837), présente le tableau suivant : « Ces artistes à quatre pattes jouaient un mélodrame émouvant, dont l'héroïne était une jeune princesse russe enfermée dans un château par un tyran farouche et que son fiancé voulait délivrer. La princesse, jolie épagneule à longues soies, se promenait mélancoliquement sur la tour, au pied de laquelle rôdait, langoureux et triste, le prince son fiancé, appartenait à la race des caniches. Tous deux aboyaient tendrement leur amour. » Le cheval, lui aussi, devait jouer un grand rôle parmi les animaux devenus comédiens. Nicolas Brazier de poursuivre : « acteurs modestes qui, pour appointements, ne demandent qu'un picotin d'avoine ; pour scène un manège, pour costume une selle, pour feux deux ou trois morceaux de sucre et pour souffleur un fouet de poste. » Le morceau de sucre, qui contient l'idée de numéro – de cirque – ne convient pas à notre époque qui, depuis les années 70, privilégie l'esprit d'équipe. Il est pourtant toujours en vigueur dans les théâtres de boulevard. Il n'empêche que les acteurs apprécient la petite côtelette. C'est quand, leur prestation terminée, ils reçoivent les applaudissements du public. Ils rentrent alors en coulisses en buvant du petit lait et en disant : « ce soir, j'ai eu ma petite côtelette ! » On dit aussi : avoir des côtelettes. Si le morceau de sucre n'a plus les faveurs du vocabulaire du théâtre, la petite côtelette, qui procède moins du vedettariat que de la qualité du jeu, perdure, surtout auprès des vieux briscards.

Le 9 janvier 2015 à 10:24
Le 23 avril 2014 à 10:21

Les bagatelles de la porte

Depuis le XIIe siècle et jusqu'à la Révolution française, se tenaient à Paris deux Foires : la Foire Saint-Germain près de l'église Saint-Germain-des-Prés actuelle, et la Foire Saint-Laurent, dans les environs de la gare de l'Est ; l'une au printemps, l'autre à l’automne. La Foire s'écrit ici avec une majuscule afin de ne pas la confondre avec la fête foraine née sous le Second Empire. Ces Foires se présentaient comme de véritables villes éphémères avec des rues bordées de loges. Certaines d'entre elles proposaient des spectacles. C'est là, d'ailleurs, qu'est né un genre : l'opéra-comique. Pour attirer le chaland, ces loges donnaient sur un balcon appelé « parapet » des « parades » obscènes interprétées par Arlequin, le séducteur ; par Polichinelle, le bossu et par Pierrot, l'amoureux transi. Ces « parades » consistaient en des petits textes égrillards destinés à allécher le public avant « le plat de résistance » donné à l'intérieur de la loge. On les nommait les bagatelles de la porte. Ces mises en bouche alertes étaient l'une des distractions favorites de l'aristocratie. N'avait-elle pas tout son temps ? En matière d'érotisme ne savait-elle pas cultiver l'art du différé ? Si bien qu'au XIXe siècle, s'amuser à la bagatelle renvoyait aux préliminaires amoureux avec la foutaise, les plaisirs de la fantaisie, la pacotille, l'amour à la dérobée. En rester aux bagatelles de la porte, c'est, littéralement, ne pas pénétrer, rester sur le seuil. La porte correspondant au portail de rubis, à la porte du palais d'amour, à la porte du paradis, du jardin des délices. C'est alors qu'il est opportun de convoquer un personnage de théâtre : Célimène, la coquette du Misanthrope. Elle est entourée de petits marquis qui restent dans la cour, sur le seuil, sans pénétrer. D'ailleurs dans Célimène, n'entends-on pas « c'est l'hymen » ? Elle est courtisée, certes, mais ne se laisse pas prendre. La coquette d'autrefois, c'est l'allumeuse d'aujourd'hui. Si vous voulez en savoir plus sur le sujet, n'hésitez pas à vous procurer mon dernier ouvrage paru : les bagatelles de la porte. Précis des préliminaires amoureux, Pauvert éditeur. Et, pour employer un proverbe bien connu et ambigu : « on n'est jamais si bien servi que par soi-même »...

Le 12 août 2010 à 14:38

Je ne comprends pas

"Merci", "S’il te plaît", "Pardon", ce sont des formules simples, faciles d’emploi, et qui rendent le monde plus agréable. Il y a d’autres formules, qu’on garde pour soi par timidité, ou par fierté mal placée. Parmi elles, il y en a une qui devrait être réhabilitée d’urgence, c’est le « je ne comprends pas ».  En disant « je ne comprends pas », on résiste aux discours formatés des conseillers en communication, grands manipulateurs de l’information. Je ne comprends pas pourquoi un individu deviendrait moins dangereux une fois déchu de sa nationalité ; pourquoi les fournisseurs d’accès à l’Internet devraient être tenus pour responsables du filtrage du net en ce qui concerne les jeux en ligne, alors qu’ils ne l’ont jamais été en ce qui concernait les sites pédopornographiques.   On résiste aussi aux campagnes publicitaires destinées à nous créer de nouveaux besoins. Je ne comprends pas pourquoi j’aurais besoin d’un écran plat, d’un téléphone 3G, d’une palette graphique…   Et enfin, on résiste à la culpabilisation qui s’abat sur nous lorsqu’on essaie de sortir de la norme. Je ne comprends pas pourquoi je n’aurais pas le droit de vivre dans une grange ; pourquoi, sous prétexte que mon petit frère télécharge ses dessins animés préférés, on veut me couper mon accès Internet, alors que j’en ai besoin pour mes études. Bref, le jour où tout le monde dira « je ne comprends pas » d’une seule voix, on arrêtera peut-être de nous prendre pour des imbéciles.

Le 25 juillet 2013 à 09:25

Mollo ! Mollo

Carnet de voyage. C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Amilcar. Non... c'était à Ürgrübn en Cappadoce, dans la love valley. Après une soirée dansante et arrosée dans un restaurant-grotte, nous n'avons pas envie de rentrer à l'hôtel. Alors, nous prenons le parti de faire comprendre au chauffeur turc du bus de rouler au pas. Nous cherchons des mots dans des langues différentes jusqu'à ce que, en désespoir de cause et, surtout, en manière de plaisanterie, je lance « Mollo ! Mollo ! ». Compréhension et exécution immédiate. Cette injonction est courante dans le vocabulaire familier des machinistes. Elle signifie : aller doucement à la manœuvre. Par exemple : charger à l'amoureuse. Autrement dit, faire descendre lentement le rideau, afin qu'il ne se fasse pas voler la poussière. En revanche, il s'agit de l'appuyer (de le monter), il ne faut pas lui faire faire l'avion. Si le mot mollo est, selon les dictionnaires, apparu tardivement dans le vocabulaire du spectacle vivant – en 1933 -, il est courant, depuis longtemps, dans celui de la marine. Il vient du verbe mollir, utilisé en météorologie marine pour dire que le vent tombe. Or, théâtre et marine sont intimement liés. Les théâtre à l'italienne, à leurs débuts, ont engagé des marins, puisque ce type de théâtre nécessitait des compétences de la marine à voile. Les marins ont apporté leurs superstitions sur les planches en faisant de l'emploi de l'emploi du mot « corde » un interdit ; c'est dire le fatal si le mot « corde » échappe à un machiniste. Sur un bateau, aussi, d'autres mots comme bout (en prononçant le « t »), filin, ganse lui sont substitués. Non seulement par mesure de précision, mais aussi parce que le seul lien qui continue à s'appeler « corde » sur un bateau est celui de la cloche avec laquelle on salue les morts. Les suicides par pendaison qui eurent lieu ensuite sur une scène vinrent renforcer l'interdit. Sur un bateau, on ne mange pas de lapin : il ronge le chanvre des cordages. Un autre exemple de proximité entre la marine et le théâtre : la gamelle. Il s'agit d'une sorte de projecteur mobile placé sur un pied orientable, destiné à éclairer une partie du décor, et non pas les comédiens. Sur un bateau, la gamelle est la soupière pour chaque plat des matelots, composé de sept hommes. N'avoir ni quart ni gamelle, c'est n'avoir rien à faire à bord. A la Comédie-Française, une expression était utilisée dans les années 1970 : chercher la gamelle au frigo, chercher un projecteur dans l'une des réserves du théâtre, endroit non chauffé, où il faisait frigo... Sur un navire comme sur les planches, marins et comédiens sont embarqués sur le même bateau.

Le 1 septembre 2011 à 09:49

Auguste Le Breton, clochard céleste

Portrait 24

Auguste Le Breton était breton d’où son surnom. Il est né Auguste Montfort (1913-1999), pupille de la nation après la mort de son père clown dans la grosse bouche de la grande guerre. Le gars est né neuf fois comme les chats. Mais les chats de gouttière. Il pousse tordu entre les beignes et les humiliations des maisons de correction mais les yeux bien droits plantés dans la misère. Première vie, il s’écrase. Seconde vie, il s’évade. Troisième vie c’est la cloche. Le breton à Paname. Des bals, des couteaux, des apaches, des boutanches. Le breton tuberculeux apprend l’alphabet de la zone. Quatrième vie, petits boulots. Se faire une place au soleil à coups de pelles. Livreur. Terrassier. Esclave à la semaine. Cinquième vie, la pègre. Les voyous de Saint-Ouen. Les books, les macs, les diamants à l’auriculaire. Idem pendant l’occupation mais pas du côté des méchants. Sixième vie, le gars devient papa et renait comme un vieux cèpe en suivant son serment. Il avait dit qu’il écrirait. Il s’y met. Il raconte ses vies de chat de gouttière. Introduit l’argot dans l’affaire. C’est la septième vie qui commence celle d’un grand écrivain. Puis la huitième qui enchaîne avec le septième art. Jules Dassin, Michel Audiard, Jean Gabin, Frédéric Dard viennent lui manger dans la main. Rififi, Schnouf, Clan des siciliens. La neuvième vie, il se la garde pour se battre contre le crabe. L’homme a écrit des livres avec la lumière des rues mouillées. Bon joueur, le grand bonhomme sait dire merci : « L'heure étant venue de dédier ce livre, je l'offre à mes involontaires professeurs d'argot, à tous ceux avec qui j'ai vécu : Aux élèves de l'Orphelinat de Guerre où j'ai poussé, aux Pupilles du Centre de Redressement où j'ai grandi, aux arsouilles des rues avec qui mes dix-huit ans ont souffert, ri, haï, aimé, volé… Puis aux ouvriers couvreurs, plombiers, briqueteurs, dépanneurs d'ascenseurs qui, tout en m'instruisant à leur façon, ont tendu vers mon adolescence sans espoir leurs amicales mains rudes.» A la fin de sa vie, il écrit son premier livre de poème. Le titre : Du vent…et autres poèmes

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